• NOTRE-DAME DE GUADALUPE

    ET SON IMAGE MERVEILLEUSE

    DEVANT L'HISTOIRE ET LA SCIENCE

    QUELQUES VIDEOS VOUS SONT EGALEMENT PROPOSEES APRES L'ETUDE CI-DESSOUS

    par frère Bruno Bonnet-Eymard

    membre actif du Centro
    de Estudios Guadalupanos

     

    C'est le voyage du Pape au Mexique, en 1979, qui la fit paraître sur nos écrans pour la première fois. L'Image, brouillée par la distance, était médiocre et nul commentateur ne se soucia de nous en conter l'histoire. Sa beauté, son énigme constituaient un appel. Ainsi naquit le projet d'un pèlerinage jusqu'au pied de cette Image attirante, mystérieuse, mais aussi d'une enquête soigneuse, historique et polytechnique, enquête dont la méthode nous parut très tôt devoir être rigoureusement semblable à celle que, après et avec bien d'autres, nous avons menée sur le Saint Suaire de Turin pour aboutir enfin à une déclaration d'authenticité absolue.

    En effet, on ne peut pas apprendre son histoire sans désirer aussitôt la connaître, la voir, la vénérer. En 1531, dix ans après la conquête du Mexique par Cortés, un Indien chrétien du nom de Juan Diego, voit par trois fois la Vierge Marie lui apparaître pour lui demander de prier l'évêque élu de Mexico, Juan de Zumárraga, de lui construire une chapelle en ce lieu. Ce dernier demande un signe et la Vierge répond en imprimant miraculeusement, après une quatrième apparition, son propre portrait en pied sur la tilma de l'Indien. Depuis quatre cent cinquante ans cette Image d'une infinie délicatesse, empreinte sur un grossier textile de maguey, ne cesse d'attirer d'immenses pèlerinages. Tout Mexicain la tient pour miraculeuse.

    À notre demande, des amis mexicains nous fournirent une première documentation, et j'organisai mon pèlerinage. Mais entre-temps, je reçus le livre de Jacques Lafaye : « Quetzalcóatl et Guadalupe. La formation de la conscience nationale au Mexique » (Gallimard, 1974). Préfacé par Octavio Paz, il contient la substance d'une thèse soutenue en Sorbonne par un disciple de Marcel Bataillon, thèse qui passe pour épuiser la question. Appuyée sur quarante-six pages de bibliographie, l'étude paraît exhaustive. Or, elle ne laisse rien subsister d'un « mythe » absolument dénué de fondement. Toute cette histoire d'« Image prodigieuse »serait née d'un syncrétisme pagano-chrétien, qui demeura latent au long des siècles de la colonisation espagnole et marqua l'éveil d'une conscience nationale, à partir du XVIIe siècle, pour enfin aboutir à la libération du Mexique en 1813.

    Le livre, pourtant, laisse paraître plusieurs contradictions, des lacunes notoires, et le parti pris agnostique de l'auteur est trop évident. Pour en avoir le cœur net, il fallait y aller voir. Je partis afin d'être là-bas pour les fêtes anniversaires de l'apparition (1981). La date choisie fut providentielle. Je rencontrai à Mexico d'éminents spécialistes internationaux. Je fus invité au Congrès que tient, chaque année à cette époque, depuis quatre ans, le Centro de Estudios Guadalupanos. Le thème de cette rencontre était justement « Los Antiaparicionistas », les antiapparitionnistes et la valeur historico-critique de leurs arguments. Ce furent trois journées de travail intense marquées par des communications de grande valeur, sous la présidence de S. Ém. le cardinal Ernesto Corripio Ahumada, archevêque-primat de Mexico.

    Entre nos séances de travail et mes nombreuses démarches personnelles, j'allais prier à la Villa de Guadalupe,au milieu des foules de pèlerins venus du fond des campagnes indiennes souvent à pied ou à vélo, pour se prosterner devant l'Image de leur « Petite Mère », après s'être traînés à deux genoux sur l'esplanade pour lui demander pardon de leurs péchés.

    Le charme irrésistible de l'Image, vers laquelle toute l'architecture ultra-moderne de la Nueva Basílica dirige les regards, acheva ce que les arguments des érudits guadalupanos avaient commencé. Ma conviction mûrement pesée, méditée, contrôlée par de longues heures d'enquête auprès des savants qui ont consacré leur vie à cette recherche, est que l'Image empreinte sur la tilma de Juan Diego est chose céleste. Il n'y a pas d'autre explication aux données mêmes de l'énigme posée par ce document unique dans toute l'iconographie chrétienne.

    Ma démonstration reposera sur la critique externe,enquête historique, recherche des témoignages et de leur authenticité, et la critique interne,étude scientifique du textile, support de l'Image, ainsi que des propriétés étonnantes de l'Image elle-même. Je ne demande qu'une seule chose à mon lecteur. Qu'il se défasse de tout préjugé, et je suis sûr que son cœur s'enflammera d'amour pour la « Guadalupana » que tout Mexicain vénère et dont le message depuis 1531 n'a jamais manqué d'actualité, message dont nous voulons toujours nous faire les humbles serviteurs.

     

    I UN DIALOGUE D'AMOUR

    Juan Diego, le voyant de Tepeyac (1474-1548), par Cabrera (1751), canonisé par le pape Jean-Paul II en juillet 2002.

    « Juantzin, Juan Diegotzin ! »

    Au lieu de l'effrayer, l'appel très suave, très doux, enflamme d'amour le cœur du macehualli, du campesino. La voix féminine, très caressante, appelle vers le sommet de la colline du Tepeyac, dans la direction du levant. Depuis un moment, Juan Diego fixe l'endroit des yeux parce qu'un ramage insolite s'y fait entendre, comme un concert d'oiseaux rares dont le chant harmonieux surpasse celui du cascabel, de la litorne marine et autres espèces au chant renommé qui peuplent les bosquets du Mexique. Soudain la musique s'est tue, le calme est revenu et une voix enchanteresse l'a appelé tendrement : « Mon petit Jean, mon petit Jean-Jacques ! » Mais ni la traduction française ni la traduction espagnole : « ¡ Juanito, Juan Dieguito ! » ne sauraient rendre exactement la nuance d'exquise courtoisie, de quasi révérence qui relève la familiarité contenue dans le suffixe nahuatl « tzin ».

    Cuauhtlatóatzin diminutif de Cuauhtla-tóhuac, « celui qui parle comme l'aigle » – a été baptisé sous le nom de Juan Diego en 1524. À cinquante-sept ans, c'est un homme encore alerte. Depuis qu'il a perdu sa femme, sa bien-aimée Lucía, il n'a plus de pensée que pour le Ciel. Aussi, en entendant cette musique merveilleuse, il se croit en paradis. Il racontera plus tard le tumulte de ses pensées, qu'un délicieux récit indigène, en langue nahuatl, a conservé fidèlement : « Est-ce que je le mérite ? Suis-je digne d'entendre une telle merveille ? Peut-être suis-je tout simplement en train de rêver ? Où suis-je ? Peut-être dans la Terre Fleurie dont nous parlaient les anciens, nos grands-parents, la Terre nourricière ? Peut-être suis-je au Ciel ? »

    Voilà bien, pris sur le vif, le syncrétisme dont demeure imprégnée la mentalité de ces néophytes, dix ans après la Conquête, au témoignage même de toutes les chroniques missionnaires. D'emblée, c'est une note d'authenticité qui va s'affirmer de mille autres manières au long du récit. (...) Nous suivrons ici, en la paraphrasant librement, la version qu'a publiée la revue savante du Centro de Estudios Guadalupanos. (...) Cette traduction espagnole rend d'une manière particulièrement heureuse la fraîcheur colorée et l'inimitable familiarité, mêlée de révérence religieuse et d'exquise courtoisie, de ce premier dialogue que le Ciel engage avec la terre au seuil de nos temps modernes... en langue aztèque !

    LA DAME ENTRE LES ROCHERS

    Juan Diego, le cœur battant d'allégresse, grimpa là où on l'appelait et découvrit une ravissante jeune fille, éblouissante de lumière, qui se tenait debout et lui demandait d'approcher. Quand il fut tout près, c'est elle qui engagea le dialogue d'amour :

    « Écoute, mon petit enfant, le plus petit, où vas-tu ? »

    Lui était saisi d'admiration devant cette beauté qui n'était pas de la terre. Son vêtement était comme le soleil ; il irradiait des rayons de lumière qui transfiguraient tout. Les rochers et les cailloux de ce mont aride, entre lesquels poussaient quelques acacias et cactus, étaient métamorphosés en pierres précieuses, fines émeraudes et turquoises. Et la terre était baignée par des vagues d'arcs-en-ciel.

    « Ma Dame, mon enfant, ma Reine, répondit le vieil homme prosterné devant la toute jeune et noble enfant, je m'en vais aux affaires de Dieu, celles que nous enseignent les ministres de Notre-Seigneur, nos prêtres. »

    Ce matin-là, samedi 9 décembre 1531, premier jour de l'octave de l'Immaculée-Conception, Juan Diego se rend à la messe à Tlatelolco où les franciscains, premiers missionnaires de la Nouvelle Espagne, ont établi une sorte de centre catéchétique. Ils distribuent les sacrements et dispensent l'instruction chrétienne à tout un peuple de néophytes qu'ils arrachent laborieusement au paganisme ancestral.

    MÈRE DU VRAI DIEU

    Alors, lui montrant beaucoup d'amour, elle reprit :

    « Sache et tiens pour certain, mon fils, le plus petit, que je suis la parfaite et toujours Vierge Marie, Mère du vrai Dieu, de Celui par qui tout vit, le créateur des hommes, le Maître du voisinage immédiat et le Seigneur du ciel et de la terre. »

    Ces noms divins pleins de mystère, intraduisibles, désignaient, parmi les divinités du panthéon aztèque, un « dieu inconnu, créateur de toutes choses », auquel le pieux roi de Texcoco avait érigé au siècle précédent, selon le chroniqueur Ixtlilxochitl son descendant, un temple en forme de haute tour sans aucune statue ni idole. (...) C'est donc ce Dieu-là qui est « le vrai », dont la Vierge Marie se déclare la Mère. Elle poursuit :

    « Je désire très ardemment, et c'est ma volonté, qu'en cet endroit on me construise mon petit teocalli. »

    Le mot est formé de teotl, dieu, et calli, maison : « maison de dieu ». Il désigne les sanctuaires que les Mexicains élevaient jadis à leurs dieux au sommet de vertigineuses pyramides, où les prêtres immolaient les victimes humaines sur la pierre du sacrifice, au temps de la religion des « grands-parents » de Juan Diego.

    Or, voici qu'au sommet de la petite colline pyramidale du Tepeyac qui borde au nord la lagune de Mexico, la Vierge Marie demande modestement qu'on lui construise pour elle un petit teocalli : noteocaltzin, « un petit teocalli pour moi ». Mais ce n'est pas pour s'y faire adorer, à l'instar d'une nouvelle divinité; c'est bien plutôt pour y établir le culte du « vrai Dieu », son Fils :

    « ... là, je Le montrerai, je L'exalterai, je Le donnerai aux hommes, par la médiation de mon amour à moi, de mon regard compatissant, de mon aide secourable, de mon salut. »

    Ici, (...) remarquons la profondeur des paroles de la Très Sainte Vierge, qui renversent en un instant non seulement les idoles cruelles de la religion païenne ancestrale, toujours vivace dix ans seulement après la Conquête, mais qui semblent d'avance prémunir les chrétientés naissantes amérindiennes, du protestantisme qui va bientôt passer l'Océan et s'implanter si vigoureusement dans la grande Amérique du Nord, voisine. En quelques mots, elle révèle ici son rôle de Médiatrice universelle. Non, elle ne demande pas qu'on lui construise une chapelle pour y être elle-même l'objet d'un culte d'adoration qui fut toujours étranger au catholicisme. Elle veut seulement être en ce temple la médiatrice d'une épiphanie du vrai Dieu, son Fils, afin de le manifester, de le glorifier, de le donner « aux hommes », par la puissante vertu d'un simple regard de compassion jeté sur eux, qui leur procurera la grâce et les conduira au salut ; grâce et salut dont elle dispose en souveraine, qui sont siens véritablement puisque son Fils a tout remis entre ses mains.

    MÈRE DE MISÉRICORDE

    « ... Je suis votre Mère miséricordieuse, la tienne et celle de vous tous qui vivez unis sur cette terre, et la mère de tous ceux qui, pleins d'amour pour moi, crieront vers moi et mettront leur confiance en moi. C'est là que j'écouterai leurs gémissements, leur tristesse, pour consoler, pour alléger toutes leurs peines, leurs misères, leurs souffrances.

    « Pour que cela puisse se faire et que s'exerce ma miséricorde, va trouver l'évêque de Mexico en son palais et dis-lui comment je t'ai mandé, toi, mon messager, afin de lui représenter combien je désire avec beaucoup d'insistance que l'on me construise mon teocalli ici même. Tu lui raconteras bien tout ce que tu as vu et admiré, et tu lui répéteras fidèlement ce que tu as entendu.

    « Et sois sûr que je me montrerai très reconnaissante et que je te rendrai heureux, que cette mission dont je te charge aujourd'hui sera récompensée ainsi que la fatigue et la peine que tu auras prises pour la mener à bien.

    « Voilà, mon fils le plus petit. Tu as entendu ce que je t'ai dit. Va maintenant et fais tout ce qui est de toi. »

    Relue quatre cent cinquante ans après, chacune de ces paroles consonne avec un contexte historique précis : celui des débuts difficiles de la Conquête, sans que le moindre anachronisme permette de détecter le faux postérieur. Par exemple, le siège de Mexico fut élevé au rang d'archevêché en 1547, et à partir de cette date le titulaire est toujours désigné par son titre d'archevêque. Mais le mot employé ici est bien obispo, conformément au titre primitif, contemporain des événements.

    Il y a plus. C'est la controverse sur l'âme des indigènes. Dans la mentalité profondément chrétienne qui était encore celle de l'Europe au XVIe siècle, « le destin surnaturel de l'humanité étant une tunique indéchirable, du sort des Indiens dépendait celui de la chrétienté, et le sort des Indiens lui-même devait être écrit de toute éternité; le problème revenait donc à identifier les habitants du Nouveau Monde avec la descendance d'un des patriarches de la Bible, de les rattacher en quelque façon à la lignée d'Adam (ou au contraire de les en exclure, ce qui fut également envisagé). » La solution va d'abord prévaloir selon laquelle « ... il pouvait paraître aussi économique et rassurant de les retrancher de l'humanité et de les identifier à ces monstres dont les légendes antiques étaient remplies et qu'on n'avait jamais eu jusqu'alors l'occasion de rencontrer. C'est ce qui apparaît graphiquement sur certaines gravures de la fin du XVe siècle et même de plus tardives. Une telle position présentait le danger de rendre vaine toute tentative d'évangélisation, comme le comprirent bientôt les missionnaires, pêcheurs d'âmes qui se firent les champions de “ l'humanité ” des Indiens. En revanche, les conquérants y voyaient l'avantage de pouvoir exploiter sans merci les habitants du Nouveau Monde. Le problème de la nature des Indiens fut un des terrains de l'affrontement qui allait opposer durant la première génération surtout, les religieux aux colons. » (Lafaye, 61-62)

    Intervenant dans ce grave différend, le pape Paul III prononcera que les Indiens sont doués de raison et donc destinés eux aussi à devenir fils de Dieu par le baptême. Mais le brefCardinali toletano et la bulle Sublimis Deus ne datent que de 1537. Bien avant lui, la reine Isabelle la Catholique avait protesté, dès la fin du XVe siècle, que les Indiens étaient ses vassaux, au même titre que les Espagnols ; et qu'il était donc inique de les réduire en esclavage. Elle fit libérer ceux qui avaient été ramenés en Espagne, et parmi eux un esclave qui appartenait au père de Bartolomé de las Casas. « L'humanité des Indiens, poursuit Lafaye,si elle fut mise en doute par certains esprits, ne paraît donc avoir été à aucun moment problématique aux yeux des souverains. » (62) Mais Charles-Quint ne promulguera qu'en 1542 les « Nouvelles Lois des Indes » qui feront des Indiens de libres sujets de la Couronne.

    Entre-temps, la race indigène aurait péri en Nouvelle Espagne, comme il arrivera en Nouvelle Angleterre au siècle suivant, où l'on peut parler de génocide théorique et pratique ! si quelque chose n'était arrivé, un événement mystérieux sans lequel il est impossible d'expliquer comment il se fait qu'au sud d'une ligne est-ouest, Matamoros-San Diego, où l'Amérique devient latine, les Indiens ont survécu, non pas parqués en quelques réservespaléontologiques, mais en hommes libres, et ont mêlé leur sang à celui de leurs conquérants à tel point qu'il est devenu impossible aujourd'hui de définir les critères de l'indianité. C'est ainsi que l'ethnologie elle-même inclinerait à admettre la vraisemblance de cette intervention de la Vierge Marie, en 1531, au Mexique, dix ans après la Conquête, pour trancher le différend, de la plus simple et de la plus extraordinaire manière : c'est un Indien qu'elle choisit pour confident, et de la dernière catégorie sociale, un macehualli, « et más pequeño », le plus petit. Elle lui déclare qu'elle est sa Mère, pleine de miséricorde pour lui, Juan Diego, ainsi que pour ses pareils. Ce qui ne serait encore rien si elle n'était vraie Reine, puissante pour faire respecter sa volonté.

    LA VIERGE ET L'ÉVÊQUE

    L'Indien s'inclina profondément et dit :

    « Ma Dame, ma Reine, je pars accomplir ce que tu m'as ordonné. À présent, je te quitte, moi, ton pauvre serviteur. »

    Il s'en fut tout droit au palais de l'évêque. Les domestiques ne voulurent pas introduire ce misérable auprès de l'évêque. Mais il attendit avec la patience obstinée des humbles et fut enfin introduit. Il dit en son langage ce qu'il avait vu et entendu, et Juan Gonzalez, l'interprète érudit arrivé avec Cortés en 1519, traduisit ce récit à l'évêque-élu nouvellement arrivé, Juan deZumárraga, des frères mineurs. Celui-ci répondit : « Mon fils, il faudra revenir une autre fois. Je réfléchirai à tout cela. »

    Le soir même, le voyant était de retour au sommet de la petite colline. La Reine du Ciel s'y trouvait, au même endroit que le matin. Elle l'attendait. Dès qu'il l'aperçut, il se prosterna devant elle jusqu'à terre et lui dit :

    « Ma Maîtresse, ma Dame, ma Reine, ma toute petite fille, je suis allé là où tu m'as envoyé; j'ai dit tes paroles et ton désir. Avec beaucoup de difficulté, j'ai fini par être introduit chez ce Monseigneur qui dirige tous les prêtres. Il m'a reçu de bon cœur et m'a écouté aimablement, mais j'ai compris dans sa façon de me répondre qu'il pense que cette idée de construire une église (teocaltzin) vient de moi et non de toi.

    « Alors, je t'en supplie ma Dame, ma Reine, ma petite enfant, charge plutôt quelque noble ou personne en vue et estimée de transmettre ton désir et tes paroles si tu veux être crue. Parce qu'enfin, je ne suis qu'un pauvre homme, un portefaix, le plus rustre, le dernier du village. Je ne suis pas à ma place là où tu m'envoies. Oh! ma petite demoiselle, toute petite fille, ma Reine. Pardonne-moi, je vais t'attrister, te faire du chagrin, tomber en ta disgrâce, et tu vas être irritée à cause de moi, ma Dame, ma Maîtresse. »

    L'AMBASSADEUR « LE PLUS PETIT »

    À ce langage, bien typé, la visiteuse céleste répondit :

    « Écoute bien, s'il te plaît, mon tout petit enfant. Ils sont nombreux mes serviteurs, tous ceux que je pourrais charger de mon message et qui pourraient exécuter ma volonté. Mais il est absolument nécessaire que ce soit toi précisément qui l'exécutes, qui parles, et que mon désir et ma volonté se réalisent par ton entremise. Aussi je te prie, mon fils, toi le plus petit, et je t'ordonne de retourner demain matin chez l'évêque. Et redis-lui bien que c'est la Vierge Marie, Mère de Dieu, qui t'envoie. »

    Juan Diego promit, tout en persistant dans son objection :

    « Ma Dame, ma Reine, ma petite fille, je ne veux pas assombrir ton visage, ni faire de la peine à ton cœur : j'irai donc et de bonne grâce. Peut-être qu'il ne voudra pas m'écouter, ou s'il m'écoute, me croira-t-il ?

    « Et demain, au coucher du soleil, je viendrai te donner la réponse de l'évêque. Maintenant je te quitte, ma fille, la plus petite, ma Vierge, ma Dame et ma Reine. Sois en paix(sic!). »

    Le lendemain dimanche, après la messe, il s'en fut derechef se jeter tout en larmes aux pieds de l'évêque, lui répétant les paroles de la Reine du Ciel qu'il devait croire, et croire aussi sa volonté qu'on lui bâtisse une église là où elle le demandait.

    Cette fois, Monseigneur lui fit mille questions : Comment était cette Dame ? où l'avait-il vue ? Le récit original ne nous rapporte pas la réponse de Juan Diego, mais dit seulement : « Il raconta tout à l'évêque, tout ce qu'il avait vu et admiré, et il en fit la description, montrant quelle était bien la Vierge, la Mère admirable du Sauveur, Notre-Seigneur Jésus-Christ. » Il dut raconter ce qu'il avait vu dans les termes mêmes dont nous nous servirions pour décrire l'Image que nous contemplons aujourd'hui : elle avait un beau visage de jeune fille d'une merveilleuse beauté, un peu brun, éclaire par un délicieux sourire maternel. Elle avait les mains jointes et la tête inclinée à droite, couverte d'un voile où fourmillaient des étoiles d'or et qui tombait jusqu'aux pieds. Elle a la taille d'une enfant de quinze ans et se dresse sur un croissant de lune tout noir sur lequel elle pose le pied droit, chaussé de gris cendré. Elle éclipse le soleil dont les rayons l'entourent comme s'ils jaillissaient de son propre corps, les uns grands et droits comme des épées ; les autres en forme de flamme. Elle est soutenue par un ange cariatide que l'on voit jusqu'à la ceinture, porté par des ailes d'aigle à demi déployées, et dont les pieds semblent se perdre dans la nuée qui nimbe toute la vision.

    Si telle fut la description du voyant, l'évêque dut bien reconnaître l' « Inmaculada » dont la dévotion était en particulier honneur dans l'ordre franciscain. Mais l'Indien ajouta sans doute qu'elle était enceinte, à cause d'un détail, qui pour lui devait être indubitable, et cela dut achever d'ébranler le premier évêque du Mexique.

