• PHILOSOPHIE SPIRITUALISTE
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    ALLAN KARDEC

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    LA GENESE

    LES MIRACLES ET LES PREDICTIONS

    SELON LE SPIRITISME

     

    La science est appelée à constituer la Genèse selon les lois de la nature.

    Dieu prouve sa grandeur et sa puissance par l'immutabilité de ses lois, et non par leur suspension.

    Pour Dieu, le passé et l'avenir sont le présent.

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    NOUVELLE EDITION

    CONFORME A LA PREMIERE EDITION DE 1868

    UNION SPIRITE FRANÇAISE ET FRANCOPHONE


     

     

    INTRODUCTION
    A LA PREMIERE EDITION, PUBLIEE EN JANVIER 1868.

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    Ce nouvel ouvrage est un pas de plus en avant dans les conséquences et les applications du Spiritisme. Ainsi que l'indique son titre, il a pour objet l'étude de points diversement interprétés et commentés jusqu'à ce jour : La Genèse, les miracles et les prédictions, dans leurs rapports avec les lois nouvelles qui découlent de l'observation des phénomènes spirites.

    Deux éléments ou, si l'on veut, deux forces régissent l'univers : l'élément spirituel et l'élément matériel ; de l'action simultanée de ces deux principes, naissent des phénomènes spéciaux qui sont naturellement inexplicables, si l'on fait abstraction de l'un des deux, absolument comme la formation de l'un de ses deux éléments constituants : l'oxygène et l'hydrogène.

    Le Spiritisme, en démontrant l'existence du monde spirituel et ses rapports avec le monde matériel, donne la clef d'une foule de phénomènes incompris, et considérés, par cela même, comme inadmissibles par une certaine classe de penseurs. Ces faits abondent dans les Ecritures, et c'est faute de connaître la loi qui les régit, que les commentateurs des deux camps opposés, tournant sans cesse dans le même cercle d'idées, les uns faisant abstraction des données positives de la science, les autres du principe spirituel, n'ont pu aboutir à une solution rationnelle.

    Cette solution est dans l'action réciproque de l'esprit et de la matière. Elle ôte, il est vrai, à la plupart de ces faits leur caractère surnaturel ; mais lequel vaut mieux : de les admettre comme ressortant des lois de la nature, ou de les rejeter tout à fait ? Leur rejet absolu entraîne celui de la base même de l'édifice, tandis que leur admission à ce titre, ne supprimant que les accessoires, laisse cette base intacte. Voilà pourquoi le Spiritisme ramène tant de gens à la croyance de vérités qu'ils considéraient naguère comme des utopies.

    Cet ouvrage est donc, ainsi que nous l'avons dit, un complément des applications du Spiritisme à un point de vue spécial. Les matériaux en étaient prêts, tout au moins élaborés depuis longtemps, mais le moment de les publier n'était pas encore venu. Il fallait d'abord que les idées qui devaient en faire la base fussent arrivées à maturité, et, en outre, tenir compte de l'opportunité des circonstances. Le Spiritisme n'a ni mystères, ni théories secrètes ; tout doit y être dit au grand jour, afin que chacun puisse le juger en connaissance de cause ; mais chaque chose doit venir en son temps pour venir sûrement. Une solution donnée à la légère, avant l'élucidation complète de la question, serait une cause de retard plutôt que d'avancement. Dans celle dont il s'agit ici, l'importance du sujet nous faisait un devoir d'éviter toute précipitation.

    Avant d'entrer en matière, il nous a paru nécessaire de définir nettement le rôle respectif des Esprits et des hommes dans l'oeuvre de la doctrine nouvelle ; ces considérations préliminaires, qui en écartent toute idée de mysticisme, font l'objet du premier chapitre, intitulé : Caractères de la révélation spirite ; nous appelons sur ce point une attention sérieuse, parce que là est, en quelque sorte, le noeud de la question.

    Malgré la part qui incombe à l'activité humaine dans l'élaboration de cette doctrine, l'initiative en appartient aux Esprits, mais elle n'est formée de l'opinion personnelle d'aucun d'eux ; elle n'est, et ne peut être, que la résultante de leur enseignement collectif et concordant. A cette condition seule, elle peut se dire la doctrine des Esprits, autrement ce ne serait que la doctrine d'un Esprit, et elle n'aurait que la valeur d'une opinion personnelle.

