• REFLEXIONS ÉPISTEMOLOGIQUES

    SUR L'AUTHENTICITÉ DES RITUELS

    Adrian Wolfgang Martin

    (Traduction de l'article précédent due au F. Rolf Heymann)


    Dans les discussions du Groupe de Recherche Alpins sur l'authenticité des rituels, une série de questions importantes, d'ordre méthodique a jusqu'alors été mise de côté ou simplement ignorée. Ceci semble être imputable au fait que certaines disciplines scientifiques concernées ne sont, semble-t-il, qu'insuffisamment ou pas du tout représentées au sein de notre groupe.

    Si nous ne réussissons pas à combler cette lacune, nous devrons nous demander franchement si, à plus ou moins long terme, le GRA présente dès lors les conditions nécessaires lui permettant de s'attaquer légitimement à des questions si fondamentales et lourdes de conséquences et y apporter les réponses adéquates.

    Jusqu'à maintenant nous avons abordé la tâche que nous nous sommes imposée presque exclusivement sous l'angle d'une recherche positiviste et unilatérale. Cela ne sera méritoire et fructueux que si de nouveaux documents sont découverts et transcrits. Une extension de sources d'informations peut nous apporter une meilleure connaissance des origines et du développement de la Franc-Maçonnerie.

    Mais quand l'historien vérifie l'authenticité de ses sources, il met l'accent sur l'âge précis, le lieu d'origine et l'environnement social du document. Il vérifie également s'il s'agit d'un original et non d'une copie tronquée, incomplète ou partiellement modifiée.

    Même si la date d'origine, la provenance et la fidélité d'un texte sont indiscutablement établies, nous sommes encore loin d'avoir situé son importance et sa position dans le contexte socioculturel ni sa valeur intrinsèque. Ce serait une grave erreur que de croire que l'âge respectable et la crédibilité apparente d'un document garantissent ipso facto sa qualité quant à sa forme et à son contenu. Nous n'avons pas le droit de nous laisser aller à de si vaines illusions.

    Si nous, Francs-Maçons, voulons entreprendre une recherche sérieuse et digne de respect sur les rituels, nous ne pouvons en aucun cas nous fonder exclusivement sur les découvertes historiques - je dirais même archéologiques - si nous nous laissons leurrer par l'idée simpliste que plus c'est ancien, meilleur c'est ... plus c'est antérieur plus c'est authentique. Que de tels jugements, aussi hâtifs que fallacieux, restent l'apanage des esprits confus des pseudo-ésotériques.

    Ni des vérifications préhistoriques ou chronologiques ni une foi aveugle en l'historicité ne permettent une appréciation globale et un jugement de valeur sur des rituels. Nous devons plutôt nous agréger d'autres disciplines scientifiques, telle l’histoire littéraire et culturelle, la recherche sur le symbolisme, certains aspects de l'histoire comparée des religions, avec leurs problématiques spécifiques et leurs connaissances positives.

    Pour appréhender la valeur fondamentale et l'authenticité intrinsèque d'un rituel, d'autres critères et points de vue, complémentaires à ceux,, historiques sont inéluctables. Il est regrettable que cet élargissement indispensable de nos perspectives ait été négligé jusqu'ici.

    Nous nous exposons au reproche légitime de voir notre démarche être taxée de bornée, de procéder de l'inceste intellectuel et du sectarisme si nous voyons la Franc-Maçonnerie comme un phénomène isolé, absolument imperméable à toutes sortes d'influences externes - pour ainsi dire comme un œuf sans poule. Une telle attitude serait aussi bornée et irréaliste que celle des apologistes fanatiques du christianisme qui prétendent attribuer le rite du baptême à Saint Jean-Baptiste. Aucun Franc-Maçon sérieux ne s'engagera dans de telles aventures.

    Nous ne pouvons éviter de considérer notre alliance comme un élément d'un contexte culturel qui le dépasse et qui inclut l'histoire des idées de tout notre globe.

