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    LE MYSTÈRE DES ORIGINES

    DE LA FRANC-MAÇONNERIE



    Des bâtisseurs de cathédrales aux Rosicruciens, un vaste champ d'hypothèses

    C'est un lieu commun de la plupart des ouvrages consacrés à la franc-maçonnerie que d'affirmer qu'elle provient directement des « bâtisseurs de cathédrales ». Les légendes, quant à elles, renvoient jusqu'à la construction du temple de Jérusalem sous le règne de Salomon, voire à l'époque antédiluvienne.

    Les bâtisseurs de cathédrales ? Une simple hypothèse…

    En fait, l'hypothèse d'une filiation directe avec les loges médiévales flatte le sentiment d'enracinement dans une tradition multiséculaire et sert merveilleusement bien l'obsession de « régularité » des obédiences maçonniques.

    Mais cette théorie émane d'une école d'historiens aujourd'hui très critiquée, dont l'origine remonte au XVIIIe s. Telle qu'elle est complaisamment véhiculée et amplifiée aujourd'hui encore, elle a pour grave défaut d'ignorer les travaux menés depuis plusieurs décennies par d'autres écoles. Cela ne signifie pas qu'elle soit sans fondement et totalement contraire à la vérité : les travaux récents énoncent davantage de nouvelles hypothèses qu'ils n'exposent de découvertes venant radicalement infirmer cette théorie.

    Si la question des origines de la franc-maçonnerie est en réalité particulièrement complexe, c'est qu'elle souffre non seulement de lacunes documentaires, mais aussi d'un flou conceptuel et lexicologique quant à la nature même de la tradition ancienne.

    Car le problème initial que posent les origines de la franc-maçonnerie moderne n'est pas tant celui de son lien avec les loges médiévales que, en supposant ce lien réel, celui des modalités ayant permis la mutation des loges « opératives » – terme consacré pour désigner ce qui est relatif à la pratique réelle du métier – en loges « spéculatives » – c'est-à-dire se servant du métier comme d'un support allégorique et ne le pratiquant plus.

    Speculative or not speculative ?

    En 1717, quatre loges londoniennes établies de « temps immémorial » et « quelques frères anciens » s'associent pour créer la première Grande Loge de Londres et jeter ainsi les bases d'un centralisme qui aboutira, après plusieurs décennies et bien des péripéties, à la franc-maçonnerie moderne.

    Si l'on peut s'accorder à voir dans cet événement la naissance de la franc-maçonnerie moderne, s'agit-il pour autant de celle de la Maçonnerie spéculative ? Il est évident que non : l'initiative de ces loges vient sanctionner un état de fait – leur caractère spéculatif – et non le créer. Sont-elles spéculatives depuis longtemps et comment le sont-elles devenues (en admettant qu'elles aient jamais été opératives) ? L'interrogation demeure car aucun document ne permet d'attester de leur existence avant ce coup d'éclat…

    Cependant, le « spéculatif » possède des exemples plus anciens. Des acceptations par les loges opératives (ou supposées telles) de personnes étrangères au métier sont attestées tout au long du XVIIe s., tel l'érudit et hermétiste Elias Ashmole en 1646. De semblables exemples sont également connus en Écosse, dès le début du XVIIe s.

    Mais le problème reste finalement entier : d'où venaient ces loges du XVIIe et quelle est la cause de cette mutation ?

     

    LES DÉBUTS DE L'ORGANISATION DU MÉTIER EN GRANDE-BRETAGNE

    En Angleterre…

    Le plus ancien témoignage concernant l'organisation du métier de maçon en Angleterre remonte à 1356, à Londres. Un conflit opposait les « maçons de taille » aux « maçons de pose ». Les autorités municipales édictèrent un règlement qui précise que jusqu'alors, le métier n'en avait pas eu.

    Un nouveau règlement est édicté en 1481. L'organisation est déjà relativement élaborée : la Compagnie des Maçons exerce le contrôle du métier à Londres ; elle enregistre notamment les apprentis, lesquels, au terme de leur apprentissage, peuvent comparaître devant une commission de la Compagnie et, après avoir prêté serment de fidélité et de loyauté envers le métier, la ville et la couronne, devenir « hommes libres du métier ».

    Cependant, le cas de la Compagnie des Maçons de Londres reste unique en Angleterre. On ne trouve dans le royaume aucune autre organisation exerçant une autorité équivalente sur le métier. Par ailleurs, aucun document de cette époque ne mentionne l'existence de « secrets » ou de grades. Plus encore, le mot « loge » n'est pas employé.

