• GRÉGOIRE, ÉVEQUE DE NYSSE,

    A OLYMPIOS,

    TOUCHANT LA PERFECTION

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    PRÉAMBULE

       Toute à ton honneur, pour toi qui as fait le libre choix du christianisme, cette ferveur qui te pousse à connaître le chemin qui mène un homme à la perfection en passant par une vie vertueuse, dans ton désir de voir se maintenir ta vie durant toutes tes actions à l'abri du reproche. Pour moi, j'aurais tenu par-dessus tout à ce que tu puisses trouver dans ma vie les exemples propres à exciter ton zèle, que mes actes, plus que mes paroles, t'offrent l'enseignement que tu recherches. Car mes directives, touchant l'acquisition des biens spirituels, ne mériteraient ton crédit que si ma vie s'accordait à mes discours. Mais j'en suis encore à désirer que cela se réalise et, à mes yeux, je ne suis pas encore parvenu à cette perfection d'offrir ma vie en exemple plutôt que de prêcher; aussi, dans ma crainte de te donner l'impression que je ne t'apporte pas la moindre contribution ni le moindre secours dans ta recherche, j'ai songé à t'exposer les conditions au prix desquelles on tend nécessairement vers la vie parfaite; et c'est là le point de départ de mon propos.
     
     

    INTRODUCTION

     

       Jésus Christ, notre bon Maître, nous a fait la grâce d'avoir part à l'adoration de son Nom; aussi bien ne recevons-nous le nôtre d'aucune des qualités qui nous affectent, et notamment de la fortune s'il s'en trouve, ou de la noblesse, d'une naissance obscure ou de la pauvreté, d'une notoriété qui nous viendrait de quelque situation remarquable ou de notre élévation en dignité, mais à l'exclusion de toutes ces sortes de choses susceptibles de nous désigner, nous autres, qui croyons en Lui, recevons une appellation propre, unique, celle de chrétiens; cette grâce nous a été conférée d'en haut : aussi serait-il bon sans doute de considérer en premier lieu la grandeur de ce don, en sorte que nous rendions de dignes actions de grâce au Dieu qui nous a fait un si merveilleux présent; nous aurions ensuite à nous montrer, tout au long de notre vie, tels que le réclame la puissance de ce grand Nom. En bref, l'excellence de cette faveur, dont on nous a jugés dignes en nous faisant partager le Nom du Maître de nos vies, s'éclairerait pour nous, si nous apprenions à connaître le contenu propre de notre nom qui vaut en référence au Christ, en sorte que nous prenions conscience, chaque fois que, sous ce vocable, nos prières appellent à notre aide le Seigneur de l'univers, quel genre de lumière nous en recevons pour nos âmes ou ce que nous pouvons saisir à travers ce Nom, en croyant invoquer le Seigneur avec piété. Or, lorsque nous aurons ces notions, par voie de conséquence nous apprendrons aussi avec précision comment nous présenter devant les autres de la manière convenable par le moyen de notre ferveur touchant la vie, en nous servant de notre nom comme d'un maître et d'un guide conduisant à la vie.

       Si maintenant nous nous mettons à l'école de saint Paul, en vue de ce double objectif dont j'ai parlé, nous suivrons une route tout à fait assurée qui nous conduira avec certitude. Ce dernier, en effet, avec plus de perspicacité que quiconque, a discerné l'être du Christ et a montré par ses oeuvres quel doit être celui qui porte son Nom : il a imité le Christ d'une manière si sensible qu'il a révélé en sa personne une figure de son Maître, son âme étant passée de sa forme propre en celle de son modèle grâce à l'imitation la plus exacte; à un tel point que, apparemment, ce n'était plus Paul qui vivait et parlait, mais que le Christ en personne semblait vivre en lui; ainsi l'a exprimé celui qui avait un sens merveilleux des biens qu'il possédait en propre : "Puisque vous cherchez à découvrir une preuve que le Christ parle en moi", et "je vis, non plus moi-même,s mais le Christ vit en moi".

       Ce même Paul nous a fait connaître le contenu du nom chrétien par ces paroles : "Christ est la Puissance de Dieu et la Sagesse de Dieu"; il l'a également nommé "notre Paix, ainsi que la Lumière inaccessible en laquelle Dieu réside, notre Sanctification et notre Rédemption , notre Grand-prêtre et notre Pâque, l'Offrande propitiatoire pour nos âmes, le Rayonnement de la Gloire de Dieu et l'Effigie de sa Substance, Celui par qui Il a fait les siècles, l'Aliment et la Boisson spirituels, le Rocher et l'Eau, l'Assise de notre foi et la Pierre angulaire, l'Image du Dieu invisible et notre grand Dieu, la Tête du corps, c'est-à-dire de l'Église et le Premier-né de la création nouvelle, le Prémices de ceux qui se sont endormis, l'Aîné d'une multitude de frères, le Médiateur entre Dieu et les hommes, le Fils unique couronné de gloire et d'honneur, le Seigneur de gloire et le Principe de toute chose ". Paul dit de Lui en effet : "Il est le Commencement", "le Roi de justice et le Roi de paix", "le Roi universel", "Possesseur d'une autorité sans limites sur son royaume", et de nombreux autres titres de ce genre, qu'on ne saurait énumérer, étant donné leur multitude.

       Or, rapprochons tous ces qualificatifs et comparons-les mutuellement : tous, pourvus de leur signification propre, contribueront, chacun pour sa part, à éclairer Celui qu'ils signifient; il en résultera une notable mise en lumière du nom formé sur celui du Christ et ces titres convergents nous révèleront de sa Majesté ineffable autant que nos âmes peuvent en contenir.

       Puis donc que la dignité royale l'emporte sur toute dignité et pouvoir et puissance, que par ailleurs, à travers le Nom d'Oint, la puissance royale apparait d'une manière intrinsèque et immédiate (on sait, suivant l'enseignement de l'histoire, que l'onction inaugure l'avènement au trône), bref, puisque l'ensemble du pouvoir des autres titres est renfermé dans la royauté, pour ces raisons, quiconque a compris ces titres qu'elle renferme, a compris également et simultanément le pouvoir qui englobe ces pouvoirs partiels; or telle est bien la royauté que le Nom porté par le Christ désigne en propre. En conséquence, vu que notre bon Maître nous accorde participation au plus grand, au plus divin et au premier de tous les Noms, en faisant appeler chrétiens ceux qui ont l'honneur de porter son Surnom de Christ, il faudra examiner chez nous aussi toutes les interprétations possibles de ce vocable afin que, loin d'être en nous mensongère, cette appellation reçoive le témoignage de notre vie.

       Car ce n'est pas le nom qui nous est donné qui fait ce que nous sommes : notre nature fondamentale, quelle qu'elle soit d'ailleurs, se reconnaît aux traits distinctifs qui s'attachent à son Nom.

       Et par exemple, si l'on donne le nom d'homme à un arbre ou à une pierre, est-ce pour cela que la plante ou la pierre prendront la nature huraine ? Impossible !

       Mais il faut au préalable en posséder la nature, seulement ensuite porter son nom. Ainsi, s'agirait-il même des êtres les plus ressemblants, on ne maintient pas le nom propre quand on les désigne; comme si l'on disait de la statue d'un homme : c'est un homme, ou de la reproduction d'un cheval : c'est un cheval. Eh bien ! si l'on doit appeler une chose par son nom et sans tomber dans le mensonge, c'est sa nature qui nous désignera avec précision la vérité de son nom. Si d'ailleurs on donne à une matière, quelle qu'elle soit justement, la forme imitée de quelque objet, on le nomme un bronze, un marbre ou quelque autre chose de ce genre, c'est-à-dire l'élément sur lequel le sculpteur a exercé son art quand il représentait, en fiction, la forme extérieure de l'objet.

       Par conséquent, ceux qui reçoivent leur nom du Christ doivent au préalable préalable être devenus tels que ce nom requiert, ensuite seulement prendre sur eux ce nom. Comparons plutôt : si l'on veut distinguer un homme qui l'est par nature, de celui qui porte le même nom du fait de sa ressemblance, on les discernera l'un de l'autre en s'appuyant sur leurs notes spécifiques respectives (on désignera le premier comme un vivant doué de raison et de jugement, l'autre comme une matière inerte, parvenant à prendre forme humaine par le biais de l'imitation); il en sera de même du chrétien qui l'est réellement et de celui qui ne l'est qu'en apparence : nous les reconnaîtrons aux qualités qu'ils ont en propre et qui se manifestent distinctifs.