    L'ÉVÊQUE DEMANDE UN SIGNE

    Il lui fallait autre chose que des paroles. Il réclama un signe. Juan Diego promit de le demander à la Reine du Ciel. L'évêque congédia le voyant, mais il donna l'ordre à quelques gens de sa maison de le suivre. Parvenus aux abords du pont du Tepeyac, dans le ravin, ils ne le virent plus. Disparu ! Après avoir battu en vain tous les sentiers et les buissons, ils revinrent, déconfits et furieux, raconter à l'évêque comment ils avaient été semés par cet imposteur.

    Pendant ce temps, Juan Diego avait retrouvé sa muchachita et lui dit la réponse de l'évêque. « C'est bien, mon fils, répondit-elle. Tu iras demain porter à l'évêque le signe qu'il te demande, afin qu'il te croie. Sache que je récompenserai ton souci, ta peine et ta fatigue. Maintenant va-t'en ; je t'attends demain. »

    Mais le lendemain lundi, Juan Diego n'était pas au rendez-vous. De retour à la maison, il avait trouvé son oncle Juan Bernardino très malade. Et le soir l'oncle pria son neveu d'aller à Tlatelolco chercher un prêtre.

    « VA CUEILLIR DES ROSES »

    Ce mardi 12 décembre donc, alors qu'il faisait encore nuit, Juan Diego se mit en route. Parvenu près de la colline du Tepeyac au pied de laquelle débouche le chemin qui mène à l'endroit où le soleil se lève, là même où il avait l'habitude de passer, il se dit : « Si je prends ce sentier, la Reine risque de me voir et de m'arrêter pour me donner le signe que demande l'évêque. Pourtant, il faut que je m'occupe de notre malheur, que j'aille trouver ce prêtre. Mon pauvre oncle est en train de souffrir et il attend cette visite. » Aussi chercha-t-il un chemin détourné pour ne pas la rencontrer « croyant dans sa naïveté, qu'en empruntant un autre sentier il ne serait pas vu par Celle qui nous regarde tous ! Il la vit, comme elle descendait du haut de la colline où elle lui était apparue la première fois. Elle venait à sa rencontre d'un côté de la montagne, lui coupant le passage et s'arrêtant en face de lui :

    « Eh bien, mon petit enfant, où cours-tu donc ? où t'en vas-tu ? »

    Mais lui, tout gêné, honteux et même effrayé, tomba à genoux :

    « Ma Petite, ma toute Petite, ma Reine, que Dieu te garde ! Comment t'es-tu levée ce matin ? Ta bien-aimée petite personne se sent-elle bien ? Ma Dame, mon enfant, je vais attrister ton visage et ton cœur; sais-tu qu'un de tes enfants se meurt ? Mon oncle est très malade, on ne peut guérir le mal qui l'emporte, il est à la mort et je me hâte d'aller dans une de tes demeures à Mexico pour chercher l'un des amants de Notre-Seigneur, un de nos chers prêtres pour confesser mon pauvre parent et faire tout ce qu'il faut. Certes, c'est pour cela que nous sommes nés, pour attendre que notre mort fasse son office.

    « Mais si, pour l'instant, je dois m'acquitter de cette tâche, je te promets de revenir à un autre moment pour transmettre ton message. Ma Dame, ma petite jeune fille, pardonne-moi et pour l'heure sois patiente avec moi ; je ne veux pas te tromper, ma toute petite fille, mon enfant. Demain, sans faute, je reviendrai au plus vite. »

    Lorsqu'elle eut écouté ce discours, la Vierge pleine de miséricorde répondit par des paroles que, depuis lors, tout pèlerin rapporte de sa visite au Tepeyac, comme le trésor unique de sa pauvre vie :

    « Écoute-moi bien, mon petit, le plus petit, et mets bien ceci dans ton cœur : ce qui t'afflige, ce qui t'effraye n'est rien. Que ton visage ne se trouble aucunement, non plus que ton cœur. Ne crains pas cette maladie, ni aucune autre épreuve, n'aie nulle angoisse, nulle peine. Ne suis-je pas là moi qui suis ta mère ? N'es-tu pas sous mon ombre, sous ma protection ? N'est-ce pas moi qui suis ta santé ? N'es-tu pas au creux de mon manteau, dans mon giron ? Que te faut-il de plus ? Non, n'aie nulle angoisse, aucune amertume et que la maladie de ton oncle ne t'afflige pas, car pour l'instant il n'en mourra pas. Sois sûr qu'il est déjà guéri. »

    Dès qu'il eut entendu ces paroles, Juan Diego fut tout consolé et son cœur s'apaisa. Il se mit alors à supplier la Reine du Ciel de l'envoyer sans tarder à l'évêque avec un signe, une preuve. Elle lui ordonna de monter au sommet de la colline à l'endroit où elle lui était apparue :

    « Monte, mon fils, le plus petit, au sommet de la colline, et là où tu m'as vue et entendue, là tu verras des fleurs variées. Coupe-les, rassemble-les, fais-en un bouquet puis descends et apporte-le ici en ma présence. »

    Alors, Juan Diego grimpa jusqu'au sommet, où l'on ne voit que des rochers, des chardons, des épines, des nopals, des acacias, et là il s'arrêta, cloué d'admiration : elles étaient bien là en parterre, épanouies; des fleurs de toutes sortes, des fleurs délicates de Castille, couvertes d'une rosée qui leur faisait une parure de perles fines.

    Il s'empressa de les couper puis en fit une gerbe qu'il plaça dans son tablier et se hâta de redescendre auprès de la Reine du Ciel. Celle-ci, après les avoir regardées, les prit dans sa petite main et les disposa au creux de l'ayate de Juan Diego en lui disant :

    « Mon tout petit enfant, ces fleurs si variées sont le signe que tu apporteras à l'évêque. Tu lui diras de ma part qu'il doit réaliser mon désir et ma volonté, que tu es bien mon messager et que j'ai mis ma confiance en toi. Une fois en présence de l'évêque, tu ouvriras ton manteau, et tu lui montreras ce que tu lui apportes. Et tu lui raconteras tout, lui disant comment je t'ai ordonné de monter tout en haut de la colline pour couper ces fleurs et tout ce que tu as vu et admiré. Avec cela tu toucheras le cœur de ton évêque et il consentira à élever l'église que je lui ai demandée. »

    LE PRODIGE INOUÏ

    Après avoir entendu la recommandation de la Reine du Ciel, il allait gaiement, sûr du succès de sa mission. Il regardait sans cesse les fleurs qu'il portait dans son manteau et il jouissait de leur parfum. Parvenu chez monseigneur l'évêque, il tomba sur ses gardes et ses valets et les pria instamment de le prévenir qu'il désirait être reçu. Mais aucun d'entre eux ne lui prêta attention. Il était encore trop tôt ; et puis ils commençaient à le connaître. Il ne leur causait que du désagrément ; ils étaient excédés de ses visites. D'ailleurs, leurs compagnons leur avaient raconté comment il les avait égarés.

    Il patienta ainsi longtemps. Le voyant pourtant qui attendait en vain d'être appelé, et surtout intrigués de savoir ce qu'il serrait dans son manteau, ils s'approchèrent de lui tout en le menaçant. Juan Diego, voyant qu'il lui était impossible de cacher plus longtemps son trésor, le leur montra un petit peu c'était des fleurs ! Quand les gardes virent la variété des fleurs qui venaient de Castille, toutes fraîches malgré la saison, épanouies et exhalant un délicieux parfum, fort étonnés et curieux, ils tentèrent par trois fois d'en saisir quelques-unes. En vain; au moment de les prendre, ils ne voyaient plus les fleurs que peintes ou brodées, ou tissées sur le manteau. Alors, ils allèrent trouver l'évêque pour lui raconter ce qu'ils avaient vu, lui disant que le petit Indien qui était déjà venu plusieurs fois demandait à être reçu et qu'il attendait déjà depuis un bon moment. L'évêque pensa qu'il venait, peut-être, lui apporter la preuve qu'il avait demandée et donna immédiatement l'ordre de le faire entrer.

    « C'EST UNE FEMME » (Ap XII)

    Juan Diego entra, se prosterna comme à l'accoutumée et dit :

    « Monseigneur et mon maître, j'ai fait tout ce que tu m'as demandé. J'ai parlé à la Dame, Notre Dame, la Reine du Ciel, Sainte Marie, la Mère admirable de Dieu. Je lui ai dit que tu désirais un signe pour pouvoir me croire et accepter de lui construire une église là où elle le demande et je lui ai dit également que j'avais promis de te rapporter ce signe, comme preuve de sa volonté exprimée par moi. Ainsi, elle a bien voulu t'accorder ce signe afin que tu réalises sa demande. »

    Le manteau, tilmatli, de l'homme du peuple, était une simple pièce de tissu rectangulaire, ou ayate, en fibre d'agave, dont on nouait deux angles autour du cou, et dont on laissait pendre l'autre extrémité (sculpture, sacristie de l'ancienne basilique).

    Au même instant, il ouvrit son manteau blanc qu'il tenait serre contre lui, les fleurs de Castille en tombèrent. Et c'est alors que l'Image vénérable de la parfaite et toujours Vierge Sainte Marie Mère de Dieu apparut soudain, peinte sur le manteau. Elle apparut en entier telle qu'on peut la voir à présent, empreinte sur le même ayate.

    Quand l'évêque la vit, et avec lui ceux qui l'entouraient, tous s'agenouillèrent et demeurèrent muets d'admiration, infiniment émus et le cœur débordant d'amour. L'évêque en larmes lui fit sa prière, la suppliant de lui pardonner de n'avoir pas immédiatement réalisé sa volonté. Puis il se releva, détacha l'Image de la Reine du Ciel du cou de Juan Diego et l'emporta pour la placer dans son oratoire. Juan Diego demeura toute la journée chez l'évêque jusqu'au lendemain. Alors, celui-ci lui dit :

    « Allons, en route ! Tu vas nous montrer où la Reine du Ciel veut que l'on construise cette église. »

    Quand Juan Diego eut montré l'endroit où la Reine du Ciel avait ordonné qu'on lui construise son teocaltzin, il dit aux gens qu'il voulait aller voir chez lui son oncle Juan Bernardino qui était à l'agonie lorsqu'il l'avait quitté pour chercher un prêtre afin de le confesser et le préparer à mourir, et que la Reine du Ciel avait guéri.

    ELLE A DIT SON NOM

    Quelques personnes l'accompagnèrent donc ; et quand ils furent chez lui, ils trouvèrent l'oncle sur pied, sans plus de douleur. Il était fort étonné de voir ainsi son neveu en si honorable compagnie. Juan Diego lui raconta comment, alors qu'il partait chercher un prêtre, la Reine du Ciel lui était apparue sur le Tepeyac et lui avait ordonné d'aller trouver l'évêque et de lui dire sa volonté d'édifier une église à cette place. Elle lui avait dit de ne pas s'en inquiéter car son oncle était guéri.

    L'oncle dit que c'était la vérité, qu'elle l'avait bien guéri et qu'il l'avait vue telle qu'elle s'était montrée à son neveu et qu'elle lui avait même ordonné d'aller voir l'évêque. Elle l'avait guéri miraculeusement à l'instant même où elle lui était apparue et elle lui avait dit encore qu'il fallait appeler sa précieuse Image la « toujours Vierge Marie de Guadalupe ».

    Plus tard, on conduisit Juan Bernardino à l'évêque pour qu'il témoigne en sa présence. Il les hébergea tous deux chez lui quelques jours pendant que l'on construisait la chapelle de la Reine du Ciel sur le Tepeyac, là où elle était apparue à Juan Diego.

    L'évêque transféra ensuite la Précieuse Image de la Reine du Ciel dans la Iglesia Mayor,l'église des franciscains qui servait alors de cathédrale. Il la sortit de l'oratoire de sa maison pour que tous la voient et l'admirent, cette ravissante Image. Alors toute la ville se mit en mouvement; tous venaient la voir, l'admirer, la vénérer comme chose divine et la prier, s'étonnant de la merveille par laquelle elle s'était manifestée. En effet, ce n'est pas un homme de cette terre qui a peint la ravissante Image.

    PREMIERS MIRACLES DE LA SAINTE IMAGE

    Un second récit indigène, sensiblement postérieur au premier, raconte le transfert de l'Image sainte de la cathédrale en son teocaltzin du Tepeyac : l' « ermitage Zumárraga », où elle résidera jusqu'en 1556 et dont des fouilles ont remis au jour les fondations.

    « Quand pour la première fois ils la conduisirent au Tepeyacac, dès que son temple fut achevé, eut lieu le premier de tous les miracles qu'elle a faits.

    « Il y eut alors une grande procession où l'accompagnèrent tous les ecclésiastiques sans exception et quelques Espagnols parmi les autorités de la ville, ainsi que tous les seigneurs et nobles Mexicains et d'autres gens venus de partout. Tout fut disposé et décore avec magnificence sur la route qui va de Mexico au Tepeyacac, où avait été édifié le temple de la Dame du Ciel. Tous étaient en grande liesse. La route était bondée et sur la lagune, des deux côtés, où l'eau était encore très profonde, glissaient des canoës remplis d'indigènes. Survint une vive querelle. L'un des archers, déguisé à la mode chichimèque, tendit un peu son arc et par inadvertance lâcha soudain la flèche qui atteignit l'un de ceux qui se disputaient, lui traversant le cou. Il s'écroula. Le voyant mort, ils l'emportèrent pour l'étendre devant la toujours Vierge notre Reine. Les siens l'invoquèrent pour qu'elle daignât le ressusciter. Dès qu'on lui eut ôté la flèche, non seulement elle le ressuscita, mais il guérit de sa blessure. On ne voyait plus que les marques laissées par la flèche à l'endroit où elle avait pénétré. Alors il se leva la Dame du Ciel le fit marcher tout rempli de joie. Tout le monde était saisi d'admiration et louait l'Immaculée Dame du Ciel, Sainte Marie de Guadalupe qui déjà tenait parole. Car elle avait promis à Juan Diego qu'elle secourrait toujours et défendrait ces indigènes et ceux qui l'invoqueraient. À ce qu'on dit, ce pauvre Indien est resté depuis lors dans la maison bénie de la sainte Dame du Ciel, adonné au balayage du sanctuaire, de son patio et de son entrée. »

    Un vieux cantique indien, le Teponazcuicatl, ou chant de l'atabal, d'origine certainement païenne, mais habilement adapté au christianisme, a conservé le souvenir de cette cérémonie :

    « Ton âme, ô Sainte Marie,
    Paraissait vivante sur la peinture.
    Nous, les seigneurs, chantions pour Elle
    Derrière le Grand Livre,
    Et nous dansions à la perfection,
    Et toi, évêque, notre père, tu prêchais
    Là-bas, au bord du lac. »

    LE “ PETIT PUITS ” DE NOTRE-DAME

    Nous ne pouvons pas reproduire ici ces annales de la première génération guadalupana. Elles s'achèvent sur la mort de Juan Diego, survenue la même année que celle de Juan de Zumárraga (1548), mais elles contiennent aussi le récit d'événements postérieurs à cette date. L'étude critique de chacun des épisodes oblige à conclure à leur historicité certaine. Attachons-nous à celui du Pocito.

    L'évêque voulut un jour connaître le lieu précis de la quatrième apparition. Comme Juan Diego hésitait, une source jaillit miraculeusement qui désigna l'endroit où la Vierge lui avait barré la route au moment où il cherchait à lui échapper, et l'avait envoyé cueillir des fleurs au sommet de la colline.

    « Peu après sa manifestation à Juan Diego et la tout à fait prodigieuse apparition de son Image, la Dame du Ciel a fait de nombreux miracles. À ce qu'on dit, c'est aussi à ce moment-là que s'est mise à couler la petite source qui se trouve derrière le Temple de la Dame du Ciel, vers l'orient (...) L'eau qui y jaillit, bien qu'elle abonde en bouillonnant, ne déborde pas pour autant. Le chemin qu'elle parcourt n'est pas long mais très court au contraire. Elle est très propre et odorante, mais pas agréable ; elle est légèrement acide et bienfaisante pour toutes les maladies de ceux qui la boivent volontiers et s'y baignent. C'est pourquoi, ils sont innombrables les miracles que par cette eau a opérés la toute pure Dame du Ciel, notre ravissante Mère Sainte Marie de Guadalupe. »

    Plus tard, en 1582, l'Anglais Miles Philips passe par là et raconte : « Il y a ici des bains froids qui coulent à flots comme si l'eau bouillonnait, laquelle est très légèrement saumâtre au goût, mais très bonne pour laver ceux qui ont des blessures ou des plaies. À ce qu'on dit, elle en a guéri beaucoup. » (...)

    En 1780, on construit une chapelle pour abriter cette source, sans l'autorisation prescrite pour une telle entreprise. Le vice-roi Martin de Mayorga demande des explications au chapitre de la collégiale. Les chapelains répondent (...).

    « Depuis lors, on a fait à cette jolie source une enceinte, une sorte de margelle, pour contenir ses eaux. C'est de là que provient son nom, encore usité aujourd'hui, de Petit Puits de Notre-Dame. Bien qu'il ne soit pas fait mention de construction immédiate de chapelle en cet endroit, il en existait une cependant au début du siècle passé, comme le rapportent les historiens de cette époque, et ce site a toujours été l'un des lieux les plus vénérés et les plus fréquentés par toutes sortes de gens, spécialement par les gens de passage. En effet, la chapelle se trouve sur la grand-route de Veracruz et d'autres villes du royaume. Encore aujourd'hui, elle est vénérée par les Indiens et les gens du peuple qui, lors même qu'ils ne visitent pas l'église principale, ne manquent jamais d'aller à la chapelle du Petit Puits à cause de la foi qu'ils ont en ses eaux, bienfaisantes à toutes sortes de maladies. Ainsi l'affluence est immense à toute heure et en tout temps, et l'on ne peut évaluer la quantité d'eau qui s'y puise. C'est la raison pour laquelle on a toujours eu soin de tenir ce lieu dans la décence qui convient et il a fallu souvent réparer la chapelle. En effet il y a grande difficulté à maintenir debout les édifices de cette région où abondent les exhalaisons nitreuses et sulfureuses... »

    Cent ans plus tard, un Français, parfait rationaliste, Eugène Boban, note : « Nous ne parlerons pas de la fête en l'honneur de Notre-Dame de Guadalupe ; elle a été décrite dans toutes les langues et perd de plus en plus de son cachet original. Aujourd'hui les indigènes se contentent généralement de manger du chito (agneau rôti) et de s'enivrer avec le pulque, le tlachique (boissons fermentées extraites de l'agave mexicana) et le chiguinito (eau-de-vie de cannes) (...). Toutefois, nous signalerons, parmi les choses curieuses à visiter, la fameuse source alcaline, le Pocito, dont l'eau, couleur de rouille, est toujours bouillonnante.

    « Cette source se trouve au milieu d'une petite chapelle de style mauresque très intéressant ; là se presse une foule munie de vases de toutes formes, et de bouteilles, afin de puiser l'eau de la source qui, miraculeuse, ainsi que l'eau de Lourdes, passe pour guérir toutes les maladies. » (Eugène Boban, Catalogue raisonné de la collection de M. E. Goupil, Paris 1891, t. II p.199).

    Par contre, pour avoir visité le Pocito, je n'ai rien à changer à la description qu'en a faite Boban. La même animation règne à l'entrée de la chapelle où se trouve le Puits dont l'eau est distribuée par les souriantes religieuses du sanctuaire, car les pèlerins n'y ont pas accès directement. Malgré l'assèchement de la lagune, accentué par les travaux de construction du métro, elle continue à sourdre, mystérieusement, mais plus profond, et abreuve ceux qui la boivent avec foi.

    J'en ai rapporté et j'en ai donné à boire peu après mon retour à un jeune homme dont l'état était désespéré. Il est aujourd'hui en parfaite santé... sans aucune autre intervention. Ceux de son entourage qui ne savent pas cela, disent son rétablissement inexplicable.

    Je ne crie pas au miracle, mais je l'atteste comme je l'ai vu et le vois, pour montrer, comme dit le Père Beltran, « la filiale confiance » que l'on peut mettre en la « poderosa protección » de Sainte Marie de Guadalupe.

     

    II. MYTHE OU RÉALITÉ ?

    Dans son livre, Quetzalcóatl et Guadalupe, La formation de la conscience nationale au Mexique (Paris, Gallimard, Bibliothèque des Histoires, 1974), Jacques Lafaye ne prend pas seulement la peine de raconter la trop belle histoire, parce qu'il la tient a priori pour une légende. De plus, l'auteur ne se pose même « plus » la question « de savoir si l'image de Notre-Dame de Guadalupe vénérée au mont Tepeyac est l'effet d'un prodige ou l'œuvre d'un artiste indigène », car pour luila formation tardive de la tradition tranche évidemment en faveur des « anti-apparitionnistes ».

    Mais dès lors, comment expliquer l' « apparition » ainsi comprise ? Par l'éveil d'une conscience nationale au sein d'une population affectée d' « une constante tendance à l'hétérodoxie », plus précisément au syncrétisme : « La mariophanie mexicaine nous apparaît comme une épiphanie patriotique, où confluent un des courants les plus permanents peut-être du christianisme, le culte de Marie Immaculée, et une des croyances fondamentales de l'ancienne religion mexicaine, le principe duel. » (396)

    UNE LÉGENDE TARDIVE

    Selon Jacques Lafaye, l' « invention » de la tradition guadalupéenne mexicaine fut l'œuvre de Miguel Sánchez, fameux prédicateur et théologien, dans son livre intitulé : Image de la Vierge Marie, Mère de Dieu, de Guadalupe, célébrée en son histoire, par la prophétie du chapitre douze de l'Apocalypse. L'ouvrage parut à Mexico en 1648, plus de cent ans après « les événements » dont il fournit pour la première fois un récit en forme.

    Est-ce à dire qu'il a tout « inventé » ? L'hypothèse paraît à Lafaye « peu vraisemblable, bien qu'elle ait été mise en avant par les anti-apparitionnistes » (326), parce qu'une invention pure et simple « aurait risqué de scandaliser les dévots, comme chaque fois qu'on modifiait une tradition pieuse. » Aussi est-il d'avis que le récit des apparitions de Miguel Sánchez est basé sur la tradition orale et sur la représentation qui en était donnée par les déjà nombreux ex-voto de la basilique, même s'il existait« une chronique indigène plus ancienne, œuvre d'un certain Antonio Valeriano. » Mais de toute façon, pour Lafaye « la question de l'authenticité des insaisissables sources en langue nahuatl n'a que peu d'importance. Pour l'historien du Mexique, Guadalupe “ apparaît ” non pas tant en 1531 comme le veut la tradition pieuse (...) mais principalement en 1648 et en 1649. »

    UNE UTOPIE MILLÉNARISTE

    En quoi consistent donc les « hardiesses exégétiques » de Miguel Sánchez, source première de la tradition guadalupaniste ? En ceci qu'il identifie à la Femme de l'Apocalypse, chapitre XII, la Vierge Marie vénérée au mont Tepeyac. Cette assimilation, que« l'exégèse moderne tend à repousser » (299), donnait à la dévotion « une racine prophétique dont la résonance eschatologique prendrait toute son importance un siècle plus tard, dans une période où se réveilla l'attente millénariste. Sur le pont jeté entre le Tepeyac et l'Apocalypse de Jean s'élanceraient hardiment, après les prédicateurs du XVIIIe siècle, les révolutionnaires du XIXe siècle. » (...)