    Généralité et concordance dans l'enseignement, tel est le caractère essentiel de la doctrine, la condition même de son existence ; il en résulte que tout principe qui n'a pas reçu la consécration du contrôle de la généralité ne peut être considéré comme partie intégrante de cette même doctrine, mais comme une simple opinion isolée dont le Spiritisme ne peut assumer la responsabilité.

    C'est cette collectivité concordante de l'opinion des Esprits, passée, en outre, au critérium de la logique, qui fait la force de la doctrine spirite, et en assure la perpétuité. Pour qu'elle changeât, il faudrait que l'universalité des Esprits changeât d'opinion, et qu'ils vinssent un jour dire le contraire de ce qu'ils ont dit ; puisqu'elle a sa source dans l'enseignement des Esprits, pour qu'elle succombât, il faudrait que les Esprits cessassent d'exister. C'est aussi ce qui la fera toujours prévaloir sur les systèmes personnels qui n'ont pas, comme elle, leurs racines partout.

    Le Livre des Esprits n'a vu son crédit se consolider que parce qu'il est l'expression d'une pensée collective générale ; au mois d'avril 1867, il a vu s'accomplir sa première période décennale ; dans cet intervalle, les principes fondamentaux, dont il a posé les bases, ont été successivement complétés et développés, par suite de l'enseignement progressif des Esprits, mais aucun n'a reçu un démenti de l'expérience ; tous, sans exception, sont restés debout, plus vivaces que jamais, tandis que, de toutes les idées contradictoires qu'on a essayé d'y opposer, aucune n'a prévalu, précisément parce que, de toutes parts, le contraire était enseigné. C'est là un résultat caractéristique que nous pouvons proclamer sans vanité, puisque nous ne nous en sommes jamais attribué le mérite.

    Les mêmes scrupules ayant présidé à la rédaction de nos autres ouvrages, nous avons pu les dire selon le Spiritisme, parce que nous étions certain de leur conformité avec l'enseignement général des Esprits. Il en est de même de celui-ci, que nous pouvons, par des motifs semblables, donner comme le complément des précédents, à l'exception, toutefois, de quelques théories encore hypothétiques, que nous avons eu soin d'indiquer comme telles, et qui ne doivent être considérées que comme des opinions personnelles, jusqu'à ce qu'elles aient été confirmées ou contredites, afin de n'en pas faire peser la responsabilité sur la doctrine.

    Du reste, les lecteurs assidus de la Revue auront pu y remarquer, à l'état d'ébauche, la plupart des idées qui sont développées dans ce dernier ouvrage, comme nous l'avons fait pour les précédents. La Revue est souvent pour nous un terrain d'essai destiné à sonder l'opinion des hommes et des Esprits sur certains principes, avant de les admettre comme parties constituantes de la doctrine.

     

    LA GENESE
    SELON LE SPIRITISME

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    CHAPITRE PREMIER
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    Caractère de la révélation spirite.

    1.- Peut-on considérer le Spiritisme comme une révélation ? Dans ce cas, quel est son caractère ? Sur quoi est fondée son authenticité ? A qui et de quelle manière a-t-elle été faite ? La doctrine spirite est-elle une révélation dans le sens théologique du mot, c'est-à-dire est-elle en tout point le produit d'un enseignement occulte venu d'en haut ? Est-elle absolue ou susceptible de modifications ? En apportant aux hommes la vérité toute faite, la révélation n'aurait-elle pas pour effet de les empêcher de faire usage de leurs facultés, puisqu'elle leur épargnerait le travail de la recherche ? Quelle peut être l'autorité de l'enseignement des Esprits, s'ils ne sont pas infaillibles et supérieurs à l'humanité ? Quelle est l'utilité de la morale qu'ils prêchent, si cette morale n'est autre que celle du Christ que l'on connaît ? Quelles sont les vérités nouvelles qu'ils nous apportent ? L'homme a-t-il besoin d'une révélation et ne peut-il trouver en lui-même et dans sa conscience tout ce qui lui est nécessaire pour se conduire ? Telles sont les questions sur lesquelles il importe d'être fixé.