       Or, ces traits, chez le chrétien authentique, sont ceux mêmes que nous avons découverts dans le Christ. Il en est parmi eux que nous comprenons : nous les reproduisons en les imitant; il en est d'autres, en revanche, qui dépassent notre entendement et que nous ne pouvons imiter : ceux-là, nous les vénérons et les adorons. Bref, tous les titres propres à révéler ce qu'est le Christ, doivent briller dans la vie du chrétien, les uns par l'imitation qu'il en donne, les autres par le culte qu'il leur voue, s'il recherche la "perfection de l'homme de Dieu", comme le dit l'Apôtre, et se refuse absolument à mutiler par malice la perfection.

       Prenons encore une comparaison. Ceux qui inventent les monstres de la mythologie, soit dans la littérature, soit dans la peinture - qu'il s'agisse de figures à tête de boeuf, à corps de cheval, à pieds de dragon, ou encore de quelque autre monstre de la sorte issu de la combinaison d'espèces différentes - ne se guident pas, dans leur oeuvre d'imitateur, d'après un modèle pris dans la nature mais la trahissent par cette invention absurde et forment quelque figure étrange et non un homme; ils représentent un être de fiction qui n'a aucune existence réelle. Or, sans doute, nul n'irait prétendre que c'est un homme, ce produit d'une composition monstrueuse, quand bien même une partie de l'oeuvre se trouve-t-elle justement ressembler à la moitié d'un corps humain. De même, on ne saurait non plus appeler chrétien avec rigueur l'homme qui aurait une tête animale, entendez celui à qui il manquerait, faute d'avoir la foi, la Tête de l'univers, laquelle est le Verbe, quand bien même serait-il parfait pour le reste; il en serait de même pour l'homme dont le corps, entendez la pratique, apparaîtrait en désaccord avec sa tête, la foi, en s'apparentant aux dragons par sa colère, ou en se ravalant à la brute à l'instar d'un reptile, ou en joignant à la figure humaine la passion des chevaux pour les femmes, passant de la sorte à la double nature de l'hippocentaure composée de raisonnable et d'irrationnel. Or, on peut voir nombre d'hommes de cette sorte : les uns sous une tête de veau, entendez soumis à l'idolâtrie, parvenant à mener une vie convenable, comme on dépeint le Minotaure, d'autres sous un masque chrétien menant dans leur corps une vie bestiale, comme on représente les centaures et les dragons.

       Puis donc que le chrétien, à l'image du corps humain, devrait pouvoir se reconnaître à son intégrité, il convient que la vie du fidèle témoigne de l'empreinte de tous les biens que nous comprenons dans le sens du Christ. Tu peux, il est vrai, sur tel point de la vertu, te conformer aux exigences de ton nom, tout en cédant sur d'autres à ce qui s'y oppose; mais cela revient à être divisé en toi-même, tu aboutis à prendre le poste de ton ennemi, tu entres en lutte contre toi par le jeu opposé du vice et de la vertu et tu ne souffriras plus aucune trêve ni accommodement avec toi, à cause de la vie que tu mènes. "Quoi de commun en effet entre la lumière et les ténèbres ?" selon le mot de l'Apôtre.

       Et puisque, de fait, l'antagonisme est total et sans compromis possible entre la lumière et les ténèbres, celui qui s'attache aux deux à la fois sans écarter de lui l'un des deux, se trouve à son tour, compte tenu de ce que ces principes s'opposent diamétralement, nécessairement écartelé; il devient en même temps lumière et ténèbres en sa vie où elles s'enchevêtrent, car d'un côté sa foi l'illumine par son rayonnement, de l'autre sa vie de ténèbres obscurcit l'éclat qu'il reçoit du Verbe. Ainsi la compromission de la lumière avec les ténèbres est impossible, et ces éléments irréconciliables. Celui donc qui embrasse l'un et l'autre contraires se rend son propre ennemi, il a été scindé en deux par sa conduite touchant la vertu et le vice et il s'oppose à lui-même comme s'il se tenait en face d'une formation ennemie.

       Et de même qu'il n'est pas possible à deux adversaires d'être également vainqueurs au duel (car la victoire de l'un entraîne nécessairement la mort de son opposant), pareillement dans ce combat intérieur qu'on engage tout au long d'une vie où bien et mal sont mêlés, n'est-il pas possible à la formation supérieure d'être victorieuse à moins qu'elle n'ait anéanti complètement sa rivale. De quelle manière, en effet, l'armée de la piété l'emportera-t-elle sur la malice, si le front du mal poursuit son offensive contre le front adverse ? Eh bien ! Si le plus fort a l'intention de gagner la bataille, il lui faut mettre à mort sans merci son opposant; et la vertu obtiendra le prix de la victoire contre le vice lorsqu'elle s'alliera à la raison et réduira à néant tout ce qui lui est contraire. Alors va s'accomplir l'oracle du prophète : "C'est Moi qui ferai mourir et c'est Moi qui ferai vivre". Car le bien qui est en moi ne peut vivre à moins que la mort de son ennemi ne l'appelle à la vie. En revanche, tant que nous embrassons les deux, que nous étreignons solidement de nos deux bras les contraires, impossible de les posséder ensemble et dans le même temps; car la vertu échappe à la prise de celui qui empoigne avec force le vice.

       Revenons donc en arrière et reprenons notre sujet à son point de départ : la seule voie capable de mener à une vie pure et divine ceux qui aiment la sainteté, consiste en l'étude de ce que signifie le Nom du Christ; il faut aussi que notre vie se conforme à son Nom et qu'elle prenne pour guide dans la voie de la sainteté l'examen de ses autres titres. Proposons donc à notre ferveur initiale toutes les expressions et tous les titres que nous avons recueillis, au début de notre traité, des lèvres sacrées de Paul, car ils sont propres à nous faire comprendre ce qu'est le Christ; ce faisant, nous donnerons la plus ferme assurance à nos pas sur le chemin qui mène à la sainteté de la vie, ici par l'imitation, comme on l'a dit précédemment, là par l'adoration et la vénération.
     
     

    CORPS DU TRAITÉ


     

     

       Mais adoptons l'ordre selon lequel les Noms du Christ ont été énumérés et commençons par les premiers.

       Christ, selon Paul, est à la fois Puissance de Dieu et Sagesse de Dieu. Par cette dénomination, ce sont des notions qui conviennent à sa Divinité que nous apprenons en premier lieu, ce qui nous rend ce Nom digne de vénération. Puisque toute la création en effet, tout ce qui en elle est à la portée de nos sens et tout ce qui en dépasse la portée, tient de Lui son origine et ne se maintient dans l'être que par Lui, c'est une nécessité, pour définir ce qu'est le Christ Auteur de l'univers, de rencontrer la sagesse unie à la force; car nous avons à l'esprit cette loi, lorsque nous parlons de l'union de ces deux termes, entendez la puissance et la sagesse : ni les grandes oeuvres, ni les merveilles ineffables de la création ne sauraient exister sans que d'un côté la sagesse ne conçoive leur venue à l'être et que de l'autre la puissance n'accompagne la sagesse dans l'accomplissement de ses desseins; c'est en effet grâce à la puissance que, ce qui est conçu, vient à se réaliser. Par conséquent, ce qui est ici désigné dans le Christ, se divise en une double représentation correspondante, en la sagesse et en la puissance, afin que d'un côté nous prenions conscience, en considérant la grandeur de l'univers organisé, par ce que nous en saisissons, de la Puissance ineffable de son Auteur; et que de l'autre, en réfléchissant au problème des êtres, à leur genèse au sortir du néant et à leur extrême diversité de nature créée par l'Esprit de Dieu, nous adorions la Sagesse incompréhensible de Celui qui les a conçus, Sagesse dont les desseins sont réalités.

