• La cérémonie du thé

     

    Annie Delcourt  
    Ce sont les ambassadeurs japonais, qui, au VIIIe siècle, ramenèrent de Chine, l'Empire du Milieu, le thé, ainsi que l'art de le préparer et de le boire, et l'introduisirent au Japon, à la cour de l'Empereur du Soleil Levant.

      Originaire du sud de la Chine, le thé y était connu depuis les temps les plus reculés pour ses vertus médicinales. C'est au VIIIe siècle, sous la dynastie des Tang, qu'il acquiert ses lettres de noblesse. De cette époque date la "bible du thé", Le chaking, ouvrage en dix chapitres, dans lequel est codifié le rituel du thé. Son auteur, Luwuh, devint le favori de l'empereur. De la même époque date cet hommage du poète Lotung, à la gloire du thé : "La première tasse humecte ma lèvre et mon gosier, la seconde rompt ma solitude, la troisième pénètre dans mes entrailles et y remue des milliers d'idéographies étranges, la quatrième me procure une légère transpiration, et tout le mauvais de ma vie s'en va à travers mes pores, à la cinquième tasse, je me sens purifié ; la sixième m'emporte dans le royaume des immortels. La septième ! Ah ! la septième.... mais je n'en puis boire davantage ! Je sens seulement le souffle du vent froid gonfler mes manches. Où est Horaisan ? (le paradis chinois). Ah ! laissez-moi monter sur cette douce brise et qu'elle m'y emporte."

    Trois façons de boire le thé ont correspondu à trois écoles et à trois périodes historiques différentes : sous la dynastie des Tang (du VIIe au Xe siècle), le thé bouilli était préparé sous forme de décoction ; sous la dynastie des Song (jusqu'au XIIIe siècle), le thé battu était réduit en poudre et battu dans l'eau. Sous la dynastie des Ming (du XIVe au XVIIe siècle), le thé était infusé, comme il est actuellement dégusté en Occident. Si le thé infusé l'a remplacé dans la consommation courante, c'est le thé en poudre qui est, encore aujourd'hui, utilisé au Japon durant la cérémonie du thé.

    L'art du thé connut son apogée en Chine sous les Song où il devint une voie de réalisation de soi. Mais, à partir du XIIIe siècle, l'invasion des Mongols démantela la Chine des Song et l'art du thé sombra dans l'oubli.

    C'est au Japon, qui résista victorieusement à l'invasion mongole, que s'est perpétuée et développée la voie du thé, le chado. Introduite au Japon par les ambassadeurs qui résidaient en Chine, la plante fut appréciée au palais où l'empereur invita cent moines à venir la goûter. Au IXe siècle, un moine rapporta de Chine des graines et les planta. Au début du XIIe siècle, de nouvelles graines, du thé Song, furent plantées non loin de Kyôto, dans une région encore connue aujourd'hui pour produire un des meilleurs thés du monde. Au XVe siècle, la cérémonie du thé, issue d'un rituel Zen et imprégnée de philosophie taoïste, était constituée et, au XVIe siècle, Rikiu, le plus grand des maîtres de thé, la porta à son plus haut degré de perfection.

     
    La chambre de Thé

     

    La cérémonie du thé se vit dans un espace particulier, la Chambre de thé, le sukiya. Bien que d'apparence ordinaire et modeste, sa simplicité est le fruit d'un raffinement extrême. Le terme sukiya signifiait à l'origine la Maison de la Fantaisie dans le sens où elle abrite, le temps d'une cérémonie, un moment éphémère, poétique et sacré. Ultérieurement, les maîtres du thé transformèrent l'idéogramme primitif et sukiya peut également signifier la Maison du Vide ou de l'Asymétrique. Dépouillée à l'extrême et presque vide, elle appelle à faire le vide en soi. Sa décoration intérieure consiste simplement en l'ornement d'un pan de mur ou de la niche appelée tokonama dans laquelle l'hôte dépose une estampe ou un bouquet de fleurs.

    C'est aussi la maison de l'asymétrie, consacrée au culte de l'Imparfait. Quelque chose y est toujours laissé volontairement inachevé, que complètera l'imagination. "La véritable beauté, seul peut la découvrir celui qui a mentalement complété l'incomplet". Personne ainsi n'est passif ou simple consommateur. Le Japonais accorde beaucoup plus d'importance à la façon de rechercher la perfection qu'à la perfection elle-même. Dans la Chambre de thé, tout est rupture. On y évite toute symétrie et tous les objets y sont dissemblables. A l'hôte et aux invités de créer, dans leur mental, les images qui viendront unir ces objets. Ainsi si la bouilloire est ronde, le pot à eau sera angulaire ; si une estampe est placée dans le tokonama, aucune autre estampe ne se trouvera dans la pièce ; si une fleur éclaire de sa présence la Maison du thé, il ne sera pas choisi pour les murs un tableau fleuri. Aucune linéarité, aucune violence, simplement l'asymétrie qui invite le mental de chacun à travailler et à créer une harmonie qui lui est propre.

    Tout dans la Chambre de thé appelle au mouvement, à la création d'une harmonie, à la recherche du beau, avec des moyens très simples.

