• Jung et le symbolisme de la lune, par René Daval

     
    Mon ami et collègue de l'université de Reims, René Daval, est un philosophe aux compétences multiples. Sa très vaste culture, dans de nombreux domaines - c'est autant un spécialiste de Wittgenstein que de Maître Eckhart, de Hume que de Freud - se nourrit d'une curiosité inlassable. Et comme tous les hommes de cette sorte, il est d'une modestie parfaite. C'est une joie de publier ici son premier "billet" consacré au symbolisme de la lune chez Jung.

    Un des intérêts majeurs de l’œuvre de C.G.Jung réside, me semble-t-il, dans son approche psychologique du symbolisme, comme on le reconnaît souvent, mais plus encore dans la capacité dont il a su faire preuve d’intégrer le symbole dans l’analyse des cas individuels et dans le traitement des difficultés psychologiques rencontrées par des personnes qui, le plus souvent ignoraient tout du sens psychologique des symboles qui apparaissaient dans leurs rêves, leurs expériences mystiques ou artistiques. Jung visait à aider la personne à intégrer ces symboles dans sa vie psychique , ce qui la conduisait à élargir sa personnalité en développant sa créativité et son lien avec l’inconscient collectif, ce qu’il appelait : « le processus d’individuation ». Dans le séminaire de 1928-1930, intitulé L’Analyse des Rêves, Jung se penche sur le symbolisme de la lune en étudiant le cas d’un de ses patients qui se sentait en désaccord avec lui-même, déchiré entre des tendances contradictoires, et chez qui des symboles lunaires étaient apparus dans ses rêves. Il souligne la grande difficulté que représente dans notre psychologie le thème de la lune. La lune incarne un côté sombre de notre personnalité, elle apparaît la nuit, et peut être ressentie comme dangereuse ou, à tout le moins comme mystérieuse. Comme le dit Jung : « la lune, c’est cette lumière continuellement changeante dans la nuit, la sphère nocturne de l’expérience humaine. » La lune croissante apparaît , dans beaucoup de civilisations , comme étant un signe d’espoir, tandis qu’au contraire, la lune décroissante invoque la mort, la dégénérescence, le désespoir. Pour le psychisme archaïque, le jour annonce le succès possible dans les entreprises humaines, alors que la nuit est habitée par le mal. Dans beaucoup de religions primitives, il y a un culte nocturne auquel appartient la magie. La nuit fait peur. Elle fait apparaître des choses que l’on ne voit pas le jour : esprits, sorciers et sorcières ne sont pas loin et peuvent assaillir l’humain dont l’habituel fonctionnement sensoriel est lié au jour. La peur est partiellement chassée par la lune en train de grandir , qui apparaît bénéfique, même si sa lumière est moins vive que celle du soleil. La lune, au contraire, est ressentie comme défavorable, lorsqu’elle est en phase décroissante. Dans tous les peuples ce sentiment existe, et l’on n’entreprend aucune tâche à ce moment du cycle lunaire. La lune a donc une double signification, bénéfique et maléfique. La lune produit aussi bien la maladie que la guérison, l’équilibre psychique et la folie. La lune a aussi un caractère sexuel double, masculin et féminin. La lune est d’abord ressentie comme féminine, mais il y a de notables exceptions. Jung note que le dieu lune masculin se trouve surtout en Asie Mineure. L’étymologie de diverses langues européennes mais aussi de l’iranien , montre que , dans la mentalité archaïque, les changements de la lune étaient reliés à l’idée de mesure. L’homme archaïque fait aussi le lien entre la lune et l’activité mentale et pensait que l’esprit lui était donné par la lune. On a d’ailleurs mesuré le temps à partir des phases de la lune, avant de le faire à partir du soleil. Pour l’esprit hindou ancien, l’esprit de la lune crée les choses. La lune est liée dans l’imaginaire à l’esprit, c’est-à-dire au conscient avec des contenus intentionnels. Il ne faut pas entendre ici le mot « esprit » au sens moderne, mais originel. L’homme archaïque a projeté sur la lune cette représentation de sa capacité à avoir des intentions et à en être conscient . L’homme a d’abord découvert l’esprit dans la nuit, alors que les impressions du monde extérieur disparaissent, et libèrent les expériences intérieures. La lune est liée alors au monde des fantasmes et de la folie. Comme le souligne Jung : « d’où la vieille superstition que les rayons empoisonnés de la lune transpercent notre cerveau, et soit on se réveille au sortir d’un rêve fou, soit on est carrément fou soi- même ».

