• le chant grégorien  


      
           
      Les quatre effets paradoxaux que l'on doit s'attendre à trouver dans le chant grégorien sont "fermé / ouvert", "ça se suit sans se suivre", "homogène / hétérogène" et "rassembler / séparer" .
             La "diagonale de la musique" nous apprend par ailleurs que l'essence de son fonctionnement est résumée par le paradoxe "homogène/ hétérogène" et ce que cela implique pour la façon d'écouter cette musique.
             On devra faire attention à ne pas confondre "l'homogène/ hétérogène" en tant qu'il explique le mode de fonctionnement de cette musique mais aussi celle des siècles suivants, et  "l'homogène/ hétérogène" en tant qu'il est lui-même l'un des quatre paradoxes en jeu dans cette musique mais ne le sera plus dans les siècles suivants. Nous commencerons d'ailleurs par envisager cet effet, sans respecter l'ordre "logique" de classement des paradoxes.

     

             L'extrait que l'on analyse est le début du Requiem de la "Missa de Requiem grégorienne", interprétée par le Deller Consort sous la direction d'Alfred Deller.
             [édité chez Harmonia Mundi dans un disque intitulé "chant grégorien".  [piste 5 du disque 2 du coffret "Les Très Riches Heures", minutage spécialement analysé : de 0 à 2,17]

     


    Le paradoxe homogène / hétérogène dans le chant grégorien
    (en musique ce paradoxe signifie : appui l'un sur l'autre de deux effets indépendants)

             Une caractéristique fondamentale du grégorien est qu'il n'est composé que d'une seule voix qui ondule. Cette voix est chantée par un soliste ou par un choeur, mais jamais il n'y a imbrication ou entrecroisement de deux mélodies simultanées. L'erreur serait d'associer cette "mono-phonie" à l'effet d'une couche laminaire unifiée et continue que réclame le paradoxe "homogène/hétérogène". Le découpage en tranches continues est bien un aspect du fonctionnement laminaire, mais ce n'est pas l'essence de son fonctionnement. L'essence de son fonctionnement paradoxal est la façon dont chaque couche s'appuie sur les autres sans pourtant que l'on puisse localiser le moindre point de contact sur lequel elle prendrait cet appui. Dans la musique de Beethoven par exemple qui fait également jouer ce paradoxe, cela se manifeste souvent par un rythme qui vit sur un autre, qui rebondit sur un autre, sans pour autant jamais partager sa cadence ni faire un bout de chemin commun avec lui.
             Ici, nous trouvons l'analogue de cet effet : la musique se développe sur deux registres, l'un grave, l'autre plus aigu, et le registre aigu semble s'appuyer sur le grave à l'occasion de ses retours périodiques sur lui, sans pour autant que l'on perde la sensation qu'il y a un motif grave qui se poursuit de manière indépendante, et qu'il y a un motif aigu au-dessus qui se poursuit aussi de manière séparée. L'effet de résonnance propre aux églises pour lesquelles était destiné ce chant, ajoute d'ailleurs à cet effet, car il fait durer les notes de chacun des deux registres, les aident à se lier à celles qui les précèdent et à celles qui les suivent dans le même registre, séparant comme deux rubans continus autonomes le registre grave et le registre aigu.
             Premier effet donc à classer dans notre perception : il y a deux couches musicales autonomes qui se poursuivent l'une au-dessus de l'autre, s'accompagnent en permanence et suivent les mêmes méandres généraux de la musique, s'appuient l'une sur l'autre et se nourrissent réciproquement des relances qu'elles se font mutuellement, mais restent nettement séparées, sans interpénétrations et sans impasses où elles se coinceraient l'une dans l'autre.
             Cet effet possède un caractère synthétique car ses deux termes ne s'entendent pas l'un après l'autre : il faut essayer de percevoir en même temps l'autonomie des deux couches et les appuis qu'elles prennent pourtant l'une sur l'autre de façon répétée.
     