    « Miguel Sánchez n'hésite pas à affirmer que l'image de Guadalupe est “ originaire de ce pays et première femme créole ”. Au niveau prophétique, le temps de l'histoire s'abolit, Guadalupe est de toute éternité mexicaine, criolla – n'est-ce pas ainsi que l'avait vue Jean à Patmos ? Quant aux créoles mexicains, descendants d'Espagnols nés dans le pays d'Anáhuac, ils ne sont pas moins que “ des fils de la Vierge de Guadalupe (hijos de la Virgen de Guadalupe). En vérité, pour Miguel Sánchez, tous les sanctuaires de la Vierge Marie se ressemblent, à l'exception d'un seul, le Tepeyac, “ un nouveau Paradis, réservé, sûr et protégé ”. Ainsi est fondé, et solidement, sur les Livres prophétiques, le mythe du “ Paradis occidental ”. (...)

    Les prédicateurs du XVIIIe siècle, n'auront plus qu'à gloser, développer, embellir cette vision à la fois prophétique et idyllique de la patrie créole mexicaine, préservée de tous les fléaux (le Dragon de l'Apocalypse) par Guadalupe. Miguel Sánchez nous apparaît comme le véritable fondateur de la patrie mexicaine, car sur les bases exégétiques dont il l'a dotée en ce milieu du XVIIe siècle, elle va pouvoir s'épanouir jusqu'à la conquête de son indépendance politique, sous la bannière de Guadalupe. » (331)

    Sur quels antécédents se fondaient donc « les rêveries prophétiques et patriotiques du père spirituel de la nation mexicaine » (333) ? La réponse à cette difficile énigme historique tient toute, aux yeux de Lafaye, dans une vue linéaire de l'évolution des croyances : « La “ pieuse légende ” de Guadalupe prend place parmi les métamorphoses tardives des anciennes croyances indiennes au sein de la spiritualité du Mexique colonial. » (11)

    UN MYTHE SYNCRÉTISTE

    Le « glyphe » de la laideur démoniaque. Parmi toutes les œuvres de la statuaire mondiale, il n'en est point qui puisse se comparer à Coatlicue quant à l'impression d'horreur qui s'en dégage et qu'elle inspire.

    D'abord, « le lecteur le moins prévenu » retrouve au verset 14 du chapitre 12 de l'Apocalypse qui, sous la plume de Miguel Sánchez, devient « une prophétie pour ainsi dire mexicaine », tout « le symbolisme de la tradition aztèque, où l'aigle triomphe du serpent ».

    Lafaye discerne la part respective des deux héritages qui confluent dans le mythe de Guadalupe : « Sur la base topographique des sanctuaires s'est opéré le syncrétisme entre les grandes divinités de l'ancien Mexique et les saints du christianisme, dont le plus remarquable exemple est justement offert parle mont Tepeyac, lieu de pèlerinage et sanctuaire de Tonantzin-Cihuacóatl, puis de Notre-Dame de Guadalupe.

    « De la même façon que les chrétiens ont bâti leurs églises primitives avec les moellons et les colonnes des temples du paganisme antique, ils ont souvent utilisé des coutumes païennes aux fins de dévotion (...). Les évangélisateurs du Mexique ne firent que prêter la main à un phénomène de réinterprétation spontanée, dont les précédents européens avaient été nombreux. » (...)

    « L'intention des évangélisateurs n'est donc aucunement douteuse (...) : il s'agissait d'acheminer les pèlerins vers Notre Dame, la Vierge “ qui est Notre Dame et Notre Mère ”, de substituer à la déesse mère des anciens Mexicains, la mère du Christ, mère de l'humanité dont elle avait permis la rédemption. »

    UNE DÉVOTION DE CONTRE-RÉFORME ...

    C'est bien « en tant qu'image de la Vierge Marie, que Guadalupe a été l'objet de la dévotion officielle et populaire en Nouvelle-Espagne ». Mais comment expliquer « l'ampleur du phénomène », qui a gagné « l'ensemble des pays issus des anciennes possessions espagnoles et portugaises » ?

    Tout s'explique si l'on veut bien observer que l'effigie du Tepeyac représente une Inmaculada. En effet, dans le dernier quart du XVIe siècle, selon l'esprit du Concile de Trente et dans la ligne de la Contre-Réforme catholique, « l'accent fut mis par les jésuites sur l'Immaculée Conception... L'essor extraordinaire de la dévotion mariale en général et de Immmaculée Conception en particulier, s'explique en partie par le climat de la réforme catholique (après le Concile de Trente) », la Contre-Réforme catholique. « Les nouvelles confessions protestantes avaient pris leurs distances à l'égard du culte de Marie. L'attente eschatologique des ordres mendiants en particulier, puis l'angoisse du péché (qui devait dominer durablement le luthéranisme) trouvaient en Marie Immaculée une planche de salut. La Vierge, seule de tous les mortels qui ait échappé à la tache universelle de la lignée d'Adam, portait la promesse d'un rachat (...). La dévotion à Marie apparut de plus en plus inséparable du culte de Immaculée Conception, bien avant la proclamation du dogme par le souverain pontife. »

    ... ET DE SYNCRÉTISME IDOLÂTRE

    Mais en passant l'Océan, cette dévotion « s'indigénise ». Les Indiens l'appellent également Tonantzin, du nom même de la déesse qu'on appelait aussi Cihuacóatl, le « Serpent-femme ». Or, aujourd'hui, poursuit Lafaye, « nous savons au contraire (...) que le Serpent était dans l'ancien Mexique, le symbole de la religion ». Comme l'écrit le plus illustre des historiens du Mexique ancien, Sahagun : « Il est évident qu'au fond d'eux-mêmes, les gens du peuple qui s'y rendent en pèlerinage ne sont mus que par leur ancienne religion. » (289)

    Voilà pourquoi au XVIIIe siècle, poursuit imperturbablement notre auteur, lorsque s'éveille une « conscience nationale » en Nouvelle-Espagne, « les Mexicains à travers la métamorphose des croyances retrouvaient leur emblème solaire un temps voilé par la Conquête. C'est peut-être là un des secrets de l'énigmatique figure du Tepeyac. » (345)

    UN TOPONYME ESPAGNOL

    La « Vierge Noire », vénérée en Espagne (Estrémadure), aurait été selon la tradition, sculptée par saint Luc, cachée longtemps à Byzance, apportée à Rome par saint Grégoire le Grand qui l'envoya à saint Léandre, évêque de Séville. Cachée de nouveau lors de l'invasion maure, elle fut découverte miraculeusement par un berger au XIVe siècle. Une étude scientifique a permis de dater cette œuvre de facture byzantine, en bois de cèdre, des tout premiers siècles de notre ère.

    Une « question embarrassante » se pose alors, que Lafaye ne peut éluder : si c'est l'ancienne idolâtrie qui continue au mont Tepeyac, sanctuaire traditionnel de Tonantzin, pourquoi l'idole s'appelle-t-elle maintenant « Guadalupe » ?

    Lafaye commence par rappeler l'origine et la signification, à vrai dire bien connues, de ce toponyme. C'est le nom du sanctuaire où la Vierge Marie est vénérée au mur d' « une sierra orientale de l'Estrémadure (celle de Villuercas), en Espagne, et qui fut fondé, selon la tradition, à la suite d'une apparition prodigieuse de Marie. (...) Guadalupe étant un toponyme, son transfert en Nouvelle Espagne, à un lieu qui portait déjà un nom d'autant plus connu qu'il s'agissait d'un sanctuaire religieux apparaît comme une énigme. »

    Nous sommes ici à la croisée des chemins, car l'invocation de la Vierge sous le vocable de « Guadalupe » est trop espagnole pour être d'origine extremena, puisqu'il désigne là-bas une Vierge à l'enfant, dite « Vierge noire », qui n'a rien de commun avec l'Inmaculada de Mexico.

    Lafaye enchaîne : « La résolution (de l'énigme) par le P. Ugarte, dans son ouvrage classique sur l'histoire du culte de Marie en Amérique hispanique, ne peut satisfaire l'esprit critique ; qu'on en juge : “ On est obligé de conclure, ou bien que ce nom lui a été donné par une espèce d'association d'idées, bien explicable dans ces circonstances, ou bien, mieux encore, parce que telle fut la volonté de la Vierge apparue. ” Si nous écartons la seconde solution, subordonnée à un acte de foi, pour examiner la première proposée par le savant jésuite, nous entrevoyons une possible direction de recherche. »

    Que voilà un étrange préjugé. Au nom de l' « esprit critique »,défense à la Sainte Vierge d'entrer dans notre histoire ! Au nom de l'esprit critique, mais avant toute enquête historique, cette seule éventualité est écartée comme « subordonnée à un acte de foi ». La foi serait-elle donc nécessairement dénuée de tout esprit critique, sans fondements rationnels ni historiques ?

    Suivons cependant notre américaniste dans la seule « possible direction de recherche »qu'il aperçoive. Et voyons si elle aboutit à une certitude historique conforme aux règles modernes de la science.

    UNE PEINTURE INDIENNE

    La « Vierge à saint Luc » est sans doute un ex-voto, sûrement très postérieur à la conquête (XVIIIe siècle), qui combine l'utilisation d'une technique européenne – la peinture à l'huile (visages, pieds, mains) – avec la technique précolombienne de la plume, finement découpée puis utilisée, collée, comme pigments de couleur.

    « Les témoignages du XVIe siècle, écrit Lafaye, sont à vrai dire peu nombreux et tous sensiblement postérieurs à la date de 1531, considérée par les dévots (depuis, 1648) comme celle des apparitions. Le plus ancien est à notre connaissance celui d'un créole interrogé au cours de l'enquête ordonnée en 1556 par l'archevêque Montufar, à la suite du sermon antiguadalupaniste du provincial des frères mineurs, Fray Francisco de Bustamante. Ce témoin prête au franciscain le propos suivant qu'il aurait tenu dans son sermon : “ Et dire maintenant aux Indiens qu'une image peinte par un Indien faisait des miracles, serait jeter un grand trouble dans leur esprit. ” Voilà une indication qui, si elle ne permet pas de résoudre la question du modèle iconographique de l'image du Tepeyac, est cependant intéressante. On sait d'ailleurs qu'un Indien du nom de Marcos s'était fait une grande réputation de peintre à Mexico, vers cette date. Il n'est donc pas a priori invraisemblable que l'image du Tepeyac ait été peinte par un Indien. » (307)

    Ici apparaît manifeste la pétition de principe qui constitue toute la méthode « critique » de Lafaye. Puisqu'il n'est pas a priori invraisemblable, ce dont nous tombons absolument d'accord, il est donc a posteriori certain que l'image du Tepeyac est l'œuvre d'un Indien, puisque « l'esprit critique » ne nous permet pas d'envisager une autre possibilité. J'ai enquêté à Mexico sur les œuvres de ce fameux peintre indien, dans l'intention de me livrer à une étude comparative de ses œuvres et de l'image merveilleuse. À mon profond étonnement, j'ai appris qu'il ne nous restait rien de l'œuvre de Marcos, ni originaux ni reproductions, ni descriptions de ses œuvres, rien ! Il n'importe à Lafaye ! Marcos nous est présenté comme le plus célèbre peintre de son temps; c'est « donc »lui l'auteur de l'image du Tepeyac. Sans autre forme de procès.

    On commence à mesurer la formidable imposture qui se cache sous l'apparente rigueur scientifique de Monsieur Lafaye.

    Depuis que la Vierge a envoyé Juan Diego lui cueillir des roses au sommet du Tepeyac, les Mexicains se plaisent à lui offrir des fleurs montées en de somptueux panneaux, arcs de triomphe, etc., qui durent ce que durent les fleurs, mais qui sont sans cesse renouvelés.

    Il poursuit : « Le témoignage postérieur de Dávila Padilla au sujet de la coutume qu'avaient les Indiens mexicains de composer avec des fleurs des images pieuses et de les accrocher aux murs des églises incline dans le même sens. » C'est se moquer du monde. Le témoignage est « postérieur » ; il porte sur une coutume de l'époque, c'est-à-dire plus de cent ans après la Conquête, d'ailleurs encore très vivante aujourd'hui à la Villa (fig. ci-contre) et spécifiquement mariale. Rien ne permet de la faire remonter aux temps précolombiens ! Tout indique au contraire que ce geste des Indiens offrant à la « Petite Mère des Mexicains » de somptueux panneaux de décoration florale, répond au geste de l'Immaculée disposant des roses dans la tilma de son « petit Jean » avant d'y imprimer son Image.

    En bonne méthode critique, le même raisonnement vaut pour les deux témoignages suivants : « Celui du franciscain Alonso de la Rea, presque exactement (sic!) contemporain du premier « évangile » guadalupaniste, de Miguel Sánchez (bien qu'il se réfère aux Tarasques du Michoacán et aux images du Christ) peut nous aider à faire la lumière sur l'origine de l'effigie “ prodigieuse ” du Tepeyac. La Rea écrit en effet des Tarasques « Ils sont si bons peintres, si pleins d'une élégance délicate, que toutes les églises de cette province sont ornées de peintures sur toile et sur bois faites par les Indiens et qui n'ont rien à envier aux peintres de Rome ». Mais tout cela est postérieur à l'Image du Tepeyac, et vient après plus de cent ans de colonisation espagnole ! Lafaye le sait et il tente de parer à l'objection en remontant subrepticement en arrière : « Il suffit au lecteur moderne de songer aux spécimens des arts précolombiens dont nos musées sont riches, pour comprendre qu'il n'y avait aucune exagération dans le jugement du chroniqueur franciscain. »

    Diadème de plumes ou quetzalapanecayotl, ornement de Quetzalcoatl (Musée anthropologique de Mexico, cliché François Delaporte). Un des rares spécimens précolombiens de l'art de la plume.

    Pour mesurer l'imposture, « il suffit au lecteur moderne » de parcourir le magnifique recueil commenté par Jacques Soustelle sur l'Art du Mexique ancien (Arthaud,1966). Après avoir décrit « le large éventail des techniques par lesquelles s'exprimaient les artistes aztèques », Soustelle ajoute : « Des merveilles de leur orfèvrerie, presque rien n'est resté (...). Quant à la technique de la mosaïque de plumes ses fragiles merveilles ont disparu à peu près entièrement (...). Des vêtements en tissu exactement rien n'est resté (...). Les sculptures sur bois ne sont guère moins rares que les tissus. Les peintures murales aztèques ont disparu en même temps que les temples et les palais de Tenochtitlan » (pp. 146-148).

    Que reste-t-il donc, pour que M. Soustelle puisse en parler savamment ? « Les descriptions des témoins, les sculptures en pierre et les bijoux mixtèques (...), les manuscrits pictographiques et hiéroglyphiques, avec leurs minutieuses illustrations polychromes. »Voyez nos clichés et jugez vous-même, ami lecteur, si ces « spécimens des arts précolombiens »annoncent, expliquent, préparent si peu que ce soit l'Image du Tepeyac et permettent de conclure à son « origine indienne » !

    C'est pourtant l'incroyable conclusion de Lafaye. (...)

    « UNE STATUETTE »

    Reste à identifier le « modèle ». Chose facile, grâce au second document invoqué par notre auteur. C'est la fameuse lettre du vice-roi Martín Enríquez, en date du 25 septembre 1575 : « Ils donnèrent à cette statuette le nom de Notre Dame de Guadalupe, disant quelle ressemblait à celle du monastère de Guadalupe d'Espagne. » « Voilà qui est formel, ajoute Lafaye, et formellement inapplicable à l'image connue du Tepeyac. » (309) Et il s'empresse de recueillir ce témoignage : « Rien ne permet de supposer que le vice-roi Enríquez ait écrit à la légère et l'on voit mal d'ailleurs l'intérêt qu'il aurait pu avoir à falsifier la vérité. » Bien sûr, puisqu'il va dans le sens de la thèse de Lafaye !

    Mais alors, si Bustamante, qui prêchait en 1556, vingt ans auparavant, a pu accuser de supercherie les tenants de la dévotion à Guadalupe, dont l'archevêque en personne, parce que, disait-il, il ne s'agissait que d' « une image peinte hier par un Indien », comment l' « image peinte » est-elle devenue dans cet autre témoignage... une « statuette » ? Lafaye est tellement pressé de rassembler tous les arguments antiapparitionnistes que, malgré leur incohérence, il cite ces deux témoignages sans sourciller, d'une page (308) à l'autre (309).

    LE ROMAN D'UNE « SUBSTITUTION D'IMAGE »

    Sur cette lettre du vice-roi, en effet, il entend bâtir un incroyable roman. Puisque l'image peinte que nous avons aujourd'hui sous les yeux, à la Villa de Guadalupe, ne correspond pas à la description qu'en donne la lettre, il y a eu, entre son époque et la nôtre, « substitution d'image » entre la Guadalupe mexicaine et la Guadalupe d'Estrémadure, dont le nom seul fut conservé. (...)

    UNE FORMIDABLE SUPERCHERIE

    Tant de confusions et d'incohérences pour en arriver à une solution scientifique préalablement dictée par les préjugés indigénistes à la mode : « Une question se pose alors tout naturellement : pourquoi les Indiens ou les créoles, ou leurs guides religieux, ont-ils éprouvé si tôt le besoin de distinguer leur Guadalupe de celle d'Estrémadure ? Pour une raison qui explique aussi la naissance d'une tradition “ apparitionniste ”, par la volonté de prendre ses distances et aussi du désir de rapprocher géographiquement le foyer des miracles, pour éviter aux pèlerins le “ grand voyage ” (Gómez Moreno) à un sanctuaire lointain. La question est d'importance, car elle est corrélative de la naissance d'une tradition “ apparitionniste ” dont la raison d'être relève de cette même volonté de prendre ses distances et aussi du désir de rapprocher géographiquement le foyer des miracles, pour éviter aux pèlerins le “ grand voyage ” (Gómez Moreno) à un sanctuaire lointain. Tenter de répondre est l'objet même de ce livre et l'on pourrait dire, d'un mot, que ce fut le premier pas de la conscience nationale mexicaine. »

    L'explication est tellement insignifiante, improbable, inconsistante, que Lafaye se reprend aussitôt : « Il faut pourtant chercher des causes prochaines et se tenir à un niveau plus modeste, celui de la pratique dévote et de la vie religieuse commerciale des sanctuaires chrétiens au XVIe siècle. » Suit alors une hypothèse sans aucun fondement qui conduit l'auteur à affirmer la supposition suivante : Si un religieux habile en peinture « fut envoyé à Mexico et tenta de tirer profit pour la maison mère de la dévotion naissante du Tepeyac, il se heurta à l'hostilité des créoles. Or une cédule royale était formelle, les aumônes recueillies par des répliques devaient rester acquises à l'image originale. La substitution à la primitive image du Tepeyac, de celle qui a conquis par la suite l'ensemble du monde hispanique, a été l'effet probable (je souligne !) du désir de conserver les aumônes en Nouvelle Espagne. » (...)

    Il est facile d'imaginer tout ce qu'on veut. Mais la probabilité de telles imaginations est nulle si aucune preuve ne vient les étayer. Or, après de vaines recherches à Rome, à Paris, à Madrid, à Mexico, Lafaye n'en a toujours pas du passage d'un religieux artiste peintre à Mexico. L'hypothèse est donc nulle.

    De fait, Lafaye considère la chose comme acquise : après l'avoir d'abord « imaginée », puis présentée comme « probable », il la tient maintenant pour certaine, puisqu'il en fournit la « contre-épreuve » !

    LA VIERGE DU CHŒUR D'ESTRÉMADURE, MODÈLE DE CELLE DU TEPEYAC

    La Vierge extremeña dite « du chœur ».

    « Une sorte de contre-épreuve nous est fournie au XVIIIe siècle par Fray Francisco de San José, ancien prieur de Guadalupe d'Estrémadure, qui (...) accepte la tradition apparitionniste mexicaine, mais croit reconnaître dans l'image de la Vierge placée dans le chœur de la basilique d'Estrémadure, le modèle de celle du Tepeyac. »

    Aussitôt Lafaye s'empare de l'aubaine. Il présente les deux images en regard l'une de l'autre, et commente : « L'image du chœur présente des similitudes frappantes avec la Guadalupe du Tepeyac », à un détail près cependant : « La Vierge du chœur est une Vierge à l'enfant, celle du Tepeyac est une Immaculée traditionnelle » ! Mais pour Lafaye, justement, cette différence est une preuve de la supercherie ! Et comme la première est de 1499, dit Lafaye, et la seconde de toute manière beaucoup plus tardive, la mexicaine est donc la copie de l'espagnole (fig. ci-contre). (...)

    Malheureusement pour Lafaye, nous avons la contre-preuve de sa contre-épreuve : c'est la Vierge du chœur extremeña qui a été modifiée pour imiter celle de Mexico. Cette contre-preuve se trouve dans la description que fait de la statue espagnole le P. de Talavera dans son Historia de Nuestra Señora de Guadalupe (Tolède, 1597). « L'effigie souveraine de Notre Dame est d'allure et de proportion merveilleuses. Elle a la lune renversée à ses pieds, elle est couronnée de douze étoiles et son vêtement est couvert de soleil… Elle est surmontée d'une voûte d'azur, embellie comme un autre ciel, ornée d'étoiles et d'anges nombreux, qui avec leurs instruments de musique paraissent aider et prendre part en chœur avec les religieux aux divines louanges. » (Liv. IV, chap. VIII, p. 204 v°).

    Ce qui crève les yeux, c'est que depuis l'époque où le Père de Talavera écrivait son livre, les anges nombreux musiciens ont disparu, et un petit ange cariatide a été placé sous le croissant de lune, s'efforçant d'imiter le mouvement gracieux de celui de Mexico, qui porte son précieux fardeau avec une grâce souveraine. Il n'a pas d'ailes mais, de la nuée où se perdent ses pieds, exactement comme à Mexico, des rayons de soleil s'échappent, qui imitent le déploiement des ailes d'aigle de celui du Tepeyac.

