• Éducation transdisciplinaire
    Profils et projets

    Jean Biès

    L'éducation transdisciplinaire est, au sein de l'Ecole et de l'Université, la réhabilitation adaptée d'une anthropologie tripartite, d'une écologie spirituelle, d'une psychologie-psychosophie, d'une métaphysique universelle, et de leurs applications pratiques respectives.

    L'anthropologie ternaire envisage l'être humain dans sa totalité de "corps" - physique et mental -, d' "âme" et d'"esprit". C'est elle que l'éducation qui nous intéresse reprend à son compte, en ne se contentant pas de réduire l'hypertrophie cérébrale, mais en rendant aux plans corporels, psychique et pneumatique leur dignité perdue. Elle est de nature holistique.

    Un développement harmonieux du corps insiste moins sur les exercices musculaires que sur la respiration contrôlée, la maîtrise de soi, la conscience des mouvements exécutés, l'apprentissage du geste en voie de ritualisation. L'assouplissement corporel est en étroite corrélation avec une certaine plasticité aquatique, une souplesse végétale, - celle de la psyché sensible et de l'intelligence déliée. L'activité manuelle n'en est pas séparée, qui façonne la matière à partir de l'initiative personnelle et s'étend aux oeuvres artisanales et artistiques. Elle rend son importance à la main créatrice, combat le préjugé selon lequel, seule la vie intellectuelle mérite considération.

    Le corps individuel est lui-même relié au cosmos : l'un et l'autre s'enracinent dans les mêmes éléments, se développent selon les mêmes lois. L'éducation transdisciplinaire fait sienne l'équation : microcosme égale macrocosme. D'où l'importance accordée à une écologie transpolitique et spirituelle.

    Ce dont il s'agit ici, c'est d'un autre regard sur une physis redevenue vivante, d'une prise de conscience de sa fragilité menacée et d'une volonté de mesures protectrices, moins issues de décrets que d'un amour rééduqué de la beauté du monde. Les enfants sont d'ailleurs tout naturellement portés à la redécouverte des mirabilia dont abondent la faune et la flore ; leur pouvoir d'émerveillement les rend spontanément sensibles à la sacralité de ces "théophanies" phénoménales qui réenchantent le monde. Il est aisé de souligner les correspondances entre l'infiniment grand et l'infiniment petit par le recours à la macro et à la microphotographie.

    Se ressourçant au monde des archétypes, l'écologie transdisciplinaire inscrit à son programme, sans omettre d'y apporter des correctifs et réactualisations nécessaires, les philosophes allemands de la Nature : Schelling, Novalis, Schlegel [1] ; les sophiologues russes : Soloviev, Florensky [2] ; les transcendantalistes américains : Emerson, Thoreau [3] ; tous ceux qui, disciples ou émules d'un Grégoire de Nysse ou d'un Jakob Boehme, n'adhèrent pas à la conception mécaniste et scientiste de la matière, mais adoptent la vision non-dualiste des différents degrés de matérialité.

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    L'éducation transdisciplinaire abat les cloisons entre les frontières du savoir, et, selon l'heureuse formule de Basarab Nicolescu, en pratique la "transgression jubilatoire". Elle tend à l'acquisition d'une transculture rapprochant les domaines littéraires et scientifiques sous l'égide de ces intelligences complètes que furent Pascal, alliant esprits de finesse et de géométrie, Goethe menant de front poèmes et expériences chimiques, ou Bachelard explorant l'imaginaire sans se départir de la rationalité, pour créer le "nouvel esprit scientifique".

    La même perspective vivifie de l'intérieur chaque discipline. Elle ouvre, en linguistique, sur une vue cavalière des racines indo-européennes : - autant de clés donnant accès à la cinquantaine de langues qui en sont nées. Elle ne réduit pas l'histoire au déroulement linéraire de l'événementiel ou à sa philosophie économico-sociale, mais s'y veut étude du rôle du sacré non point en tant qu'étape de l'évolution mais, comme l'a bien vu Mircea Eliade, que constante de la conscience. Elle restitue à la botanique et à la zoologie le légendaire et le mythologique dans leur décodage symbolique. Elle élargit la médecine aux thérapies énergétiques, dont un Paracelse fut l'initiateur. Elle ajoute à la mathématique quantitative la qualité numérique, telle que l'envisagent le pythagorisme ou le taoïsme, rétablissant par là une pensée systémique où toute réalité est plus que la somme de ses parties. Elle enrichit la logique binaire : A différent de B, des autres combinatoires possibles, familières à l'Orient, et réactualisées par Lupasco. Tout en distinguant à sa suite le contradictoriel, qui inclut les polarités contraires, et le contradictionnel, qui exclut les polarités opposées, elle ouvre et enseigne l'éventail des divers angles de vue pris comme autant de niveaux de réalité régis selon des logiques différentes, et tels que Husserl les a mis en relief. Elle conjure ainsi les dangers conflictuels, inhérents à l'unilatéral et à l'exclusif, fruits d'un dualisme corrompu, et ouvre sur la tolérance, qui est respect de l'altérité.

