• La Sagesse de Jésus-Christ


    Si l’on en juge par les nombreux témoignages qui sont parvenus jusqu’à nous, il est permis de penser que la doctrine exposée par la Sagesse de Jésus Christ connut une large diffusion. Il en existe en effet deux versions coptes, celle du codex III de la Bibliothèque copte de Nag Hammadi, précédée de l’Apocryphon de Jean, du Livre sacré du Grand Esprit invisible et suivie par le Dialogue du Sauveur, et celle du papyrus de Berlin 8502. Ces deux versions sont rédigées en sahidique, un dialecte copte mais leurs originaux auraient été rédigés en grec. Un fragment d’une version grecque est également conservé dans le papyrus d’Oxyrhynchos 1081. Ce papyrus est daté du début du IVe siècle E.C., alors que la date de rédaction du codex III de Nag Hammadi est probablement un peu plus tardive. Quant au BG 8502, Catherine Barry émet l’hypothèse que ce texte aurait été composé en Égypte au début du IIIe siècle et aurait été recopié en copte vers la fin du IVe siècle ou au début du Ve siècle E.C.

    La Sagesse de Jésus Christ retrace l’histoire des hommes, depuis leur préexistence dans l’Inengendré jusqu’à leur salut, à travers un dialogue entre le Christ et certains de ses disciples: Philippe, Mathieu, Thomas, Marie et Barthélemy. La préoccupation première de l’auteur de la Sagesse de Jésus Christ, semble avoir été les bénéficiaire de cette révélation. De là vient son intérêt pour le monde matériel, associé à l’oubli, de même que son insistance à rappeler la venue du Sauveur historique, le Christ qui marque la fin du règne de l’oubli en inaugurant le temps de la maturation spirituelle des élus. Le texte témoigne du développement d’une théologie de l’histoire qui existait en germe dans le texte d’Eugnoste connu par le Codex III. En effet, par l’expression «depuis la fondation du monde jusqu’à maintenant» (70,4) l’auteur de la Sagesse de Jésus Christ situait la bonne nouvelle d’Eugnoste dans l’histoire, au terme d’une période associée à l’échec de la recherche de Dieu par les hommes. Il place la révélation à un moment précis de l’histoire: elle a lieu en Galilée, après la résurrection du Sauveur qui apparaît aux disciples rassemblés (BG 77,9-78,2a = III 90,14b-91,3a). Celui-ci leur dispense alors un enseignement. Le premier exposé du Sauveur résume l’échec de la recherche de Dieu par les hommes, il dénonce cet échec pour mieux asseoir la vérité qu’il leur transmet, en y ajoutant sa capacité à révéler la vérité et ceux des disciples qui sont aptes à la recevoir. Son lieu d’origine confère au Sauveur la connaissance, car il est venu de la Lumière infinie. Quant aux disciples, s’ils sont dignes d’avoir accès à la connaissance, c’est parce qu’eux-mêmes tirent leur véritable origine du Sauveur et non de la matière (BG 82,9b-19a = III 93,16b-24a). À partir du deuxième exposé du Sauveur débute la partie cosmogonique de sa révélation, le Sauveur insiste sur la puissance d’engendrement accordée à l’Esprit. Notre traité revêt d’abord le Père du Tout inconnu du titre d’Esprit générateur qui, dans sa bonté, voulut engendrer d’autres esprits qui engendreraient à leur tour après lui (BG 87,15-88,2a = III 96,21-97,12). La puissance génératrice du Père inconnu Inengendré s’applique ensuite à l’Homme immortel ainsi qu’au Fils de l’Homme, car lorsqu’ils se manifestent, c’est à partir «de l’Esprit de la Lumière». La révélation porte ensuite sur la fonction de l’Homme auprès des disciples, puisque selon l’auteur la manifestation divine n’a d’autre fin que d’aboutir à eux. L’homme est donc manifesté pour qu’on atteigne le salut grâce à l’interprète qui mettra un terme au règne de l’oubli. Suit un développement touchant le Sauveur et la Sagesse, expliquant par leur syzygie la descente du spirituel dans la matière, l’oubli auquel il sera soumis et la réalisation de son salut par l’intermédiaire du Sauveur. À la fin de la révélation, Marie pose une question sur l’origine des disciples, leur sort en ce lieu et leur destinée. L’exposé s’ouvre avec une explication de la coupure séparant le monde supérieur, celui des éons célestes, du monde inférieur: un voile sert de démarcation entre les deux. Car bien que d’essence spirituelle et lumineuse comme tout ce qui les a précédés, ceux qui suivent les grands éons sont des «manifestations voilées». Il y a donc eu perte d’éclat au cours de la progression de l’essence spirituelle, obscurcissement qui annonce le monde matériel où va descendre le spirituel en une goutte d’où les disciples tirent leur origine. Suit un exposé sur les différents degrés de connaissance et les niveaux d’accession au repos qui leur correspondent. Le dialogue se termine par une récapitulation des révélations du Sauveur et l’investiture des disciples comme Fils de la Lumière. Une conclusion narrative établit le début de la mission des disciples, soit le temps alloué à la prédication, le temps de l’Église. (BG 126,17-127,10 = III 119,8b-17)