    Et voilà comment l'esprit de système, ou plutôt le rationalisme obtus en usage dans l'université française, reconstruit l'histoire en plein arbitraire, contre toute preuve et raison, pour aboutir à l'exact contre-pied du déroulement réel des événements.

    À ces événements réels il est temps de revenir. Il se pourrait qu'ils fassent échec au préjugé agnostique de Jacques Lafaye d'une manière éclatante.

    PREMIÈRES CONCLUSIONS

    1. Il est certain que l'Image toujours vénérée au Tepeyac par soixante millions de Mexicains, constitue un original dont personne n'a pu, à ce jour, identifier l'auteur, ni découvrir un modèle dont il serait la réplique, ni le rattacher à aucune école iconographique connue.

    2. Le nom même sous lequel est vénérée cette Image, Sainte Marie de Guadalupe,constitue une énigme qu'aucun historien n'a encore pu résoudre. Seule répond la tradition transmise par le Nican Mopohua, selon laquelle, pour reprendre les termes du Père Vargas Ugarte, écartés par Jacques Lafaye en vertu d'un a priori métaphysique parfaitement étranger à une saine méthode critique, « telle fut la volonté de la Vierge apparue ».

    3. Il est non moins certain que cette Image, notre Image actuelle, mondialement connue et invoquée sous le nom de Sainte Marie de Guadalupe, empreinte sur un grossier textile de maguey, est bien celle-là même que dénonçait le P. Bustamante en 1556 comme une supercherie : « peinte hier par un Indien ». Cette unité d'Image, tout au long de l'histoire guadalupéenne, ruine la théorie d'une « substitution d'image » élaborée par Jacques Lafaye, dernier représentant, et peut-être le plus ingénieux, d'une longue tradition antiguadalupéenne née de la contestation franciscaine au XVIe siècle. Et elle réhabilite, en plein XXe siècle, la tradition guadalupéenne, parfaitement attestée par des témoins dignes de foi, selon laquelle la Vierge Notre-Dame est apparue en personne à Juan Diego en 1531, et à Juan de Zumárraga en effigie miraculeusement empreinte sur la tilma de Juan Diego, où elle est restée merveilleusement conservée jusqu'à nos jours.

    Quant au fait indiscutable de la controverse retentissante qui éclata en 1556, entre le second archevêque de Mexico, premier successeur de Zumárraga, et le provincial des franciscains, controverse dont nous reparlerons plus loin, contentons-nous ici de dire qu'elle explique le silence des chroniqueurs franciscains postérieurs et les explications embarrassées du vice-roi.

    Elle témoigne de l'atmosphère passionnée et des crises profondes qui marquèrent la première évangélisation-colonisation des Indes occidentales. Les apparitions du Tepeyac en occupent le centre, comme « un signe de contradiction » pour la révélation des cœurs.

     

    III. « LA RÉVÉLATION DE LA BEAUTÉ »

    L'ANTIQUITÉ D'UNE TRADITION

    Aux origines de l'histoire moderne du Mexique, brille « un phénomène religieux indéniable et clair comme la lumière du soleil, savoir les manifestations du culte à la Vierge du Tepeyac durant le XVIe siècle, non seulement par les masses indigènes mais également par les colons espagnols eux-mêmes » (Chauvet, op. cit. p. 17).

    DES TÉMOIGNAGES IRRÉCUSABLES

    De longues heures de recherche dans le trésor inestimable et encore peu étudié, même par les spécialistes, du Fonds mexicain de la Bibliothèque nationale de Paris m'ont révélé la valeur incontestable des témoignages que récuse Lafaye, au sujet de ce culte et de son origine miraculeuse. (...) Je ne citerai donc ici que des documents inconnus de Jacques Lafaye.

    Le Père Chauvet cite plusieurs témoignages qui attestent pour la toute première période, antérieure à « l'incident Bustamante » (1556), un culte général, officiel et notoire, en croissance continuelle, à cette Vierge qui passait pour faire des miracles. Selon Lafaye, l'incident Bustamante est le témoignage le plus ancien. Erreur profonde. Déjà vingt ans auparavant, le 15 novembre 1537, Bartolomé Lopez, habitant de Colima, ville récemment fondée par des colons de Mexico, inscrit dans son testament : « Je demande que l'on célèbre dans la Maison de Notre Dame de Guadalupe cent messes pour le repos de mon âme, que l'on prélèvera sur mes biens. »

    UN CULTE CATHOLIQUE...

    Le testament de Bartolomé Lopez infirme-t-il la thèse générale de J. Lafaye, selon laquelle, avant le dernier quart du XVIe siècle, le culte rendu à la Guadalupe de Mexico ne se distingue pas de celui que les conquistadores vouent à celle d'Estrémadure, côté espagnol, tandis que du côté indien, il se confond avec le culte de la déesse-mère Tonantzin ? À lui seul, il n'y suffirait pas. Mais je puis apporter un document, découvert dans le Fonds mexicain de la Bibliothèque nationale de Paris, qui vient singulièrement appuyer le premier. C'est le Tanto del Testamento de don Francisco Verdugo Quetzalmamalitzin, le cacique de Teotihuacin : « La première chose que je mande est que, si Dieu me délivre de cette vie, tout de suite on donne quatre pesos d'aumône à Notre Dame de Guadalupe, pour que le prêtre qui réside dans cette église dise pour moi des messes. » Ce document est daté du 2 avril 1563, et il émane d'un indigène de pure souche qui pose un acte de religion proprement catholique : faire dire des messes pour le salut de son âme.

    Ce testament est incontestablement authentique. Or, il est recoupé – ce qui est une fameuse trouvaille ! – par le récit, que rapporte le Nican Motecpana à la date de 1558, d'une rébellion à Teotihuacan qui échappa à une terrible répression par l'intercession de Notre-Dame de Guadalupe. L'auteur ajoute : « Aussi, à l'heure de sa mort, don Francisco se confia à la Dame du Ciel, notre délicieuse Mère de Guadalupe, pour quelle fasse grâce à son âme; et il fit un don en sa présence, selon qu'il apparaît dans les premières lignes de son testament qui a été fait le 2 mars 1563. » L'auteur du Nican Motecpana se trompe d'un mois, mais justement, l'erreur de date est une garantie d'indépendance des deux documents, qui confirme l'authenticité aussi bien de l'un que de l'autre.

    ... ET MEXICAIN

    Non seulement cette « Vierge Brune » du Tepeyac est bien catholique – elle nourrit la dévotion des indigènes comme celle des Espagnols à la seule Vierge Marie, qui obtient grâce et salut à ceux qui l'en prient « à l'heure de notre mort »–mais encore elle est indépendante de celle d'Estrémadure. Un document le démontre, et l'argument est d'autant plus fort qu'il se tire des lois de ce que Lafaye appelle « la vie religieuse commerciale des sanctuaires chrétiens au XVIe siècle », lois qui n'ont jamais constitué, ne lui en déplaise, un aspect « inavouable » des affaires de dévotion. Ce côté « bruits d'argent autour de l'autel », a toujours été clairement reconnu dans l'Église et prudemment codifié. Or voici le fait. Maria Gomez présenta le 18 janvier 1539 une « lettre de paiement en tant qu'héritière de Juan de Iniesta (ou Iniestra), comportant, entre autres choses :

    « Item : pour décharge du paiement fait à la Maison de Notre-Dame de Guadalupe ou à son procureur (je souligne) en son nom, de cent un pesos d'or des mines. Moyennant remise de lettre de paiement. »

    Il se trouve qu'un moine du sanctuaire d'Estrémadure, Fray Diego de Santa Maria, envoyé au Mexique par son monastère peu avant la mission de Fray Diego de Ocana au Pérou, écrit à S. M. le roi d'Espagne qu'avant 1560 il n'y avait pas, en Nouvelle-Espagne, de procureur du monastère espagnol. Et l'on peut croire que, pour les raisons susdites, son enquête fut soigneusement faite ! « Par conséquent, conclut le P. Chauvet, le procureur dont il est question ci-dessus, ne peut être que le procureur de la Maison de Guadalupe du Tepeyac. »

    UNE IMAGE « ORIGINALE »

    La dévotion à la « Morenita de México »s'était donc répandue, dès 1537, au point d'atteindre une ville aussi éloignée que Colima ? Lafaye bâtit sa légende à lui : Cette Vierge Brune fut primitivement une copie de l'image « universelle » vénérée en Espagne. Nous avons vu l'incohérence interne de cette théorie. Elle se heurte de surcroît au précieux témoignage d'un catéchisme en images dont on conserve l'original à la Bibliothèque nationale de Madrid, Catecismo de la Doctrina cristiana de Fr. Pedro de Gante. Ce testeriano montre la Guadalupana mexicaine, dans l'Ave Maria, le Credo, les Articles de la foi, le Confiteor, etc., d'une facture extraordinairement naïve, toute proche encore des anciens codex. La Vierge du Tepeyac y est parfaitement reconnaissable - représentée de face, avec son manteau bleu et une robe rose - et bien différente de l'image conventionnelle qui illustre les catéchismes conservés à la Bibliothèque nationale de Paris, où la Vierge figure de profil et avec d'autres couleurs.

    C'est donc cette Image, identique à notre Preciosa Imagen actuellement vénérée, que Fray Francisco de Bustamante dénonçait en 1556 comme une supercherie : « peinte par un indien ». Exactement comme l'évêque de Troyes, Pierre d'Arcis, écrivait en 1389 au sujet du Saint Suaire, alors vénéré à Lirey, dans son diocèse, qu'il était l' « œuvre d'un peintre habile ». Voilà qui donne une merveilleuse consistance historique à la tradition « apparitionniste ». S'il n'y avait pas, sous-jacente, la croyance populaire à l'origine miraculeuse de la relique, on ne comprendrait pas la diatribe du provincial, pas plus que celle de l'évêque de Troyes, car toutes les autres images que nous vénérons, en Orient et en Occident, sont faites de main d'homme. Mais celle-là est non seulement tenue pour non faite de main d'homme, mais elle « passe », frauduleusement selon le prédicateur franciscain, pour « faire des miracles ». Abus intolérable !

    L'INCIDENT BUSTAMANTE

    Cette diatribe fit un scandale énorme, à preuve les dépositions des témoins à l'Information qu'ouvrit immédiatement l'archevêque. Fray Domingo Guadalupe Diaz, o.f.m., a raconté dans Historica comment il a retrouvé dans les archives de la cathédrale, le codex original dont le Père Chauvet publie l'édition critique en appendice à son ouvrage. L'ampleur de l'affaire, insoupçonnée à l'époque où Lafaye écrivait son livre, prouve à quel point cette dévotion était chère à toute une population : presque tous les témoins sont en faveur de l'archevêque, et contre le provincial.

    Tout avait commencé par un sermon que monseigneur l'archevêque don Alonso de Montufar, dominicain, avait prêché en sa cathédrale le dimanche 6 septembre 1556, en l'honneur de Notre-Dame de Guadalupe du Tepeyac, sur la parole évangélique : « Heureux les yeux qui voient ce que vous voyez » (Mt 13, 16). (...)

    Deux jours plus tard, pour la Nativité de Notre-Dame, date où se célébrait la festivité principale de l' « ermitage »du Tepeyac, monseigneur l'archevêque s'y rendit en personne et expliqua aux néophytes, grâce au chapelain Francisco de Manjârrez qui servait d'interprète, « comment ils devaient comprendre la dévotion à l'image de Notre Dame, comment ils n'honoraient pas le tableau ni la peinture mais bien l'image de Notre-Dame, pour ce qu'elle représentait : la Vierge Marie, Notre-Dame ».

    Mais au même moment les franciscains aussi célèbrent la fête de la Nativité de Notre-Dame dans leur grande chapelle Saint-Joseph des Indigènes. Il y a foule à la grand-messe, à laquelle assistent le président et les magistrats de la Real Audiencia. Maître Bustamante prononce un sermon « presque divin », aux dires d'un témoin, en l'honneur de la Vierge. Puis soudain son visage s'empreint d'une pâleur mortelle, et il lance qu'il n'est pas lui-même dévot de Notre-Dame, « parce qu'il lui semblait que la dévotion de cette ville envers un ermitage, Maison de Notre-Dame, dénommée de Guadalupe, était très préjudiciable aux indigènes puisque pareille chose faisait croire que cette image peinte par un Indien faisait des miracles et ainsi était dieu », après que, eux, les missionnaires avaient déployé tant d'efforts pour leur faire comprendre « que les images n'étaient que du bois et de la pierre, et qu'on ne devait pas les adorer (...) et que les Indiens étaient si dévots à NotreDame qu'ils l'adoraient. »

    « De plus, on offensait Dieu Notre-Seigneur, selon les informations qu'il avait pu recueillir ; les aumônes qui étaient données auraient dû être destinées à des pauvres honteux qu'il y avait en ville. On ne savait pas cependant à quoi étaient destinées les aumônes et il aurait été bon de le savoir car cela n'allait pas au bénéfice des indigènes. Que le premier qui parlerait de miracles serait fouetté cent fois et celui qui le répéterait serait fouetté deux cents fois. Qu'il recommandait l'examen de ce genre de déclaration au vice-roi et à l'Audiencia, même contre l'aveu de l'archevêque, puisque le roi avait le pouvoir temporel et spirituel. »

    Dès le lendemain 9 septembre, l'archevêque ouvre une information juridique contre le prédicateur. Des témoins furent entendus ; leurs dépositions sont d'un intérêt capital. Dans un édit antérieur, Fray Juan de Zumàrraga, le prédécesseur de Montûfar, s'était plaint de ce que, les dimanches et jours de fête, les habitants originaires de la ville préféraient qu'on leur dise la messe dans leurs propres maisons urbaines ou des environs de la ville plutôt que d' « aller à l'église avec les gens de basse extraction ». Selon Juan de Salazar, témoin à l'Information de 1556, les désordres déplorés par le premier archevêque prirent fin grâce aux visites, aux pèlerinages et affluences des foules au sanctuaire du Tepeyac : « Depuis qu'on a divulgué la dévotion à Notre-Dame de Guadalupe (...) on ne s'entretient plus qu'en disant : “ Où pourrions-nous aller ? Allons à Notre Dame de Guadalupe. » Un autre témoin, Francisco de Salazar, « a vu des Espagnols aussi bien que des indigènes entrer à genoux dans le sanctuaire, avec une grande ferveur, depuis la porte jusqu'à l'autel où se trouve l'Image de Notre-Dame de Guadalupe ». Ce témoin ajoute que de petits enfants qui ont l'âge de raison, voyant leurs parents s'entretenir de cette dévotion, les importunent jusqu'à ce que ceux-ci consentent à les emmener à l'ermitage. Et il conclut : « Il apparaît que le soutien de cet ermitage et de cette dévotion sera pour le plus grand bien de tous, et faire le contraire serait ôter tout courage et, pour ainsi dire, la vie même à ce peuple. »

    Il semble que le résultat le plus clair de l'incident fut d'imprimer un nouvel élan au pèlerinage. Un témoin achève sa déposition en déclarant : « Et dorénavant, si nous y allions une fois, nous irons maintenant quatre fois. » L'affaire ne fut pas menée à son terme, pour des raisons à élucider.

    UNE CONSPIRATION DU SILENCE

    Au fond, l'affaire se conclut un peu comme la querelle qui opposa l'évêque de Troyes à la famille de Charny, propriétaire du Saint Suaire au XIVe siècle. Dans son mémoire au pape d'Avignon Clément VII (1389), Pierre d'Arcis dénonçait le scandale qu'il y avait à laisser croire aux fidèles que le Suaire était le vrai Linceul du Christ, alors que « ledit linge avait été astucieusement peint ».Clément VII imposa silence aux deux parties, et permit que l'on continuât d'offrir le Suaire à la dévotion des fidèles, à condition qu'on leur expliquât bien qu'il ne s'agissait que d'une « représentation » et non pas du Linceul de Jésus-Christ lui-même.

    Le résultat est qu'un brouillard épais enveloppe la manière dont le Saint Suaire est tombé en possession de la famille de Charny.

    Il en va de même de l'ayate de Juan Diego. « Le silence des missionnaires résolus à se taire sur cette dévotion, ne pouvant ni l'interdire, ni la supprimer », fut peut-être imposé par le Conseil des Indes ou le Roi, conjecture le P. Chauvet. (...) Mais ni Fray Bernardino de Sahagun et, plus tard, Fray Juan de Torquemada, dans les années qui suivent l'esclandre de leur provincial, ne s'entendent sur l'origine de la dévotion et n'osent reprendre l'affirmation de leur provincial selon laquelle l'Image a été « peinte par un Indien », ni sa négation des miracles que cette Image faisait, et qui étaient alors de notoriété universelle. (...)

    Le P. Chauvet, qui est un des meilleurs historiens contemporains de sa congrégation, en a fait l'objet d'un des chapitres les plus remarquables de son ouvrage. Sa fine analyse de la mentalité « prétridentine » des missionnaires évoque, irrésistiblement, une certaine mentalité postconciliaire lorsqu'elle s'en prend à des formes prétendument « exagérées » du culte populaire envers la Très Sainte Vierge en général et au Mexique en particulier. C'est lui-même qui fait le rapprochement, tellement il s'impose au vu des démêlés de Fray Maturino Gilberti, par exemple, avec les juges du Saint-Office, et c'est un trait de lumière. « Les théologiens post-tridentins du Saint-Office n'étaient pas d'accord avec certaines doctrines des missionnaires franciscains, relatives au culte des images et sur la base desquelles ils attaquaient le culte de la Guadalupana... Ainsi nous découvrons comment certaines attaques contre le culte guadalupano s'inspiraient de la théologie prétridentine du XVIe siècle que le Concile de Trente était justement en train de corriger. » (pp. 113-114) L'expérience quotidienne de notre actualité la plus brûlante nous fait soudain comprendre le drame qui se joua au Mexique, aux origines de son histoire moderne et catholique.

    PASTORALE MISSIONNAIRE

    D'abord il y a conflit de ce que nous appellerions, dans notre jargon moderne, les méthodes pastorales diverses des missionnaires. Les uns sont partisans des « méthodes intensives » et les autres des « méthodes extensives ». « Les premières se proposent de former de petits noyaux chrétiens initiaux sur la base d'une formation chrétienne préalable très intense (...). Les secondes préfèrent l'annonce rapide, massive et un peu superficielle de l'Évangile. Avec les premières on piétine, avec les secondes on a des chrétiens qui ne sont pas vraiment sortis de l'idolâtrie. En réalité, c'est la méthode extensive qui a prédominé au Nord Est au XVIe siècle. »(...)

    Le résultat, précisément dans les années 1530, fut que certains Indiens après avoir été convertis et baptisés, prétendaient continuer leur culte idolâtrique en cachette. La vénération des images, chrétiennes et païennes mêlées sur les autels, s'y prêtait particulièrement. Souvent l'image chrétienne seule était bien visible et l'idole était cachée : Le Père Chauvet conclut : « On comprend qu'à la lumière de ces faits les frères franciscains comme les dominicains et augustins se soient sentis profondément préoccupés, et qu'ils aient vu avec méfiance et prévention certaines dévotions à des images et ermitages déterminés où les Indiens accouraient avec plus de ferveur et de fréquence que d'habitude. En conséquence, on prescrivit la norme pratique de ne fomenter ni favoriser le culte d'aucune image ni d'aucun sanctuaire particulier. » (86)

    ÉRASMISME

    À ces bonnes raisons pastorales, auxquelles se mêlait une certaine tendance à considérer les Indiens comme « immatures et un peu infantiles », il faut ajouter un autre préjugé, quasi théologique, qui avait cours surtout parmi les franciscains, sous l'influence d'Érasme : « Comme l'affirme Octavio Corvalan, l'érasmisme, en ce qui concerne l'Espagne, “ fut une espèce de mode, irradiée par la cour de Charles-Quint » (...).

    L'érasmisme des franciscains espagnols est bien attesté au XIVe siècle, avec son idée-force d'une réforme nécessaire de l'Église, en vue d'un retour au pur Évangile et à l'Église primitive. (...)

    Or, « Érasme distinguait deux genres de religion, l'intérieure et l'extérieure : la première est l'authentique la deuxième n'est, le plus souvent, que formalisme et apparence. En conséquence, il attaquait surtout le culte extérieur des saints, la vénération des images, et en général les cérémonies extérieures » (ibid. 91). Voilà toutes les arrière-pensées de Bustamante dans son retentissant sermon contre le Tepeyac ! C'est en vertu de ses présupposés érasmisants, que cet illustre provincial a accrédité auprès des chroniqueurs postérieurs la thèse d'une origine idolâtrique et donc satanique de ce culte. (...)

    UNE CONVERSION RADICALE :
    DU PANTHÉON AZTÈQUE AU CIEL CATHOLIQUE

    Ni les franciscains du XVIe siècle, pour cause d'iconoclasme érasmien, ni Lafaye, pour cause d'évolutionnisme rationaliste n'ont voulu reconnaître la rupture de tradition totale que représente à cette époque et en ce lieu, de la part des Indiens, ce culte rendu à une telle Image. C'est tout le contraire du syncrétisme ! La vérité historique oblige à dire que nous touchons là, indiscutablement, la preuve de la conversion radicale de ces populations profondément idolâtres à un culte purement catholique et profondément marial. Cette incroyable rupture doublée d'une innovation subite, et durable, constitue une des énigmes les plus passionnantes de l'histoire du Nouveau Monde.

    Lafaye ne pouvait pas voir cette évidence. C'est pour la fuir qu'il mentionne en passant les travaux de Jacques Soustelle, le maître incontesté d'une matière touffue et difficile, mais sans en citer une seule ligne. Car ce qui se passait là-bas avant permet de mesurer l'incroyable nouveauté de ce qui s'y pratiquera après.

    INFESTATION DE SATAN

    « La terre nourricière, la terre mère, aspect féminin de la dyade fondamentale des anciens Otomis par exemple (le “ Vieux Père feu, la “ Vieille Mère ” – terre), bien qu'elle ait dû être vénérée dès une époque reculée, n'apparaît que tardivement dans l'art. Chez les aztèques, son rôle de protectrice des moissons est réservé à Chicomecoatl, “ Sept-Serpent ”, représentée le plus souvent avec des épis de mars dans les mains. C'est en tant que mère du grand dieu tribal Huitzilopochtli, donc en tant que mère du soleil, de la lune et des étoiles, quelle est adorée sous le nom de Coatlicue, Celle-qui-a-une-jupe-de serpent ou de Cihuacoatl, le Serpent-femme. »

    Détail de la colossale statue monolithique de Coatlicue, découverte en 1790 au centre de la ville de Mexico, haute de 2,60 m et pesant 12 tonnes. C'est une femme monstrueuse dont les mains sont des pattes de jaguar et les pieds des serres d'aigle. Elle vient d'être décapitée, comme l'étaient les femmes qu'on sacrifiait pendant les rites de fécondité ; deux jets de sang jaillissent de sa gorge tranchée ; et se rejoignent comme deux têtes de serpent affrontées, ce qui lui compose une sorte de masque humain étrange et terrible que l'on voit ici. De la ceinture aux genoux, elle porte une jupe de serpents entrelacés ; sa poitrine est couverte d'un pectoral fait de cœurs et de mains alternés, avec un crâne comme pendentif.