       Or la foi en Christ, puissance et sagesse, n'est point pour nous science improductive et vaine au regard de l'acquisition du bien. Ce qu'un tel, en effet, réclame en priant et vers quoi il regarde avec les yeux de l'âme, il l'attire à soi grâce à sa prière; et de cette façon, en même temps que "par la puissance s'affermit dans l'homme intérieur", comme dit l'Apôtre, celui qui se tourne vers la Puissance (or la Puissance, c'est Christ), en même temps devient un sage, comme le dit le proverbe, celui qui invoque la Sagesse, et dans sa pensée le Seigneur est encore la Sagesse. Pour me résumer, quiconque ajoute à son nom celui du Christ - qui est Puissance et Sagesse - ajoute aussi à son être la puissance en étant fortifié contre le péché, et en même temps se manifeste en lui la sagesse par le choix qu'il fait du meilleur. Or, puisque la sagesse et la puissance se manifestent en nous, l'une par notre choix du bien, l'autre par notre affermissement dans ce choix, c'est bien l'union des deux qui maintient la perfection de notre vie.

       Nous qui pensons aussi que le Christ est la paix, prouverons de la sorte l'authenticité du qualificatif de chrétien sur nous-mêmes, dans la mesure où notre vie, à travers la paix que nous portons, rayonnera du Christ. "Il a tué la haine" selon le mot de l'Apôtre; de notre côté, évitons par conséquent de la raviver autour de nous, montrons en revanche dans nos vies qu'elle a cessé de vivre. La Générosité de Dieu l'a fait mourir pour notre salut; n'allons donc jamais la ranimer nous-mêmes par un mouvement de colère ou de ressentiment, ce serait agir contre notre intérêt, pour la ruine de nos âmes, et assurer de la sorte la résurrection funeste de celle qui par bonheur n'est plus. Mais si nous avons le Christ, qui est la paix, à notre tour mettons à mort la haine en nos âmes : alors la mort de celle-ci, dont notre foi nous assure en Lui la réalité, se maintiendra également dans notre vie à nous. De même, en effet, qu'en "détruisant le mur qui nous séparait, il a en sa personne créé les deux en un seul homme nouveau, faisant la paix", à notre tour, amenons à la réconciliation tant ceux qui nous combattent de l'extérieur que ceux qui, dans notre sein, forment des partis, afin que la chair ne convoite plus contre l'esprit, ni l'esprit contre la chair; mais après avoir soumis l'orgueil de la chair à la Loi de Dieu, vivons en paix autour de nous, régénérés que nous sommes dans l'unité de l'humanité nouvelle et pacifique, devenu un seul, nous qui étions deux. Car pour ceux qui étaient désunis, la paix peut se définir ainsi : n'être plus qu'un coeur et qu'une âme. Lors donc que nous extirpons de notre nature cette lutte intestine, nous nous trouvons à notre tour pacifiés en nous-mêmes et devenons paix : la preuve est faite que nous portons sur nous, véritablement et au sens propre, le Surnom du Christ.

       La pensée que le Christ est la vraie Lumière, incapable de nous tromper, nous enseigne par ailleurs l'obligation pour notre vie d'être à son tour illuminée d'en haut des rayons de la Lumière véritable. Or ce sont les vertus, ces rayons qui émanent du soleil de justice pour nous illuminer; sous leur influence, nous venons à écarter de nous les oeuvres des ténèbres, et, comme en plein jour, à nous conduire avec dignité; ayant renoncé aux silences de la honte et accomplissant toute chose dans la lumière, nous devenons nous-mêmes lumière, capable de resplendir devant les autres, ce qui fait justement le propre de la lumière.

       Si, comme nous le pensons, le Christ est aussi notre Sanctification, c'est en nous abstenant de toute action et de tout dessein profanes et impurs que nous donnerons la preuve de notre authentique communion à son Nom, reconnaissant sa Vertu sanctificatrice par nos oeuvres et non pas du bout des lèvres, par notre vie.

       En apprenant aussi que le Christ est notre Rédemption : Il S'est offert Lui-même en rachat pour nous, nous retirons de ce propos cette instruction : en nous offrant l'immortalité comme une sorte de prix d'achat pour chacune de nos âmes, Il~s'est acquis en bien propre ceux qu'Il a rachetés Lui-même de la mort par la vertu de sa Vie. Si donc nous sommes passés au service de notre Rédempteur, tournons-nous entièrement vers notre Maître, ne recherchons plus notre intérêt personnel, mais vivons au service de Celui qui nous a obtenus en échange de sa Vie. Car nous ne sommes plus nos maîtres, mais notre Rédempteur dispose désormais des biens qu'Il s'est acquis, et cette acquisition, c'est nous-mêmes. La Volonté de notre Maître sera donc la règle de notre existence. Oui, de même qu'autrefois, à l'époque où la mort exerçait sur nous sa domination, le péché faisait en nous la loi, aujourd'hui, où nous sommes devenus les sujets de la Vie, il faudrait que notre comportement se transformât à l'image de cette Vie qui a tout pouvoir sur nous; il est à craindre, en effet, si jamais nous nous détournons des exigences de la Vie, qu'à nouveau nous ne passions volontairement à l'ennemi, au cruel tyran de nos âmes, je veux dire : à la mort, en cédant au péché.

       Une même pensée va nous apparenter au Christ, lorsque nous entendons Paul nous dire "qu'Il est notre Pâque et qu'Il est notre Grand-prêtre : "Oui, vraiment, notre Pâque a été immolée pour nous, Christ". Mais le Prêtre qui a offert à Dieu la victime, n'est autre que le Christ en personne : Il S'est offert pour nous en sacrifice, selon l'Apôtre, comme un oblat et une hostie. Nous retirons ainsi de ces paroles l'enseignement suivant : quiconque tourne les yeux vers Celui qui S'est offert comme un oblat et une hostie et S'est fait notre pâque, à son tour s'offrira à Dieu en "hostie vivante, sainte, agréable et Lui rendra de la sorte un culte spirituel". C'est ainsi par ailleurs qu'il exercera son sacerdoce : "il refusera de se modeler au monde présent, mais se transformera et se renouvellera dans son esprit en s'efforçant de discerner quelle est la Volonté de Dieu, qui est excellente, qui nous rend agréable à Lui et qui est parfaite". La chair ne peut, en effet, tant qu'elle est en vie et qu'elle n'a pas été sanctifiée conformément au culte spirituel, manifester en elle la Volonté de Dieu et son excellence; "Car les pensées de la chair s'opposent à Dieu et ne se soumettent pas à sa loi; elles ne le peuvent même pas", aussi longtemps que la chair demeure en vie; si en revanche elle a été sacrifiée au moyen de l'hostie qui fait naître à la Vie, au moyen de la mortification de nos membres terrestres qui sont les instruments de nos passions, alors la Volonté divine qui rend agréable à Dieu et qui est parfaite s'épanouira sans entrave dans la vie des croyants.

       C'est un enseignement semblable que l'on retire en songeant que le Christ est le propitiatoire aspergé de son propre sang : chaque homme, en songeant à cela, devient en personne pour lui-même un propitiatoire, en purifiant son âme par la mortification de ses membres.

       Lorsqu'on dit ailleurs du Christ qu'Il est le Rayonnement de la Gloire de Dieu et l'Effigie de sa Substance, on nous donne en ces termes les notions concernant sa Majesté adorable. Paul, cet homme véritablement inspiré, que Dieu Lui-même enseignait, qui scrutait par le détail les mystères invisibles et les secrets de Dieu à travers les trésors profonds de la Sagesse et de la Science divines, voulant traduire les révélations que Dieu lui avait faites touchant la clé des mystères insondables et impénétrables, n'a point trouvé en sa bouche d'expression à la hauteur de sa pensée; aussi est-ce par quelques étincelles, selon que l'oreille de ses auditeurs percevait ce qu'il avait lui-même saisi dans le mystère, qu'il a fait entrevoir ce qu'il avait vu, ne parlant que dans la mesure où le langage pouvait se montrer secourable à sa pensée.