    2.- Définissons d'abord le sens du mot révélation. Révéler, du latin revelare, dont la racine est velum, voile, signifie littéralement sortir de dessous le voile, et au figuré : découvrir, faire connaître une chose secrète ou inconnue. Dans son acception vulgaire la plus générale, il se dit de toute chose ignorée qui est mise au jour, de toute idée nouvelle qui met sur la voie de ce que l'on ne savait pas.

    A ce point de vue, toutes les sciences qui nous font connaître les mystères de la nature sont des révélations, et l'on peut dire qu'il y a pour nous une révélation incessante ; l’astronomie nous a révélé le monde astral que nous ne connaissions pas ; la géologie, la formation de la terre ; la chimie, la loi des affinités ; la physiologie, les fonctions de l'organisme, etc. ; Copernic, Galilée, Newton, Laplace, Lavoisier sont des révélateurs.

    3.- Le caractère essentiel de toute révélation doit être la vérité. Révéler un secret, c'est faire connaître un fait ; si la chose est fausse, ce n'est pas un fait, et par conséquent il n'y a pas révélation. Toute révélation démentie par les faits n'en est pas une ; si elle est attribuée à Dieu, Dieu ne pouvant ni mentir ni se tromper, elle ne peut émaner de lui ; il faut la considérer comme le produit d'une conception humaine.

    4.- Quel est le rôle du professeur vis-à-vis de ses élèves, si ce n’est celui d'un révélateur ? Il leur enseigne ce qu'ils ne savent pas, ce qu'ils n'auraient ni le temps ni la possibilité de découvrir eux-mêmes, parce que la science est l'oeuvre collective des siècles et d'une multitude d’hommes qui ont apporté, chacun, leur contingent d’observations, et dont profitent ceux qui viennent après eux. L'enseignement est donc, en réalité, la révélation de certaines vérités scientifiques ou morales, physiques ou métaphysiques, faite par des hommes qui les connaissent à d'autres qui les ignorent, et qui sans cela les eussent toujours ignorées.

    5.- Mais le professeur n'enseigne que ce qu'il a appris : c'est un révélateur du second ordre ; l'homme de génie enseigne ce qu’il a trouvé lui-même : c’est le révélateur primitif ; il apporte la lumière qui, de proche en proche, se vulgarise. Où en serait l’humanité, sans la révélation des hommes de génie qui apparaissent de temps à autre !

    Mais qu'est-ce que les hommes de génie ? Pourquoi sont-ils hommes de génie ? D'où viennent-ils ? Que deviennent-ils ? Remarquons que la plupart apportent en naissant des facultés transcendantes et des connaissances innées, qu'un peu de travail suffit pour développer. Ils appartiennent bien réellement à l'humanité, puisqu'ils naissent, vivent et meurent comme nous. Où donc ont-ils puisé ces connaissances qu'ils n'ont pu acquérir de leur vivant ? Dira-t-on, avec les matérialistes, que le hasard leur a donné la matière cérébrale en plus grande quantité et de meilleure qualité ? Dans ce cas, ils n'auraient pas plus de mérite qu'un légume plus gros et plus savoureux qu'un autre.

    Dira-t-on, avec certains spiritualistes, que Dieu les a doués d'une âme plus favorisée que celle du commun des hommes ? Supposition tout aussi illogique, puisqu'elle entacherait Dieu de partialité. La seule solution rationnelle de ce problème est dans la préexistence de l'âme et dans la pluralité des existences. L'homme de génie est un Esprit qui a vécu plus longtemps ; qui a, par conséquent, plus acquis et plus progressé que ceux qui sont moins avancés. En s'incarnant, il apporte ce qu'il sait, et comme il sait beaucoup plus que les autres, sans avoir besoin d'apprendre, il est ce qu'on appelle un homme de génie. Mais ce qu'il sait n'en est pas moins le fruit d'un travail antérieur, et non le résultat d'un privilège. Avant de renaître, il était donc Esprit avancé ; il se réincarne, soit pour faire profiter les autres de ce qu'il sait, soit pour acquérir davantage.

