• Vatican : « Da Vinci Code »


     

     

     

     

    La revue Science & Vie de mai 2006 a publié un article mettant en évidence le caractère fantaisiste des thèses exposées dans « Da Vinci Code » de Dan Brown.

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    Vatican

    Compagne du Christ, Marie Madeleine a porté ses enfants et sa descendance a été, jusqu’aujourd’hui, soigneusement dissimulée par l’Eglise. Tel est l’argument principal du Da Vinci Code, ce qui en anime l’intrigue. Une telle assertion mérite qu’on s’y attarde. Y adhérer ou s’y opposer d’emblée, c’est se laisser prendre au piège. Car la question est avant tout de savoir si elle a ou non un sens. Qui est Marie Madeleine ? Sur quoi se fonde-t-on pour affirmer qu’elle est la mère des enfants du Messie ? Quel a été le rôle exact de l’Eglise dans cette affaire ? Examinons les choses point par point.

    La première question à poser est bien celle-ci : mais qui est Jésus ? Au fond, que sait-on de ce personnage historique ? Et comment le sait-on ? Car « contrairement à ce que certains croient ou voudraient croire, le christianisme n’a laissé d’autres traces dans l’Antiquité que des livres. Pas de vestiges, pas de reliques, pas d’images : que du texte », rappellent Gérard Mordillat et Jérôme Prieur, qui travaillent depuis des années à soumettre la figure du Christ à l’épreuve de la réalité historique.

    Jérôme Prieur en compagnie de Gérard Mordillat

    Les sources documentaires concernant Jésus peuvent être réparties en deux ensembles distincts. D’un côté, les écrits chrétiens, que l’historien examine avec prudence puisqu’ils ont pour but de divulguer la foi dans le Christ. De l’autre, quelques mentions dans des textes non-chrétiens. Parmi les premiers, il y a d’abord les quatre Evangiles, qu’il est possible de dater grâce aux analyses philologiques. Celui de Marc, dont la première rédaction remonte à 65 après Jésus-Christ. Ceux de Luc et Matthieu, plus tardifs mais possiblement inspirés d’une source perdue datant de 50 après Jésus-Christ. Enfin, celui de Jean écrit autour de 95 après Jésus-Christ. Ces quatre Evangiles sont aujourd’hui reconnus par l’Eglise elle-même comme pseudépigraphes, c’est-à-dire comme ayant été attribués après coup à des témoins directs de la vie de Jésus. S’y ajoutent les Actes des Apôtres attribués à Luc (75-85 après Jésus-Christ), et les lettres de Paul (entre 50 et 64 après Jésus-Christ), qui n’a pas connu Jésus et ne donne que peu d’éléments concernant sa biographie.

    Outre ces textes canoniques (les Ecritures considérées comme saintes par l’Eglise), il y a les textes apocryphes, tels l’Evangile de Thomas ou celui de Pierre. Mais ces documents, plus tardifs encore, nous enseignent dans le fond plus sur le milieu des premiers chrétiens et leurs croyances que sur Jésus lui-même. Quant aux manuscrits de la Mer Morte retrouvés en 1947 à Qumrân, en Israël, ils ne font nullement mention du Christ ou des chrétiens, contrairement à ce que laisse entendre Dan Brown.

    Un exemplaire de l’Evangile de Jean provenant du monastère de Saint Stephanos, à Chypre. Il date de 1156, à l’exception du troisième texte, daté du 16ème siècle

    Les sources non-chrétiennes sont pour leur part peu instructives. Les mentions consignées dans les Antiquités judaïques de l’historien juif Flavius Josèphe (1er siècle après Jésus-Christ) sont pour la plupart considérées comme des ajouts chrétiens ultérieurs. Seule l’allusion à la mort de Jacques « frère de Jésus appelé Christ » à Jérusalem, en 62, peut être réellement attestée. Dans la littérature romaine, le biographe latin Suétone rappelle que les juifs ont été chassés de Rome par l’empereur Claude, entre 40 et 50, en raison de l’agitation causée par un certain « Chrestos ». L’historien romain Tacite emploie le même terme ; tandis que son contemporain, l’écrivain Pline le Jeune, évoque l’extension du christianisme en Asie mineure. Mais ces sources ne disent rien de Jésus lui-même. Elles témoignent, au mieux, de la naissance et du développement d’une religion nouvelle.

    Tacitus

    « En résumé, les sources principales sont d’origine chrétienne, avec une ancienneté et une fiabilité beaucoup plus fortes pour les documents du Nouveau Testament », conclut le théologien suisse Daniel Marguerat. Si bien que, pour l’historien, les informations fiables sont bien maigres. Toutefois, « le témoignage relativement concordant des sources chrétiennes les plus anciennes suffit à établir l’historicité de Jésus », fait remarquer l’historien Maurice Sartre, avant d’ajouter que « pour de nombreux hommes de l’Antiquité, nous disposons d’une documentation bien moindre que pour Jésus et aussi peu fiable a priori, sans que personne ne songe à mettre en doute leur existence ».