       C'est un fait : il avait beau avoir compris ce qui est donné à nos facultés humaines de saisir touchant la nature divine et, dans ces limites, tout compris, il révèle que le fond de l'être transcendant est aussi inaccessible qu'impénétrable à nos raisonnements humains. C'est pourquoi, lorsqu'il parle de ce qu'il a contemplé en Lui, de la paix, de la puissance, de la vie, de la justice, de la lumière, de la vérité et d'autres attributs semblables, il montre clairement que ce qui constitue sa raison dernière est totalement insaisissable, en déclarant que Dieu n'a jamais été vu et ne le sera jamais : "Lui qu'aucun homme n'a vu, ni ne peut voir", dit-il. Aussi, dans sa quête d'une désignation pour ce qui ne peut être appréhendé par nos raisonnements, n'ayant pas trouvé de nom propre à traduire ces mystères impénétrables, il a appelé gloire et substance ce qui est au-delà de tout bien et qui ne peut être conçu ni exprimé dignement. Ainsi, pour commencer, Paul a laissé sans la nommer l'essence transcendante au monde des réalités; puis comme il s'efforçait d'interpréter l'Unité étroite et indissoluble du Fils avec le Père et son union, dans une contemplation infinie et éternelle, avec le Père infini et éternel, il dit : Rayonnement de sa Gloire et Effigie de sa Substance, voulant formuler par le rayonnement leur Connaturalité et par l'effigie leur Égalité consubstantielle. Et de fait, on n'imagine pas d'intermédiaire entre le rayon et la source qui l'émet, pas davantage d'infériorité de l'effigie à la substance, l'effigie étant sa représentation; au contraire, pour qui pense à une source lumineuse, son rayonnement s'imagine parfaitement et simultanément auprès d'elle; de même, pour qui a en tête les dimensions d'une substance, cette substance se mesure parfaitement aussi sur son effigie qui s'offre à la vue.

       C'est pourquoi Paul dit encore que le Seigneur est "la Forme de Dieu", sans rabaisser pour autant le Seigneur par cette notion de forme; il met, au contraire, en pleine évidence la Grandeur de Dieu, par l'intermédiaire de la Forme qui offre à notre contemplation la Majesté du Père : celle-ci ne dépasse d'aucune manière les limites de la forme qui est la sienne, et on ne la trouve pas en dehors de l'Effigie qui la circonscrit. Il n'existe rien, en effet, chez le Père qui soit contraire à sa Forme et à sa Beauté, rien que la Beauté du Fils unique ne glorifie. Aussi bien le Seigneur déclare-t-Il : "Celui qui M'a vu a vu le Père", indiquant de la sorte qu'il n'existe aucune dissemblance, ni par insuffisance, ni par exagération.

       Lorsque Paul exprime ailleurs que "le Christ soutient l'univers par sa parole puissante", il met un terme au problème soulevé par ceux qui se mêlent impudemment des mystères insondables, par ces gens, en quête d'un principe pour la matière, qui ne se tiennent nulle part tranquilles, étant donné leur curiosité intempestive : comment, disent-ils, de ce qui est immatériel, la matière provient-elle et la quantité de ce qui en est exempt ? Comment encore, de ce qui ignore la forme, la forme naît-elle, et de ce qui est invisible, la couleur, et de ce qui est infini, ce que nous expérimentons grâce à ces dimensions ? Et si la qualité est entièrement étrangère à ce qui est simple et exempt de toute composition, d'où vient-il que la matière se trouve liée à des qualités qui l'affectent ? Toutes ces questions, que se posent ces curieux, et d'autres encore du même genre trouvent donc leur solution dans le mot de l'Apôtre : "la parole puissante du Verbe soutient l'univers" et du néant l'appelle à l'existence. Oui, tous les êtres, qu'ils appartiennent au monde des matières ou qu'ils aient reçu la nature immatérielle, possèdent comme principe unique de leur substance la parole de la Puissance ineffable.

       Or la leçon à tirer pour nous de ces propos, c'est d'avoir nos regards tournés vers Celui à qui l'univers doit son origine. Si c'est en effet par Lui que nous avons été amenés à l'existence et que c'est en Lui que nous nous y maintenons, cet acte de foi s'impose absolument : rien n'échappe à la Connaissance de Celui en qui nous sommes, par qui nous avons accédé à l'être et vers qui nous retournons. L'innocence conforme à la Vie s'épanouira normalement, en harmonie avec cette pensée : qui donc, je me demande, assuré par sa foi que sa vie vient du Christ, lui est donnée par Lui et trouve en Lui sa stabilité, osera prendre pour témoin d'une vie inconséquente Celui qui embrasse en Lui-même l'existence de chacun ?

       En appelant ailleurs le Seigneur "Aliment et Breuvage spirituels", le divin Apôtre suggère par ces mots l'idée que la nature humaine n'est pas une substance simple, qu'une partie spirituelle au contraire s'y mêle à la partie sensible, qu'il y a donc une nourriture appropriée à chacune des parties qu'on observe en nous : un aliment matériel pour soutenir notre corps et une nourriture spirituelle pour produire en nous la vigueur de l'âme. Eh bien ! de même que les composants solide et liquide de notre alimentation corporelle, en s'unissant entre eux, assurent notre subsistance naturelle : une cuisson proportionnée les mêle à chacun des éléments qui composent notre organisme, de même Paul, d'une manière également proportionnée, répartit aussi la nourriture spirituelle : il nomme alternativement la même chose aliment solide et boisson, selon qu'elle s'accommode à l'usage particulier de ceux qui la portent à leur bouche. De fait, ici, à l'adresse des âmes sans ressort et abattues, elle devient un pain "qui affermit le coeur de l'homme"; là en revanche, pour ceux que les travaux de cette vie ont épuisés et partant rendus assoiffés, elle devient un vin " qui pousse le coeur à se réjouir".

       Ce qui vient d'être dit donne à entendre quelle puissance a le Verbe : Il assure sa nourriture à l'âme qui, proportionnellement à ses besoins, reçoit de Lui la grâce, selon le langage figuré du prophète qui, sous le signe du "pré d'herbe fraîche" et "des eaux délassantes", exprime la consolation venant du Verbe aux âmes fatiguées. Mais à supposer qu'on vienne à dire aussi, en considération du mystère, que c'est au sens littéral que le Seigneur est nommé "Aliment et Boisson spirituels", cet aspect même n'est pas exclu de la signification propre à ces mots : "son Corps en effet est vraiment une nourriture et son Sang vraiment un breuvage". Pourtant, c'est en pensant au premier des deux sens, qu'on met à la libre disposition général la communion au Verbe : reçu par ceux qui Le recherchent, Il devient en effet leur aliment et leur boisson, même s'ils Le portent à leur bouche sans discernement. En revanche, pour ce qui est du second sens, ce n'est plus sans examen ni sans discernement que l'on communie à une telle nourriture et à un tel breuvage, car l'Apôtre nous spécifie, en ces termes : "Que chacun s'éprouve soi-même et qu'ayant ainsi fait, mange de ce pain et boive de cette coupe. Pour qui en revanche mange et boit indignement, c'est sa propre condamnation qu'il mange et qu'il boit".

       C'est encore vers ce sens littéral, à mon avis, que l'évangéliste regarde avec évidence en notant ce qui suit : à l'occasion de la Passion mystique, le membre bien connu du conseil et plein d'empressement, se servit d'un linge immaculé et pur lorsqu'il prit le Seigneur par le milieu du corps; et c'est encore dans un tombeau neuf et propre qu'il Le déposa. Partant, l'avertissement de l'Apôtre autant que la remarque de l'évangéliste nous font une loi de recevoir le Corps sacré dans une conscience pure; et s'il s'y trouvait quelque souillure du fait d'un péché, il faudrait s'en être purifié au préalable par l'eau des larmes.

       Le Christ, appelé encore le Rocher, nous fait mettre à profit ce nom à la fois par l'affermissement d'une base immuable de la vie selon la sainteté, par une conduite inébranlable orientée vers la constance dans les épreuves, et à travers les efforts de notre âme pour montrer sa solidité et son endurance contre tout assaut du péché; grâce à ces efforts et d'autres semblables, nous aussi deviendrons un rocher, en reproduisant autant qu'il est possible, à l'intérieur de notre nature instable, la Stabilité et l'Immutabilité du Seigneur.

       Le même Seigneur est désigné par le sage architecte comme fondement de la foi et la pierre angulaire couronnant l'édifice; cela non plus ne s'avère pas une contribution inutile pour nous à l'exercice de la vie selon la sainteté; car nous apprenons par là que le Seigneur est à la fois le Principe et l'Achèvement de tout genre de vie conforme au bien, de toute doctrine et de toute activité qui sont bonnes.

