• COMPAGNONS ET COMPAGNONNAGE

     

    Églises, cathédrales, abbayes, châteaux-forts, ponts… le Moyen-Âge fut animé d'un formidable élan bâtisseur. Paradoxalement, cette dimension importante de la vie économique, sociale et religieuse n'a laissé qu'assez peu de traces documentaires en ce qui concerne la personnalité et la vie quotidienne des bâtisseurs. Les contrats et livres de comptes ayant survécu au temps et aux destructions ne permettent guère de s'en faire une idée précise. Et si l'iconographie nous offre de précieux renseignements sur le déroulement des chantiers, la technologie et l'outillage employés, les ouvriers n'y figurent que comme éléments secondaires d'un décor destiné à mettre en valeur la grandeur du commanditaire. Leur costume est généralement assez pauvre, mais il arrive qu'il soit plus luxueux. Au regard des sources les mieux connues, l'architecte médiéval – que l'on ne désigne pas encore de ce nom mais, entre autres, de ceux de magister operarium (maître d'œuvre), de maistre masson, voire de doctor lathomorum (docteur ès-pierres !) – ne semble être qu'un ouvrier sorti du rang, dont la rémunération est souvent à peine supérieure à celle de ses compagnons.

     

    Pourtant, sa compétence professionnelle le classe bien au-dessus d'un simple exécutant et les chantiers qu'il conduit l'amènent à côtoyer de près le haut clergé et la noblesse. La diversité des thèmes contenus dans le célèbre Carnet de Villard de Honnecourt, du XIIIe siècle, montre bien que, deux siècles avant la redécouverte des œuvres de Vitruve et l'enthousiasme architectural de la Renaissance, l'architecte est déjà un homme dont la curiosité voire les connaissances s'étendent à d'autres domaines que celui de l'art de bâtir. Les théoriciens des mathématiques de la Renaissance, tels Luca Pacioli et Dürer, fréquenteront assidûment les loges de tailleurs de pierre et leur seront redevables de certaines des « découvertes » exposées dans leurs traités.

     

    En fait, la difficulté à cerner la personnalité du bâtisseur médiéval résulte tout autant des préjugés que des lacunes documentaires. Car notre conception actuelle du métier d'architecte fait la part trop belle à l'aspect conceptuel et artistique du métier, considéré comme étant le plus « noble », déléguant les aspects techniques aux cabinets d'ingénierie et la réalisation à une main-d'œuvre de moins en moins qualifiée. Mais il en allait tout autrement au Moyen Age. Il n'existait ni école ni diplôme d'architecte et, bien que s'opposant déjà quelquefois, art et artisanat n'étaient pas encore perçus comme formant des domaines distincts. La conception théologique de l'art au XIIIe siècle peut en effet se résumer en une recherche de médéité parfaite entre la Beauté pure – qui n'appartient qu'à Dieu – et le miroir que doit lui offrir par son œuvre l'artisan-artiste afin qu'elle se révèle aux yeux des hommes. Dans un tel contexte spirituel, où le Monde est perçu comme étant l'œuvre du plus grand des architectes et les hiérarchies célestes et terrestres comme facteurs de continuité, il n'existe pas de véritable séparation entre l'esprit et la matière, l'art et la technique, l'important et l'accessoire. C'est à cela que fait finalement allusion la célèbre sentence de Jean Mignot, architecte parisien appelé en 1400 en consultation à Milan pour donner son avis quant au schéma géométrique devant régir l'élévation du Duomo : « Ars sine scienta nihil » – l'art sans la science n'est rien !

     

    Sur le plan technique, l'architecte médiéval se doit de posséder avant tout une connaissance parfaite de la taille de pierre et de la charpenterie. À cette époque, cette dernière discipline n'est pas tant l'art de poser des toits sur les édifices que celui de concevoir et réaliser tous les cintres et échafaudages nécessaires à la pose des pierres et des voûtes, ainsi que les engins de levage indispensables. Il s'agit donc en réalité d'ingénierie. De fait, l'architecte est généralement un appareilleur (tailleur de pierre élaborant les gabarits) ou un charpentier, choisi parmi les plus compétents des ouvriers de ces professions.