    Daniel Marguerat

    Il faut en outre préciser que les traits principaux du personnage de Jésus n’ont rien d’exceptionnel en cette période où la Palestine connaît de nombreux prophètes juifs issus de mouvements messianiques et apocalyptiques, annonçant donc la venue d’un messie et l’imminence d’un monde nouveau. Ainsi, l’historien ne peut qu’esquisser un portrait : un personnage nommé Jésus serait né entre -6 et -4, juste avant la mort d’Herode le Grand, et il serait mort entre 30 et 33, vraisemblablement au moment de la pâque juive. Le même personnage aurait parcouru la Galilée et les régions voisines en prodiguant des discours et en exerçant des talents de guérisseur. L’historien s’arrête là. Ce qui est, il faut en convenir, bien peu.

    Une statue représentant Jésus descendu de la croix, par Michelangelo Buonarroti (détail)

    Mais qui est Marie Madeleine ? Car, à proprement parler, ce n’est pas un personnage des Evangiles : aucun n’évoque nommément une quelconque Marie Madeleine. En fait, il s’agit d’un cocktail de trois femmes évoquées dans les Ecritures : Marie de Magdala, qui apparaît plusieurs fois au côté de Jésus et se trouve présente lors de la crucifixion, puis au sépulcre ; Marie de Béthanie, qui est la sœur de Marthe et de Lazare, celui que Jésus ressuscite ; et, enfin, celle qu’il est convenu d’appeler « la pécheresse parfumeuse » qui, dans l’évangile de Luc, oint Jésus au cours d’un banquet chez Simon le Pharisien. La synthèse de ces trois femmes en une seule, dite Marie Madeleine, a été officialisée par le pape Grégoire le Grand, en 591.

    Grégoire le Grand

    Au final, Marie Madeleine n’est donc que le produit d’une confusion (volontaire ?) entre plusieurs figures. Prostituée repentie, disciple du Christ, riche héritière de la région du lac de Tibériade, sauvée de la lapidation, Marie Madeleine est tout cela à la fois. Ce personnage hybride et chimérique qui a été adopté par la tradition chrétienne est bien éloigné de la lettre des Evangiles. Difficile, dès lors, d’en faire un personnage que le Christ aurait connu. Toutefois, « dans les Evangiles, les femmes ont deux gros défauts. Non seulement, elles ne sont pas toujours aussi bien individualisées que les hommes, mais elles ont aussi une propension fâcheuse à s’appeler Marie », fait remarquer Régis Burnet, docteur de l’Ecole pratique des hautes études. La confusion est donc sans doute pardonnable, mais cela reste une erreur.

    Une statue représentant Jésus descendu de la croix, par Michelangelo Buonarroti

    Pour soutenir la thèse du mariage de Marie Madeleine avec Jésus, Dan Brown cite l’Evangile de Philippe, un texte apocryphe découvert, en 1945, à Nag Hammadi, en Haute Egypte. Or, contrairement à ce que suggère l’écrivain [Et le sauveur avait pour compagne Marie Madeleine. Elle était la préférée du Christ, qui l’embrassait souvent sur la bouche... Comme vous le confirmeront tous les spécialistes en araméen, le mot compagne signifiait épouse], ce texte n’est pas rédigé en araméen, mais en copte A lui seul, ce simple fait affaiblit la démonstration de Dan Brown. Laquelle souffre de toute manière d’un autre défaut : les textes découverts à Nag Hammadi datent du 4ème siècle et proviennent d’une communauté gnostique (c’est-à-dire envisageant le salut, réservé aux seuls initiés, par la connaissance personnelle de Dieu) pour qui embrasser sur la bouche était le geste par lequel se transmettait le souffle de la connaissance. Prétendre qu’il s’agissait d’un baiser d’amoureux est donc ici pure extrapolation.

    Fragment d’un texte chrétien découvert à Nag Hammadi, en Egypte

    Enfin, l’auteur du Da Vinci Code s’appuie sur un autre texte suggérant, selon lui, que Marie de Magdala aurait été la compagne, au sens marital du terme, du Christ. C’est dans l’Evangile de Jean, lorsque Marie de Magdala découvre le tombeau vide de Jésus et est le premier témoin de la résurrection du Christ. Dans cet épisode, elle est présentée comme « l’apôtre des apôtres », celle qui est chargée d’annoncer la bonne nouvelle aux douze disciples qui se sont enfuis après l’arrestation de Jésus. Cette manière de la mettre en avant peut-elle être considérée comme une preuve ? Gérard Mordillat et Jérôme Prieur estiment, eux, que cette insistance sur la présence des femmes a pour fonction de souligner « d’un trait appuyé l’absence des compagnons de Jésus ». Les preuves d’une union intime entre Marie et Jésus sont donc bien fragiles. Mais, disent les tenants d’une telle hypothèse, cette absence de preuve est justement le signe que l’Eglise a cherché à dissimuler l’incroyable vérité. C’est ce que suggère le Da Vinci Code.