    … et en Écosse

    Ce mot caractéristique est attesté à partir du XIIIe s. pour désigner la bâtisse édifiée sur le chantier où les ouvriers rangent leurs outils, travaillent, prennent leurs repas et se reposent. A partir du début du XVe, il désigne l'ensemble des maçons d'un chantier, mais sans qu'il soit fait mention d'un contrôle du métier par cette communauté. C'est seulement au XVIe s., en Écosse, que le mot est attesté comme désignant une juridiction permanente réglant l'organisation du métier.

    Cet aspect juridique se situe dans le cadre du système des « Incorporations » qui apparaissent en Écosse au début du XVe siècle pour assurer l'organisation des métiers dans les cités. Les maçons écossais obtiennent leur charte d'Incorporation en 1475, mais elle ne mentionne pas le mot « loge ».

    C'est en 1598, que William Shaw, Maître des ouvrages du Roi et Surveillant général de l'Incorporation des Maçons, publie de nouveaux Statuts. Ceux-ci traduisent une évolution sensible : désormais c'est une « loge » qui contrôle l'entrée des apprentis et leur accès au rang de Compagnon, règle les différents et punit les manquements au règlement.

    Mais la différence fondamentale, c'est que les maçons écossais de 1598 partagent des « secrets », notamment le « mot du Maçon », qui leur sont communiqués au cours d'une cérémonie après qu'ils aient prêté serment de discrétion.

    Les « Olds Charges » en Angleterre

    Parmi les autres témoignages nous permettant d'étudier le substrat légendaire et historique de la Maçonnerie, les Olds Charges occupent une position privilégiée.

    Environ 120 textes de ces « Anciens Devoirs » sont actuellement connus. S'échelonnant de la fin du XIVe s. au premier tiers du XVIIIe, ils sont tous d'origine anglaise. Les plus anciens sont les manuscrits Regius (vers 1390) et Cooke (vers 1420).

    Ces textes sont structurés en deux parties : d'une part, une histoire légendaire du métier ; d'autre part, un code réglementant la conduite des maçons et leurs relations avec les apprentis et les maîtres – ce terme désignant alors les employeurs.

    Ces règlements diffèrent sensiblement de ceux de l'Écosse ; en particulier, ils ne prévoient pas de dispositions laissant présager d'une coexistence avec un autre système réglementant le métier (cas de la loge vis-à-vis de l'Incorporation) et ils donnent une large part à des prescriptions à caractère moral et religieux, n'ayant aucun rapport direct avec le métier.

     

    DE L'OPÉRATIF AU SPÉCULATIF, MAIS COMMENT ?

    Sur la base de ces données historiques – dont n'est donné ici qu'un très bref aperçu – diverses théories s'affrontent.

    La théorie de la transition

    La première partie du Livre des Constitutions (1723), « l'Histoire » compilée par Anderson à partir des « Anciens Devoirs » qu'il avait pu réunir – en modifiant sensiblement leur contenu à l'occasion – ne vise en réalité d'autre but que de prouver que la première Grande Loge de Londres, qui souhaite imposer son autorité sur toutes les loges, procède d'une tradition « immémoriale » et ininterrompue, c'est-à-dire qu'elle est parfaitement légitime.

    C'est là l'origine de la théorie d'une parfaite continuité entre les loges opératives et les loges spéculatives, théorie dite de la transition qui, au XXe siècle, trouva dans l'historien anglais Harry Carr son meilleur défenseur. Rassemblant toutes les données historiques et les envisageant comme autant de fragments successifs d'une longue histoire, il s'efforça d'en restituer l'évolution continue.

    Selon cette théorie, c'est l'acceptation de membres étrangers au métier qui amena graduellement la transformation des loges opératives en loges spéculatives, sans hiatus.

    La théorie de l'emprunt

    Cette théorie est actuellement battue en brèche par plusieurs chercheurs. Ainsi, Eric Ward formula en 1977 une contre-théorie : celle d'un « emprunt » par les spéculatifs de textes (les Olds Charges) et de pratiques appartenant ou ayant appartenu aux opératifs, mais sans filiation directe (et donc sans légitimité !).

    Selon lui, l'on doit considérer les attestations documentaires discontinues non comme des « étapes », ainsi que le fait la théorie de la transition, mais comme autant de témoignages d'organisations plus ou moins distinctes, n'ayant pas nécessairement de liens entre elles – ce que tend effectivement à démontrer leur analyse et leurs origines géographiques. De fait, le lien de la Maçonnerie moderne avec les loges opératives serait purement nominal et allégorique.