     

    Cependant, si l'on conçoit aisément toute l'importance de cette formation technique par la pratique, il n'en demeure pas moins que l'élaboration des plans, des façades et de l'ornementation fait appel à d'autres connaissances, notamment artistiques. L'on a souvent allégué que la conception revenait à des clercs instruits, les maîtres maçons n'étant que des exécutants (car, dans l'esprit de certains, comment de simples maçons auraient-ils pu concevoir ces merveilles que sont les cathédrales ?). De même, l'on a aujourd'hui encore tendance à minimiser les connaissances mathématiques et physiques des bâtisseurs de cathédrales, préférant voir en elles le résultat hasardeux de tâtonnements répétés, ponctués d'échecs, plutôt que le fruit d'une véritable recherche « scientifique ». Les polémiques des historiens quant à la personnalité réelle de Villard de Honnecourt – architecte ou dilettante passionné d'architecture ? – illustrent bien, là encore, la difficulté qu'éprouve l'esprit contemporain à accorder aux manuels une réelle culture et à décrypter celle-ci autrement qu'au travers nos propres conceptions.

     

    Il n'est pourtant que d'étudier ces descendants des bâtisseurs de cathédrales que sont les Compagnons du Devoir pour constater combien est factice une telle vision fondée sur la dichotomie manuel/intellectuel. Car l'étude de ces « fossiles vivants » – du moins sous certains aspects ! – permet de mieux comprendre les zones d'ombre entourant la formation des architectes médiévaux. Ainsi, sous l'Ancien Régime, l'accès au rang de Compagnon Passant tailleur de pierre résulte-t-il moins des capacités de l'aspirant en matière de taille de pierre qu'en ses connaissances en matière de « Trait » – ce terme englobant tout à la fois la stéréotomie et le dessin d'architecture, ornementation et sculpture comprises. Cette élite ouvrière se recrute donc parmi ceux possédant des connaissances « nobles » qui sont le fondement même – il n'est pas inutile de le rappeler – de la pratique architecturale, connaissances qu'elle contribue à perfectionner et à transmettre à ses membres, notamment au travers le « tour de France », possibilité qui est donnée à ceux-ci de voyager dans des conditions plus avantageuses que celles de l'ouvrier isolé et, par conséquent, de perfectionner leurs connaissances. Nombreux parmi eux passeront à la postérité comme ingénieurs ou architectes, voire comme membre de l'Académie Française (Michel Jean Sedaine, 1719-1797, qui, avant d'être le secrétaire de l'Académie d'Architecture et l'auteur de comédies, débuta dans la vie comme Compagnon tailleur de pierre).

     

    L'itinérance est d'ailleurs une caractéristique notoire des bâtisseurs médiévaux. Un chantier se trouve-t-il immobilisé faute de subsides que, quelquefois à l'autre bout de l'Europe, un autre s'ouvre qui a besoin d'eux. Villard de Honnecourt a voyagé jusqu'en Hongrie. En 1287, Étienne de Bonneuil est appelé afin de construire la cathédrale d'Uppsala en Suède. En 1400, Jean Mignot et d'autres de ses confrères français et germaniques vont jusqu'à Milan prodiguer leurs conseils.

     

    Ces déplacements ne sont donc pas seulement la résultante de facteurs économiques : c'est en réalité une véritable université ouvrière où s'opèrent ce que nous appelons aujourd'hui des transferts de technologie (et d'art), où se forment du même coup les cadres, ingénieurs et architectes. Les Statuts de Ratisbonne, qui viennent renouveler en 1459 les règlements des loges de tailleurs de pierre du Saint-Empire Romain Germanique, stipulent que l'accès à la maîtrise est conditionné par l'accomplissement de voyages. L'existence d'une telle organisation fédérative n'est pas clairement attestée en France à l'époque médiévale, mais des recherches récentes permettent d'affirmer qu'il existe bel et bien une continuité formelle entre les tailleurs de pierre des cathédrales gothiques et les Compagnons tailleurs de pierre du Devoir, tels qu'ils nous sont connus seulement à partir du XVIIe siècle – lacunes documentaires et manque d'intérêt de la plupart des historiens obligent.