    Une statue de cette Tonantzin, « Mère-de-Dieu », particulièrement fameuse, est conservée au musée anthropologique de Mexico. Je demeurai saisi, en présence de ce monstre, d'un frisson d'horreur : sa tête est formée par le bizarre accouplement de deux têtes de serpent, sa jupe est un grouillement de serpents ; c'est vraiment l'expression formidable de cette obsession du serpent qui « semble avoir fasciné l'imagination indienne. Toute l'iconographie maya, celle de Teotihuacan, de Xochicalco, des Aztèques, regorge littéralement de représentations ophidiennes ». La statue de Coatlicue en est comme le flamboiement ultime à la veille de la conquête espagnole. Les premiers missionnaires franciscains y verront la marque d'une infestation de Satan. Cette théologie de l'histoire conçue comme une « lutte incessante entre les desseins salvateurs de la Providence et les tentatives perverses de l'Ennemi », recoupe singulièrement l'anthropologie positive moderne puisque « le motif du serpent à plumes se retrouve dans le temps depuis le début de notre ère jusqu'à la destruction des civilisations autochtones. » C'est moi qui souligne : voilà une coïncidence remarquable qui donne un fondement positif à l'idée des missionnaires du XVIe siècle, selon laquelle « l'histoire du passé ne pouvait être conçue autrement que comme un aspect et un moment de la lutte qui opposait depuis la résurrection de Jésus, Dieu et le diable. » (...)

    COATLICUE LA MARÂTRE

    Il suffit d'un effort d'imagination pour comprendre, compatir à l'angoisse, à l'immense et sombre tristesse qui constituaient le sentiment quotidien, insurmontable, profond d'un peuple écrasé sous l'oppression d'une religion qui, à mesure que l'on approche de la « catastrophe de 1521 », semble saisie d'une véritable frénésie homicide.

    SACRIFICES HUMAINS

    Détail du “calendrier aztèque”, énorme disque monolithique de 3,60 m de diamètre provenant du centre de la ville de Mexico. Au milieu, le soleil, Tonatiuh, dont le mouvement n'est entretenu que par les sacrifices humains, tire une langue assoiffée de sang.

    « Il est impossible de rien comprendre à la religion des anciens Mexicains, explique Soustelle, si l'on ne garde en mémoire que, pour eux, les sacrifices humains étaient indispensables à la bonne marche de l'univers. Le Soleil a besoin de nourriture, et cette nourriture, c'est le Chalchiuatl, l'eau précieuse ”, c'est-à-dire le sang humain (...). Le sacrifice sanglant, c'est l'alimentation (Tlazcaltiliztli) du soleil. Au centre du bas-relief du grand calendrier aztèque, on voit un visage qui tire la langue : c'est Tonatiuh, le soleil qui, altéré, exige son tribut de sang ».

    Si l'on consent à considérer, cette inversion de la rédemption, par laquelle c'est le sang versé par l'homme qui sauve la vie du dieu, on comprend que « le sacrifice est un devoir sacré envers le soleil et une nécessité pour le bien même des hommes. Sans lui, la vie même de l'univers s'arrête. Toutes les fois qu'au sommet d'une pyramide un prêtre élève dans ses mains le cœur sanglant d'une victime et le dépose dans le quauhxicalli, la catastrophe qui menace à chaque instant le monde et l'humanité est encore une fois différée. Le sacrifice humain est une transmutation par laquelle on fait de la vie avec de la mort ».

    C'est ainsi que le codex Telleriano-Remensis nous apprend qu'en 1487, à l'inauguration du grand teocalli de México-Tenochtitlán qui supportait les deux sanctuaires consacres à Tlaloc, le très ancien dieu de la pluie et de la végétation, et de Huitzilopochtli, l'empereur Auitzotl fit sacrifier vingt mille guerriers. (...)

    Codex du Soleil. Chaque détail de ce dessin manuscrit figuratif en couleurs associe au comput du siècle mexicain (les 52 points rouges du grand disque central) le système d'une religion dominée par l'angoisse de voir le soleil disparaître, et l'horreur d'un rituel sanglant destiné à conjurer cette catastrophe. Au centre : le personnage de droite est Tonatiuh, le Soleil, la langue sortie de la bouche ouverte ; un grand prêtre lui offre un xicalli, un vase contenant une représentation symbolique du sang humain.

    Soustelle décrit sans émotion le rituel de ces sacrifices qui scandaient les dix-huit mois de l'année aztèque : « Dans la forme la plus courante de ce rite, la victime était étendue, le dos sur une pierre légèrement bombée, tandis que quatre prêtres lui tenaient les bras et les jambes, et qu'un cinquième, lui ouvrant la poitrine d'un coup de son couteau de silex, lui arrachait le cœur. Fréquemment, aussi, se déroulait le sacrifice que les chroniqueurs espagnols ont qualifié de gladiatorio attaché à un énorme disque de pierre, le temalacatl, par une corde qui lui laissait la liberté de ses mouvements, le captif, muni d'armes de bois, devait combattre successivement plusieurs guerriers aztèques normalement armés. Si, par extraordinaire, il ne succombait pas à leurs assauts, il pouvait avoir la vie sauve. La plupart du temps, le “ gladiateur ” s'effondrait grièvement blessé, et quelques instants plus tard expirait sur la pierre, la poitrine ouverte par les prêtres en robes noires, aux cheveux flottants. » Étrange association d'un sentiment religieux dépravé, qui n'est pas sans analogues dans l'histoire, avec les jeux du cirque ! Le célèbre jeu de paume qui se terminait par l'immolation du chef de l'équipe vaincue en est un autre exemple.

    Couteau de sacrifice en silex ; manche en bois sculpté, recouvert de mosaïque de turquoise et de nacre, représentant un chevalier-aigle dont le visage apparaît entre les deux parties du bec de l'oiseau solaire.

    À vrai dire, ce sont les pires passions humaines qui se donnent libre cours sous ces fastes religieux : « À côté des déesses terrestres proprement dites, douées d'une grande variété d'attributs et de fonctions, il existait des divinités plus spécialisées, correspondant plus particulièrement à la végétation. Xochiquetzal, fleur-plume précieuse ”, était censée vivre dans les cieux supérieurs (...). Par maints caractères elle s'identifie à Tonacaciuatl, la déesse des naissances, “ la vieille mère ” du couple primordial ; elle domine, comme elle, le signe du jour, Xochitl (fleur), dans le calendrier divinatoire. On lui attribuait, comme à Tlazolteotl, l'invention du tissage et de la broderie, et elle présidait comme cette déesse à l'amour et au plaisir. Chez les Indiens de langue nahuatl de la vallée de Cuernavaca, on exhibait à l'occasion de sa fête des garçons de 9 à 10 ans et des fillettes ivres qui se livraient en public à toutes sortes d'actes érotiques. » Comme c'est touchant ! « Chez les Nahua de Tlaxcala, on lui sacrifiait les auianisme, courtisanes qui servaient de compagnes de plaisir aux guerriers célibataires. »

    Il semble que « la pensée des Aztèques », comme disent avec un infini respect nos modernes ethnologues, soit demeurée entièrement stérile dans le domaine rationnel, expérimental et technique qui a fait le “ miracle grec ” : « Les civilisations précolombiennes n'étaient pas des “ civilisations techniques ” », déclarait récemment Jacques Soutelle à la revue Évasions mexicaines 1980. « Sociétés souvent théocratiques, préoccupées en permanence des secrets métaphysiques, elles comptaient des astrologues, des astronomes, des mathématiciens, des écrivains, des poètes et des bâtisseurs. Mais, par contre, elles ignoraient la roue, la traction animale, la voûte et toutes les lois physiques démontrées par les Grecs, en un mot toute la science expérimentale. »

    Xochipilli, le prince des fleurs, dieu des nourritures abondantes, du plaisir et de l'amour, était le compagnon de la déesse du printemps, Xochiquetzal, fleur-plume précieuse.

    En revanche, quelles ressources d'invention dans l'art du crime sacré, réglé par une « théologie » supérieure ! « Le concept de la guerre cosmique qui domine la théologie aztèque ne lui était pas particulier, puisque tous les peuples nahuas, y compris les Toltèques, ont pratiqué les sacrifices humains au service des dieux astraux. Mais cette conception et les pratiques qui en découlent ont été portées au paroxysme à Tenochtitlán parce que les Aztèques étaient par excellence, pour employer l'expression d'Alfonso Caso, le “ peuple du soleil ”. Ils se considéraient expressément comme chargés d'une mission : celle de fournir au soleil la précieuse nourriture faute de laquelle il cesserait de reparaître à l'horizon oriental. » (...)

    « Dans les cérémonies dédiées à Teteoinnan, on écorchait une femme et on découpait dans la peau de sa cuisse un masque destiné à la déesse. »

    « Pendant le huitième mois de l'année aztèque, on sacrifiait dans le temple du dieu du mars une femme habillée et ornée de manière à représenter Xilonen, et durant la cérémonie on agitait une sonnaille, la “ sonnaille de brume ” qui appelle la pluie et la fertilité. »

    « On décapitait, pendant quelles dansaient en feignant d'ignorer leur sort, les femmes vouées à la mort en l'honneur des déesses terrestres ; on noyait les enfants offerts au dieu des pluies Tlaloc; on jetait au bûcher, anesthésiées par le Yauhtli (haschich), les victimes du dieu du feu ; on perçait de flèches ceux qui, attachés à une sorte de chevalet, personnifiaient le dieu Xipe Totec : après quoi on les écorchait et les prêtres se revêtaient de leur peau. Dans la plupart des cas, la victime était habillée, peinte et ornée de manière à représenter le dieu auquel on rendait un culte. Ainsi, c'était le dieu lui-même qui périssait devant sa propre image et dans son propre temple, comme tous les dieux avaient accepté de périr dans les premiers temps pour le salut du monde. » Et lorsqu'une partie de la chair de la victime était mangée rituellement, « c'était la chair même du dieu que le fidèle absorbait dans une sanglante communion. »

    UN PEUPLE ASSIS À L'OMBRE DE LA MORT

    Il suffit de contempler la statuaire votive consacrée aux victimes de ces sacrifices au musée anthropologique de Mexico, pour le comprendre. L'expression d'angoisse qui émane de ces masques de pierre nous bouleverse encore, comme un appel du fond de l'abîme. Même Xochipilli, le dieu de la joie, de la musique et de la danse, porte le masque de cette effroyable tristesse (fig. ci-dessus).

    Soustelle a lui-même avoué, un jour de vérité : « On peut se demander où cela d'ailleurs les aurait conduits si les Espagnols n'étaient pas arrivés... L'hécatombe était telle quelle aurait fini par menacer l'équilibre démographique, et qu'ils auraient dû sans doute cesser l'holocauste pour ne pas disparaître. »

    Ce sont là les antécédents véritables, soigneusement cachés par Lafaye, du culte si pur rendu à Sainte Marie de Guadalupe, « Notre Mère », depuis quatre cent cinquante ans. Dès lors, comment expliquer le passage de ce monde de sang et de mort à cet autre tout radieux de pure lumière, de vérité et de vie ?

    Il suffit de contempler les deux « Tonantzin », Coatlicue et Sainte Marie de Guadalupe, pour mesurer l'abîme qui les sépare. (...)

    Les anciens Mexicains voyaient, avant tout, la première « recueillant le sang et le cœur des victimes que l'on sacrifiait “ à notre mère et notre père, la terre et le soleil ”, et absorbant les dépouilles de tous les morts », dans une escalade de l'horreur, « idiosyncrasie, frénésie de sacrifices proche de la panique pour sauver de l'abîme le quatrième et dernier soleil dont la disparition provoquerait la fin de l'univers. » Cette « vision religieuse »était imposée méthodiquement à un peuple soumis par des tlatoanis tout-puissants, sous le regard d'idoles hideuses qui restaient... de pierre. Or voici que ce génocide sacré se trouve brusquement interrompu par un culte nouveau. Celui-là ne s'ajoute pas aux autres, contrairement à la tendance traditionnelle de la religiosité aztèque au syncrétisme. Il les chasse tous, définitivement, souverainement... Mais en même temps qu'elle guérit les Indiens de l'idolâtrie, elle se dresse en insurmontable obstacle à la nouvelle pastorale iconoclaste des missionnaires franciscains, ses fils malavisés. Elle triomphe des idoles par son Image et, d'avance, de l'hérésie menaçante.

    LA RÉVÉLATION DE LA BEAUTÉ

    La rupture culturelle est telle qu'il n'y a pas d'explication historique cohérente en dehors de ce qu'atteste la tradition indigène et créole : la Vierge Notre-Dame est apparue en 1531 à un Indien, Juan Diego, et lui a donné pour gage de la véracité de ses apparitions son Image imprimée sur sa tilma.

    Voici que la seule apparition de cette Image merveilleuse, véritable révélation de la Beauté de Dieu empreinte sur son visage, apporte à un peuple « sans affection » (Rm 1, 31) la révélation de son Amour miséricordieux.

    « UN SIGNE GRANDIOSE DANS LE CIEL » (Ap XII).

    Cette image est celle de la Vierge Marie et elle réunit tous les éléments symboliques de la Femme apparue à Jean, dont il est question dans l'Apocalypse, chapitre XII. (...) L'exégèse la plus moderne identifie la Femme de l'Apocalypse à la Vierge Marie, parce que « les liens les plus profonds rattachent Jean XIX, 26-27 à la Femme qui enfante dans les douleurs d'Apoc. XII. Même s'il est vrai que, dans cette dernière péricope, c'est principalement le peuple de Dieu qui est visé, il nous apparaît maintenant presque impossible que l'auteur n'ait pas en même temps songé à la Vierge Marie, puisque le quatrième évangile atteste que Jean, déjà à Cana, et surtout au Calvaire, a contemplé en Marie la Femme dont les oracles prophétiques avaient annoncé l'enfantement merveilleux, la Sion idéale des temps eschatologiques ».

    En revanche, n'en déplaise à Lafaye, « il s'en faut que cette interprétation mariale du chapitre soit unanime, tant chez les auteurs anciens que parmi les exégètes contemporains ». On peut même dire que « la majorité des Pères, tant en Orient qu'en Occident, semble avoir été en faveur de l'interprétation collective, et non mariale d'Apocalypse XII ».

    Il a donc fallu à Miguel Sánchez une bien puissante raison pour opérer cette audacieuse assimilation, et cette raison impérative n'est autre que l'Image du Tepeyac. C'est elle qui fait le lien parce qu'elle est tenue par le bachelier, en vertu d'une antique tradition, pour la véritable et fidèle Image de la Vierge apparue à Juan Diego. Or, elle évoque puissamment la vision décrite par Jean l'Évangéliste : « Un signe grandiose apparut au ciel : c'est une Femme ! le soleil l'enveloppe, la lune est sous ses pieds et douze étoiles couronnent sa tête ; elle est enceinte et crie dans les douleurs et le travail de l'enfantement. » On notera pourtant qu'elle n'est pas à proprement parler revêtue du soleil, on dirait plutôt qu'elle l'éclipse. Elle n'est pas non plus couronnée de douze étoiles, mais quarante-six étoiles brillent sur son manteau. Elle est enceinte mais ne crie pas dans les douleurs. De telles différences dans la ressemblance sont sans doute d'une haute et mystérieuse signification. Elles nous permettent pour le moment d'affirmer que l'image du Tepeyac n'a pas été peinte sur le modèle de la vision de l'Apocalypse.

    UN CODEX INDIGÈNE

    Fresque représentant Tlaloc, le dieu de la pluie régnant sur son paradis, le Tlalocan. Il surgit des flots où sont figurées des étoiles de mer ; il ouvre les bras et de ses mains ornées de coquillages coule de l'eau en grosses gouttes. Le visage est fait d'un masque aux larges volutes, surmonté de l'oiseau Quetzal. Le buste est ceinturé de fleurs : au centre se détache la fleur solaire ou croix de Quetzalcóatl (époque classique de Teotihuacan ; d'après Soustelle, l'Art du Mexique ancien, p. 44).

    Fresque représentant Tlaloc, le dieu de la pluie régnant sur son paradis, le Tlalocan. Il surgit des flots où sont figurées des étoiles de mer ; il ouvre les bras et de ses mains ornées de coquillages coule de l'eau en grosses gouttes. Le visage est fait d'un masque aux larges volutes, surmonté de l'oiseau Quetzal. Le buste est ceinturé de fleurs : au centre se détache la fleur solaire ou croix de Quetzalcóat (époque classique de Teotihuacan ; d'après Soustelle, l'Art du Mexique ancien, p. 44).

     

    « La Vierge de Guadalupe, avatar moderne de la Tonantzin aztèque de Tepeyacac, déesse à la fois terrestre et lunaire », déclare péremptoirement Soustelle. Et voilà comment se propagent les canulars dans les milieux savants de la capitale ! Je suis même sûr que Soustelle n'a jamais regardé attentivement la Vierge de Guadalupe. S'il l'avait fait, lui, il aurait remarqué qu'elle constitue un véritable glyphe sacré, une représentation en image de l'ensemble du mystère chrétien, qui prend le contre-pied méthodique de tout le symbolisme de Coatlicue. (...)

    Nous demandons seulement à M. Soustelle : Comment se fait-il que le dernier avatar de cette conception de l'univers prenne le contre-pied de tous et chacun de ses éléments traditionnels ? Et qu'il les supplante d'un seul coup, en quelques années, sans violence, mais par la seule force d'une « accumulation de puissance sacrale » (Lafaye, p. 366) dont le charme irrésistible opère encore sur soixante millions de Mexicains, quatre cent cinquante ans après ?

    IMMACULÉE CONCEPTION

    En effet, cette Femme semble mettre fin à l'antique lutte astrale, puisque le soleil l'environne, les étoiles ornent son voile et la lune la soutient en une parfaite harmonie cosmique.

    D'abord, elle est entourée de nuages et semble ainsi régner sur les pluies dispensées jadis par le redoutable Tlaloc : « Pour les agriculteurs du centre, tout dépendait de la régularité et de l'abondance des pluies ; aujourd'hui encore, le début de la saison des pluies est attendu avec anxiété par des milliers et des milliers de Mexicains. » C'est pourquoi la crainte qu'il inspirait était si grande, « puisqu'il pouvait condamner le peuple à la famine en refusant la pluie, qu'on avait le sentiment de lui devoir toujours quelque chose, de ne jamais faire assez pour lui (...). Pour satisfaire ce dieu jaloux, on lui offrait comme victimes des enfants (...). On les conduisait en barque, sur la lagune, jusqu'à un tourbillon, où on les précipitait et qui les engloutissait » (128).

    La Vierge Marie, elle, sans rien demander d'autre que la prière – à « tous ceux qui, pleins d'amour pour moi, crieront vers moi et mettront leur confiance en moi »,apporte déjà tous les biens du paradis terrestre de Tlaloc. Les arabesques d'or de sa tunique rose dessinent des fleurs identiques à celles qui décorent la fresque de Teotihuacan où l'on voit ce dieu affairé à préparer son paradis, le Tlalocan. Elle donne d'ailleurs elle-même l'exemple de la prière par ses mains jointes sur sa poitrine en une attitude de douce et confiante demande, indiquant par là qu'elle n'est pas elle-même une déesse, mais que, grâce à sa position élevée de Mère du Dieu qu'elle porte en son sein, son pouvoir d'intercession auprès de Lui ne peut être égalé par aucune créature.

    MÈRE DE DIEU

    La ceinture, remontée par le ventre gonflé, retombe en deux pans, sous les mains jointes, au-dessus de la fleur solaire qui se détache au milieu des arabesques d'or décorant la tunique rose .

    La ceinture, remontée par le ventre gonflé, retombe en deux pans, sous les mains jointes, au-dessus de la fleur solaire qui se détache au milieu des arabesques d'or décorant la tunique rose.

    Car elle est enceinte. Ce détail important suffit à faire de cette dévotion le culte le plus pur de la religion mexicaine, le plus christocentrique, le plus éloigné de toute « mariolâtrie ». Au centre de sa basílica, elle est le tabernacle du Très-Haut, et en se prosternant à ses pieds, ce n'est pas elle qu'adorent ses dévots, c'est l'Enfant qu'elle porte en son sein.

    Pour que nul n'en ignore, elle montre, remontée par le ventre gonflé, la ceinture à double pan qui désigne dans la statuaire votive aztèque les Ciuateteo, les « femmes divines », mortes en couches, assimilées aux guerriers tombés au combat ou sacrifiés. « Divinisées, elles hantaient le ciel de l'Ouest et les ombres du crépuscule. On les identifiait plus ou moins clairement avec les Tzitzimime, monstres de l'au-delà qui doivent apparaître au dernier jour du monde, et d'autre part aux déesses mères sous leur aspect guerrier et macabre. Leur apparition ou les cris lugubres qu'on les entendait pousser dans le ciel du couchant étaient considérés comme des présages funestes. »

    Ici, son apparition, « du côté où le soleil se lève », est source de vie. Elle apporte le soleil, elle est elle-même toute transfigurée par ce fardeau dont elle irradie les rayons d'or. Sur le ventre virginal, à l'emplacement même de l'Enfant, se détache une fleur à quatre pétales, symbole de la « Fleur solaire ».

    C'était le plus familier des hiéroglyphes nahuatl. Il se composait toujours de quatre points unifiés par un centre, en quinconce. Le cinq est le chiffre du centre et celui-ci est le point de contact du ciel et de la terre. « Le milieu, c'est le point de contact des quatre espaces, de notre monde et de l'au-delà, le carrefour par excellence (...). Le monde est construit sur une croix, sur la croisée des chemins qui conduisent de l'Est à l'Ouest et du Nord au Sud »,explique Soustelle.

    Le cinq désigne aussi la pierre précieuse qui symbolise le coeur, lieu de rencontre des principes opposés. C'est le « soleil d'aujourd'hui, le cinquième, c'est le soleil du centre ; la divinité du centre est Xiuhtecutli, dieu du feu : aussi notre soleil est-il un soleil de feu représenté parfois par le même symbole que le feu, un papillon ». Tel est le glyphe extraordinairement impressionnant, sur le ventre de cette parturiante, qui l'identifie à la Vierge-Mère de Dieu, Arche de l'Alliance nouvelle et éternelle.