    La politique, la religion et la sociabilité

    D'autres hypothèses ont été formulées, offrant des alternatives à ces deux théories ou en affinant les modalités. Ces hypothèses peuvent se résumer en trois tendances :

    – une théorie politique, centrée sur les troubles que connut la Grande-Bretagne sous Cromwell entre 1648 et 1660. La constitution de loges aurait permis aux royalistes et aux républicains modérés de travailler discrètement à la restauration de la paix civile.
    – une théorie religieuse, centrée sur les conflits religieux au XVIe s. Les loges auraient constitué un abri aux persécutions.
    – une théorie sociale, qui voit dans les loges pré-spéculatives une « Friendly Society », c'est-à-dire une société d'entraide fraternelle et charitable. De telles sociétés, empruntant des couverts très variés et parfois pittoresques, sont en effet largement attestées au XVIIIe s. et sont, aujourd'hui encore, typiques de la sociabilité anglaise.
    Toutes ces théories considèrent la forme maçonnique des loges spéculatives comme étant peu ou prou un emprunt fait par nécessité ou commodité. De plus, elles n'envisagent qu'une origine anglaise.

    L'hypothèse écossaise

    En 1988, David Stevenson, un historien non Maçon (le fait est assez rare pour être souligné), exposa une théorie nouvelle, celle de l'origine écossaise de la Maçonnerie spéculative.

    Selon lui, la première phase du mouvement spéculatif remonte aux Statuts Shaw de 1598. Ce que décrivent ces statuts, c'est en effet un système nouveau qui ne résulte pas d'une simple transformation des anciennes institutions du métier. Ces loges sont orientées vers une organisation globale de celui-ci, mais elles possèdent également des fondements spirituels et religieux.

    Ce point essentiel s'expliquerait par le contexte intellectuel très particulier de la Renaissance : l'architecte et les spéculations liées à l'architecture y occupent une place prépondérante, celle-ci n'étant pas simplement une technique répondant aux nécessités matérielles mais, au travers de la Géométrie (et les techniques de l'Ars memorandi), un Art libéral, c'est-à-dire une discipline intellectuelle susceptible de donner à l'homme une explication du monde et, par là même, de Dieu.

    L'intégration à ces loges de personnes étrangères au métier, phénomène au demeurant marginal, serait de ce fait logique : le maçon n'est plus seulement un habile ouvrier, il peut être un « artiste » voire un gentleman davantage préoccupé par la dimension intellective de l'architecture que par sa pratique et venant enrichir la loge de ses connaissances.

    La phase suivante se serait produite en Angleterre à la fin du XVIIe s. et durant le XVIIIe, parallèlement à la constitution de la Maçonnerie moderne. Selon Stevenson, la presque totalité de ce qui caractérise la Maçonnerie spéculative anglaise à ses débuts provient de la Maçonnerie « opérative » écossaise ; peu d'éléments proviennent en fait des Olds Charges – la forêt de textes qui cache l'arbre. Il s'agirait donc d'un emprunt qui pourrait s'expliquer par la proximité de certains des premiers spéculatifs anglais d'avec l'Écosse ainsi que par l'émigration de gentlemen-masons écossais en Angleterre.

    Cette hypothèse est d'autant plus crédible qu'elle est pratiquement la seule à fournir une explication rationnelle à certains aspects de la tradition maçonnique qui, malgré leur dimension spéculative, appartiennent nettement à un substrat opératif.

    Mais, que l'on admette ou non son hypothèse, ce que Stevenson met en réalité en évidence, c'est la nécessité de sortir de la dualité simpliste entre « opératif » et « spéculatif », à peine modérée par la notion de « pré-spéculatif ». L'exemple écossais illustre l'existence d'une notion intermédiaire fondamentale : « opératif non opératif » ou, plus exactement, « opératif spéculant ».

     

    LES ORIGINES CONTINENTALES DE LA MAÇONNERIE SPÉCULATIVE

    Le miroir de l'Architecture

    Si l'on peut admettre que le mouvement spéculatif britannique tire son origine du système institué par William Shaw, cela ne signifie pas qu'il l'ait inventé de toutes pièces.

    L'intérêt pour l'architecture et pour l'Antiquité, caractéristique fondamentale de la Renaissance, trouve son symbole dans la redécouverte, en 1486, du De Architectura, le traité de Vitruve, architecte romain du Ier s. av. J.-C. Très rapidement, de nombreuses traductions voient le jour dans toute l'Europe.