    Affirmer que la Franc-Maçonnerie ne serait ni viable ni concevable sans son enracinement dans un vaste environnement spirituel remontant aux lointaines cultures ne la diminue en rien. Néanmoins cela ne doit nous conduire vers la conclusion trop facile que nous sommes les héritiers directs et légitimes des mystères antiques, de la tradition hermétique, de l'alchimie etc, comme certains auteurs maçonniques ont parfois voulu l'accréditer. Mais indiscutablement des thèmes et des éléments de ces courants spirituels ont, à certains moments de notre histoire mouvementée, trouvé refuge dans nos Loges.

    Mis à part les outils que nous avons empruntés aux opératifs, je ne connais aucun symbole maçonnique ou élément de rituel qui ne pourrait être retrouvé dans l'immense arsenal des religions, cultes et courants spirituels d'une façon similaire ou comparable.

    Nous ne pouvons revendiquer pour nous seuls l'exclusivité des symboles, des voyages, du Temple, des colonnes J et B pas plus que l'Etoile à cinq ou six branches, la ruche ou le sablier. Cela ne veut pas dire non plus, comme l'affirment des adversaires bornés, une union sans originalité, mangeant à tous les râteliers.

    L'originalité et l'authenticité d'un édifice ne dépendent pas tellement du caractère traditionnel ou moderne des matériaux, mais plutôt de la façon dont ceux-ci ont été mis en œuvre au mieux de leur qualité et de leur utilité.

    Or, pour déterminer l'authenticité intérieure de nos rituels, leur intégration fonctionnelle et leur crédibilité, nous observons de préférence l'architecture d'ensemble et le déroulement de l'action rituelle. Il s'ensuit nécessairement une comparaison avec les rituels tant antérieurs que postérieurs. Mais l'intégrité de nos rituels maçonniques ne devrait jamais être jugée isolément si nous ne voulons les couper de notre généalogie respectable et de leur flux nourricier intérieur. Une telle attitude conduirait à des dommages irréparables pour la pérennité de la Franc-Maçonnerie, de ses rites initiatiques et de son contenu essentiel.

    Nous ne pouvons apprécier un rituel d'initiation de manière appropriée et exhaustive qu'à la seule condition de le mesurer à l'aune du schéma fondamental des initiations issues d'une tradition riche et millénaire. Des personnalités de la théologie comparée, comme Mircea Eliade, ont démontré à l'évidence qu'il existe un principe fondamental dont on retrouve la trace dans tous les véritables processus d'initiation. N consiste en trois actes que l'on peut définir comme les phases de mort, de transformation et de renaissance. D'autre part, toutes les initiations ont en commun la volonté de provoquer une dynamique spirituelle et intellectuelle sur le plan de l'individu et du groupe.

    Il n'est pas nécessaire de mentionner ici les innombrables variantes de rituels qui, selon l'objectif visé, suivant l'environnement ou le niveau culturels, ont créé puis élaboré avec plus ou moins d'intensité l'une ou l'autre de ces trois phases. En ce qui concerne les rituels maçonniques, nous devons d'abord vérifier comment les trois phases principales du schéma de base sont présentes de façon explicite, plastique et équilibrée. Ce modèle abstrait et idéal reste notre premier étalon.

    II nous appartient ensuite de mentionner la fonction et la raison des scènes et symboles du psychodrame rituel. Il serait hautement regrettable que notre entendement usuel contemporain soit la seule base de notre jugement. La reconnaissance des symboles, leur assimilation complète et non arbitraire est un art qui requiert un apprentissage laborieux. Les spécialistes d'autres disciplines méconnaissent souvent cette condition et pensent que l'interprétation des symboles peut être laissée à la seule subjectivité du récipiendaire. Quiconque ayant étudié sérieusement les méthodes de méditation ou encore la recherche scientifique sur le symbolisme ne peut partager des opinions si superficielles et qui n'engagent à rien.