    La Chambre de thé se situe idéalement dans un petit jardin. Pour y pénétrer, vous franchissez d'abord un portique d'entrée, qui crée une rupture avec votre monde quotidien et vous fait entrer dans une autre dimension. Une première maison vous accueille où vous changez de tenue. Vous la quittez ensuite pour pénétrer dans le jardin : une allée, le roji, s'offre à vous. Ses pierres émergent du vert de la pelouse et vous invitent, au long de votre parcours, au dépaysement. Elles vous conduisent à une fontaine ou à un bassin. Une eau pure glisse entre les pierres, son rire réveille la joie qui vous habite. Une grande cuillère est posée sur la margelle du bassin ou sur une pierre. L'eau s'offre à vous. Vous purifiez vos mains, avant qu'elles ne prennent, et vos yeux, avant qu'ils ne voient, vous videz votre coeur et votre âme, avant qu'ils ne se remplissent. Le chemin de pierres vous conduit à un petit banc. Vous vous y asseyez et attendez.

    La cloche sonne, mise en branle par le maître du thé, vous invitant à reprendre votre cheminement vers la maison du thé. Que de magie dans cette traversée ! La fraîcheur des mousses, des lichens qui caressent les pierres, l'ombre douce et parfumée des arbres, les herbes fraîchement arrosées qui exhalent les parfums de la vie, les sources qui chantent la vie et la joie cristalline de l'éternelle jeunesse, des odeurs indescriptibles qui dilatent l'âme et vous transportent dans un temps hors du temps, les rythmes du paysage, le silence qui appelle en vous le vide et vous invite à vous emplir de ce qui vous entoure. Les émotions comme des vagues lavent vos tensions et crispations, le calme vous envahit, vous êtes plein et vide à la fois, vous êtes en toute chose et nulle part à la fois.

    La traversée du jardin, tout au long du roji, est une préparation à l'entrée dans le sanctuaire. S'il porte des armes de guerre, l'invité les dépose à l'entrée : la maison du thé est un lieu de paix. Il pénètre à l'intérieur par une ouverture basse qui lui demande de se courber, signe d'humilité et de réceptivité.

     
    Le Maître de Thé

     

    La pénombre l'entoure et suscite les yeux de son coeur et de son âme. Le sol de la pièce est recouvert de tatamis. Une petite fosse accueille un brasier (furo) au-dessus duquel est posé la bouilloire (kama).

    L'eau chante. A gauche de la bouilloire, un trépied recevra le couvercle de cette dernière afin de ne pas brûler les tapis ; à côté, un pot dit à eau chaude (kensui) recevra l'eau chaude utilisée pour chauffer le bol à thé.

    A droite, un pot à eau froide (mizusashie). Si l'eau de la bouilloire bout trop fort, le thé ne sera pas bon. Le maître connaît le chant de l'eau. Au son (matsulaze), il saura s'il faut ou non rafraîchir l'eau.

    Le maître entre. Lentement, il se déplace et s'installe face à la bouilloire. Il sort de sa ceinture un tissu triangulaire. Il le plie et essuie l'intérieur du bol à thé. Il écoute l'eau, regarde ses invités, concentré.

    Les constituants de la cérémonie du thé sont au nombre de quatre, à savoir : le rituel, qui permet de retrouver le sens des gestes et de faire le geste juste ; le social, qui permet d'être avec ses invités ; le studieux, l'introspection qui permet de se mentaliser en train d'agir ; l'artistique, qui crée l'harmonie et permet d'atteindre la perfection. La capacité à assembler ces quatre constituants, d'où naît l'esthétique de la cérémonie du thé, est la marque du maître.

    Le maître soulève le couvercle de la bouilloire qu'il pose sur le trépied. Les vapeurs créent un halo. L'eau chante. Avec une grande cuillère, il saisit le liquide que la chaleur a animé de mille perles, et le dépose dans un bol à thé. Il pose la cuillère de bois, referme la bouilloire. Ses mains viennent se reposer sur ses cuisses. Entre chaque étape, le maître fait ainsi retour sur soi. De ses deux mains, il fait tourner le liquide chaud dans le bol, une fois dans un sens, une fois dans l'autre. L'eau partage sa chaleur, le bol se réchauffe.

    Le bol prêt, le maître se sépare de l'eau. Il essuie le bol à thé. Sur sa droite est posée une boîte qui contient la poudre de thé. Dessus ou à côté, une cuillère à thé (chashahu). La ligne de cette dernière est belle. Le long manche plat se courbe et se termine en une palette, rappelant la paume de nos mains quand elles veulent saisir l'eau des fontaines. Le maître prend cette cuillère et la pose sur le bol. Il ouvre le pot qui contient la poudre de thé. Merveilleuse poudre verte, qui rayonne d'une couleur vert jade et libère des odeurs de forêts.

    Le maître plonge la cuillère à thé et recueille la poudre fine. D'un geste sec, il frappe la cuillère contre le bol et la poudre se dépose au fond. Il pose la cuillère sur le bol, libère ses mains pour refermer le pot à poudre de thé, reprend la cullière et la remet sur le pot. Il revient sur lui-même. Les gestes se plient et se déplient. L'espace est habité, empli, puis vidé et ce vide appelle le mouvement suivant.

    L'eau chante dans la bouilloire. Le maître, pour la deuxième fois, la recueille et la dépose sur la poudre verte. Il referme la bouilloire.

    Il se saisit d'un petit fouet fait de vergettes de bambou et lie, en mouvements rapides, l'eau et la poudre de thé. Ses gestes se ralentissent. Il pose le fouet, laisse le mélange reposer.

    Il offre à son invité la boisson mousseuse. Quelles indicibles sensations quand le thé pénètre en soi. Il est souvent accompagné de délicieuses gourmandises, les wagashi, qui changent au fil des saisons. Leur couleur, leur forme, en se mariant à la couleur jade du thé, appelle au grand voyage, celui où les parfums, les couleurs, les sons se répondent, faisant écho à la beauté universelle.




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