    Le mental individuel est lui-même relié à l'intelligence divine. Il est le siège de la pensée discursive, du savoir, de l'entendement ; elle l'est de l'intuition et de la connaissance.

    Fondée sur le multidimensionnel, l'éducation transdisciplinaire induit forcément un système de formulations tout autre que celui des exposés more geometrico du rationalisme classique. Son énoncé n'est pas étranger au sentiment, au subjectif, à l'imagé, à cette poésie dont Roberto Juarroz dit qu'elle est "une chose sans laquelle l'homme ne peut vivre", et qui fait actuellement défaut à la voie sèche des technocrates.

    Ainsi convient-il d'introduire les nouveaux chercheurs à la polysémie des symboles, au figuré et au suggéré débouchant sur le sens , par-delà un littéralisme indigent ; mais aussi au paradoxe, qui n'est insupportable qu'à un rationnel replié sur des catégories définitives ; mais aussi, à l'apophase, qui soustrait au lieu d'ajouter, réduit non point au dérisoire mais au quintessentiel, - libre et vaste espace où ne se dresse plus qu'une forêt de tiers inclus ; mais aussi, et par-delà cataphase et apophase, au silence régnant au plus secret de sa caverne [4].

    Ce retour à l'herméneutique permet l' amplification , dans le commentaire des poèmes, contes, mythes et textes sacrés ; il n'exclut pas une ambiguïté toute delphique, qui stimule l'inventivité créatrice en la faisant se mouvoir sur plusieurs registres. Si les spécialités et les compartimentages s'efforcent aux définitions, qui enferment et rigidifient, le transdisciplinaire, qui conduit à l'ouvert, se plaît aux in - finitions .

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    L'éducation transdisciplinaire englobe également la psychologie. Il devient difficile, en regard du réductionnisme freudien, de faire comme si Jung n'existait pas, en qui alchimie et Yi King se fertilisent mutuellement avant même de rejoindre cette sagesse transhumaniste où l'on cesse de croire parce que l'on sait .

    Si la nigredo explore le monde duel des antagonismes et en fait prendre conscience à l'analysant, si l' albedo les ordonne et les concilie, la rubedo les transcendera dans une unité supérieure. Si deux fonctions clament leur antinomie, le travail analytique favorisera l'éclosion d'une troisième fonction transconflictuelle. Si l'homme et la femme s'opposent dans la guerre des prérogatives, l'examen des rêves réglera l'émergence de l'anima et de l'animus. Si, à un premier degré de réalité, le croisement d'un fait externe et d'un état interne relève de l'aléatoire, un autre se nommera, à un niveau plus élevé, coïncidence, voire synchronicité. Chaque fois, le tiers secrètement à l'œuvre dans telle et telle composante en concurrence résorbe le conflit, plaque un accord vibrant de sa perfection.

    L'âme individuelle est elle-même reliée à la grande communauté animique. Comme les éléments nourriciers des "homéomères" dont chacun contient tous les autres, chaque être humain détient en soi les diverses composantes de l'humanité.

    L'éducation transdisciplinaire ne peut que favoriser la relation et l'interaction fécondante des dualités dans la rencontre de deux sujets en chacun desquels existe quelque chose de l'autre. Le transdisciplinaire se fait ici école de fraternité. Il recourt à Martin Buber, pour qui la rencontre se place au-delà du "Je" et du "Tu", et dont le face-à-face humain préfigure le Face-à-Face humano-divin. Dans la relation vraie, l'expérience de la réciprocité est dans la nature de l'Etre ; elle résout les contraires au sein de cette conciliatio oppositorum qui, pour Nicolas de Cues, est Dieu même. Il peut citer aussi Berdiaev, qui considère que "l'essence de l'amour est de transcender", et que la communion hausse chacun des moi au statut de "personne".

    Abîmée de solitude, meurtrie de désindividuation, la jeunesse, spontanément portée à l'être-ensemble, au partage, ne demande pas mieux que cet apprentissage de la communauté, qui n'est ni solipsisme, ni collectivité, mais situation singulière où celui d'en face n'est point un mur mais un miroir. Déjà, une première mise en compréhension entre élève et professeur - lequel enseigne moins avec ce qu'il sait qu'avec ce qu'il est -, prépare à ce genre d'authenticité.

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    L'éducation transdisciplinaire ne saurait bannir de son champ les domaines du sacré, en ceci que le sacré est précisément ce qui relie l'objet et le sujet, la pensée et l'expérience, l'effectif et l'affectif, transgresse les dualités, opère les transmutations.

    Exemplairement transdisciplinaire, cette phrase de saint Paul : "Il n'y a qu'un Dieu ..., qui est au-dessus de tout, agit à travers tout , vit au-dedans de tout" [5], pourrait servir d'exergue à l'exploration des grandes traditions spirituelles. Il s'agit en d'autres termes de considérer en même temps la Transcendance, - l'Absolu, le Sur-Etre, la Vacuité-Plénitude, - lieu sans lieu de tout dépassement ; l'espace intermédiaire, - le plan des archétypes, lieu de conciliation des opposés célestes et terrestres, patrie imaginale du tiers, - et l'immanence, - le plan des éléments encore inorganisés.