    La Franc-Maçonnerie qui par ailleurs fait volontiers valoir sa quête de connaissance et de lumière, devrait plus que toute autre, s'efforcer de ne pas méconnaître ni mépriser les enseignements et les méthodes de recherche des sciences humaines modernes, se comportant alors comme le renard de la fable qui déclarait les raisins trop verts !

    Cela ne veut pas dire que chaque Frère qui participe au rituel doive se munir de la loupe du scientifique. Mais celui qui veut s'ériger en expert en authenticité doit se plier à l'obligation d'étudier les rites et symboles avec le plus grand sérieux.

    Il est impératif de regarder les symboles et ensembles de symboles de nos rituels dans une optique qui va bien au-delà des débuts de la Franc-Maçonnerie et de se demander quelle part de leur force et de leur vitalité ils ont pu conserver et combien ils en ont perdu.

    Si la Franc-Maçonnerie, ainsi que nous l'avons exposé plus haut, a puisé sa symbolique dans les traditions du passé, il est légitime de remonter aux sources avant de se prononcer sur l'adéquation fonctionnelle de notre façon de travailler. L'authenticité ne peut être discutée en profondeur que sur le fond du contexte intégral.

    Les exemples suivants illustrent cette argumentation : nous appréhendons la richesse signifiante de nos mystères, de nos grades et des symboles scalaires à la seule condition de garder à l'esprit la tradition de l'échelle de Jacob et du symbole de l'ascension, antérieurs à Jésus-Christ et au christianisme primitif, qui sont entrés par la suite dans la tradition gnostique et monastique, traversant les siècles depuis l'Antiquité, passant par le Moyen Age, la Renaissance et le Baroque jusqu'au siècle des Lumières. Il n'y a en effet pas l'ombre d'un doute que nos ancêtres Maçons aient été imprégnés de cette Tradition vivante et y ont abondamment puisé.

    Il en est de même pour les épreuves du rituel au premier grade, évoquant les éléments des Anciens mondes de l'Alchimie et de l'Hermétisme. Il en est de même pour les symboles des métaux figurant au rituel du deuxième grade : ils sont indubitablement dérivés des sept métaux attribués aux planètes, que préfiguraient les sept marches de l'échelle initiatique propres aux mystères de Mithra et qui forment l'échelle de limpidité de l'âme que l'on retrouve dans les écrits tardifs de l'Alchimie et de l'Hermétisme. Apparemment les auteurs de nos rituels le savaient encore. Comme premier exemple, je parlerai de la notion de l'Orient : celui qui l'a introduite dans la symbolique maçonnique l'a sans doute reliée à toutes les profondes et nombreuses théories et associations d'idées qui prévalaient en Angleterre vers 1650, ainsi que du vivant de Goethe et de Novalis, de Hilderlin et de Friedrich Schlegel. Pour notre problème spécifique, il importe donc peu que ces symboles aient été incorporés dans des rituels de nos Loges par les premiers Maçons spéculatifs ou après 1723 seulement.

    Si nous voulions négliger la signification originelle, essentielle et générale de nos symboles et les appréhender uniquement selon un code restrictif de la Maçonnerie contemporaine, alors nous leur ferions perdre leur caractère de vrais symboles pour les ramener au rang d'allégories et de signes d'une Maçonnerie sénile. Nous disposons de nos jours d'autres critères plus rigoureux permettant de tracer la frontière entre vrais et vivants symboles et l'usage étriqué d'une pâle allégorie que ce n'est le cas pour les fondateurs de la première Grande Loge. Cela a eu, dans une large mesure, de néfastes répercussions dans la rédaction des rituels.

    Revenons-en à la question de savoir comment évaluer le degré d'authenticité intrinsèque d'un rituel : nous devons honnêtement reconnaître que nous n'y appliquerons les critères objectifs indispensables qu'à la seule condition de soumettre le déroulement de l'action et les divers éléments figuratifs à une critique minutieuse phénoménologique et morphologique conforme à ce qui se fait en histoire des cultures et des religions. À cet effet nous ferons appel aux résultats de la recherche moderne sur les symboles, sur l'histoire comparée des religions et sur l'ethnologie ainsi que sur les disciplines qui leur sont subordonnées. Une assimilation subjective ou une fixation sur un dogmatisme maçonnique qui ne saurait être légitimes ne nous autoriserait pas à nous prononcer sur la question de savoir si un rituel est, dans son essence et son contenu, un rituel authentique.