    CORÉDEMPTRICE

    Or, « tout le cinquième soleil sera dominé par ce grand thème de la mort et de la renaissance, du sacrifice nécessaire à la vie des astres et de l'univers » (96-97).

    Notre céleste vision répond aussi à cette hantise, car elle porte en pendentif une autre croix, signe d'un sacrifice rédempteur qui abolit les inutiles sacrifices du temps passé, et qui apporte la renaissance attendue à Elle d'abord, mais aussi à tout un peuple régénéré.

    Planche du « codex de 1576 », représentant la fondation de México-Tenochtitlán. Un aigle perché sur un cactus (tenochtli) tient en son bec un serpent. Selon la tradition aztèque, telle fut l'apparition qui indiqua en l'année 1325 de notre ère, au prêtre Quauhcoatl, « serpent-aigle », la lagune (figurée ici par deux maisons de chaume, xacalli, s'élevant au milieu des roseaux) où les Méxica bâtirent leur ville.

    Les Nahuas se faisaient de l'au-delà une idée complexe : « Si les ténèbres de Mictlan engloutissaient la foule anonyme des morts ordinaires, une immortalité céleste attendait les guerriers, une immortalité terrestre était promise aux élus du vieux dieu agraire. » (80) En effet, « pour les Aztèques, les guerriers morts au combat ou sur la pierre des sacrifices demeuraient les compagnons du Soleil. Ils se joignaient au cortège éblouissant, bruyant et joyeux qui entourait l'astre depuis l'Orient jusqu'au zénith ». C'étaient les Quauhteca, “ gens de l'Aigle ” ; « Quauhtli, aigle, désigne également, dans le langage ésotérique des prêtres, le soleil et les guerriers. Le soleil est le dieu des guerriers qui le nourrissent du sang de leurs victimes. La plume d'aigle est le symbole de la guerre et des sacrifices humains », comme de la survie promise aux victimes qui entraient dans le cortège triomphant du soleil (88).

    Cette Femme qui semble monter dans le Ciel, domine de toute sa taille surhumaine non seulement les éléments du cosmos mais aussi un être dont l'expression souffrante a quelque chose de tragique ; il paraît bien évoquer la condition terrestre. D'ailleurs, il est placé sous la lune et à l'extérieur du nimbe solaire où elle habite. Mais ses ailes d'aigle annoncent sa survie bienheureuse par la vertu du mystère de mort et de résurrection, du sacrifice rédempteur, figuré par la croix que lui aussi porte en pendentif. Ainsi est-elle aussi la mère de cet homme aux traits enfantins qui semble lui faire cortège en soutenant d'un geste gracieux la traîne de son voile et le pan de sa robe.

    TRÔNE DE LA SAGESSE

    « Elle n'est plus couronnée d'étoiles mais elle le fut au moins jusqu'au XIXe siècle », affirme sentencieusement Lafaye. Première nouvelle ! On voudrait connaître les références d'une si grave affirmation, aussitôt démentie d'ailleurs par la suite « et ses nombreuses répliques mexicaines anciennes sont couronnées ». Oui, mais pas d'étoiles, justement ! En réalité, les étoiles ne sont pas sur sa tête en couronne mais distribuées partout sur son voile; et non pas au nombre de douze, mais de quarante-six. Elles y « fourmillent », comme à Pontmain où elles quittèrent leur place au firmament pour venir se plaquer sur sa robe. Ici de même, elles jettent leur éclat d'or sur le fond de ce voile couleur quetzal, du nom de l'oiseau aux longues plumes vertes, « l'oiseau précieux par excellence pour tous les Indiens du Mexique. » Ces plumes servaient à fabriquer le penace, diadème du Tlatoani (fig. ci-dessus), grand prêtre ou empereur, porte-parole de la divinité.

    Ce serait ici le lieu d'expliquer, de raconter « la gloire de celui qui fut tout à la fois un prêtre, un roi, un dieu : Quetzalcóatl, le serpent revêtu des plumes vertes et dorées du quetzal ». Tâche difficile, car « pour nous qui cherchons dans les vestiges laissés par les hommes d'autrefois, le sens de leurs profondes pensées, l'histoire et le mythe du Serpent à plumes se voilent de contradictions et d'obscurités qui augmentent à mesure que croît notre connaissance » (12).

    « Prêtre pendant son apparition sur la terre », il demeure le modèle des deux grands prêtres de Mexico, appelés tous deux « serpents à plumes ». « C'est à lui qu'on se réfère comme au type accompli de la sagesse religieuse. Roi, il fut le souverain des Toltèques. Dans sa cité de Tula aux édifices de rêve faits de métaux précieux, de coquillages éclatants et de plumes multicolores, l'abondance et le luxe s'épanouissaient autour de lui (...). L'époque fabuleuse où Quetzalcóatl avait régné sur Tula, c'était l'âge d'or de la civilisation. Or, toutes les traditions concordent sur ce point : Quetzalcóatl, grand-prêtre et roi de Tula, n'a jamais accepté les sacrifices humains. Il offrait aux dieux son propre sang et celui des oiseaux, mais jamais il ne tua un homme devant les autels. C'est même de là que vint sa chute (...). Des sorciers étrangers à leur tête Titlacauan-Tezcatlipoca, le dieu du ciel nocturne et de la Grande Ourse, des enchantements et des ténèbres arrivèrent à Tula, et leur magie noire fut victorieuse du roi-prêtre qui refusait de tuer des hommes en offrande aux divinités. Comprenant que le temps du déclin était venu pour lui, Quetzalcóatl se sépara en pleurant de son peuple (...). Deux traditions distinctes décrivent son ultime départ : selon l'une, il dressa au bord de l'océan un bûcher sur lequel il monta, et l'on vit son cœur sortir des flammes sous la forme d'une étoile lumineuse. »

    En cette Femme revêtue de toute la sagesse royale et religieuse, voici le retour de l'Étoile du matin, que promettait aussi le mythe toltèque. Elle pose un pied victorieux sur la puissance maléfique de la nuit, ce croissant de lune tout noir, à qui on sacrifiait chaque année au mois Toxcatl un jeune homme qui avait vécu pendant un an comme un seigneur.

    UN NOM INEXPLICABLE : SAINTE MARIE DE GUADALUPE

    Cette Image bénie parle donc un langage familier à la mentalité nahua, en contredisant ses affreux mythes religieux, en ramenant à elle tous les articles de sa conception de l'univers. Une chose demeure cependant inexplicable, profondément étrangère à cet univers même : son nom, imprononçable d'ailleurs au gosier aztèque – rebelle aux D et aux G. En revanche, nous le savons extrêmement familier aux Espagnols. Il appartient à leur langue, à leur univers, à leur patrimoine religieux et national essentiel. « On a pu écrire que “ Guadalupe est l'histoire d'Espagne depuis la bataille de Salado jusqu'à l'édification de l'Escorial ” c'est-à-dire de 1340 à 1561. »

    On pourrait tout aussi légitimement écrire de la Vierge du Tepeyac qu'elle « est » l'histoire du Mexique, depuis 1531 jusqu'à nos jours. Et j'écris à dessein que son nom, Guadalupe, va à la rencontre de la dévotion extremeña (d'Estrémadure), parce qu'elle n'en provient pas. La filiation de l'une à l'autre est impossible à établir, nous l'avons constaté ; les extravagantes imaginations de J. Lafaye ne peuvent rien contre ce fait historique.

    C'est au point que selon certains auteurs, « Guadalupe » n'est que la corruption d'un mot nahuatl que les Espagnols n'arrivaient pas à prononcer. Pour les uns : Te-cua-tla-xopeuh, « celle-qui-est-apparue-au-sommet-des-rochers » ; ou Te-quau-tlaxopeuh, « celle-qui-a-fait-fuir-ceux-qui-nous-mangeaient » ; selon d'autres : Te-coa-tla-xopeuh ; « celle-qui-écrasera-le-serpent-de-pierre ». Comme les Espagnols ne pouvaient prononcer ces mots-là, ils les déformèrent jusqu'à les convertir en « de Guadalupe », selon un processus attesté pour de nombreux noms géographiques nahoas. Mais, justement, ici les documents font entièrement défaut. « Jusqu'à présent, écrit le Père Chauvet, je n'ai pas rencontré un seul document qui témoignât de la transformation. » (201)

    D'ailleurs, mis à part certains glissements de noms bien attestés, une tradition indigène tenace prévaut, selon laquelle « les indigènes tiennent beaucoup à conserver les anciens noms de leurs localités. Au XVIe siècle, si on demandait à un indigène s'il allait à Puebla, il répondait : Oui, je vais à Cuitlaxcoapan, ou, à Cuitlaxcohauapan, nom nahoa de la localité où a été fondée Puebla de Los Angeles en 1531 ». En revanche, les codex historiques indiens nous apprennent que, jusqu'au milieu du XVIe siècle, « les indigènes n'utilisaient pas communément le nom de Guadalupe pour désigner le sanctuaire du Tepeyac, mais ce dernier nom et surtout celui de Tonantzin, qui déplaisait si fort à notre insigne P. Sahagun à cause de l'ambiguïté qu'il lui prêtait. Selon le P. Fr. Martín de Léon, o.p., en 1610 on disait encore “ Je vais à Tonantzin » (203).

    Et pourtant ! L' « incident Bustamante » a révélé que déjà en 1556 les missionnaires franciscains déploraient que les gens appellent la Vierge du Tepeyac « Guadalupe ». (...)

    Ce qui est certain, c'est qu'il y eut, un changement dans les années 1560, à partir desquelles le nom de Guadalupe s'impose pour désigner le Tepeyac. Et non pas l'ermitage, qui était déjà ainsi nommé, mais le village qui prend le nom de l'ermitage. Nous sommes aux origines de ce que l'on nomme aujourd'hui la Villa de Guadalupe. Tandis que l'ermitage portait ce nom depuis les années 1530, comme l'attestent les fondations de messes que nous avons citées.

    Alors ? Tout bien considéré, on est conduit à conclure que le nom de Guadalupe a été donné à ce pèlerinage « parce que telle fut la volonté de la Vierge apparue ». Ce n'est pas parce que cette volonté ne se déclare qu'à la fin du récit qu'il faut en soupçonner l'authenticité. Au contraire, c'est en cet endroit qu'elle joue son rôle, décisif, pour emporter la conviction de Juan de Zumárraga. L'épisode fait corps avec tout le reste du récit et le termine.

    LE PROCÉDÉ DE LA SAINTE VIERGE

    Becerra Tanco écrit : « Le motif pour lequel la Vierge a voulu que son Image s'appelât “ Guadalupe ”, elle ne l'a pas dit ; ainsi reste-t-il ignoré jusqu'à ce que Dieu daigne éclaircir ce mystère. » Eh bien, à nous, depuis Lourdes, il a été donné de comprendre ce que nous appellerions volontiers « le procédé de Marie ». Par ce nom, la Vierge Notre-Dame a fait signe aux Espagnols incrédules, qui ne pouvaient concevoir qu'elle apparût à un Indien, et un Indien de la dernière catégorie : un macehualli. N'a-t-elle pas procédé de même avec l'abbé Peyramale ? Qué soy éra Immaculade Councepciou, répond-elle à Bernadette qui lui demande son nom de la part de Monsieur le Curé. La voyante ne comprend pas ce vocable, ces mots mystérieux. Elle les répète pour ne pas les oublier en courant vers le presbytère. « Ce que les deux mots, Immaculade Councepciou, signifient, elle n'en a pas l'idée. Mais l'Apparition ayant commencé par Qué soy, il est évident qu'elle s'est nommée... En voyant entrer Bernadette, l'abbé Peyramale lui dit : “ Que veux-tu aujourd'hui ? ” Mais, sans dire bonjour ni bonsoir, elle répétait :

    « Qué soy éra Immaculade Councepciou. »

    Que dis-tu, petite orgueilleuse ? s'écria M. le Curé.

    « Qué soy éra Immaculade Councepciou... »

    Alors, elle se ravisa :

    « C'est la Dame qui vient de me dire ces paroles ».

    « J'en ai été tellement bouleversé que je me suis senti chanceler et sur le point de tomber », devait confier l'abbé Peyramale. « En lui, le théologien a sursauté en frôlant le surnaturel. Ces termes, que le prêtre reprochait à l'ignorante écolière de répéter inintelligemment, et donc quelle n'a pas pu trouver toute seule, qui les lui a soufflés ? Ils désignent, sans erreur possible, la Vierge Marie dans le premier de ses privilèges. En ce cas, la Dame ceinte d'azur serait une réalité ? (...). On ment avec des mots que l'on connaît, mais non avec des mots dont on ignore le sens. » Or, non seulement Bernadette ne sait pas ce que veut dire Immaculade Councepciou mais « elle n'arrivait pas à prononcer correctement le dernier mot ».

    De même, Guadalupe,que prononçait avec peine Juan Bernardino, constituait pour Zumárraga une signature sans équivoque de Sainte Marie. Ce nom, Juan Bernardino ne pouvait pas l'avoir inventé, aucun indigène ne l'aurait inventé. C'est pourquoi ils mirent si longtemps à s'y habituer. Ils disaient « Sainte Marie Tecualallope » encore au milieu du XVIIe siècle, raconte Becerra Tanco (Chauvet, p.102), et encore plus souvent, Totlazonantzin, notre précieuse, charmante, jolie Mère.

    Mais les Indiens cultivés, tel Valeriano, qui connaissaient trois langues : nahuatl, espagnol, latin n'eurent pas de difficulté à adopter ce nom que nous trouvons en toutes lettres dans le Nican Mopohua. Il manifeste aux conquérants espagnols que la Vierge Marie, leur Reine à eux, est aussi la Mère pleine de Miséricorde des Indiens qu'il leur faut convertir et aimer comme des frères en Jésus-Christ.

     

    IV. L'ÉNIGME D'UNE IMAGE PRODIGIEUSE

    Non seulement elle dit son nom, mais elle laisse son portrait. C'est l'événement le plus singulier et le plus incroyable. À tel point que Benoît XIV, le pape « critique », pape du Siècle des lumières, au moment de rendre enfin son arrêt en 1754, après mille difficultés opposées à l'aboutissement d'informations ouvertes depuis 1666 sur les événements du Tepeyac, a simplement laissé tomber ces paroles tirées du psaume : « Non fecit taliter omni nationi ». Dieu n'a rien fait de semblable pour aucune autre nation.

    Paroles d'or qui devaient être et sont restées la devise du Mexique catholique. Aujourd'hui il est possible d'affirmer que la science moderne rend à cette devise une éclatante actualité, capable de renverser le cours de deux cents ans de rationalisme maçonnique et de révolution marxiste dans toute l'Amérique.

    « UNE RÉVOLUTION SILENCIEUSE »

    Pour Lafaye, ce qui ne s'est jamais vu ne peut pas être historique. Il n'examine même pas, la cause est entendue d'avance. C'est esquiver la difficulté : la difficulté insurmontable, l'impossibilité de prouver une supercherie dans cette image que ses dévots affirment acheiropoiétique, non faite de main d'homme, par une identification de la technique et de la matière picturale que l'homme y aurait employées. (...)

    Celui qui est admis à l'examiner de près est tout de suite frappé par l'impossibilité, non pas métaphysique, mais technique, de cette « peinture ». C'est ce qui a saisi Ramirez Vásquez, l'architecte agnostique, aujourd'hui ministre, à qui fut confié le projet de la nouvelle basilique en 1976. Ayant demandé à étudier l'Image, il l'a si bien regardée qu'il est maintenant catholique. Ce ne fut pas une illumination mystique, non. Ce sont les propriétés étonnantes tant de la « peinture » elle-même que de son support textile, qui non seulement sautent aux yeux de qui la regarde attentivement, mais commencent à faire l'objet d'expertises scientifiques à l'instar du Saint Suaire.

    L'EXPERTISE DU PROFESSEUR KUHN

    Tout a commencé en 1936, lorsque Fritz Hahn, professeur d'allemand à Mexico, invité par le gouvernement allemand aux jeux olympiques de 1936, s'y rendit en emportant avec lui deux fibres de l'ayate de Juan Diego, l'une de couleur rouge et l'autre de couleur jaune. Ces fibres avaient été confiées au docteur Ernesto Sodi Pallares par Mgr Francisco Jesús María Echavarría, évêque de Saltillo, auquel don Feliciano Cortés Mora, abbé de la basilique, avait fait don de quelques fils pour son reliquaire. Fritz Halin, professeur de Sodi Pallares, était porteur d'une recommandation de Marcelino Garcia Junco, professeur retraité de Chimie organique de l'université nationale autonome de Mexico, ami du docteur Richard Kuhn, directeur de la section de chimie du « Kaiser Wilhelm Institut », à Heidelberg. Je me suis rendu en avril dans cette ville pour consulter son successeur. Le résultat de l'analyse fut stupéfiant : Richard Kuhn répondit à Sodi Pallares qu'il n'y avait dans les fibres examinées aucun colorant d'aucune nature, ni végétal, ni animal, ni minéral. Les colorants synthétiques sont évidemment exclus, puisqu'ils n'ont commencé à être réalisés qu'à partir de la seconde moitié du XIXe siècle. Premier étonnement au résultat d'une analyse scientifique. D'autres vont suivre.

    LES REFLETS D'UN ŒIL VIVANT

    La « présence » extraordinaire de ce regard s'explique par les reflets qui l'animent : un personnage (détouré sur un agrandissement de l'œil droit, en bas à gauche, et de l'œil gauche, en bas à droite) sur lequel la Vierge abaisse les yeux, en se réfléchissant dans la pupille, en brise la rondeur et l'éclaire.

    Dessinateur de son métier, J. Carlos Salinas Chávez, un certain mardi 29 mai 1951, observe à la loupe une photo de la Vierge de Guadalupe. Soudain, en scrutant la pupille de l'œil droit, il croit discerner les contours d'une silhouette, comme le reflet d'un buste humain.

    Cinq ans plus tard, le docteur Rafael Torija Lavoignet, chirurgien, examine l'Image originale, à la basilique, à cinq reprises, entre juillet 1951 et mai 1958. J'ai moi-même rencontré ces deux hommes à Mexico, puis j'ai été admis, par la grâce de Mgr Guillermo Schulenburg Prado, abbé de la basilique, à observer et photographier l'Image originale en toute liberté, la nuit du 13 au 14 décembre, après la fermeture de la basilique. Je ne peux qu'attester, sur ce que mes yeux ont vu, l'exactitude des rapports que Salinas a publiés, et dont voici la teneur essentielle.

    Consulté une première fois, Lavoignet est simplement invité à examiner de près les yeux de la Vierge, et il le fait d'abord à l'œil nu : « Quelques détails me surprirent, particulièrement les reflets lumineux. » Il demande alors une loupe : « Je ne savais pas qu'on avait découvert un buste humain dans les yeux de la Guadalupana. J'observais avec une plus grande attention et je m 'aperçus qu'effectivement on voit un buste humain dans la cornée des deux yeux. Je l'observais d'abord dans l'œil droit puis dans le gauche. Surpris, je pensais qu'il était nécessaire d'examiner le fait au moyen de procédés scientifiques. »

    Quinze jours plus tard, le 23 juillet 1956, Lavoignet procède à un examen minutieux avec un ophtalmoscope. Et sa découverte est prodigieuse : « Dans la cornée des yeux on perçoit l'image d'un buste humain. La distorsion et l'emplacement de l'image sont identiques à ce qui se produit dans un œil normal. Quand on dirige la lumière de l'ophtalmoscope sur la pupille d'un œil humain, on voit briller un reflet lumineux sur le cercle externe de celle-ci. En suivant ce reflet et en changeant les lentilles de l'ophtalmoscope convenablement on obtient l'image du fond de l'œil.

    « En dirigeant la lumière de l'ophtalmoscope sur la pupille de l'œil de l'image de la Vierge, apparaît le même reflet lumineux. Et par suite de ce reflet, la pupille s'illumine de façon diffuse donnant l'impression de relief en creux (...). Ce reflet est impossible à obtenir sur une surface plane et, qui plus est, opaque comme est cette peinture.

    « J'ai par la suite examiné au moyen de l'ophtalmoscope les yeux sur diverses peintures à l'huile, à l'aquarelle, et sur des photographies. Sur aucune d'elles, toutes de personnages distincts, on n'apercevait le moindre reflet. Tandis que les yeux de la Sainte Vierge de Guadalupe donnent une impression de vie. » La comparaison avec les yeux de la copie d'Abbeville met bien en évidence cette différence entre un œil “ mort ” et un œil “ vivant ”.

    La comparaison des yeux de l'Image originale, en haut, avec ceux de la copie conservée à Abbeville, en bas, (église Saint-Sépulcre, XVIIe siècle) montre toute la différence entre des yeux « vivants », et des yeux « morts » quoique peints à la perfection. Remarquez sur ces derniers les traces laissées par le pinceau, les cloques qui boursouflent la surface et sont dues aux liants employés par l'artiste ; en outre la macrophotographie de l'œil droit, en bas à gauche, révèle que l'apprêt en « bougeant » a déformé la toile.

    LE DIAGNOSTIC DES OPHTALMOLOGUES

    Tout se passe comme si le rayon lumineux entrait dans une cavité, remplissant un globe oculaire volumétrique, irradiant à l'intérieur une lumière diffuse. J'ai fait moi-même l'expérience avec un ophtalmoscope. L'œil de la Vierge, d'une couleur noisette, mordorée, s'allume. On voit alors briller à sa surface, très distinctement, la silhouette d'un buste humain : tête tournée de trois quarts vers la droite de la Vierge, et légèrement inclinée, thorax encadré et prolongé par un mouvement des bras qui se portent en avant comme pour montrer quelque chose. Tout se passe comme si, au moment de l'impression de l'Image, un homme qui se trouvait en face de la Vierge et qui se reflétait sur sa cornée avait été photographié lui aussi de cette manière indirecte.

    Il y a plus : l'image de ce buste présente une déformation exactement conforme aux lois d'une telle réflexion in vivo. Un autre chirurgien, le docteur Javier Torroella Bueno l'a observé : « Si nous prenons un bout de papier carré et le plaçons en face d'un œil, nous nous rendons compte que la cornée n'est pas plane (ni sphérique non plus) car il se produit une distorsion de l'image qui est fonction de l'endroit de la cornée où elle se réfléchit. » (op.cit. p.18) De plus, si on éloigne le papier à une certaine distance, il se réfléchit aussi « dans le coin contre-latéral de l'autre œil, c'est-à-dire que si une image se reflète dans la région temporale de l'œil droit, elle se reflétera dans la région nasale de l'œil gauche. » L'expérience se vérifie sur notre Image, dans des conditions inverses : la silhouette du même homme barbu se réfléchit dans la région nasale de l'œil droit et apparaît également dans le coin temporal de l'œil gauche ; la distorsion de l'image réfléchie est encore plus frappante, obéissant parfaitement aux lois de la courbure de la cornée.