    Une telle exploration relève les isomorphismes et analogies qui rapprochent entre elles ces traditions et tendent vers la fine pointe de l'Infini où les ultimes convergences se fondent dans l'Unité. Elle se situe à l'antipode des faux syncrétismes dissolvants, et dans l'entier respect de chaque tradition rattachée au fond primordial commun. C'est dire qu'une telle discipline s'ouvre moins à la sociologie des religions qu'à leur métaphysique, et que sa bibliothèque idéale s'honore d'accueillir ces maîtres transdisciplinaires de la non-dualité que sont Denys l'Aréopagite, Maître Eckhart, Ibn Arabî, Shankarâcharya, Tchouang-Tseu, pour ne citer que les plus illustres, comme aussi, parmi les modernes, les guides les plus autorisés de la philosophia perennis : René Guénon, Frithjof Schuon, Henri Corbin, Ananda Coomaraswamy, d'autres encore.

    L'esprit individuel est lui-même relié à l'Esprit. Selon une comparaison connue, il est, en tant qu'individualité humaine, comme le reflet sur l'eau par rapport au soleil, qui désigne la Personnalité Transcendante, l'un et l'autre réunis par le rayon lumineux : l'Intellect supérieur, le tiers inclus entre le divin et l'humain. Toute la vocation humaine réside dans le retour au soleil de son reflet. Pas plus que dans les autres domaines, il ne saurait y avoir distorsion entre le spéculatif et l'opératif, entre l'exposé des principes et leur intégration vécue. L'éducation transdisciplinaire ne s'en tient pas à un objet d'expérimentation ; elle suscite un expérimentateur, et leur fusion dans la réalisation intérieure.

    Elle en fournit les instruments à la fois, la pratique de vertus spirituelles : désintéressement, générosité, attention, rigueur mentale et morale, non-nuisance ; et des exercices d'intériorité : silence, observation de soi, discrimination, présence au présent, méditation, et, dans la voie du Dieu personnel, prière et rituel.

    L'éducation transdisciplinaire ne saurait se dispenser d'être école de sagesse.

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    L'avènement du transdisciplinaire parmi nous ressemble assez à l'apparition avatarique d'une présence insolite, suscitant l'intérêt, la stupeur, l'enthousiasme ou l'effroi. Il est sûr qu'il entraîne un profond bouleversement des consciences et des mentalités, un complet retournement ontologique. Mais n'est-ce pas lorsque change le regard sur le monde que le monde commence à changer ?

    Il serait superflu de préciser qu'il ne s'agit pas de remonter nostalgiquement vers un passé aux modes d'interprétation ou d'expression révolus, mais de retrouver les structures de base et les axes de référence auxquels leur permanence permet de traverser sans flétrissure les successives murailles du temps.

    Seul, le transdisciplinaire est en mesure d'empêcher par sa vocation à la conciliation et au dépassement l'avènement de nouvelles formes totalitaires d'ordre politique, intellectuel ou religieux, d'encourager l'émergence de l'un dans le divers et du divers dans l'un, de mettre un terme à l'absolutisation de l'objectivité - et de l'objectivation - aux spéculations et fragmentations outrancières, de réévaluer le rôle du corporel, de la sensibilité, de l'imaginaire, de l'intuition, du féminin, et de substituer à une mondialisation par le bas une œcuménicité par le haut.

    La béance laissée par le nihilisme peut s'infléchir berceau d'une inspiration nouvelle, concavité germinative où l'opposé devient le différent, le séparé, le relié et les antagonismes, des complémentaires. Les résistances ne manquent ni ne manqueront, dues à la lenteur de l'esprit humain à se remettre en question, à se déshabituer, dues aussi à sa peur de l'inconnu. L'accusation d'utopie sera lancée comme chaque fois qu'il y a maturité du dire et immaturation du faire.

    En cet âge crépusculaire peuplé d'ambiguïtés aurorales, le transdisciplinaire, dont on voit déjà les surplombs et les avancées, adviendra à l'heure qui est la sienne.

    Patience dans le clair-obscur !

    [1] Les Naturphilosophen réinterprètent la Nature à partir des "correspondances" et des "signatures" ; ils voient en elle un Tout vivant, ne la séparent pas de l'Esprit. 

    [2] La "sophianité" reconnaît dans la Sagesse divine l'immanence et le féminin ; elle identifie la Terre originelle, l'Energie cosmique et la Mère de Dieu. 

    [3] Issu de l'idéalisme germanique et découvreur de la philosophie hindoue, le transcendantalisme réunit en un tout Dieu, la nature et l'homme. 

    [4] La voie cataphatique, ou affirmative, énumère les attributs de Dieu à travers ses énergies ; la voie apophatique, ou négative, les élimine successivement pour ne plus garder que l'indicible Essence. 

    [5] Ephésiens, IV, 6.





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