     

    D'ailleurs, comme les Compagnons, l'architecte médiéval emploie comme emblèmes de sa dignité les trois instruments de la géométrie : le compas, la règle et l'équerre. C'est donc avant tout aux connaissances théoriques et aux capacités conceptuelles qu'il se réfère et non simplement au métier exercé. C'est sur lui (et sur ces connaissances) que repose l'édifice, et il ne s'enorgueillit probablement alors d'autres privilèges que de celui d'œuvrer en prolongement de l'acte initial du Créateur – dont le Fils viendra s'incarner dans la famille d'un charpentier.

     

    Le compagnonnage, nommé Devoir jusqu'au XVIIe s., remonte au Moyen-Âge : le rituel et la symbolique des compagnons, nés parmis les travailleurs du bâtiment, sont décelables à l'époque des grands chantiers des cathédrales.

    Pourtant, bon nombre de compagnons ont fait remonter leur association à la construction du temple de Jérusalem.

    L'histoire du compagnonnage sort de l'ombre au XVIe s.

    Il semble qu'une scission grave ait été provoquée par la Réforme entre dévoirants ou dévorants, fidèles au catholicisme, et gavots, plus ouverts aux nouveautés. Les compagnonnages se manifestent alors dans tout le royaume (particulièrement au sud de la Seine), et dès 1539, l'ordonnance de Villers-Cotterêts interdit aux ouvriers de " cabaler pour se placer les uns les autres chez les maîtres ".

    Ces associations ont en effet un but essentiel, assurer dans le monde du travail une forme élémentaire de solidarité, à une époque où l'ouvrier doit affronter un environnement hostile : la ville inconnue, où l'embauche est difficile pour un "étranger"; le patronnat local, qui joue de la concurrence ; et aussi l'isolement dans cette France cloisonnée en états, où l'on est reconnu que si l'on appartient à un corps.

    Les compagnons forment des sociétés hiérarchisées d'initiés où l'on entre après sélection et une série d'épreuves techniques, physiques et morales. Après une période de probation où il est plus ou moins surveillé, le candidat est admis au cours d'une cérémonie solennelle et devient " aspirant ". A la suite de la présentation et de l'examen du chef-d'œuvre, l'aspirant est reçu au rang de compagnon lors d'une cérémonie comportant un serment, un baptême, l'instruction de mots de passe et de signes manuels, ainsi que l'attribution d'un nom nouveau: ce nom est composé du nom de la province ou de la ville natale du compagnon et d'une qualité qui lui est reconnue (ainsi David Morel est-il devenu "Vannois l'Exemple de la Sagesse ").

    jusqu'au début du XXe s., tout compagnon "reçu" doit faire son tour de France, qui dure de 2 à 7 ans. Dans chaque ville d'étape, le compagnon voyageur est reçu dans une maison d'accueil, la cayenne ou " chambre ", tenue par la "mère" : à la fois aubergiste et surveillante des mœurs, la mère est, elle aussi, initiée selon des rites particuliers. Chaque cayenne a son rouleur ou rôleur chargé de faire embaucher l'" arrivant " ou, à défaut, de réunir une cotisation de solidarité, le viatique ou "secours de route ", qui lui permettra de poursuivre sa route jusqu'à la ville la plus proche. Une rigoureuse discipline est imposée aux résidents, et le conseil des "anciens" veille soigneusement sur la conduite et la moralité des compagnons.

    Les statuts des Devoirs proscrivent la négligence vestimentaire aussi bien que la malhonnêteté. L'organisation du tour de France ne procure pas seulement à l'ouvrier un foyer et un travail rétribué, il lui fournit aussi, et lui fournit encore, le moyen de se perfectionner dans son métier. L'enseignement supérieur dispensé chez la mère est destiné à le rendre capable de faire, s'il le désire, son chef-d'œuvre.

    La valeur technique des compagnons a fait et fait d'eux des ouvriers exceptionnels, auteurs des réalisations manuelles les plus remarquables. Lorsque l'ouvrier rentrait de son tour de France, se mariait ou s'établissait à son compte, il " remerciait" la société tout en restant attaché à ses membres et à son esprit et prenait rang parmi les " anciens ".

     

    Sources

    Pierre Barret et Jean-Noël Gurgand, Ils voyageaient la France. Vie et traditions des Compagnons du tour de France au XIXe siècle, Livre de Poche - Hachette, 1980

    François Icher, La France des compagnons, Éditions La Martinière, 1994


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