    Le portrait de l'architecte idéal selon Vitruve est celui d'un homme universel, connaissant non seulement la géométrie, les mathématiques et le bon usage des matériaux, mais possédant également une connaissance aussi vaste que possible de la météorologie, de l'astronomie, de la musique, de la médecine, de l'optique, de la philosophie, de l'histoire, de la jurisprudence, etc.

    Nous avons là un programme d'études qui est à peu près celui que doit, symboliquement, parcourir l'Apprenti franc-maçon lors de son passage au grade de Compagnon. C'est en fait la base même du caractère spéculatif de la Maçonnerie. Cette évidence mérite d'être soulignée : car ce n'est pas tant l'absence de pratique du métier qui rend la Maçonnerie moderne « spéculative » que son symbolisme « opératif » lui-même.

    Les Compagnonnages français et germaniques

    Mais l'Angleterre et l'Écosse n'ont pas le monopole des organisations initiatiques de tailleurs de pierre et maçons. Pour ne citer que les deux exemples dont on connaît le mieux l'existence, il existe aujourd'hui encore en France un Compagnonnage de tailleurs de pierre (une autre branche s'est éteinte) et il existait jusqu'au siècle dernier dans les pays germaniques une semblable organisation, la Bauhütte dont le siège suprême était la loge (Hütte) de la cathédrale de Strasbourg.

    Si, pour la France, rien ne permet actuellement de prouver l'existence de ce Compagnonnage avant le début du XVIIe s., il n'en est pas de même pour la Bauhütte germanique : ses plus anciens règlements généraux remontent à 1459 et ils évoquent, comme les Statuts Shaw, l'existence de pratiques secrètes, à caractère initiatique.

    A défaut d'autres preuves documentaires, divers indices laissent cependant présager de l'existence de ces Compagnonnages de tailleurs de pierre en France et en Allemagne dès le XIIIe, voire avant. Or, dans les deux cas, il existe des similitudes avec la tradition maçonnique britannique – ce qui n'exclut d'ailleurs pas des différences importantes. Au stade actuel des recherches, ce serait aller trop vite en besogne que d'affirmer que toutes ces organisations initiatiques de tailleurs de pierre procèdent d'un tronc commun datant de l'époque médiévale, voire plus ancien (pour ne pas dire biblique). Néanmoins, cette piste de recherche ne doit pas être rejetée.

    Une origine française ?

    En effet, pour ne prendre qu'un seul exemple, elle trouve un écho troublant dans les légendaires des Olds Charges : ceux-ci présentent souvent la transmission de la Maçonnerie à l'Angleterre depuis l'Antiquité comme s'étant opéré via la France, du temps de Charles Martel. Or, c'est du même personnage que se revendiquent au XIIIe s. les tailleurs de pierre parisiens pour faire enregistrer leur exemption du guet lors de la rédaction du Livre des métiers. Le fait n'est peut-être pas strictement historique, mais cela démontre néanmoins l'existence de racines légendaires communes.

    D'autres indices d'une possible origine française ou, en tous les cas, continentale, existent dans les Olds Charges. Cela n'a au fond rien d'étonnant si l'on tient compte de l'influence qu'exerça la France sur le développement de l'architecture gothique en Europe, influence due, entre autres facteurs, à l'exportation d'équipes entières de bâtisseurs et aux voyages des architectes (par exemple Villard de Honnecourt). Une semblable exportation, notamment de tailleurs de pierre, s'est répétée dans les décennies qui précèdent la naissance de la Grande Loge de Londres, suite au grand incendie qui ravagea la cité en 1666. Rien n'interdit de penser que des échanges autres que technologiques se seraient produits à ces occasions.

    Par ailleurs, il apparaît au travers des recherches les plus récentes que les Compagnons Passants tailleurs de pierre français sous l'Ancien Régime formaient un milieu possédant une culture « vitruvienne ». Il serait d'autant moins étonnant de constater que ces opératifs « spéculaient » qu'ils côtoyaient assidûment non seulement la noblesse et le clergé – leurs commanditaires – mais semble-t-il également les graveurs, imprimeurs et autres gens du Livre, un milieu passionné d'architecture (plusieurs la pratiquent) dont on sait qu'il joua, à l'échelle européenne, un rôle considérable dans l'épanouissement de l'hermétisme aux XVIe et XVIIe siècles.

    Les rosicruciens du XVIIe siècle

    Il apparaît donc une nouvelle fois que la distinction entre « spéculatif » et « opératif » est certes commode pour les nécessités de l'analyse et de l'exposé, mais sans fondement solide dès lors que l'on s'écarte d'une vision « ouvriériste » des organisations opératives.