     

     

    effet synthétique du paradoxe "homogène / hétérogène" :

    2 couches laminaires continues qui résonnent de façon

    autonome, s'appuyant l'une sur l'autre sans interpénétration

     

             L'effet analytique du même paradoxe utilise lui le temps qui passe pour se faire valoir, et il utilise notre capacité à mémoriser ce qui s'est passé l'instant d'avant pour qu'on le compare à ce qui se passe à l'instant suivant. Et ce qui frappe lorsque l'on prête attention à la façon dont la musique se modifie au fil du temps, c'est l'imprévisibilité du fil musical : un long moment cela descend doucement, puis l'instant d'après cela monte très brusquement, puis cela redescend, mais pas très longtemps cette fois et cela maintenant remonte à nouveau à toute vitesse, puis cela reste haut longtemps . . . ou très brièvement. Il n'y a aucune régularité, aucune possibilité de prévoir à court terme ce qui va se passer : c'est un fil musical homogène puisque c'est toujours la même voix, mais ce qu'il fait est hétérogène, car toujours différent d'un instant à l'autre.
             (Il n'est envisagé ici que ce qui se passe à court terme. La structure régulière "à grande échelle", qui divise le chant en strophes où la voix retombe et s'éteint régulièrement, correspond à d'autres effets paradoxaux qui seront envisagés plus loin)
     

    ce que serait une musique homogène / homogène,

    c'est-à-dire un fil musical continu qui fait continuellement les mêmes effets

     
     

     

    effet analytique du paradoxe "homogène / hétérogène" :

    dans le grégorien le fil musical est continu, mais ce qu'il fait à un moment donné

    est hétérogène avec ce qu'il avait fait à l'instant précédent.

    Cet effet nous est perceptible grâce à l'irrégularité de son parcours

     

             Nous rappelons que nous n'avons pas envisagé ici le paradoxe homogène / hétérogène pour son rôle dans la "diagonale de la musique", résumant le fonctionnement en classement de la musique jusqu'à l'Ars Nova. Nous l'avons seulement envisagé parce ce qu'il se trouve être également l'un des quatre effets "classés" dans ce fonctionnement à l'époque grégorienne.
     
     


    Le paradoxe rassembler / séparer dans le chant grégorien
    (en musique ce paradoxe signifie : coincements, éclats ou rassemblements répétés)

             Nous avons évoqué le fait que le grégorien se caractérise par une "mono-phonie", et nous avons écarté la ressemblance sommaire avec une situation de couche laminaire. Nous justifions maintenant l'existence de cette caractéristique fondamentale : elle correspond au paradoxe rassembler / séparer de l'interpénétration des couches laminaires.
             La voix unique, et puisqu'elle est unique, garde continuellement rassemblée en elle l'ensemble du fil musical : jamais cela ne se divise en plusieurs voix ou en plusieurs instruments, et cela malgré l'existence d'un registre grave et d'un registre aigu que l'on a mentionnés à l'analyse du paradoxe précédent. La voix qui ondule est donc capable de tenir rassemblés dans un même fil musical ces deux registres séparés qui tendent pourtant à l'écarteler, à le scinder en deux.
             Mais par ses contorsions qui en change le cours de manière souvent rapide, ce fil musical isole des moments qui sont bien distincts les uns des autres : là cela remonte brusquement, là cela commence une brutale descente, là cela s'arrête un moment sur une note, là cela repart très rapidement ailleurs, etc. Ainsi, la voix qui tient ressemblé en continu le fil musical, en même temps y sépare des moments qui se distinguent les uns des autres, qui s'isolent les uns des autres.
     
     

     

    effet synthétique du paradoxe rassembler / séparer :

    une seule voix rassemble dans un seul fil musical continu les deux registres graves et aigus séparés,

    mais ses brusques changements de direction ou de vitesse y séparent nettement des moments repérables de façon distincte

     

             L'étape suivante de la complexité, représentée par l'École d'Aquitaine, se caractérisera notamment par l'invention de la polyphonie mêlant plusieurs lignes mélodiques. Le chant à une seule voix ne sera pourtant pas complètement abandonné aux siècles suivants, puisque l'on trouvera jusqu'au XIVème siècle des messes faisant alterner des parties à une seule voix et des parties traitées en polyphonie, et qu'il existera aussi beaucoup de morceaux tout entier à une seule voix.
             D'une part, il faut y voir la volonté de faire des "citations grégoriennes", ce qui n'a pas à voir avec une recherche d'effet musical, mais avec une volonté d'exprimer la continuité de la tradition religieuse. D'autre part, il faut considérer que la voix unique ne permet pas seulement de répondre à l'effet de "rassembler / séparer" mais peut être utilisée aussi pour supporter par exemple l'effet de "même / différent" utile aux étapes suivantes : on la considère alors comme une même voix qui se modifie et qui devient différente d'un instant à l'autre.

