• Le cheminement initiatique
    comme
    philosophie de l'éveil :
    Le pélerinage, la pérégrination,
    le voyage, l'errance.



    Par Robert Régor Mougeot


     
     
     
    L'homme naturel est essentiellement nomade. Les nécessités de la vie lui font suivre les chemins de la Vouivre, c'est-à-dire les lignes de force des énergies telluriques qui sillonnent la terre, et l'Energie en lui, sans cesse renouvelée, peut lui permettre de déployer sa vie dans une plus grande harmonie avec les êtres et les choses dont il est partie intégrante.

    La cristallisation du nomadisme en vie sédentaire a amené toutes les religions à recommander fortement le pèlerinage vers les hauts lieux comme substitut à l'ancienne errance afin que l'être puisse quitter ses routines, son conditionnement, ses idées arrêtées, ses préjugés et s'ouvrir à d'autres horizons. Actuellement, là où le pèlerinage tombe en désuétude, le voyage, souvent touristique, prend le relais. Celui qui laisse, même pour un temps, famille, travail et possessions matérielles satisfait une curiosité inscrite essentiellement dans tout son être. Elle le pousse vers les lieux terrestres les plus chargés : menhirs, églises, cathédrales, sommets de montagne, lieux désertiques, forêts, grottes... Ces hauts lieux extérieurs vont l'élever vers le meilleur de lui-même. Dans ce cheminement, il reçoit avec une plus grande réceptivité les énergies d'en haut qui viennent féconder la terre. C'est la mise en pratique concrète, consciente ou inconsciente, de ce que proposent tous les Maîtres des diverses traditions.
    Dans ce jeu de la vie ouvert sur l'imprévu, se font les rencontres qui modifient profondément l'être humain. Rencontres avec les paysages qui dilatent le cœur, avec le monde minéral (les pierres du chemin), avec le monde végétal (l'arbre porte à regarder vers le ciel), avec les animaux, le plus souvent domestiques mais aussi sauvages, principalement les oiseaux. Rencontres avec les éléments, la pluie, le vent, la tempête, le feu ... Rencontres avec d'autres hommes différents dans leur manière d'être. Pensez à Pierre Loti à qui ses multiples voyages permirent de meubler de façon si extraordinaire sa maison natale que l'on visite encore à Rochefort, pensez à Ségalen découvrant la Chine, pensez à Rimbaud découvrant l'Ethiopie, et à tant d'autres...
    Le voyage induit la fatigue, l'épreuve, par ses aléas, ses imprévus. De ce fait, il dévoile le caractère des hommes qui ainsi peuvent se connaître mieux en pénétrant dans la connaissance du monde. Se déprendre de soi-même est le premier pas pour s'ouvrir à la vie.
    Chaque lieu sur terre est une émanation de la Vouivre qui induit non seulement les paysages, mais les types d'hommes et les produits que l'on dit du terroir. Cette Vouivre nourrit le voyageur, nourrit le Chevalier errant comme le dit le Bréviaire du Chevalier[
    1], nourrit le pérégrinant de toutes façons et de toute façon.
    Pourquoi cette mode des randonnées dans les déserts, cette mode du trekking au Népal, au Tibet, en Inde, pourquoi le voyage à Katmandou... ?
    Pourquoi ce désir profond des montagnards de s'élever vers des sommets quasi inaccessibles comme Julius Evola aimait à le faire, lui qui sut s'élever vers les sommets de la pensée ?
    Pourquoi ce goût de la navigation solitaire pour faire le tour du monde? Qui ne connaît l'exemple de Bernard Moitessier parti dans la course en solitaire pour le tour du monde et qui, abandonnant celle-ci, continua la navigation pour la seule recherche de lui-même ?
    Tous ceux qui furent les pionniers de ces expériences rendent compte des changements qui se sont opérés en eux au cours de ces aventures. Il y a là une quête qui porte l'être au dépassement de ses limitations habituelles. Cela est une condition essentielle, le premier pas sur le chemin. L'être déjà se réveille de sa torpeur, il n'est plus un homme de seconde main mais prend sa vie en main, au risque de se perdre pour un temps dans la multiplicité des choses.
    Est-ce une voie qui peut mener à l'éveil ? C'est pour beaucoup une philosophie, une manifestation de la recherche d'un équilibre, d'un mieux-être sur tous les plans, un réveil en eux du pulsif de la vie. Combien, à travers le voyage, l'errance, auront fait la rencontre d'un maître sinon du Maître? Car au gré des rencontres peut se faire La rencontre...