    Tout dilettantisme en la matière sera contraire à notre éthique maçonnique. Dans une problématique aussi lourde de conséquences, il est de notre devoir de faire appel à toutes les méthodes et connaissances des sciences actuelles ; sinon nous risquons de tomber dans l'arbitraire ou - c'est le moins qu'on puisse dire - dans une manière d'évaluer et de juger, partiale et limitée. En acceptant l'appellation de Groupe de Recherche, nous devons à notre but déclaré et à nos Frères d'adopter des méthodes de recherche contemporaines et pluri-- et multidisciplinaires.

    Qui nous dira qu'un rituel de 1745 est réellement plus authentique qu'un autre plus récent ? Le seul élément décisif reste l'entendement des rites et symboles de la période où il a été créé et dans quelle mesure il parvient à représenter - et à communiquer - le cheminement initiatique maçonnique de façon exhaustive et crédible. Nous avons vu que tout le processus d'initiation et tout l'arsenal symbolique qui forme le fondement de notre rituel est beaucoup plus ancien que la Franc-Maçonnerie ; il s'ensuit que les omissions et malentendus du XVIIIe siècle ne sauraient être exclus a priori.

    Si nous ne possédons pas de rituels antérieurs à 1723, cela ne prouve pas qu'il n'en ait pas existé. Une analyse phénoménologique et faite selon les principes de l'histoire culturelle des symboles en usage, révèle même d'importants éléments dans les coutumes des premières Loges spéculatives vers 1650 ou peu après. Plus précisément les Anglais proches d'Elias Ashmole étaient encore étroitement liés aux sources de l'Alchimie, de l'Hermétisme, du mouvement pansophique et des Rosicruciens de Valentin Andrae. Cette hypothèse qui ne manque pas de fondement nous invite à la circonspection avant de déclarer authentique un rituel postérieur d'une centaine d'années.

    Avec tout le respect dû à la recherche historique en Maçonnerie, il faut bien admettre qu'elle ne peut, à elle seule, fournir des critères décisifs quant à l'authenticité intrinsèque des rituels, qu'ils soient contemporains ou antérieurs.

    Nous n'avons pas le droit de nous laisser séduire par la nostalgie ou par une historicité mal établie, pour nous attacher à des trouvailles du passé dues plus ou moins au hasard en vue de faire l'économie d'un inventaire laborieux et rigoureux et d'une analyse structurelle du contenu symbolique et des principes des rituels.

    Nous devons même trouver le courage d'essayer de créer ce rituel authentique qui a toujours plus ou moins existé, mais en le rédigeant compte tenu des acquis actuels des multiples disciplines concernées. Évidemment, il faudrait pour cela se garder des appréciations subjectives et des préférences personnelles incontrôlables pour entreprendre une recherche fondamentale sur les symboles. Cela impliquerait l'étude de questions d'importance capitale que la méthode historique ne saurait prendre en considération. Ce serait une tâche méritoire et riche en promesses si le GRA y consacrait ses efforts, car cela semble plus utile que de produire un travail d'archives dont les répercussions restent peu fructueuses.

    Épilogue

    Cet exposé pourrait requérir bien des développements complémentaires et je me suis intentionnellement limité au problème de l'authenticité. Mais cet exemple isolé devrait démontrer sans équivoque qu'il n'est pas possible de traiter avec désinvolture des questions si complexes et délicates qui nous préoccupent. Il serait souhaitable et mieux approprié que des considérations de méthodologie soit sérieusement abordées en temps utile, c'est-à-dire avant l'examen de tout autre sujet d'étude que le GRA se propose d'entreprendre.





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