             L'aspect analytique du rassembler / séparer s'entend dans la plus longue durée que son aspect synthétique. Il correspond au découpage systématique en petits morceaux de musique qui se succèdent en continu après un silence entre chacun, chaque silence succédant lui-même à un moment où la musique s'éteint progressivement.
             Cette extinction répétée de la musique, et la continuité de ces répétitions, correspond aux impasses successives où viennent mourir les conflits propres aux mélanges de couches laminaires qui s'interpénètrent.
     
     

     

    effet analytique du paradoxe rassembler / séparer :

    retour répété de moments où la musique s'éteint

     
     


    Le paradoxe fermé / ouvert dans le chant grégorien
    (en musique ce paradoxe signifie : prisonnier /libre)

             Au fur et à mesure de son évolution, la voix change de rythme : le chanteur parfois ralentit, commence à s'attarder sur une note, puis ré-accélère pour passer beaucoup plus rapidement vers d'autres notes très proches les unes des autres et qui se bousculent presque, puis à nouveau reste à se maintenir longuement sur une nouvelle note. Ces changements de durée dans la tenue des notes ou des syllabes, nous y voyons un effet de la libération/re-capture perpétuelle qui correspond au paradoxe "ouvert / fermé". On se souvient qu'il correspond au stade de l'eau liquide, où les atomes passent leur temps à s'échapper de la participation à un réseau pour être aussitôt rattraper par un autre.
             Dans ce morceau précis, la bousculade rapide de notes correspond à l'effet de contrainte, de blocage des notes les unes sur les autres, et l'effet de libération correspond lui aux moments où les chanteurs peuvent lâcher librement leur respiration et se laisser aller à traîner tranquillement sur la même note. Dans d'autres musiques grégoriennes, c'est au contraire la contrainte de rester attaché sur une même note qui correspond à l'aspect "capture", et la libre évolution du rythme rapide d'autres notes qui correspond à l'aspect "libération".
     
     

     

    effet analytique du paradoxe fermé / ouvert = bloqué / libre :

    opposition entre des moments ou les notes se pressent les unes contre les autres,

    et des moments où le chanteur peut tranquillement lâcher sa respiration et s'attarder sans contrainte sur une note

     
     

             L'effet synthétique utilise la relation des notes au texte chanté, et plus particulièrement la façon dont le chant se bloque sans arrêt sur des voyelles qui sont longuement maintenues alors que la hauteur de la musique elle évolue librement : cela reste bloqué sur un aaaaaaaaaaaaaaa ou un un éééééééééééééééé (c'est l'aspect "captif = fermé" du paradoxe), et cela monte et descend librement dans le même temps (c'est son aspect "libre = ouvert").
     
     

     

    effet synthétique du paradoxe fermé / ouvert = prisonnier / libre :

    le chant reste bloqué sur une même voyelle alors qu'il voyage librement en hauteur pendant le même temps

     
     


    Le paradoxe ça se suit sans se suivre dans le chant grégorien
    (en musique ce paradoxe signifie : grande agitation/équilibre)

             Dernier paradoxe donc à entendre en même temps que les trois précédents : "ça se suit sans se suivre". On a donné le mouvement brownien des molécules comme illustration d'un phénomène physique qui se comporte selon un tel effet, où toutes les agitations aléatoires, extrêmement variées et indépendantes qui se produisent, réussissent paradoxalement à donner un résultat moyen parfaitement uniforme et constant.
             Comme les précédents ce paradoxe s'entend de deux manières. De façon synthétique, il s'entend à "grande échelle" : sans arrêt la musique ondule comme aléatoirement, mais comme elle monte et descend sans arrêt, elle se maintient ainsi en permanence autour d'une position moyenne d'équilibre. Agitation aléatoire et équilibre moyen sont simultanés, c'est pourquoi nous disons qu'il s'agit d'une expression synthétique.
     