       En effet, l'espérance, qui est à comprendre sous le terme de pierre de couronnement, à laquelle se rapporte tout ce qui fait l'objet de nos soins touchant la sainteté, c'est le Christ, ainsi désigné par Paul; en même temps, la foi en Lui devient la base de cette haute tour qui s'édifie par notre vie; dès lors que nous établissons sur la foi les principes de notre vie, comme on pose une pierre de fondation, et que nous décidons d'établir dans la pureté nos pensées et nos actes en dirigeant heureusement nos actions de chaque jour, la Tête qui couronne l'univers vient également nous couronner; elle s'ajuste au sommet des deux murs dont l'un se rapporte au corps, l'autre à l'âme et que notre vie élève par les bonnes moeurs et la pureté, et elle assure notre connexion à l'équerre; de sorte que s'il vient à manquer l'un des deux pans de muraille, soit que les bonnes oeuvres, ce qui se voit, ne s'élèvent pas de concert avec la pureté de notre âme, soit que la sainteté de celle-ci ne marche pas de pair avec ce qui se voit, le Christ ne peut alors couronner cette vie incomplète : il s'ajuste seulement à un édifice comportant deux murs élevés simultanément à l'équerre, et l'équerre est irréalisable en dehors de l'élévation simultanée des deux murs. Ainsi l'embellissement, qu'une pierre d'angle apporte en le couronnant au sommet d'un édifice, sera disposé sur celui que nous élevons le jour où notre vie, sous ses deux aspects, aura pris une extension harmonieuse, conforme de part et d'autre à la règle d'une vie rectifiée au cordeau des vertus, bref, lorsqu'elle sera devenue droite et sans écart, n'offre plus rien en elle de tortueux ni d'infléchi.

       Paul, en appelant Image du Dieu invisible le Christ, le Dieu souverain de l'univers et le grand Dieu (il proclame encore la Grandeur de notre Maître véritable par ces mots : "notre grand Dieu et Sauveur Jésus Christ" ; et ailleurs : "desquels est issu le Christ selon la chair, Lui qui est au-dessus de tout, Dieu béni éternellement")... En s'exprimant de la sorte, il nous donne, par ses paroles, l'instruction qui suit :

       Celui dont l'être, éternellement, est précisément identique à Lui-même (Il est par ailleurs ce que justement l'Être immuable se trouve seul à connaître; car la compréhension humaine, en la personne de ceux dont les pensées sont élevées, a beau s'approcher constamment de Lui à mesure qu'elle progresse, elle se trouve cependant toujours distancée par une mesure égale)... ce Christ, donc, qui est au-delà de toute connaissance et de toute compréhension, qui est l'Ineffable, l'Inexprimable et l'Inexplicable, voulant te rendre à nouveau image de Dieu, S'est fait Lui-même par son Amour de l'homme Image du Dieu invisible; prenant une forme humaine individuelle, Il S'est modelé à ton être, en sorte que, pour ta part, grâce à Lui, tu recouvres la conformité et l'empreinte de la beauté exemplaire et originelle, afin que tu deviennes cet être précis que tu étais à l'origine.

       Si donc nous avons à devenir nous aussi l'image du Dieu invisible, modelons, comme il convient, la manière d'être de notre vie d'après le type d'existence qui nous est proposé; qu'est-ce à dire ? pour ceux qui vivent dans la chair, de ne pas vivre selon la chair. Et de ce fait, si cette Image exemplaire du Dieu invisible, venue par le canal de la Vierge habiter parmi nous, a fait en tout l'expérience de notre condition, à la ressemblance de notre nature, du péché seul pourtant elle n'a point partagé l'expérience : "Il n'a pas commis de péché et l'on n'a pas trouvé d'artifice sur ses lèvres".

       Prenons donc une comparaison : si l'on nous enseignait l'art de peindre et que notre maître ait placé devant nous sur un tableau une forme bien réussie, il nous faudrait, chacun sur sa propre peinture, reproduire à la perfection, la beauté de cette forme, en sorte de bien réussir tous nos tableaux, conformément à la beauté du modèle proposé; de la même façon, puisque chacun est créateur-peintre de sa propre vie, que la volonté libre est artisan de cette création et que les vertus sont les couleurs servant à l'achèvement de l'image, le risque n'est pas mince d'altérer la beauté exemplaire en la reproduisant et d'aboutir à une figure hideuse et informe, par l'emploi qu'on aura fait de couleurs souillées, en substituant, dans sa peinture, à la forme authentique du maître, l'empreinte sombre du vice; ce sont au contraire les couleurs immaculées des vertus, mêlées entre elles selon des teintes artistement composées, que l'on utilisera le mieux qu'on pourra pour reproduire la beauté de l'image; nous deviendrons de la sorte image de l'Image, ayant reçu l'empreinte de la beauté exemplaire au moyen d'une imitation aussi active que possible; c'est ainsi qu'agissait Paul, en se faisant imitateur du Christ par une vie de sainteté.

       Maintenant si, dans mon exposé, il faut encore énumérer en les distinguant, les couleurs selon lesquelles s'opère l'imitation de l'Image, la première entre elles est l'humilité : "Apprenez de Moi - nous dit le Christ - que Je suis doux et humble de coeur". En seconde nuance, la longanimité, qui s'est manifestée avec quelque vigueur en l'Image du Dieu invisible. Épée, bâton, liens et fouet, joues qu'on meurtrit, visage que l'on conspue, dos qu'on livre à la flagellation, jugement impie, sentence cruelle, joie de la soldatesque à cette sombre sentence, parmi les railleries et les sarcasmes, les outrages et les coups reçus du roseau, les clous, le fiel et le vinaigre et tout ce qu'il y a de plus horrible, dirigé contre Lui sans raison, ou mieux, accordé en échange de ses multiples Bienfaits. Quelle est donc sa défense contre les auteurs de ces crimes ? "Père, pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu'ils font". N'était-il pas capable, demandera-t-on, de déchirer les cieux et d'en descendre les châtier, ou d'anéantir ces brutes en les engloutissant au sein de la terre, ou de faire déborder contre eux la mer de ses rives pour immerger la terre dans les abîmes, ou de lancer contre eux le déluge de feu de Sodome, ou de déclencher contre eux quelque autre sombre cataclysme, par un commandement ? Eh bien ! tout cela, Il l'a supporté avec douceur et longanimité, Lui qui donne à ta propre vie, à travers sa Personne, l'obligation d'être longanime. On peut de cette manière examiner à leur tour les autres nuances touchant l'Image exemplaire de Dieu; celui qui tourne vers elle ses regards et, en la suivant, embellit visiblement sa propre forme, devient lui aussi image du Dieu invisible par la touche de la patience qu'il y met.

       Celui qui a appris que le Christ est la Tête de l'église, qu'il porte avant tout son attention sur ce point : tout chef participe du corps qui lui est soumis par une égale communauté d'origine et de substance et le lien originel qui rattache à l'ensemble les membres pris individuellement, constitue une unité en ce qu'il assure la sympathie des parties au tout, par une "conspiration" spécifique. En conséquence, si quelque chose est extérieur au corps, il est de même entièrement étranger au chef. La raison nous enseigne donc par là que les membres pris un par un, ont à devenir précisément ce que la tête est par nature, s'ils veulent être dans la familiarité de celle-ci. Or, c'est nous qui sommes les membres, nous qui contribuons ensemble à former le Corps du Christ. En conséquence, si l'on "détache un membre du Christ pour en faire le membre d'une prostituée", en frappant devant soi de sa fièvre licencieuse comme d'une épée, on rompt tout à fait, par cette passion mauvaise, les liens qui unissent les membres à la tête. Or c'est encore ainsi que les autres manoeuvres du mal deviennent des épées : par elles, les membres sont retranchés de la cohésion du Corps; par elles, se trouvent séparés de la Tête tous ceux envers lesquels s'opère cette coupure par le jeu des passions. Afin donc que le Corps demeure tout entier en cohésion avec la nature, il convient aussi que chacun des membres pris individuellement se tienne dans la familiarité de la Tête; si l'on admet par exemple que la Tête est pureté en vertu de son essence, il faut que soient entièrement purs les membres qui sont tributaires d'un tel Chef; si nous concevons la Tête comme incorruptibilité, c'est dans l'incorruptibilité que doivent se maintenir entièrement les membres. De la même manière, il est conséquent que toutes les autres notions, auxquelles, dans notre pensée, nous identifions la Tête, puissent se discerner aussi dans les membres : la paix, la sainteté, la vérité et toutes les autres qualités de cette sorte. Pour les membres, en effet, attester la présence en eux de ces qualités et d'autres semblables, c'est témoigner de leur cohésion naturelle avec la Tête, conformément au langage de l'apôtre : "La Tête c'est le Christ; de Lui le Corps tout entier reçoit harmonie intime et cohésion et opère son accroissement, en s'appropriant sous toutes les formes l'apport de ressources vitales lié à l'activité des parties donnant chacune sa mesure."