    À travers l’analyse des deux versions coptes de la Sagesse de Jésus Christ, Catherine Barry présente le développement doctrinal de ce texte. Par son évaluation du vocabulaire et des nuances grecques présentes dans la version du codex III, elle démontre que celle-ci est beaucoup plus proche du substrat grec que son parallèle du BG 8502. Elle note également dans la version du BG 8502 la présence d’insertions éditoriales et de commentaires qui, selon elle, tendent à prouver que cette version est plus tardive.

    Quand on parle du développement de la Sagesse de Jésus Christ, on doit également discuter de sa relation avec Eugnoste. Les deux textes ont en effet beaucoup d’éléments en commun. Catherine Barry ne remet pas en question le consensus général qui veut que la Sagesse de Jésus Christ soit dépendante d’Eugnoste. Néanmoins, comme le montre la lecture attentive du traité, cette refonte d’une doctrine d’abord véhiculée par Eugnoste ne doit pas s’interpréter simplement comme une christianisation secondaire, mais plutôt comme le développement de points de doctrine contenus en germe dans Eugnoste, en particulier dans sa version connue par le codex III.

    En plus de cette influence fondamentale, la Sagesse de Jésus Christ témoigne aussi d’une connaissance des écrits du Nouveau Testament et particulièrement de l’Évangile de Jean et des Lettres aux Corinthiens, Barry note que le matériau néotestamentaire utilisé dans la Sagesse semble être passé entre les mains d’un rédacteur séthien avant d’être amalgamé au texte. Cependant, malgré l’influence des textes, tels que l’Hypostase des archontes, l’Écrit sans titre et l’Apocryphon de Jean et son affiliation à tous ces textes, la Sagesse de Jésus Christ ne peut pas être intégrée aux textes séthiens du moins dans la définition proposée par H-M Schenke. Le texte a des liens étroits avec le groupe des ophito-séthiens décrit par Irénée dans l’Adversus Haereses. (I 30), mais la Sagesse de Jésus Christ expose une doctrine différente quant à la résurrection du corps du Christ. Et malgré le rôle important joué par Thomas, présenté sous les traits de l’initié parfait, le seul qui fasse preuve de sa reconnaissance du Sauveur, cela ne suffit pas à rattacher notre traité à la tradition littéraire relié à Thomas, car la doctrine qu’il expose ne permet pas de tirer des conclusions en ce sens.

    Ce volume contient les textes coptes et grecs, établis par Catherine Barry, accompagnés de leur traduction française, ainsi qu’une introduction et un commentaire. Il contient également une bibliographie, un index grec, un index copte ainsi qu’une analyse linguistique des deux textes coptes.


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