    Les hommes progressent incontestablement par eux-mêmes et par les efforts de leur intelligence ; mais, livrés à leurs propres forces, ce progrès est très lent, s'ils ne sont aidés par des hommes plus avancés, comme l'écolier l'est par ses professeurs. Tous les peuples ont eu leurs hommes de génie, qui sont venus, à diverses époques, donner une impulsion et les tirer de leur inertie.

    6.- Dès lors qu'on admet la sollicitude de Dieu pour ses créatures, pourquoi n'admettrait-on pas que des Esprits capables, par leur énergie et la supériorité de leurs connaissances, de faire avancer l'humanité, s'incarnent par la volonté de Dieu en vue d'aider au progrès dans un sens déterminé ; qu’ils reçoivent une mission, comme un ambassadeur en reçoit une de son souverain ? Tel est le rôle des grands génies. Que viennent-ils faire, sinon apprendre aux hommes des vérités que ceux-ci ignorent, et qu'ils eussent ignorées pendant encore de longues périodes, afin de leur donner un marchepied à l'aide duquel ils pourront s'élever plus rapidement ? Ces génies, qui apparaissent à travers les siècles comme des étoiles brillantes, laissant après elles une longue traînée lumineuse sur l'humanité, sont des missionnaires, ou, si l'on veut, des messies. Les choses nouvelles qu'ils enseignent aux hommes, soit dans l'ordre physique, soit dans l'ordre philosophique, sont des révélations.

    Si Dieu suscite des révélateurs pour les vérités scientifiques, il peut, à plus forte raison, en susciter pour les vérités morales, qui sont un des éléments essentiels du progrès. Tels sont les philosophes dont les idées ont traversé les siècles.

    7.- Dans le sens spécial de la foi religieuse, la révélation se dit plus particulièrement des choses spirituelles que l'homme ne peut savoir par lui-même, qu'il ne peut découvrir au moyen de ses sens, et dont la connaissance lui est donnée par Dieu ou par ses messagers, soit au moyen de la parole directe, soit par l'inspiration. Dans ce cas, la révélation est toujours faite à des hommes privilégiés, désignés sous le nom de prophètes ou messies, c'est-à-dire envoyés, missionnaires, ayant mission de la transmettre aux hommes. Considérée sous ce point de vue, la révélation implique la passivité absolue ; on l'accepte sans contrôle, sans examen, sans discussion.

    8.- Toutes les religions ont eu leurs révélateurs, et quoique tous soient loin d'avoir connu toute la vérité, ils avaient leur raison d'être providentielle ; car ils étaient appropriés au temps et au milieu où ils vivaient, au génie particulier des peuples auxquels ils parlaient, et auxquels ils étaient relativement supérieurs. Malgré les erreurs de leurs doctrines, ils n'en ont pas moins remué les esprits, et par cela même semé des germes de progrès qui, plus tard, devaient s'épanouir, ou s'épanouiront un jour au soleil du Christianisme. C'est donc à tort qu'on leur jette l'anathème au nom de l’orthodoxie, car un jour viendra où toutes ces croyances, si diverses pour la forme, mais qui reposent en réalité sur un même principe fondamental : Dieu et l'immortalité de l'âme, se fondront dans une grande et vaste unité, lorsque la raison aura triomphé des préjugés.

    Malheureusement, les religions ont, de tout temps, été des instruments de domination ; le rôle de prophète a tenté les ambitions secondaires, et l'on a vu surgir une multitude de prétendus révélateurs ou messies qui, à la faveur du prestige de ce nom, ont exploité la crédulité au profit de leur orgueil, de leur cupidité ou de leur paresse, trouvant plus commode de vivre aux dépens de leurs dupes. La religion chrétienne n'a pas été à l'abri de ces parasites. A ce sujet, nous appelons une attention sérieuse sur le chapitre XXI de l’Evangile selon le Spiritisme : « Il y aura de faux Christs et de faux prophètes. »

    9.- Y a-t-il des révélations directes de Dieu aux hommes ? C'est une question que nous n'oserions résoudre, ni affirmativement ni négativement, d'une manière absolue. La chose n'est point radicalement impossible, mais rien n'en donne la preuve certaine. Ce qui ne saurait être douteux, c'est que les Esprits les plus rapprochés de Dieu par la perfection se pénètrent de sa pensée et peuvent la transmettre. Quant aux révélateurs incarnés, selon l'ordre hiérarchique auquel ils appartiennent et le degré de leur savoir personnel, ils peuvent puiser leurs instructions dans leurs propres connaissances, ou les recevoir d'Esprits plus élevés, voire des messagers directs de Dieu. Ceux-ci, parlant au nom de Dieu, ont pu parfois être pris pour Dieu lui-même.