       Il convient que ce nom de "Tête" donné au Christ nous procure encore cette instruction : comme on le voit chez les êtres vivants, c'est de la tête que part l'incitation du corps aux diverses actions. C'est, en effet, au moyen de l'oeil et de l'oreille que chaque chose, une par une, se trouve menée à bien, tant la démarche pour le pied que l'activité de la main. Si l'oeil, de fait, ne surveille pas les occupations ou si l'oreille ne reçoit pas l'indication, impossible aux mouvements dont j'ai parlé de se faire comme il faut. Ainsi est-ce en nous conformant à notre véritable Chef que nous, son Corps, devons aussi nous mouvoir d'une façon correspondante, prêts à toute impulsion et à toute activité, partout où Celui qui a formé l'oeil et tant l'oreille, nous montrera la voie. Puis donc que le Chef a les yeux tournés vers les choses d'en haut, de même faut-il que les membres, qui ne font qu'un avec la Tête qui les coiffe, suivent entièrement la conduite de leur Chef et que leur poids les entraîne vers les choses d'en haut.

       Lorsque nous apprenons que le Christ est le "Premier-né de la création", le "Premier-né d'entre les morts" et "l'Aîné d'une multitude de frères", commençons par repousser les conceptions hérétiques, en songeant qu'ils ne trouvent rien qui les justifient dans les paroles susdites pour constituer leur doctrine pernicieuse; cela fait, nous méditerons aussi ce qui, pour nous, dans ces noms, contribue à la vie morale. Étant donné, dis-je, que les ennemis de Dieu déclarent que le Fils unique de Dieu, l'artisan de l'univers, Celui "de qui, par qui et en qui toutes choses existent" est à la fois le produit, la créature et l'ouvrage de Dieu, ils expliquent que c'est aussi pour cette raison qu'Il est appelé le "Premier-né de toute créature", à titre de frère de la création, en tant que revêtu de la primauté uniquement par le privilège de l'ancienneté, comme il en est de Ruben, placé au premier rang de ses frères, non par un privilège de nature, mais par l'ancienneté.

       Il faut, pour commencer, dire ceci contre eux : le même ne peut être, au regard de la foi, à la fois fils unique et premier-né. Car on ne saurait concevoir ni le fils unique accompagné de frères, ni le premier-né privé de frères, mais s'il est fils unique : il n'a pas de frères, si, en revanche, il est premier-né d'une famille : il n'est aucunement fils unique et n'en reçoit pas le nom. Par conséquent, il est impossible de concilier et d'associer ces titres l'un avec l'autre à propos de la même personne, c'est dire que le même est incapable de porter les deux à la fois, et fils unique et premier-né. Et pourtant, l'Écriture nous dit, touchant le Verbe qui était au commencement : Il est le Dieu Fils-unique, et Paul, à l'opposé : Il est le Premier-né de toute créature. Il convient donc de faire la part des choses au crible de la vérité, en établissant une distinction exacte entre chacun de ces noms, en sorte que l'on donne le nom de Fils unique au Verbe qui est avant tous les siècles et que, d'un autre côté, le Verbe fait chair prenne celui de Premier-né de toute création effectuée postérieurement dans le Christ.

       C'est encore d'après l'idée de premier-né, comme une suite logique, qu'il nous faut concevoir la notion qui nous vient à l'esprit quand on nous dit qu'Il est le Premier-né d'entre les morts et l'Aîné d'une multitude de frères. Ainsi, Celui qui a été "Prémices de ceux qui se sont endormis", devient "le Premier-né d'entre les morts", afin d'ouvrir à toute chair le chemin de la résurrection; en outre, dans son dessein de nous transformer d'enfants de colère que nous étions auparavant par la naissance selon la chair, en "fils du jour et fils de lumière" au moyen de la naissance d'en haut par l'eau et l'Esprit, le Christ en personne se soumet le premier dans le courant du Jourdain à une telle naissance, attirant ainsi la grâce d'en haut sur Lui, prémices de notre nature, en sorte que tous ceux qui sont enfantés à la vie, par la seconde naissance selon l'Esprit, reçoivent le nom de frères de Celui qui les a précédés dans la régénération par l'eau et l'Esprit.

       De la même façon, si nous pensons aussi que le Christ est le premier-né de la création qui s'est opérée en Lui, nous ne sortons pas de la doctrine de la piété. Puisqu'en effet, l'antique création s'en est allée, ayant perdu sa raison d'être par le fait du péché, il était nécessaire qu'elle prît la succession des choses disparues, la nouvelle création vivante, qui s'établit par la seconde naissance et la résurrection d'entre les morts; et l'auteur de la vie qui en prend la tête, en devient le premier-né et prend ce nom. Mais de quelle manière d'abord il faut répondre à nos adversaires, avec le peu que nous avons dit, il serait facile à qui veut bien s'en donner suffisamment la peine, d'être un allié efficace pour la vérité. Comment ensuite nos propos peuvent contribuer visiblement à la vie selon la sainteté, nous allons l'exposer en peu de mots.

       Ruben fut l'aîné de ceux que la naissance avait appelés au monde après lui; mais, par surcroît, l'empreinte, qu'ils portaient visiblement sur eux, d'un air de famille avec leur aîné, témoignait en faveur des puînés, de leur parenté avec lui, au point que leur consanguinité, dont témoignait la similitude de leur conformation, ne pouvait s'ignorer. En conséquence, si nous aussi, en naissant à nouveau par l'eau et l'Esprit, d'une naissance analogue à celle du Christ, sommes devenus les frères du Seigneur, qui, par nous, devient Lui-même l'aîné d'une multitude de frères, il serait logique de faire apparaître notre parenté légitime avec Lui par l'empreinte que porterait notre vie, où la forme du premier-né de la création serait représentée. Or, quelle est l'empreinte caractéristique de sa forme, d'après l'enseignement que nous avons reçu de l' Écriture ? Nous l'avons souvent mentionnée : "Il n'a pas commis de péché et on n'a point trouvé d'artifice sur ses lèvres". Si donc, nous nous destinons à prendre le nom de frères de Celui qui fut le pionnier de notre régénération, l'innocence de notre vie confirmera notre parenté avec Lui sans qu'aucune souillure ne nous sépare de l'union avec la pureté. Mais notre Aîné est aussi la Justice, la Sainteté, l'Amour, la Rédemption et les autres attributs de ce genre. Si donc notre vie présente à son tour de telles empreintes, nous fournirons des marques visibles de la noblesse de notre race, en sorte que celui qui les remarque dans notre vie, vienne à témoigner en notre faveur de notre fraternité avec le Christ. C'est bien Lui qui nous a ouvert la porte de la résurrection et qui pour cela est devenu prémices de ceux qui se sont endormis. C'est donc notre résurrection générale qui aura lieu "en un clin d'oeil, au son de la dernière trompette", qu'Il a annoncée, par ce qu'Il a accompli à la fois sur Lui-même et sur les autres hommes que la mort avait pris en son pouvoir.

       En vérité, ce n'est pas une condition identique qui va recevoir en l'autre vie tous ceux qui se lèveront de la terre où ils avaient leur tombeau, mais "ceux qui ont fait le bien iront à une résurrection de vie, ceux qui par contre ont fait le mal, à une résurrection de damnation". De la sorte, si la vie d'un homme s'oriente vers cette terrible sentence de condamnation, quand bien même est-il agrégé aux frères du Seigneur par la naissance d'en-haut, cet homme fait mentir son nom et renie sa parenté légitime avec le Premier-né en se conformant au mal.