    L’homme archaïque a aussi été frappé par les changements de la lune. Les rayons de la lune ont été associés aux vagues de la mer. L’étymologie des expressions anglaises « brain wave »et « brainstorm » montre que l’homme a en lui même une perception étonnante des vagues de la mer : celles-ci évoquent les altérations de l’humeur. Les bouleversements de l’humeur sont comparées aux changements de lune. L’homme archaïque comparait ses bouleversements intérieurs aux changements de lune.
    En ce qui concerne la relation de la lune avec les règles des femmes, on sait que la durée du cycle est d’un mois lunaire. Jung souligne que l’on ne sait pas pourquoi il existe cette relation, à moins de croire avec l’astrologie, que la structure humaine est liée au soleil, à la lune et aux planètes. Mais on ne peut prouver cette affirmation des astrologues. La science ne saurait prouver la vérité de l’astrologie. Mais Jung estime que l’astrologie est le résultat d’une projection : c’est la psychologie que les anciens projetaient dans les cieux. Il note que , dans l’horoscope, les deux principes les plus importants sont le soleil et la lune. Le soleil a les propriétés psychologiques de la nature active de l’homme, tandis que la lune présente celles de sa nature réactive. L’homme, dans sa nature active, est capable de volonté, tandis que lorsqu’il est passif, il répond simplement aux stimuli du monde externe ou de son monde interne. L’homme est très différent selon qu’il se trouve à son travail , en train d’exercer sa profession, et qu’il se trouve chez lui, dans ses heures de loisir, et qu’il se contente de réagir aux circonstances. En astrologie, on parle dans le premier cas du caractère solaire, et dans le second, du caractère lunaire. Les actions du soleil et de la lune sont déterminées par leur position dans ce que les astrologues nomment les « maisons », c’est-à-dire les divisions des cieux. Si le soleil est dans un signe de feu, l’homme est dans une période d’impétuosité , de chaleur, voire de colère, et manifeste sa nature active . Si la lune est en position de force, elle provoque la mise en évidence du côté plus personnel et vulnérable de la personne, et elle manifeste sa condition passive. Autrefois on interprétait d’une façon littérale le caractère d’une personne et son destin à partir de cette position des astres. De nos jours , on tient comme caractère psychologique ce que l’on pensait autrefois être une annonce du destin.
    Les hommes qui ont des natures réactives sont passifs, ils appartiennent à la nature.Ils participent à un jeu qu’ils n’ont pas choisi et sont manipulés par les autres, ils ne sont pas vraiment libres. Ils sont pris sous une loi qu’ils ne maîtrisent pas, et c’est cela que symbolise la nuit, lorsque l’homme se sent la proie de forces obscures qui le dépassent. La lune est devenue le symbole de ce côté de la psychologie masculine. La lune incarne cet aspect inattendu de la psychologie masculine. On ne peut utiliser le langage rationnel pour travailler avec cette psychologie. Comme le dit Jung : « cette psychologie est aussi traîtresse que la lumière de la lune filtrée par des masques ». La psychologie lunaire présente les choses sous un double aspect : positif et négatif , et pour cette raison ne saurait être appréhendée rationnellement. C’est dans la semi-conscience que l’on peut la saisir. On parle de l’inconscient en termes lunaires car en lui les choses nous apparaissent sous des aspects contradictoires. Dans l’inconscient les opposés se rapprochent.