    Ces sortes de communications n'ont rien d'étrange pour quiconque connaît les phénomènes spirites et la manière dont s'établissent les rapports entre les incarnés et les désincarnés. Les instructions peuvent être transmises par divers moyens : par l'inspiration pure et simple, par l'audition de la parole, par la vue des Esprits instructeurs dans les visions et apparitions, soit en rêve, soit à l'état de veille, ainsi qu'on en voit maints exemples dans la Bible, l’Evangile et dans les livres sacrés de tous les peuples. Il est donc rigoureusement exact de dire que la plupart des révélateurs sont des médiums inspirés, auditifs ou Probants ; d'où il ne suit pas que tous les médiums soient des révélateurs, et encore moins les intermédiaires directs de la Divinité ou de ses messagers.

    10.- Les purs Esprits seuls reçoivent la parole de Dieu avec mission de la transmettre ; mais on sait maintenant que les Esprits sont loin d'être tous parfaits, et qu'il en est qui se donnent de fausses apparences ; c'est ce qui avait fait dire à saint Jean : « Ne croyez point à tout Esprit, mais voyez auparavant si les Esprits sont de Dieu. » (Ep. 1°, ch. IV, v. 4).

    Il peut donc y avoir des révélations sérieuses et vraies, comme il y en a d'apocryphes et de mensongères. Le caractère essentiel de la révélation divine est celui de l'éternelle vérité. Toute révélation entachée d'erreur ou sujette à changement ne peut émaner de Dieu. C'est ainsi que la loi du Décalogue a tous les caractères de son origine, tandis que les autres lois mosaïques, essentiellement transitoires, souvent en contradiction avec la loi du Sinaï, sont l'oeuvre personnelle et politique du législateur hébreu. Les moeurs du peuple s'adoucissant, ces lois sont d'elles-mêmes tombées en désuétude, tandis que le Décalogue est resté debout comme le phare de l’humanité. Le Christ en a fait la base de son édifice, tandis qu'il a aboli les autres lois. Si elles eussent été l'oeuvre de Dieu, il se serait gardé d'y toucher. Le Christ et Moïse sont les deux grands révélateurs qui ont changé la face du monde, et là est la preuve de leur mission divine. Une oeuvre purement humaine n'aurait pas un tel pouvoir.

    11.- Une importante révélation s'accomplit à l'époque actuelle : c'est celle qui nous montre la possibilité de communiquer avec les êtres du monde spirituel. Cette connaissance n'est point nouvelle, sans doute ; mais elle était restée jusqu'à nos jours en quelque sorte à l’état de lettre morte, c'est-à-dire sans profit pour l'humanité. L'ignorance des lois qui régissent ces rapports l'avait étouffée sous la superstition : l'homme était incapable d'en tirer aucune déduction salutaire ; il était réservé à notre époque de la débarrasser de ses accessoires ridicules, d'en comprendre la portée, et d'en faire sortir la lumière qui devait éclairer la route de l'avenir.

    12.- Le Spiritisme, nous ayant fait connaître le monde invisible qui nous entoure et au milieu duquel nous vivions sans nous en douter, les lois qui le régissent, ses rapports avec le monde visible, la nature et l'état des êtres qui l'habitent, et par suite la destinée de l'homme après la mort, c'est une véritable révélation, dans l'acception scientifique du mot.