       Le "Médiateur entre Dieu et les hommes", Lui dont la Personne est le lien qui noue l'humanité à Dieu, ne relie que ce qui précisément est digne de s'unir à Dieu. Il avait créé par Lui-même une parenté entre l'homme qu'Il était en personne et la Puissance de la Divinité : Il partageait notre nature, sans être tombé toutefois au pouvoir des passions de la nature qui incitent au péché (Il n'a pas, en effet, commis de péché, comme il est dit, et l'on n'a pas trouvé d'artifice sur ses lèvres"); de la même façon, Il conduira à leur tour tous les hommes un par un à l'union avec la Divinité, à condition qu'ils n'apportent sur eux rien qui soit indigne de s'unir au divin. Au contraire, si quelqu'un est véritablement le temple de Dieu, qu'il ne contient en lui-même aucune idole du mal ni image faite d'après son modèle, cet homme sera accueilli par le Médiateur dans la communion de la Divinité, puisqu'il s'est purifié pour accueillir la pureté qui habite ici même. Car d'une part, "la sagesse n'entrera pas dans une âme perverse", comme le dit la parole de Dieu; le coeur pur, d'autre part, en lui-même n'a rien d'autre en vue que Dieu; comme il adhère à Lui solidement par l'incorruptibilité, il a reçu de Dieu à l'intérieur de son être tout ce qui constitue l'excellence de son règne.

       Ce passage offrirait pour nous une évidence plus grande par l'adjonction de la parole du Seigneur rapportée par Marie aux apôtres, car elle ajouterait à la clarté de nos propos : "Je m'en vais, dit-Il, à mon Père et à votre Père, à mon Dieu et à votre Dieu." Voilà les paroles du Médiateur entre le Père et les fils, qui étaient publiquement déshérités, de Celui qui, par sa personne, a réconcilié les ennemis de Dieu avec l'authentique et unique Divinité. Les hommes, en effet, selon la parole du prophète, se sont coupés par le péché du sein maternel, où ils trouvaient la vie et se sont égarés, en proférant l'erreur au lieu de la vérité, loin des entrailles où ils avaient été formés; c'est pourquoi (notre Médiateur) S'est chargé des prémices de notre commune nature en prenant un corps et une âme, les a sauvées en sa Personne, purifiées de tout mal et de toute compromission avec lui et les a rendues saintes, afin d'attirer à Soi, avec ces prémices et par elles, qu'Il a consacrées par l'incorruptibilité, au Père de l'incorruptibilité, tout ce qui se trouve d'une nature analogue à la leur et d'une même race, et afin d'accueillir à la fois les fils qui étaient publiquement déshérités pour que le Père les adopte, et les ennemis de Dieu, pour les rendre participant de sa Divinité. En résumé, de même que les prémices de la pâte sont entrées dans la famille du vrai Dieu et Père par le moyen de la pureté et de l'apatheia, nous aussi qui sommes la pâte, adhérerons au Père de l'incorruptibilité par les mêmes voies, en imitant, autant que nous le pourrons, l'apatheia et l'immutabilité de notre Médiateur.

       Car nous serons la couronne de pierres précieuses du Dieu-Fils unique, une fois devenus par notre vie un objet précieux et glorieux. Paul dit en effet que "S'étant abaissé un court instant au-dessous des anges" en subissant la mort, Il S'est fait une couronne, par ce qu'Il a accompli en mourant, de ceux qui jadis avaient été changés en épines par leur péché; par sa Passion, Il a converti radicalement l'épine en un objet d'honneur et de gloire. Cela étant, alors qu'une fois pour toutes "Celui qui enlève le péché du monde" S'est coiffé de la couronne d'épines pour lui substituer la couronne tressée d'honneur et de gloire, il y a risque grave qu'un homme, devenu épine et chardon par sa vie mauvaise, se trouve serti ensuite au beau milieu de la Couronne du Seigneur, en communiant à son Corps. A lui s'adresse très justement cette parole : "Comment t'es-tu introduit en ce lieu sans avoir revêtu la robe nuptiale ?" Comment es-tu venu te joindre, puisque tu es une épine, à ceux qui s'associent en honneur et en gloire à ma couronne ? "Quelle entente entre Christ et Bélial ? Quel rapport entre fidèle et infidèle ? Quoi de commun entre la lumière et les ténèbres ?" Pour que notre vie ne profère jamais contre nous l'accusation contenue dans ces paroles, il faut prendre soin de débarrasser à chaque instant notre vie de toute action, de toute parole et de toute pensée épineuses, mais devenons un objet d'honneur et de gloire afin d'être par nous-mêmes une couronne pour le Chef de l'univers, une fois devenus en quelque sorte le fief et la propriété de notre maître.

       Le "Seigneur de la Gloire" n'accepte en effet ni la nature, ni le nom de seigneur d'aucune créature infâme. Partant, celui qui répugne à toute espèce de turpitude et d'obscénité établit suzerain sur lui-même, pour ce qui est de la part cachée de l'homme et aussi de celle qui se voit, Celui qui a la nature et porte le nom de Seigneur, non de l'infamie, mais de la Gloire.

       Mais Il est également le Principe. Or un principe universel, dans son comportement, n'est pas sans relation avec ce qui vient après lui; car si la vie se trouve déterminer la nature du principe, on comprendra que ce qui vient après lui, aura à son tour entièrement la nature de la vie; et si le principe est lumière, on comprendra que ce qui vient après lui est également lumière. Or quel avantage retirons-nous à croire que le Christ est le Principe ? Celui de parvenir nous-mêmes à la ressemblance de ce qui constitue selon notre foi la nature de notre principe. On ne dit point de la lumière, remarquons-le bien, qu'elle est un principe de ténèbres, et si la vie est bien incluse dans un principe, on n'ira point imaginer que ce principe aboutit à la mort. Eh bien, si un homme se comportait en s'opposant à la nature de ce qui le régit et ne s'attachait point à son principe par l'apatheia et la sainteté, le Principe universel ne pourrait être principe de cet homme. À l'extrême opposé, le principe de la vie des ténèbres, c'est le maître du monde des ténèbres; le principe du péché mortel, c'est celui qui a la puissance de la mort. Impossible, par conséquent, à celui qu'une vie mauvaise a placé sous les ordres du principe des ténèbres, de s'arroger pour principe le Principe de tout bien.

       C'est la même réflexion qu'entraîne cette autre désignation du Christ : " le Roi de justice et le Roi de paix ", chez ceux qui accueillent les paroles divines pour les mettre à profit. Car celui qui, se conformant à l'enseignement touchant la prière, appelle en lui par sa prière la venue du royaume de Dieu, à l'annonce que le vrai Roi est un roi de justice et de paix, restaurera pleinement dans sa vie la justice et la paix, afin que règne sur lui le Roi de la justice et de la paix. Or, dans notre pensée, l'armée du Roi, c'est la vertu sous toutes ses formes; par la justice et la paix, en effet, il faut entendre, à mon avis, toutes les formes de vertus. Partant, si un homme a abandonné son poste dans l'armée de Dieu pour s'enrôler dans le front adverse, qu'il s'est fait le soldat de l'instigateur au mal et qu'il a dépouillé simultanément la cuirasse de la justice et tous les éléments de l'armure complète qu'est la paix, comment pourra-t-on ranger un tel homme sous les étendards du Roi de la paix, puisqu'il a déserté la vérité ? L'emblème, il faut bien le dire, porté sur l'armure de cet homme, fera apparaître le Roi sous lequel il milite, si, à l'inverse de l'image ténébreuse peinte sur ses armes, cet emblème fait apparaître, par l'empreinte qu'imprime la Vie, Celui qui lui montre le chemin. Oh ! combien heureux celui qui n'a pas cessé de militer sous le commandement de Dieu, qui est enrôlé dans les compagnies comptées par myriades et par myriades et qui est armé contre le mal par les vertus : l'homme qui s'en est revêtu, arbore, grâce à elles, l'image de son Roi !
     
     

    CONCLUSION

       Et maintenant, à quoi bon prolonger plus avant ce discours qui expose, en les recensant à la suite, tous les termes qui explicitent le Nom du Christ et qui ont le pouvoir de nous conduire vers la vie selon la sainteté, vu que chacun de ses Titres nous aide souverainement pour sa part, grâce à la signification qu'il a en propre, à acquérir la perfection de la vie ? Par contre, j'estime avantageux touchant ce qui demeure présent à notre souvenir, que la mémoire le réduise en un condensé, en sorte que nous ayons comme un fil d'Ariane pour nous mener au but de notre traité, établi dès le point de départ par cette interrogation : comment un homme peut-il bien se maintenir dans un état parfait ? J'ai, en effet, ce sentiment : si un homme fait de ce condensé l'objet constant de ses méditations, il est solidaire du Nom auquel on rend ses adorations, tandis qu'il prend le nom de chrétien comme il a paru bon aux apôtres, (solidaire) aussi nécessairement des autres noms que la pensée assigne au Christ, dont il manifestera en sa personne la Puissance, puisqu'il est devenu solidaire, toute sa vie durant, de chacune de ses Dénominations.