    En 1992, Joy Hancox publiait une étude sur une étonnante collection de 516 dessins géométriques, architecturaux et symboliques, datant du XVIIe et du tout début du XVIIIe s. et réunie vers 1725 par John Byrom (1691-1763), membre de la Royal Society et Maçon. Ces dessins, très « spéculatifs », renvoient explicitement à des thèmes et à des personnages qui appartiennent précisément au milieu que je viens d'évoquer, celui des gens du Livre, des architectes et des hermétistes européens, tels Johann Theodore de Bry (graveur et éditeur de la plupart des grands textes hermétiques du début du XVIIe), Michel le Blon, Salomon de Caus (architecte et ami intime d'Inigo Jones, revendiqué en 1738 par Anderson dans ses Constitutions comme ayant été un Grand Maître de la Maçonnerie), Athanasius Kircher, Heinrich Khunrath, Michaël Maïer, Robert Fludd, Isaac Newton, etc.

    Ce milieu s'ordonne autour des idées de l'Alchimie et de la Kabbale chrétienne (où les spéculations arithmo-géométriques et cosmologiques occupent une place de choix) et il culmine, au tout début du XVIIe s., avec le courant rosicrucien, se manifestant dans les contrées germaniques mais possédant de fortes racines et répercussions en Angleterre, notamment au travers du mariage, en 1613, de la princesse Élisabeth avec Frédéric V, l'Électeur palatin, et la fondation, parachevée en 1662, de la Royal Society.

    Parmi les références à la franc-maçonnerie datant du XVIIe s., plusieurs font le rapprochement entre celle-ci et les mystérieux Rose-Croix. Ainsi, la plus ancienne mention connue du « mot du Maçon » apparaît-elle dans un poème publié à Édimbourg en 1638 :

    « Ce que nous présageons n'est pas à négliger
    Car nous sommes Frères de la Rose-Croix
    Nous avons le mot maçonnique et la seconde vue
    Et nous pouvons prédire à l'avance les choses à venir. »

    Elias Ashmole, l'un des premiers spéculatifs anglais attesté, et Robert Moray, l'un des « spéculatifs » écossais, se sont tous les deux beaucoup intéressés à l'hermétisme et aux Rose-Croix. Cet intérêt est au demeurant caractéristique de la majorité de ces spéculatifs de la première heure.

    Cette hypothèse d'un rapport étroit avec le rosicrucianisme n'a pas seulement pour mérite d'expliquer en profondeur le caractère spéculatif de la Maçonnerie : ce courant possède une dimension méta-politique considérable, dont l'alliance entre l'Angleterre et le Palatinat fut une tentative de réalisation. En effet, le thème central des textes rosicruciens, c'est la description d'une société harmonieuse, dirigée par un cénacle d'initiés – thème qui sera exposé en Angleterre par Francis Bacon (1561-1626) dans sa Nova Atlantis. C'est précisément là, on le lui a souvent reproché, l'un des autres aspects caractéristiques de la Maçonnerie moderne…

    Un retour aux sources ?

    Au terme de ce rapide (et incomplet) tour d'horizon des hypothèses, il apparaît comme probable que la franc-maçonnerie moderne est née non pas dans le sillage direct des bâtisseurs de cathédrales gothiques, mais dans celui de ces hermétistes, rosicruciens et kabbalistes, passionnés d'architecture et presque tous impliqués dans la fondation de la Royal Society. C'est d'ailleurs le substrat intellectuel et mystique sur lequel proliféreront, dans la seconde partie du XVIIIe s. et tout particulièrement en France et en Allemagne, les Hauts Grades maçonniques.

    Le rapide développement de la Maçonnerie spéculative sur le continent pourrait d'ailleurs s'expliquer par le fait qu'il ne s'agissait pas d'une nouveauté anglaise « à la mode », mais d'un retour aux sources. Car, outre la naissance des Hauts Grades, ce développement s'est accompagné d'une profonde mutation du contenu des grades « opératifs » – mutation à caractère essentiellement… opératif. La Maçonnerie britannique aurait-elle rencontré sur son chemin des survivances d'une Maçonnerie « opérative » continentale ou les Compagnonnages de tailleurs de pierre ? C'est, avec la question de l'articulation entre les loges médiévales et celles de la Renaissance, l'un des nombreux mystères qui restent encore à éclaircir.

    Jean-Michel Mathonière





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