    Un exemple de cheminement initiatique est celui de saint Roch[
    2], guérisseur de la peste et des maladies de peau, né à Montpellier vers 1350. La légende rapporte qu'il partit en pèlerinage pour Rome; il fut, chemin faisant, confronté aux épidémies de peste. Guérissant les malades par le signe de la croix, il allait de ville en ville jusqu'au moment où, à son tour, il fut atteint par la maladie et chassé par ceux-là même qu'il avait guéris. Il dut faire grande réflexion sur ce qu'est la guérison véritable, non point celle du corps, mais celle de l'âme. Guéri de la maladie, guéri du désir de guérir les autres, il repartit pour Montpellier et, sur le chemin, fut arrêté comme espion. Il mourut après cinq années passées en prison. Sa cellule fut alors inondée de lumière et l'ange de Dieu[3] le désigna comme guérisseur de la peste. Des lieux de saint Roch, chapelles, églises, statues, fontaines guérisseuses, existent depuis dans toute l'Europe, principalement dans les régions qui furent touchées par les épidémies. L'on peut retrouver et suivre les chemins de saint Roch où il parle encore au cœur du cheminant. L'énergie de saint Roch est l'une des colorations de l'Energie de la Vouivre.
    Cette légende pose la question cruciale: « Quel est le but ultime de toute pérégrination? » S'agit-il en effet de faire retour au lieu de son départ, ou s'agit-il essentiellement de faire un retour sur soi-même pour le retour à la Source qui nous manifeste ?
    La condition humaine est celle du voyageur :
    « Tu es à jamais voyageur, de même que tu ne peux t'établir nulle part [
    4]».
    La Tradition ne dit-elle pas qu'il y a trois voyages, « le voyage venant de Lui, le voyage vers Lui et le voyage en Lui. Ce dernier est le voyage de l'errance et de la perplexité. Celui qui voyage venant de Lui, son gain est ce qui s'est trouvé être; tel est son gain, alors que celui qui voyage vers Lui ne gagne que lui-même. Ces deux premiers voyages ont une fin à laquelle on parvient et on s'arrête, tandis que le troisième, celui de l'errance, est sans fin.[
    5
    ] »


    oooooooooooooooooooooooooooooooooRobert Régor Mougeot

     

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    [1] - Emmanuel (Yves Monin) - Ed. du Point d'Eau, 1983.

    [2] - voir :
    - Jehan Phélipot - Vie, Légende et Miracle de Monseigneur Saint Roch - 1494, réédité par M. Luthard, librairie Picard, 1917.
    - Augustin Fliche - Le problème de Saint Roch - Analecta Bollandiana, tome 68, 1950.

    [3] - « Les Anges, qui sont-ils ? Ce sont des Energies... » - Karuna - L'Instruction du Verseur d'Eau - Paris, Le Courrier du Livre, 1973, p. 102.
    - « Dieu n'est pas un nom ni une personne mais il est de vous ce qui Est la Vie. » - Karuna - Les Sons de Dieu - Le Point d'Eau, 1986.

    [4] - Futûhât, II 383.

    [5] - Ibn 'Arabi - Le Dévoilement des effets du voyage - Trad. Denis Gril - Ed. de l'Eclat, 1994, p. 3-4.

     


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