    La nouvelle fit sensation à Mexico et souleva d'ardentes controverses. Au séminaire, il se forma deux clans. Celui des railleurs disait qu'on voyait le Père Beltrán dans les yeux de la Sainte Vierge ! Mais depuis vingt ans les observations se sont multipliées et personne n'a pu fournir la clé de l'énigme. Le même Torroella écrit en date du 21 février 1976, de l'Institut mexicain d'ophtalmologie tropicale, à S. Cristobalde Las Casas, dans l'État de Chiapas : « Nous, les ophtalmologistes, nous ne pouvons pas déterminer si l'Image de Notre-Dame de Guadalupe est ou n'est pas une œuvre surnaturelle et même si les images que nous voyons dans ses yeux sont réellement des images ou de simples accumulations de peinture. Cela est l'affaire d'autres spécialistes.

    « Par ailleurs, nous devons nous dépouiller de tout guadalupanisme, bien que nous soyons très guadalupanos, et nous placer sur un terrain nettement scientifique.

    « Sur ces bases, je puis déclarer que dans l'Image de Notre Dame de Guadalupe, on distingue :

    DANS L'ŒIL DROIT

    1. Dans la portion interne de la cornée (entre les 3 et 6 du cercle horaire) le visage d'un homme barbu.

    2. Pour observer la dite figure, il n'est pas nécessaire d'employer un quelconque appareil. On peut avoir une bonne appréciation avec l'aide d'une simple loupe.

    3. Cette image correspondrait à la première image de Purkinje pour autant quelle est droite, non inversée et facilement visible.

    DANS L'ŒIL GAUCHE

    1. Dans la portion externe de la cornée on voit avec difficulté (entre les 3 et 6 du cercle horaire) une image semblable à celle de l'œil droit mais décentrée (desenfocada).

    2. id.

    3. id.

    DANS LES DEUX YEUX

    1. Du point de vue optique et conformément à la position de la tête dans l'Image de Notre-Dame de Guadalupe, la localisation des images dans chaque œil est correcte (interne dans le droit et externe dans le gauche).

    2. La silhouette, dans l'œil gauche, ne se distingue pas clairement pour la raison suivante : pour que dans l'œil droit on voie avec netteté l'objet, il doit être placé à quelque 35 ou 40 cm de cet œil, et pour autant il se trouve à quelques centimètres plus loin de l'œil gauche, suffisamment pour être hors du foyer et la silhouette se voit floue. »

    LE « TROISIÈME SUJET »

    Cette macrophotographie de l'œil droit, dans sa vérité physiologique minutieuse et sans faille, pose toute la question de la genèse mystérieuse de l'Image.

    La distorsion et la dissymétrie des deux images, exactement conformes aux lois de l'optique, excluent également que nous soyons victimes d'une impression subjective, ou qu'il s'agisse d'une contexture accidentelle du textile. Tout se passe comme si l'ayate de Juan Diego s'était comporté comme une plaque sensible et avait photographié l'Apparition, en positif-couleur, au moment où un homme se reflétait dans la pupille de ses yeux. C'est prodigieux !

    Un neurologue, le docteur Jorge Alvarez Loyo a tenté de reconstituer expérimentalement la scène avec deux personnes et de les photographier sous des angles différents sans parvenir à ce que les images reflétées dans les yeux de celle qui jouait le rôle de la Vierge soient au même endroit que dans les yeux de l'Image originale. « Alors il eut l'idée de faire un petit trou au centre de la tilma de la personne qui jouait le rôle de Juan Diego » et de prendre la photographie à travers ce trou. « Il obtint aussitôt le résultat recherché. » Il y avait donc dans la scène de l'apparition un troisième sujet qui observait la scène, et ce troisième sujet était l'ayate (96-97).

    La Vierge Marie étant le premier sujet, le second sujet dont l'image se reflète dans sa pupille, ne peut donc être que le porteur de l'ayate, c'est-à-dire Juan Diego. La ressemblance est d'ailleurs frappante entre la silhouette cornéenne (fig. du haut) et le portrait traditionnel du voyant. Un peintre habile aurait-il miniaturisé Juan Diego dans l'œil de la Vierge, pour donner cette impression extraordinaire de vie ? C'est l'hypothèse qui paraît la plus plausible et la plus raisonnable. Mais la voilà aussitôt exclue par un examen plus attentif.

    LES TROIS REFLETS DE PURKINJE-SANSON

    Fig. 1 : Coupe antéro-postérieure de l'œil, illustrant la formation des images par réflexion, dites images de Purkinje. Une tête d'homme remplace la flamme de bougie traditionnelle.

    On distingue en effet, à gauche du reflet déjà décrit dans l'œil droit, une autre partie claire, un autre reflet lumineux qui correspond à la silhouette du premier, lui est parallèle et constitue une seconde image semblable à la première, quoique moins distincte et sans contour aussi parfaitement défini. On aperçoit le sommet du visage, avec les cheveux et le front, et le reste se perd dans la profondeur de l'œil.

    Ce n'est pas tout : près du bord de la pupille, à gauche et en bas, plus intensément lumineux et inversé par rapport à la configuration des deux autres, un troisième reflet s'anime à la lumière de l'ophtalmoscope.

    Fig. 2 : Les trois images de Purkinje, dans le sens antéro-postérieur, sont indiquées par des flèches.
    1. Correspond à l'image cornéenne.
    2. Correspond à l'image cristalline antérieure
    3. Correspond à l'image cristalline postérieure

    Ces trois reflets, qui ont échappé à l'auteur de la copie d'Abbeville, éclairent le cercle sombre de la pupille de l'œil droit de la Vierge de Guadalupe d'une manière rigoureusement conforme à certaines lois de l'optique physiologique qui n'ont été découvertes qu'au XIXe siècle, par deux chercheurs qui les formulèrent indépendamment l'un de l'autre : Purkinje, de Breslau, et Sanson, de Paris.

    Fig. 3 : Pour un observateur placé en O, les images de Purkinje-Sanson reflétant le foyer lumineux L et situées en 1, 2 et 3 apparaissent sur le plan pupillaire P comme sur un écran en 1', 2' et 3'.

    Depuis, tous les manuels de sciences naturelles ont popularisé l'expérience, facile à réaliser. Si l'on place la flamme d'une bougie devant un œil sain, on aperçoit à l'intérieur de l'œil trois petites images de la flamme : deux sont droites et suivent le mouvement que l'on imprime à la bougie ; la troisième est renversée et se déplace en sens inverse. Des deux images droites, l'une paraît beaucoup plus brillante et localisée sur un plan antérieur, par rapport à l'autre qui paraît plus pâle et plus profonde. L'une et l'autre sont réfléchies respectivement par la face antérieure de la cornée et la face antérieure du cristallin, qui agissent comme des miroirs convexes. L'image inversée est sur un plan intermédiaire ; elle est réfléchie par la face postérieure du cristallin qui agit comme un miroir concave (fig.1)

    Fig. 4 : En combinant les deux schémas précédents, on obtient la position respective des trois reflets sur un schéma transversal de l'œil, qui correspond exactement à la position des trois reflets observés dans la pupille de la Vierge de Guadalupe.

    La position respective de ces trois images varie avec la distance de la bougie à l'œil, « mais en général, écrit Lavoignet, on peut dire que l'image de la cornée correspond plus ou moins au plan pupillaire ; celle de la face antérieure du cristallin correspondrait virtuellement au plan vitréen, et celle que reflète la face postérieure est de nouveau très proche du plan pupillaire encore qu'à l'arrière de la première et par-devant la seconde. »

    Il poursuit : « Projetées sur le plan pupillaire, les images se succèdent apparemment dans cet ordre : la première, cornéenne, virtuelle, droite, la plus brillante et la plus proche du bord de la cornée dans laquelle se trouve le foyer de lumière ; la seconde, cristalline antérieure, également droite et virtuelle, plus grande que la cornéenne et plus faible qu'elle, est intermédiaire ; et la troisième, cristalline postérieure, inversée, réelle, la plus petite, plus lumineuse que la seconde et que la première, située près du bord pupillaire opposé au foyer de lumière. » (fig. 3)

    CONCLUSION STUPÉFIANTE

    Il est impossible d'attribuer au hasard, à un accident du textile ou de la matière picturale cette extraordinaire coïncidence entre la localisation des reflets dans les yeux de la Vierge, et les lois de l'optique physiologique la plus élaborée, la plus moderne. D'autant qu'il semble bien que ces trois reflets codent une distance focale différente. C'est leur propriété la plus étonnante, qu'a révélée une expérience du docteur Lavoignet. Si l'on dirige la lumière d'un ophtalmoscope, monté avec la lentille convenable, sur le reflet correspondant à l'image n° 2 de Purkinje, le reflet se remplit de lumière et « brille comme un petit diamant ». Or, on obtient le même résultat avec le troisième reflet, à condition de changer de lentille (Saliras, p. 36). Chacun de ces reflets a donc enregistré les distances focales des deux faces du cristallin, et l'œil « peint » sur une surface plane et opaque se comporte en présence de la lumière comme un œil vivant. Mystérieusement, la lumière entre dans « la profondeur », ce qui explique d'ailleurs le phénomène mentionné plus haut : lorsque Lavoignet braque la lumière de l'appareil – comme pour faire un fond d'œil – l'œil s'éclaire, l'iris devient brillant.

    Il y a là un phénomène de tridimensionnalité, certes d'une essence toute différente de celui que l'on observe sur le Saint Suaire, mais qui, comme lui, et s'ajoutant au fait que la découverte de Purkinje date du XIXe siècle, exclut absolument l'hypothèse de l'artéfac humain, au moins le rend-il hautement improbable. Je n'ose croire cependant qu'il suffise à emporter la conviction des hommes de science, à moins que n'interviennent un certain nombre d'autres techniques de pointe dont les résultats seraient convergents. Il n'est pas impossible de l'espérer pour un avenir assez proche.

    PROJETS DE RECHERCHES

    Et d'abord, le résultat de l'analyse du professeur Kuhn, avant guerre, a été, rappelons-le, strictement négatif : aucun colorant n'a été repéré. Ce n'est pas encore prouver qu'il n'y en a pas ! La preuve positive manque.

    Il faudrait reprendre la recherche sur prélèvements, selon une méthode employée par le laboratoire de recherche des Monuments historiques, au château de Champs, où l'on retrouve sur des prélèvements microscopiques enlevés à la pointe d'une épingle calibrée à quelques centaines de microns, les couches successives de peinture apposées par l'artiste. Chaque couche est analysée pour identifier les pigments et les liants, et parfois aussi, pour retrouver, sous un procédé technique particulier, la marque personnelle de l'artiste. Alors, on verrait !

    Outre les prélèvements indispensables, tellement microscopiques qu'ils sont non destructeurs, au point d'être couramment pratiqués sur tous les grands tableaux de maîtres, il faudra absolument prendre tout l'éventail des photographies scientifiques dont l'interprétation permet au laboratoire de recherche des Musées de France, au Louvre, non seulement de connaître la provenance d'un tableau et de détecter infailliblement le faux, mais surtout de révéler son histoire complète.

    L'infrarouge permet de retrouver, sous la couleur, le dessin de l'artiste. La fluorescence d'ultraviolet révèle les restaurations, les repeints, par les différences de fluorescence des matériaux. La radiographie fait apparaître le dessin original, quelquefois sans rapport avec la composition visible ! Elle fournit également des renseignements sur l'état du support, de l'ayate. L'émissio-graphie, la photographie en lumière rasante sont aussi au programme.

    Un projet nord-américain, analogue à celui qui a programmé les recherches sur le Saint Suaire, sera bientôt envoyé su gouvernement du Mexique, afin d'obtenir les permissions nécessaires. L'équipe de chercheurs qui l'a établi, a déjà réalisé, en mai 1979, une série de photographies dont Jody Smith est venu communiquer les premiers résultats au IV Encuentro National Guadalupano du mois de décembre. L'infrarouge permet d'affirmer qu'il n'y a pas de dessin, pas même la moindre esquisse sous la couleur. En revanche, des retouches ont été effectuées sur l'original (voir ci-dessous) ; reste à reconstituer leur provenance et toute leur histoire, et à en établir le relevé précis. Autre stupéfaction, en présence d'une œuvre si remarquable, d'un si grand art, le support lui-même n'a subi aucun apprêt, il n'a même pas reçu le conditionnement nécessaire à la conservation de cette fibre de maguey dont on a pu calculer qu'il ne se conserve, à moins de traitement spécial, pas plus de vingt ans. Pour l'artiste, si artiste il y a, quelle impardonnable, quelle incroyable légèreté !

    Il y a longtemps que cette conservation d'un textile très grossier, connu pour sa fragilité, paraît aux Mexicains l'un des éléments du miracle. Gama s'étend là-dessus longuement, dans une étude manuscrite demeurée inédite (bibliothèque nationale de Paris) très savante pour l'époque (1795). Mais les guadalupanos du XVIIIe siècle avaient aussi remarqué la surprenante stabilité des couleurs, dans cette atmosphère insalubre du Tepeyac où rien ne se conserve. Aujourd'hui, l'étude colorimétrique du vieillissement des couleurs, pratiquée dans les ateliers de restauration, devrait permettre l'appréciation scientifique d'un phénomène qui saute aux yeux du visiteur, lorsqu'il voit comment se dégradent non seulement les tableaux de Cabrera, par exemple, à la chapelle du Pocito, mais les murs mêmes de l'ancienne basilique !

    L'instabilité des rayons (à droite) dénonce la main, maladroite, de l'homme. Le pigment du galon et des étoiles ne s'est pas craquelé dans la même mesure, mais il a tendance à s'effacer, lui aussi, avec le temps. Il a été appliqué le long d'une ligne-guide noire (à gauche et au centre). Il est facile de percevoir que les rayons passent sous la bordure : le noir, beaucoup trop abondant, s'est craquelé, découvrant les rayons du soleil. Mais le mystère, c'est le bleu-vert du voile très finement étendu, sans apprêt ni vernis protecteur et cependant inaltéré, dont les photos à l'infrarouge montrent qu'il est d'origine.

    La toile, ayatl, mesure 1,68×1,03 m. Elle n'est pas tissée d'une seule venue mais est faite de deux pièces réunies par un fil de coton, de telle sorte qu'une couture, craquée en plusieurs endroits, la traverse du haut en bas (bien visible sur notre planche-couleurs). L'ayate de Juan Diego est tissée de fibres de maguey ; espèce de l'agave qui constitue avec le maïs, la plante nationale du Mexique. Remarquez l'extraordinaire économie de moyens que manifeste cette photographie de la bouche de la Vierge, dont le sourire indicible semble, sur ce gros plan, s'évanouir dans le textile dont aucun apprêt ne dissimule la trame.

     

    PREMIÈRE ÉTAPE DE LA RECHERCHE SCIENTIFIQUE
    UNE ÉTUDE À L'INFRAROUGE

    L’étude de l’Image soumise à l’infrarouge par les professeurs Philip Serna Callahan et Jody Brant Smith, en quarante pages dactylographiées renfermant l’interprétation savante et détaillée des clichés qu’ils ont exécutés dans la nuit du 7 mai 1979, vient d'être publiée.

    Leurs conclusions dépassent de beaucoup celles que nous avions osé formuler, sans les contredire cependant, au contraire en les confirmant sur bien des points.

    Le Dr Callahan commence par décrire avec précision le matériel employé, et les difficultés rencontrées en raison de l'exiguïté et de la disposition de la salle où il eut accès à la Sainte Image, ainsi que du temps limité dont il disposait pour réaliser ses clichés. Pourtant, ajoute Callahan, « sur les quarante poses, quarante eurent un foyer parfait ce qui est déjà en soi un miracle. »

    En guise de second préliminaire, l'auteur précise que toute identification par lui de « pigment », au vu de ces clichés, demeure hypothétique, faute de prélèvements et d'analyse chimique. On voudra bien s'en souvenir chaque fois que nous emploierons le mot, à la suite du professeur, comme, d'une manière générale, celui de « peinture ».

    Néanmoins l'étude du Dr Callahan révèle une longue expérience d'artiste et une science consommée de biophysicien. Les experts d'art se trouveront placés, à la lecture de son rapport absolument passionnant, devant l'énigme d'une Image qui n'a jamais tant mérité son qualificatif traditionnel de « prodigieuse ».

    DES RAJOUTS CARACTÉRISÉS

    Notre-Dame de Guadalupe

    De nombreuses marques de détérioration, visibles sur notre photo en couleurs, lui donnent d'abord occasion d'identifier un certain nombre d'applications de pigments connus et peut-être d'or réel, faites de main d'homme à différentes époques. Le professeur établit la chronologie de ces retouches, et en rattache le style au « gothique international de la peinture médiévale » dont l'influence parvint d'Italie en Espagne « avant 1300 et continua à se développer sous les influences française et flamande jusqu'à la fin du XVe siècle ». Ami des glands, des poignets entoures de fourrure, des bordures dorées, ainsi que des arabesques venues d'Orient, il se caractérisait par des formes statiques et « subordonnait la ligne aux blocs de couleur et aux fonds dorés ».

    En effet, un examen superficiel de notre peinture montre que l'or de l'éclat du soleil, des étoiles et du galon qui borde le voile, se craquelle avec le temps. Les rayons dores, opaques aux infrarouges doivent être « une certaine forme d'or réel », tandis que l'or de la garniture et des étoiles, partiellement transparent aux infrarouges « est d'un pigment jaune d'origine inconnue ». Il en va de même des arabesques qui décorent la robe rose ; elles ont visiblement été ajoutées, fort maladroitement d'ailleurs, puisqu'elles ne suivent même pas les plis de la robe. À l'évidence « ce type de technique “ à plat ” n'est pas en accord avec le beau réalisme du visage ou du drapé du vêtement ».

    À une première étape de cette œuvre de retouche, l'auteur attribue d'abord le double pan de la ceinture et le croissant de lune qui ne sont pas noirs, comme il semble au premier abord, mais « brunis par l'âge », de même que la chevelure du chérubin : la peinture s'en va en se cassant et est en fort mauvais état dans toutes ces zones. De plus, l'exécution n'est pas en accord avec la beauté évidente du reste du corps et des vêtements. Opaque aux rayons infrarouges, le pigment paraît être un oxyde noir de fer et avoir été appliqué par un Indien – en raison du symbolisme aztèque de cette ceinture et de ce croissant de lune (supra) –, à une date assez reculée puisque l'une des deux lignes de cassure du linge, visibles en travers du corps de la Vierge, au-dessous des poignets, traverse aussi la ceinture.

    Par contre, ces deux lignes s'arrêtent à la bordure du manteau. Au-delà, elles sont apparemment recouvertes par le fond du tableau – éclat du soleil et nuages – qui entoure le corps du portrait. « Nous pouvons donc présumer que le fond fut ajouté après la formation du reste de la peinture », mais aussi après le croissant de lune, et la ceinture. C'est une deuxième étape de la retouche où la main de l'homme se laisse aisément discerner.

    Le rouge de la robe de l'ange est opaque aux infrarouges, ce qui indique peut-être un oxyde rouge. Ce pigment, comme le rouge des plumes des ailes (en bas) est en train de s'écailler ; le bleu de ces plumes est probablement un bleu « maya », d'oxyde de cuivre. Il est appliqué, comme le noir de la lune, si grossièrement qu'il est tout craquelé. Toute cette portion de la tilma, pli du bas de la robe de la Vierge compris, a été apprêtée avant l'application de la peinture. Mais le mystère commence au-dessus, avec la robe dont le « pigment » (?) est de loin le plus transparent aux infrarouges, et qui, contrairement au bleu de la robe, paraît reposer à peine à la surface du textile.

    Selon le Dr Callahan, l'ange et le pli du bas de la robe de la Vierge qui le surplombe appartiennent aussi à cette deuxième étape : « Toute la partie du bas de la peinture est une addition gothique du 18e siècle et est quelque chose d'énigmatique. C'est au mieux un médiocre dessin. Les bras sont informes, disproportionnés et ajoutés de façon évidente pour soutenir la Vierge Marie. Le visage est vivant mais n'a rien de la beauté ou du génie de la technique montrée par l'élégant visage de la Vierge ». L'infrarouge en révélant une ligne dessinée qui délimite la lune sous la chevelure de l'ange rend manifeste une exécution postérieure à la lune.

    L'infrarouge révèle aussi des traces de doigts de la main gauche s'étendant à l'origine vers le haut à partir des bouts plus courts actuellement visibles : « Les doigts de la main gauche de la peinture initiale pouvaient avoir au moins un demi pouce de plus (1, 27 cm). »

    PROGIGIEUSE IMAGE ORIGINALE

    À suivre ainsi pas à pas l'impitoyable expertise, nous en venions à nous demander ce qui allait subsister du « miracle » entrevu dans notre étude historique. Puis soudain l'expert bute sur « un phénomène inexplicable » : le pigment du voile de la Vierge, bleu, semi-transparent, de nature inconnue est « suffisamment brillant pour avoir été étendu la semaine dernière ! » Or, « tous les pigments de ce genre sont semi permanents et connus pour être sujets à un effacement considérable avec le temps, spécialement dans les climats chauds. »

    Seul, le pli du bas à gauche, que l'ange saisit dans sa main droite, « présente une texture à coups de pinceau et n'est pas le bleu semi-transparent du corps du voile ». Le fait est visible sur notre planche-couleur. « Il fut probablement ajouté en même temps que l'ange pour lui donner quelque chose à tenir. »

    De même, le pigment rose de la robe : remarquable par sa luminosité, il réfléchit hautement la radiation de lumière visible et cependant n'arrête pas les rayons infrarouges. « Inexplicable »,même par quelque pigment organique, car la permanence de pareils pigments exige un vernis protecteur. Or, « un des aspects réellement étranges de cette peinture est que non seulement la tilma n'a reçu aucun apprêt mais encore qu'il n'y a absolument aucune couche de vernis protecteur ».

    Ainsi l'œil exerce de l'expert retrouve l'Image première dont le visage de la Vierge constitue le sublime chef-d'œuvre, sans égal dans toute la galerie de l'iconographie chrétienne passée et présente. « Les pigments semblent s'étaler du gris des ombres profondes jusqu'au blanc brillant là où la joue est fortement éclairée ». Si ce « pigment blanc inconnu »,qui fait comme une croûte sur le grossier tissu de la tilma dont il laisse cependant la trame apparente, était un blanc de chaux ou de gypse, il se serait craquelé avec le temps. Il n'en est rien, et le blanc paraît appliqué d'hier. Le noir des yeux et des cheveux constitue lui aussi une énigme : « ce ne peut être de l'oxyde de fer ou un pigment qui brunit avec l'âge, car la peinture n'est ni craquelée ni effacée avec le temps ».