    Nous le voyons, le symbolisme de la lune dans la psychologie jungienne nous conduit aux couches les plus profondes de l’inconscient, à ce qu’il nomme l’inconscient collectif. Mais, et c’est ce point que je voudrai souligner, cet inconscient collectif n’est pas une entité sans lien avec l’inconscient individuel et la vie des personnes. Ce qui me semble passionnant dans l’approche jungienne, c’est l’articulation qu’elle énonce entre les diverses couches de l’inconscient comme entre les divers aspects du psychisme. C’est à l’occasion du rêve d’une personne ou d’un dessein d’un enfant que le symbolisme lunaire, comme celui de tous les archétypes, c’est-à-dire des structures a priori de l’inconscient collectif, apparaît. La confrontation avec l’archétype devient alors un enjeu pour l’individu : comprendre la signification de l’apparition d’une image archétypique à tel moment de son existence, et pouvoir intégrer la signification de celle-ci, c’est se donner la chance d’élargir les frontières de sa personnalité consciente et de profiter de l’expérience accumulée par l’humanité au long de son histoire pour prendre la mesure de ses difficultés de vie et pouvoir les résoudre. L’œuvre de Jung s'applique à réhabiliter la fonction de l’imagination dans la vie de l’homme :l’imagination est plus proche de la vie que l’entendement qui est par nature principe de limitation. Ce dernier est lié à la vie consciente , qui n’est qu’une infime partie de la vie psychique. Au contraire, l’imagination communique directement avec l’inconscient, conçu comme producteur des archétypes, sources de tous les efforts d’invention de l’humanité. Dans L’Ame et la Vie, Jung écrit : « toute bonne idée et tout acte créateur proviennent de l’imagination et tirent leur origine de ce qu’on a coutume d’appeler fantaisie infantile. L’artiste n’est pas seul à devoir à la fantaisie ce qu’il y a de grand dans sa vie : tous les hommes qui créent en sont là. ». L’imagination active comme l’appelle Jung, est provoquée par l’intuition, c’est-à-dire par une attitude perceptive envers les contenus de l’inconscient. Elle manifeste et crée à la fois l’unité de l’individualité, elle est le signe et la condition de la naissance du Soi, c’est-à-dire d’une personnalité qui ne se limite pas aux intérêts du moi, mais qui se préoccupe de développer les relations de celui-ci avec la totalité de l’univers. C’est ainsi que l’on ne peut comprendre la personnalité d’un individu en l’isolant de sa relation aux autres, au monde, et à la situation historique qui est la sienne .Le point de vue causal ne suffit pas, mais il faut lui adjoindre une vision dynamique et finaliste de l’évolution de la personne, de ses possibilités de développements créateurs. A la recherche de la cause donc, il faut adjoindre la considération du sens, de l’intention et du but . Il y a un élément créateur inhérent au psychisme. Les contenus inconscients ont, comme leurs homologues conscients, une orientation finale,un sens et un but. Il faut comprendre l’imagination par ses causes et par ses fins : symptôme d’un état personnel du point de vue causal (qui était celui de Freud), elle est symbole pour l’interprétation finaliste , qui cherche à saisir le sens du développement futur du sujet. On observe dans les crises de la vie un redoublement de l’activité de l’imagination a souvent noté Jung : celle-ci vise à écarter l’obstacle que le sujet est en train de vivre et y parvient dans une certaine mesure, au moins fictivement. C’est ainsi que dans Conflits de l’Ame Enfantine, il montre que la petite Anna (qui n’était autre que sa fille Agathe) trouve provisoirement dans la théorie suivant laquelle , lorsqu’une personne meurt, elle devient un ange, puis redevient un petit enfant, une réponse à sa question sur l’origine des enfants. Dès qu’une difficulté surgit dans l’existence, il se produit un retour de l’énergie psychique vers l’intériorité du sujet, une introversion de celle-ci. Cette introversion active l’imagination qui aide le sujet à résoudre la difficulté en proposant à celui-ci des solutions certes fictives, mais qui agissent au niveau symbolique du fonctionnement psychique. La construction du Soi rend nécessaire le sacrifice de l’être que l’on était dans l’enfance, et l’imagination vient offrir une compensation au sacrifice. C’est ainsi, par exemple, que poèmes et rêveries sentimentales, souvenirs enfantins et fables familiales viennent aider le jeune adulte à effectuer le passage à la maturité psychique.

     

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