     

     

    effet synthétique du paradoxe "ça se suit sans se suivre" :

    à grande échelle, libre oscillation de la musique autour d'une position moyenne

     
     

             De façon analytique, le paradoxe s'entend cette fois dans la succession des effets : les passages où les notes bougent à toute vitesse entre le grave et l'aigu, toujours se terminent sur un moment d'équilibre où la note se stabilise et reste constante. Parfois cette stabilité est trouvée dans le registre grave, parfois elle est trouvée dans le registre aigu. Souvent, pour que le paradoxe homogène / hétérogène ne soit pas perdu de vue, une fois la stabilité trouvée dans l'aigu par exemple, un rapide changement nous amène dans le grave où la stabilité se poursuit encore un moment.
             Cet effet se conjugue avec l'effet "bloqué/libre" décrit précédemment, où les moments de bousculades de notes différentes s'opposent à des moments de libre durée sur la même note. Mais il s'agissait alors d'évoquer la durée des notes, alors que maintenant on parle de l'évolution de la hauteur du son, ce qui n'est pas forcément lié : on pourrait très bien conjuguer des cassures dans le rythme d'émission des  notes, et pourtant monter régulièrement la gamme à chaque nouvelle note, ou changer constamment le rythme des syllabes émises tout en restant toujours sur la même hauteur de note. L'effet que nous soulignons donc ici comme équivalent à l'agitation brownienne, consiste dans l'opposition entre des moments de forte instabilité de la hauteur du son, et des moments où la hauteur du son est parfaitement régulière et uniforme.
     
     

     

    effet analytique du paradoxe "ça se suit sans se suivre" :

    alternance entre des moments de forte instabilité

    de la hauteur des notes, et des moments de hauteur uniforme

     
     
     

    Réflexion générale :

             Ainsi nous avons pu retrouver, portés par l'évolution d'une seule voix, les quatre effets que nous devons entendre en même temps quand nous écoutons du grégorien.
             Entendre en même temps, cela signifie que notre attention doit être presque simultanément portée sur ces quatre effets, ce qui demande une forme d'attention à la musique qui n'est pas celle à laquelle nous sommes accoutumés. Habitués à la musique dite "classique", nous avons tendance à combiner les effets entendus et à ne considérer que le résultat de leurs interférences (nous verrons avec la musique de la renaissance un exemple de ce fonctionnement "en organisation" de la musique), alors qu'ici nous devons être constamment attentifs à percevoir distinctement et isolément chacun des effets musicaux : nous devons être constamment attentifs au fait que deux registres continus vivent l'un au dessus de l'autre sans se mélanger, qu'il n'y a qu'une voix pour générer ces deux registres et que cette voix passe constamment de l'un à l'autre sans briser le fil de sa continuité, que cette voix bouscule parfois son rythme en débitant très rapidement des notes ou des syllabes nouvelles, et parfois se laisse aller tranquillement à longuement résonner une même note, que cette voix parfois fait bouger sa hauteur de son de façon très irrégulière et très instable, et parfois émet une ou plusieurs notes sur lesquelles elle reste stablement. En même temps que tous ces effets, on doit aussi entendre tous les autres que nous avons passés en revue, ce qui fait donc huit effets simultanés au total, si l'on considère les expressions analytiques et les expressions synthétiques.
             Certains effets peuvent être portés par le même aspect de la musique. Par exemple, l'alternance entre des moments rapides et des moments stables, sert aussi bien à l'opposition entre contrainte et liberté qu'à l'opposition entre instabilité et équilibre, et qu'à séparer des moments bien repérables dans un fil musical par ailleurs continu. Mais contrairement à la musique classique, il n'y a pas mélange entre ces divers effets. Un mélange est un effet qui tient de l'un et qui tient de l'autre, mais qui finalement est différent de tous. De tels mélanges sont la routine dans la musique classique, et l'évolution de ces mélanges est ce qui donne vie à cette musique. Dans le grégorien, on a les effets simultanément et "à l'état pur", ils sont seulement produits par la même cause musicale. La vie de cette musique est dans sa façon de varier la présentation de l'assemblage des paradoxes, et dans la façon dont chaque effet tour à tour pointe furtivement son nez plus distinctement pour qu'on ne n'oublie pas, dont chaque effet tour à tour relance notre attention sur sa présence.





    Suivre le flux RSS des articles de cette rubrique
    Suivre le flux RSS des commentaires de cette rubrique