    Sourire de Notre-Dame

    Il y a plus. Très remarquable est « la manière dont il est fait usage de la tilma non apprêtée pour donner de la profondeur et de la vie. Cela est particulièrement visible à la bouche, où une fibre grossière du tissu s'élève au-dessus du niveau du reste de la toile et suit parfaitement la limite du sommet de la lèvre ». Il paraît impossible « qu'un peintre humain puisse choisir une tilma ayant des imperfections de tissu localisées de façon à accentuer les ombres et les éclairages pour leur donner un tel réalisme. La possibilité d'une coïncidence est encore plus improbable ! » Le résultat de cette technique sans précédent est une propriété absolument inédite de la peinture : « Il semblerait que, d'une certaine manière, le gris et le pigment blanc du visage et des mains qui paraissent “ croûteux ” se combinent avec la surface rude de la tilma non apprêtée pour “ collecter ” la lumière et la diffracter à partir de la teinte olive de la peau. »

    La nature offre une propriété de ce genre « dans la coloration des plumes d'oiseaux et des ailes de papillons, et sur les élytres des coléoptères brillamment colorés. De telles couleurs sont physiquement des couleurs diffractées et ne dépendent pas d'une absorption ou réflexion de pigments moléculaires mais plutôt de la sculpture de la surface des plumes ou des ailes de papillons. Le même effet physique est tout à fait évident sur le visage. On l'observe facilement en s'éloignant doucement de la peinture jusqu'à ce que les détails des imperfections du tissu de la tilma ne soient plus visibles. A une distance où le pigment et la sculpture de la surface se mélangent, la beauté saisissante de la madone couleur olive émerge comme par magie ! L'expression apparaît soudain pleine de gravité et pourtant joyeuse, indienne et cependant européenne, de peau olive et cependant de teint blanc. »

    MYSTÉRIEUSE GENÈSE DE L'IMAGE

    Le professeur en vient alors à s'interroger sur la méthode d'exécution dont témoignent les différents stades de l'œuvre : « Certainement, le fond blanc, qui a une projection bleuâtre apparaît être une fresque ou secio (peinture sur plâtre et non pas mélangée au plâtre sur le tissu) », comme le constatait déjà Miguel Cabrera en 1756. Mais « il semble improbable que Juan Diego ait porté une tilma empesée par une fresque sur le tissu au palais de l'évêque. Ainsi l'original doit avoir été le simple portrait sur le tissu » comprenant la robe rose, le voile bleu, les mains et le visage.

    Au terme d'une étude aux infrarouges, c'est ce portrait qui constitue une énigme inexplicable : « Il n'y a aucune façon d'expliquer ni la sorte de pigments colores utilisés, ni la permanence de la luminosité de la couleur et de l'éclat des pigments à travers les siècles... Il est remarquable qu'après plus de quatre siècles il n'y a eu aucun craquèlement ni effacement du portrait d'origine sur aucune partie de la tilma d'agave qui, étant non apprêtée, aurait dû se détériorer depuis des siècles. » Et pourtant, les photos à l'infrarouge prouvent qu'ils n'ont jamais été retouchés ou repeints.

    En terminant, le Dr Callahan se demande, si son analyse est exacte – ce qui ne pourra être absolument vérifié que par l'analyse chimique de prélèvements –, comment un homme a pu avoir l'audace de décorer une Image sacrée. Il en vient à formuler une hypothèse ingénieuse. L'Image a dû subir de graves dommages au cours de l'inondation de 1629. Il est connu en tout cas qu'elle fut alors transportée à la cathédrale de Mexico où elle séjourna entre 1629 et 1634. C'est en cette occasion, selon le professeur, qu'elle aurait été pliée en triptyque, par deux fois, différemment chaque fois, ce qui a causé la double cassure que l'on observe au premier et au deuxième tiers du corps de la Vierge. Et comme, « selon toutes probabilités, la sainte Image avait souffert quelques dommages de l'eau, spécialement sur l'ensemble du pourtour, l'ange et d'autres décorations, aussi bien que le blanc de la fresque extérieure, furent ajoutés pour les couvrir. Ce n'est pas une autre méthode que celle des pièces ajoutées au Suaire de Turin pour couvrir les dommages du feu subis par la sainte relique. »

    Peut-on aller plus loin et identifier l'auteur de cette ingénieuse restauration ? Le Dr Callahan risque une hypothèse fort séduisante : c'est le bachelier Miguel Sánchez qui aurait réalisé lui-même ou fait exécuter ce travail. Nous avons abondamment traité du livre de ce dernier que Lafaye tient, à la suite de Francisco de La Maza, pour « le premier évangile de Guadalupe » (supra). Or, à lire attentivement cet essai, remarque Callahan, « il y est littéralement suggéré qu'il fit lui-même la chose en question. L'essai fut écrit en 1648, quelques années seulement après le retour de la peinture à la colline du Tepeyac ».

    Ce que nous avons appelé, avec Lafaye, « l'exégèse audacieuse » de Miguel Sánchez, identifiant la Vierge du Tepeyac à la Femme d'Apocalypse XII, se serait donc prolongé en œuvre artistique pour mieux montrer dans l'Image simple des origines la Vierge d'Apocalypse. La preuve de cette audacieuse hypothèse, le Dr Callahan croit la découvrir à la fin de l'essai de Miguel Sánchez, lorsque ce dernier parlant de l'Image comme du « nouvel original en Apparition » déclare « placer sa confiance dans l'enseignement d'Ecclésiastique 38, 28 ! »

    Reportons-nous à ce chapitre qui traite des métiers manuels comparés à l'office de scribe qui procure la sagesse. Les versets 27 et 28 décrivent les ouvriers et artisans « qui font profession de graver les sceaux et qui s'efforcent d'en varier le dessin ; ils ont à cœur de bien reproduire le modèle ». Pareillement le forgeron : « Il a les yeux rivés sur son modèle ; il met tout son cœur à bien faire son ouvrage et il passe ses veilles à le parfaire. » Quel aveu secret d'un travail caché !

    Le portrait le plus ancien de Juan Diego. Il est du XVIIe siècle. L'original se trouve sur une feuille de papier européen. Conservé dans la bibliothèque de l'université John Carter Brown, de la ville de Providence, Rhode Island, U.S.A., il vérifie les conclusions multiples de Callahan de manière d'autant plus probante que ce dernier semble l'ignorer.

    Voilà qui définit bien comment Sánchez a dû concevoir et justifier son œuvre, ajoute Callahan. Il appartiendra aux historiens guadalupanos d'étudier le bien-fondé de cette hypothèse. Elle donne en tout cas une explication possible à la métamorphose de l'Image qu'une planche de l'album guadalupano du Père Beltran, page 70, m'avait dès longtemps fait pressentir (fig. ci-haut). M'en ouvrant un jour à un « expert en mexicanité », je m'entendis répondre que jamais un Mexicain n'aurait osé modifier une image miraculeuse. La présence même de telles retouches, qui me paraissait évidente, était une preuve, aux yeux de mon interlocuteur, de l'absence de tradition apparitionniste à l'époque où elles avaient été exécutées. Callahan dissipe l'objection par une simple observation qui montre qu'il joint à beaucoup de science une profonde connaissance des mœurs mexicaines

    « Contrairement à la plupart des saintes reliques, la Vierge de Guadalupe n'a pas été tenue cachée loin des yeux du peuple. Vu la précaution avec laquelle les reliques sont ordinairement traitées, cela est déjà, en soi, miraculeux. On pourrait le considérer comme symbolique du renversement de l'élitisme et de l'esprit étroit du comportement européen, en faveur de l'ouverture et de l'exubérance des peuples du Nouveau Monde, indigènes et immigrants réunis. C'est une façon de vivre (a way of life) démontrée par le caractère même du premier évêque de Mexico, don Fray Juan de Zumárraga. C'était l'une des plus hautes personnalités du Nouveau Monde. Et c'est lui qui reconnut le premier le caractère unique de la Vierge de Guadalupe. » C'est en fonction de cette mentalité tout à fait nouvelle et originale en chrétienté, qu'il faut comprendre que l'Image ait été si longtemps conservée dans un ermitage « qui n'était pas une église moderne à air conditionné, mais plus sûrement un bâtiment aux fenêtres ouvertes, humide et d'une atmosphère enfumée par les bougies ». Callahan a calculé que « plus de six cents microwatts de lumière quasi ultraviolette se dégagent d'une simple bougie bénite catholique ! Multipliez cela par des centaines de bougies de dévotion, placées à l'autel d'une petite chapelle, près de la peinture non protégée par une vitre filtrante, et il est impossible de comprendre comment limage a pu résister. Un excès d'ultraviolet efface rapidement la plupart des pigments de couleur, organiques ou inorganiques, spécialement les pigments bleus.

    « Malgré cela, le portrait original est aussi frais et net que le jour où il fut réalisé. »

    C'est la même ingénuité, justifiée par le même miracle, qui explique la liberté prise par Miguel Sánchez d' « embellir » l'Image. Les rajouts « apportent un élément humain à la fois charmant et édifiant... C'est comme si Dieu et l'homme avaient travaillé conjointement pour créer une œuvre d'art. »

     

    Conclusion
    LA VIERGE QUI A FAÇONNÉ UNE PATRIE

    UNE CERTITUDE HISTORIQUE VICTORIEUSE

    Léon XIII l'a couronnée en 1895. Saint Pie X a « déclaré et constitué la Sainte Vierge sous son titre de Notre-Dame de Guadalupe, céleste Patronne de toute l'Amérique latine » (24 août 1910).

    J'ai voulu être un rapporteur fidèle, parce que foncièrement impartial, de l'ensemble du dossier guadalupéen. Parvenu au terme de mon enquête, je dois reconnaître avec le Père Chauvet, qui confesse avoir longtemps résisté à cette conclusion, l'historicité du Nican Mopohua comme la seule « explication suffisante de la qualité et de l'extension du culte guadalupano du Tepeyac. » Toute autre explication par des causes sociologiques, ethnologiques ou psycho-sociales, non seulement se perd dans d'insurmontables contradictions internes, mais bien plus, oblige à falsifier les données historiques les mieux établies comme il est arrivé, nous l'avons vu, dès le XVIe siècle où « le bon père Bustamante et ceux qui le suivaient ne pouvaient concevoir que le Ciel pût intervenir, en quelque façon que ce fût, pour invalider leurs méthodes et leurs règles d'évangélisation que lui-même et d'autres missionnaires – et pas seulement franciscains – s'étaient fixées à la lumière de la théologie et des signes des temps. » (Chauvet, 119)

    Mais qui pourrait prévaloir contre la réalité historique ? Et quand le Ciel se charge de la prouver ! Les sources espagnoles s'accordent à faire mention, aux années 1555-56, d'un accroissement de dévotion dans un vieux sanctuaire dont elles feignent d'ignorer l'origine, « un tout petit ermitage, écrit le vice-roi Martín Enríquez, où se trouvait l'image (je souligne) qui se trouve actuellement dans l'Église ». Vous avez bien lu : imagen, le mot que Lafaye traduit par statuette et sur lequel il bâtit tout son roman ! La cause de cet accroissement de dévotion fut, selon le vice-roi, la guérison miraculeuse d' « un éleveur de bétail qui se promenait dans les parages ». Or, les sources indigènes font état d'une apparition en cette même année 1556, apparition bien attestée de Notre-Dame de Guadalupe, au fils d'un noble espagnol, Antonio Caravajal, qu'elle sauva d'une mort certaine en arrêtant son cheval emballé. « Ce fut l'année où le Ciel, malgré, ou plus précisément à cause, des critiques dirigées contre ce culte, voulut prouver son authenticité. » (Chauvet,143)

    Quatre cents ans plus tard, la critique n'a pas désarmé, mais elle se donne les dehors d'une insurpassable érudition et d'une prétendue nouvelle science de l'homme. Toutes vérifications faites, ce ne sont qu'apparences de science et fausse impartialité. Le principe premier de cette « science » est un dogme : Défense à Dieu de se manifester dans l'histoire.

    En présence de cette incrédulité bétonnée, de ce non-savoir dogmatique, n'attendons point de nouvelle apparition de la Très Sainte Vierge ; même si elle revenait ils ne croiraient pas (Lc 16, 19-31). Mais, comme son Fils par le Saint Suaire, Elle a trouvé, pour défendre sa cause, le moyen de vaincre cette fausse science sur son propre terrain par de la vraie science. À l'instar des sindonologues de Turin, les guadalupanologues de Mexico démontrent sereinement, objectivement, par de patientes et rigoureuses recherches, l'historicité indubitable des apparitions du Tepeyac ; avec méthode ils scrutent scientifiquement les propriétés incompréhensibles d'une icône acheiropoiétique, image non faite de main d'homme, selon la parole que Pie XII prononça pour le cinquantenaire du couronnement : « Des pinceaux qui ne sont pas d'ici-bas ont peint cette très douce image que l'usure des siècles a respectée. » (Radiomessage du 12 oct. 1945)

    Ce faisant, ils justifient la dévotion tendre et la foi naïve des foules. Ils donnent un éclat renouvelé à la « mariophanie mexicaine » plusieurs fois séculaire, qui ne fut jamais idolâtrie, n'en déplaise au grand Sahagun et à tous les murmurantes, mais pur Évangile annoncé aux pauvres, aux petits, aux humbles. (...)

    UN MESSAGE D'UNE SAISISSANTE ACTUALITÉ

    À l' « ermitage » primitif ont succédé la basilique « des Indiens » (1555), puis une basilique plus vaste mais toujours trop petite construite de 1509 à 1622 sur l'emplacement de laquelle fut édifiée, de 1694 à 1709, une immense basilique baroque (au ler plan à gauche), aujourd'hui remplacée par la Nueva Basílica (1976) trois fois plus vaste (au centre).

    Pour une foule annuelle de six à huit millions de pèlerins, il a fallu entreprendre en 1976 la construction d'une nouvelle basilique doublant l'ancienne qui a besoin d'importants travaux de restauration.

    C'est le triomphe de la Sainte Vierge, « terrible comme une armée rangée en bataille » (Ct. 6,10), face à son Adversaire, « l'antique Serpent » (Ap 12, 9). Dès l'origine, Elle avait montré sa puissance, en menant la flotte chrétienne à la victoire de Lépante (7 oct. 1571). La chose est généralement négligée par les historiens, mais elle est d'importance, car elle constitue un témoignage capital à l'appui de l'unité d'image tout au long de l'histoire guadalupana, en même temps qu'elle achève la révélation du message du Tepeyac. Averti des périls que courait la chrétienté, l'archevêque Montufar envoie une copie de sa chère Image, après lui avoir fait toucher l'original, au roi d'Espagne Philippe II qui en fait don à Andrea Doria. Celui-ci la prit avec lui à bord du navire-amiral qui conduira la flotte chrétienne à la victoire. Par la suite, l'image demeura en possession de sa famille, jusqu'à ce que le cardinal Giuseppe Doria la donne, en 1811, à l'église San Stefano d'Aveto où les Italiens la vénèrent encore. C'est ainsi que la Vierge de Guadalupe fut étroitement associée à cette victoire qui anéantit pour longtemps la puissance navale de l'Islam, au moment de sa plus grande menace sur l'Occident, juste quarante ans après les apparitions du Tepeyac.

    La Nueva Basílica peut contenir dix mille personnes, ... et elle ne désemplit pas.

    Mais aujourd'hui, l'épanouissement prodigieux de son culte annonce des victoires bien plus éclatantes encore. Car il fleurit au bout d'une longue résistance à toutes les tentatives de laïcisation, dont la révolte contre l'Espagne fut l'occasion (1810), à toutes les forces de destruction que déchaînèrent la révolution d'inspiration positiviste de Porfirio Díaz (1875) et la révolution d'influence marxiste qui la suivra (1910).

    Que l'on ne s'y trompe pas. Si la Guadalupana fut en 1810 l'étendard de la guerre d'Indépendance, ce fut pour abuser le peuple, parce qu'il n'y avait pas d'autre moyen pour l'engager dans une entreprise profondément antichrétienne et maçonnique : « L'histoire de l'indépendance du Mexique est celle de la désintégration de la Patrie, dans sa tradition, son territoire, sa religion et sa société, dans l'économie et dans tous les domaines. » (Marcos Gordoa, Historica n° 3, 1978, p. 21) Ce fut sans doute, par contrecoup, la raison profonde de l'antiguadalupanisme d'Icazbalceta. « Dans la conception de la patrie mexicaine, telle que se la forment beaucoup et dont les partis se font un drapeau, il y a certaines choses dont l'Image de la Sainte Mère de Dieu ne peut être l'emblème sous peine d'atteindre aux limites du sacrilège » (ibid.). Il a raison. Mais se doute-t-il que le sacrilège fut parfaitement conscient et délibéré de la part de ses inventeurs pour embrigader les masses catholiques ?

    Octavio Paz lui-même écrit dans sa préface à l'ouvrage de Lafaye : « La société du Mexique indépendant rompit délibérément avec elle (la Nouvelle-Espagne) et se donna pour fondements des principes étrangers et opposés : le libéralisme démocratique des Français et des Anglais »(XIX). Il insiste sur cette rupture mortelle qui a brisé le cours de l'histoire mexicaine et déplore l'erreur, commune à la plupart des historiens et à laquelle « Lafaye lui-même se laisse aller »,qui consiste à adopter une « vision linéaire de l'histoire du Mexique »selon laquelle « le jésuite Sigüenza y Góngora et même Sor Juana Inès de la Cruz seraient les " précurseurs " de l'Indépendance mexicaine ». Jacques Lafaye est tombé dans le mythe du « nationalisme artistique », invention romantique du XIXe siècle : « Faire d'une poétesse baroque un auteur nationaliste n'est pas moins extravagant que d'avoir fait dater du dernier tlatoani aztèque, Cuauhtemoc, l'ancêtre du Mexique moderne » (XVII). Entre les lignes d'un éloge obligé, l'ironie du grand Mexicain sait se faire mordante.

    C'est, de fait, un étrange anachronisme d'avoir fait du sentiment national qui s'éveille au XVIIe siècle, tout pénétré de catholicisme et d'hispanité, un nationalisme jacobin, anticolonialiste. Idée de Français libéral, « petit-fils de " créole " algérien, mais nouveau venu alors sur la terre algérienne, épousant complètement les vues des libéraux de la métropole européenne » (p. 4). Le préjugé est patent, qui commande toute une interprétation a priori de l'histoire mexicaine, doublé de son préjugé agnostique. Pour prendre toute la mesure de « l'extravagance » d'une telle idéologie contredisant la réalité la plus concrète, il suffit de lire chez Miguel Sánchez, que J. Lafaye appelle « le père de la nation mexicaine »,le passage dithyrambique où le bachelier chante le « Soleil catholique des Espagnes » qui éclaire le Mexique depuis la Conquête.

    Mais il y a là beaucoup plus qu'une simple erreur d'interprétation. Sous les apparences cauteleuses, débonnaires et emplumées de la « critique » historique, c'est le retour en force de Satan, chassé il y a quatre cent cinquante ans avec ses prêtres aux longs cheveux flottants et leur liturgie de sacrifices humains. « Déchaîné pour un peu de temps » (Ap 20, 3), il revient « furieux de dépit contre la Femme », pour « guerroyer contre le reste de ses enfants » (12, 17).

    C'est l'ultime assaut, après celui qui a marqué le premier quart du XXe siècle, cet « épisode flamboyant de la Révolution mexicaine, aussi important qu'ignoré »(Jean Meyer) : La guerre des Cristeros (1926-1929), où tout un peuple en armes, soulevé aux noms du Sacré-Cœur et de la Guadalupana, « trois années durant, tient tête à toutes les forces administratives, économiques, militaires de l'État solidement épaulé par les États-Unis » et « ne dépose les armes que le jour où, le culte ayant repris en des églises ouvertes enfin, les évêques et les prêtres l'y obligent » (Jean Meyer, Apocalypse et Révolution au Mexique, coll. Archives, Gallimard, 1974, p.24).

    Rien n'atteste mieux l'éclatante vérité que le sang de ces martyrs. La vérité historique qui oblige Octavio Paz lui-même à écrire que « depuis la seconde moitié du XVIe siècle jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, la Nouvelle Espagne fut une société stable, pacifique et prospère » (XXIII), alors qu'aujourd'hui, « un siècle après la guerre contre les Nord-Américains nous nous demandons encore qui nous sommes et ce que nous voulons. Nous autres métis, avons détruit la plupart des œuvres créoles et nous ne sommes plus aujourd'hui que des déracinés parmi des ruines. Comment nous réconcilier avec notre passé ? »

    Parmi toutes les œuvres d'art, unique est la beauté de cette vision céleste, qui inspire l'amour.

    À cette poignante interrogation, il n'est qu'une réponse, une seule : en renouant avec le pur Évangile qui fut l'âme de ce passé, l'évangile guadalupano, la prime alliance du Tepeyac qui créa une communauté nationale en réunissant sous le voile d'une même et unique Mère non seulement les Indiens des ethnies diverses que divisaient des haines séculaires, mais les Indiens et les Espagnols. La voici qui adresse de nouveau son message de paix à ses peuples comme une Reine :

    « Je suis votre Mère miséricordieuse, la tienne et celle de tous ceux qui vivent unis sur cette terre, et la Mère de tous ceux qui, pleins d'amour pour moi, crieront vers moi et mettront leur confiance en moi. »

    Afin que nul ne soit exclu de cet amour maternel, elle s'adresse à un Indien, et au « plus petit » d'entre eux, un macehualli, « un pauvre homme, un portefaix, le plus rustre, le dernier du village » :

    « Écoute bien, s'il te plaît, mon tout petit enfant. Ils sont nombreux mes serviteurs, tous ceux que je pourrais charger de mon message et qui pourraient exécuter ma volonté. Mais il est absolument nécessaire que ce soit toi précisément qui l'exécutes, qui parles, et que mon désir et ma volonté se réalisent par ton entremise. »

    Mais au même moment où elle se penche sur les petits, les pauvres, les méprisés, cette part privilégiée de son troupeau, elle a soin de les placer sous l'autorité tutélaire du colonisateur en disant « qu'il faudrait appeler sa précieuse Image la " toujours Vierge Marie de Guadalupe " ».

    Non, ce n'est pas la conscience nationale qui a créé le mythe. C'est la Vierge Notre Dame qui, en descendant du Ciel il y a quatre cent cinquante ans, a donné vie à ce peuple, a façonné la nation mexicaine catholique en captivant les cœurs bien disposés par le seul regard admirable de sa miraculeuse Image.

    Maison Saint-Joseph
    fête du Cœur Immaculé de Marie, le 22 août 1980.


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