       Je prends un exemple; il y a trois choses qui caractérisent la vie du chrétien : l'action, la parole et la pensée; ce qui, parmi elles, tient le premier rang par rapport aux autres, c'est la pensée. L'activité mentale, en effet, est à l'origine de toute parole; en second après l'opération de l'esprit, vient la parole qui rend compte, par la voix, de l'empreinte, reçue dans l'âme, de l'activité mentale; la troisième place, après l'intelligence et la parole, est occupée par l'action qui amène à se réaliser ce que l'on a conçu. Ainsi, dans le cours de la vie, à chaque impulsion reçue vers quelqu'une de ces activités, il est avantageux touchant chacune d'elles, tant l'expression que la pratique et la pensée, de faire un examen minutieux de ces objets de pensée sacrés que sont les notions et les noms concernant le Christ; car on peut craindre de voir emportées hors de l'influence puissante attachées à ces noms d'en haut, aussi bien nos oeuvres que nos paroles ou que notre pensée. Paul dit en effet : "Tout ce qui ne procède pas d'une conviction de foi est péché"; de même peut-on, par voie de conséquence, mettre en pleine lumière les réflexions qui suivent : tout ce qui ne vise pas Christ dans notre langage, dans nos oeuvres ou dans nos intentions, regarde en totalité le monde hostile au Christ. Non, il est impossible à ce qui se rend étranger à la lumière ou à la vie, de ne pas appartenir en totalité aux ténèbres ou à la mort. Si donc ce qu'un homme accomplit, ce qu'il dit et ce qu'il pense d'une manière non conforme au Christ s'associe au monde hostile au bien, le fruit évident de ce qu'il fait, de ce qu'il pense ou des paroles qu'il prononce, c'est-à-dire : le rejet du Christ par cet homme qui s'est détaché de Lui, sera, pour tout le monde, chose évidente.

       Elle est donc véridique, la voix inspirée du psalmiste, qui déclare : "J'ai rangé au nombre de ceux qui méprisent (Dieu), tous les pécheurs de la terre". Car celui qui renie le Christ au sein des persécutions est contempteur du Nom auquel on rend ses adorations; et pareillement quiconque renie la vérité, la justice, la sainteté ou l'incorruptibilité, ou encore rejette de sa vie, s'il vient à subir l'oppression qu'exercent les épreuves, quelque autre disposition ayant une affinité, selon nous, avec la sainteté, cet homme reçoit du psaume le nom de contempteur, puisqu'ii méprise, par sa vie, à travers chacune de ces dispositions, Celui qui est ces dispositions mêmes.

       Que lui faut-il donc faire, à celui qui est jugé digne de porter l'excellent surnom de chrétien ? Quoi d'autre, sinon d'ordonner continuellement en lui-même ses intentions, ses paroles et ses actes, selon que chacun d'eux aboutit au Christ ou s'oppose à Lui ? Or considérable est la facilité qu'il y a à départager semblables opérations; car ce que l'on accomplit, ce qui se forme dans l'esprit ou se que l'on exprime sous l'influence de quelque passion, n'a rien qui s'accorde avec le Christ, mais porte le cachet de son adversaire : à l'égal d'une boue fangeuse, il enduit de passions mauvaises la perle de l'âme, en ternissant gravement l'éclat de la pierre de grand prix. En revanche, ce qui est pur de toute affection passionnelle, se tourne vers le Principe de l'apatheia, qui est le Christ; c'est en Lui, comme dans une source pure et incorruptible, qu'on puise, en vue de son bien propre, les intentions (de ses actes), si bien qu'on manifeste en soi la ressemblance avec le Modèle, comme on trouve la ressemblance avec l'eau, pour l'eau qui jaillit de la source et pour l'eau de la source qui a coulé dans l'amphore. Il n'y a, en effet, par nature, qu'une pureté, celle qui est dans le Christ et celle qui se voit dans celui qui participe de Lui; mais elle est dans le Premier comme en sa source, en celui qui y participe comme en sa dérivation, tandis qu'il fait passer dans la pratique de la vie la grâce incluse dans ses intentions; en sorte que l'accord s'établit entre la part cachée de l'homme et celle qui se voit, puisqu'une vie décente accompagne nos intentions, dont l'affinité au Christ est l'élément moteur.
     
     

    LA PERFECTION CHRÉTIENNE


     

     

       En bref, à mon avis du moins, l'essence de la perfection dans la vie chrétienne consiste en la communication, au niveau de l'âme, de l'expression et de la manière de vivre avec l'ensemble des Noms du Christ qui nous donnent la signification de son Nom, en sorte que nous prenions sur nous-mêmes la bénédiction de Paul appelant une sanctification intégrale, en nous gardant constamment au niveau de l'être tout entier, l'esprit, l'âme et le corps, du commerce avec le mal.

       Or, si l'on objectait la difficulté que nous avons à atteindre le bien, vu que le Seigneur de la création est seul à ne point changer, tandis que la nature humaine est changeante et que la mobilité est son comportement à elle (comment donc est-il possible de se maintenir ferme et inébranlable dans le bien avec la versatilité de notre nature ?), eh bien, nous prétendons répondre à une objection de ce genre : on ne peut être couronné sans avoir respecté les règles de la compétition ! Et point de compétition régulière, en absence d'un concurrent. Si donc il manquait un adversaire, la couronne également ferait défaut : la victoire ne tombe point comme cela du ciel, il faut une défaite ! Par conséquent, luttons contre l'instabilité même de notre nature, attaquons-nous intérieurement à elle comme à un adversaire pour ainsi dire, et devenons vainqueurs, non par la destruction de notre nature, mais en la sauvegardant de la chute. Et de fait, ce n'est pas uniquement dans le sens du mal que verse la mobilité de l'homme, car il serait impossible assurément à ce dernier de s'engager dans le bien, si le poids de sa nature l'entraînait uniquement du côté opposé; mais, en réalité, la conversion la plus noble qu'elle peut accomplir, c'est la croissance dans les biens spirituels, puisque le mouvement vers un état meilleur opère de façon continue la divinisation progressive de celui qui est mû par une noble fin. Ainsi ce qui paraissait redoutable (je veux dire la mobilité de notre nature) s'est révélé dans mon propos comme l'aile d'un oiseau, donnée pour s'envoler vers des sommets plus élevés; c'eût été pour nous en revanche un châtiment que de nous voir refuser l'aptitude au progrès. Il ne faut donc point qu'il se désole, celui qui constate dans notre nature son inclination propre au changement, mais qu'il se tourne vers un bien supérieur par une évolution continue, "qu'il se transforme d'un moindre degré de gloire en une gloire plus éclatante", qu'il ne laisse pas de s'améliorer par un progrès quotidien, en poursuivant sans cesse la perfection, sans jamais parvenir à son terme.

       Car telle est la perfection véritable : ne jamais s'arrêter, accroître son effort vers un nouveau palier et ne mettre aucune borne à la perfection, mû par une noble fin. Ainsi ce qui paraissait redoutable (je veux dire la mobilité de notre nature) s'est révélé dans mon propos comme l'aile d'un oiseau, donnée pour s'envoler vers des sommets plus élevés; c'eût été pour nous en revanche un châtiment que de nous voir refuser l'aptitude au progrès. Il ne faut donc point qu'il se désole, celui qui constate dans notre nature son inclination propre au changement, mais qu'il se tourne vers un bien supérieur par une évolution continue, "qu'il se transforme d'un moindre degré de gloire en une gloire plus éclatante", qu'il ne laisse pas de s'améliorer par un progrès quotidien, en poursuivant sans cesse la perfection, sans jamais parvenir à son terme.

       Car telle est la perfection véritable : ne jamais s'arrêter, accroître son effort vers un nouveau palier et ne mettre aucune borne à la perfection.





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