    Dan Brown « rappelle » en effet que « la Bible, telle que nous la connaissons aujourd’hui, a été collationnée par un païen, l’empereur Constantin » qui, en convoquant le concile de Nicée, en 325, a « façonné pour une grande part le visage actuel du christianisme ». Autrement dit, c’est Constantin qui a effacé les traces du mariage de Jésus et Marie Madeleine, en finançant « la rédaction d’un Nouveau Testament qui excluait tous les Evangiles évoquant les aspects humains de Jésus ». Dès lors, « les premiers Evangiles furent déclarés contraires à la foi, rassemblés et brûlés », fait dire Dan Brown à son héros.

    Le concile de Nicée, du 20 mai au 25 juillet 325

    Hélas, de tels propos sont, là encore, truffés d’erreurs grossières. D’abord, on laisse entendre que les évangiles apocryphes sont antérieurs aux canoniques, ce qui est faux. Certes, le livre évoque l’existence d’une source « Q », qui serait le témoignage que Jésus lui-même aurait laissé et que le Vatican cacherait. Or, cette fameuse source « Q » (de Quelle, source en Allemand) n’est qu’une hypothèse forgée par le bibliste allemand Friedrich Schleiermacher, en 1832, pour rendre compte des similitudes entre les Evangiles de Matthieu et de Luc notamment. Il ne s’agit donc ni d’un manuscrit dissimulé, ni d’un texte faisant des révélations contraires au canon. En outre, concernant les « aspects humains de Jésus », les Evangiles canoniques fournissent généralement plus de détails que les apocryphes. Enfin, il est erroné de faire du Concile de Nicée l’organe qui a constitué le canon du Nouveau Testament : non seulement Constantin n’a jamais fait rédiger aucun évangile, mais le canon est le fruit d’un long travail de sélection que mena l’Eglise à partir du 2ème siècle et qui s’acheva avec le Concile de Carthage (397), où il fut décidé qu’à part « les Ecritures canoniques, rien ne doit être lu, dans l’Eglise, sous le nom de divines Ecritures ». A Nicée, ce furent de toutes autres questions qui occupèrent les esprits, en particulier celle de l’arianisme, théorie relative à la divinité du Christ, et qui fut alors déclarée hérétique.

    Flavius Valerius Constantinus

    [L’histoire de Marie Madeleine et de la descendance du Christ a été criée sur tous les toits pendant des siècles, mais sous forme de métaphores et de légendes.] Cette fois, Dan Brown ne fait pas les choses à moitié : Graal, trésor du Temple de Salomon, des Wisigoths, des Cathares, des Templiers, descendance de la dynastie mérovingienne, jusqu’à la pyramide du Louvre, tout y passe pour remonter les fils de cette hypothétique lignée. A tel point que la généalogie qu’il établit est un cocktail de presque tous les thèmes chers aux adeptes de l’ésotérisme.

    Par ailleurs, Dan Brown évoque des « dossiers secrets » enregistrés à la cote 4° lm 249 de la Bibliothèque nationale française qui affirment l’existence du « Prieuré de Sion », la confrérie dépositaire du fameux secret. La journaliste Marie-France Etchegoin et le sociologue Frédéric Lenoir, qui ont consacré un ouvrage au best-seller, ont consulté ces documents, qui existent bel et bien. Ils ont été déposés anonymement, au milieu des années 1960, et « se présentent sous la forme d’une banale brochure dactylographiée ou photocopiée » détaillant l’illustre généalogie de Marie Madeleine jusqu’à un certain Pierre Plantard. Au terme de leur enquête, les auteurs ont compris que le dossier était l’œuvre de Pierre Plantard lui-même, présenté dans ces documents comme Grand Maître du Prieuré, et Gérard de Sède, écrivain éclectique, excentrique, trotskiste et surréaliste. Admirateur de Philippe Pétain, Pierre Plantard était, quant à lui, dessinateur industriel dans une usine de poêles, à Annemasse, en France. Marie-France Etchegoin et Frédéric Lenoir ne mâchent pas leurs mots à son propos : « Plantard s’inscrit clairement dans une mouvance occultiste d’extrême-droite. Antisémite et schizophrène, il dénonce la franc-maçonnerie tout en rêvant de créer sa propre obédience ». Quant au Prieuré de Sion, il a bien existé, mais en tant qu’association de défense de locataires d’HLM, régie par la loi de 1901 et présidée par Pierre Plantard.


    C’est à de telles sources que Dan Brown a puisé son intrigue, en s’aidant, il est vrai, d’un essai retentissant publié en 1982, L’Enigme sacrée, dans lequel M. Baigent, R. Leigh et H. Lincoln amalgamaient déjà tous ces ingrédients. Dan Brown lui a d’ailleurs rendu un hommage codé via l’un de ses personnages, Leigh Teabing, anagramme de Baigent.

    On le voit, la thèse des noces de Marie Madeleine et de Jésus n’a, en définitive, pas de sens. Formulée de la sorte, du moins, elle ne tient pas : elle s’appuie, d’une part, sur des données invérifiables historiquement et, d’autre part, sur quelques poncifs de la littérature ésotérique. Les preuves ou les indices qui permettraient d’étayer une telle thèse restent donc à trouver.

    Ph.D.

    Dan Brown

     





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