    13.- Par sa nature, la révélation spirite a un double caractère : elle tient à la fois de la révélation divine et de la révélation scientifique. Elle tient de la première, en ce que son avènement est providentiel, et non le résultat de l'initiative et d'un dessein prémédité de l'homme ; que les points fondamentaux de la doctrine sont le fait de l'enseignement donné par les Esprits chargés par Dieu d'éclairer les hommes sur des choses qu'ils ignoraient, qu'ils ne pouvaient apprendre par eux-mêmes, et qu'il leur importe connaître, aujourd'hui qu'ils sont murs pour les comprendre. Elle tient de la seconde, en ce que cet enseignement n'est le privilège d’aucun individu, mais qu'il est donné à tout le monde par la même voie ; que ceux qui le transmettent et ceux qui le reçoivent ne sont point des êtres passifs, dispensés du travail d'observation et de recherche ; qu'ils ne font point abnégation de leur jugement et de leur libre arbitre ; que le contrôle ne leur est point interdit, mais au contraire recommandé ; enfin, que la doctrine n'a point été dictée de toutes pièces ni imposée à la croyance aveugle ; qu'elle est déduite par le travail de l'homme, de l'observation des faits que les Esprits mettent sous ses yeux, et des instructions qu'ils lui donnent, instructions qu'il étudie, commente, compare, et dont il tire lui-même les conséquences et les applications. En un mot, ce qui caractérise la révélation spirite, c'est que la source en est divine, que l’initiative appartient aux Esprits, et que l’élaboration est le fait du travail de l'homme.

    14.- Comme moyen d'élaboration, le Spiritisme procède exactement de la même manière que les sciences positives, c'est-à-dire qu'il applique la méthode expérimentale. Des faits d'un ordre nouveau se présentent qui ne peuvent s'expliquer par les lois connues ; il les observe, les compare, les analyse, et, des effets remontant aux causes, il arrive à la loi qui les régit ; puis il en déduit les conséquences et en cherche les applications utiles. Il n'établit aucune théorie préconçue ; ainsi, il n'a posé comme hypothèses, ni l’existence et l'intervention des Esprits, ni le périsprit, ni la réincarnation, ni aucun des principes de la doctrine ; il a conclu à l'existence des Esprits lorsque cette existence est ressortie avec évidence de l’observation des faits ; et ainsi des autres principes. Ce ne sont point les faits qui sont venus après coup confirmer la théorie, mais la théorie qui est venue subséquemment expliquer et résumer les faits. Il est donc rigoureusement exact de dire que le Spiritisme est une science d'observations, et non le produit de l'imagination. Les sciences n'ont fait de progrès sérieux que depuis que leur étude est basée sur la méthode expérimentale ; mais jusqu'à ce jour on a cru que cette méthode n'était applicable qu'à la matière, tandis qu'elle l'est également aux choses métaphysiques.

    15.- Citons un exemple. Il se passe, dans le monde des Esprits, un fait très singulier, et qu'assurément personne n'aurait soupçonné, c'est celui des Esprits qui ne se croient pas morts. Eh bien ! les Esprits supérieurs, qui le connaissent parfaitement, ne sont point venus dire par anticipation : « Il y a des Esprits qui croient encore vivre de la vie terrestre ; qui ont conservé leurs goûts, leurs habitudes et leurs instincts ; » mais ils ont provoqué la manifestation d'Esprits de cette catégorie pour nous les faire observer. Ayant donc vu des Esprits incertains de leur état, ou affirmant qu'ils étaient encore de ce monde, et croyant vaquer à leurs occupations ordinaires, de l'exemple on a conclu à la règle. La multiplicité des faits analogues a prouvé que ce n'était point une exception, mais une des phases de la vie spirite ; elle a permis d'étudier toutes les variétés et les causes de cette singulière illusion ; de reconnaître que cette situation est surtout le propre des Esprits peu avancés moralement, et qu'elle est particulière à certains genres de mort ; qu'elle n'est que temporaire, mais peut durer des jours, des mois et des années. C'est ainsi que la théorie est née de l'observation. Il en est de même de tous les autres principes de la doctrine.

    16.- De même que la science proprement dite a pour objet l'étude des lois du principe matériel, l'objet spécial du Spiritisme est la connaissance des lois du principe spirituel ; or, comme ce dernier principe est une des forces de la nature, qu'il réagit incessamment sur le principe matériel et réciproquement, il en résulte que la connaissance de l'un ne peut être complète sans la connaissance de l'autre. Le Spiritisme et la science se complètent l'un par l'autre : la science sans le Spiritisme se trouve dans l'impuissance d'expliquer certains phénomènes par les seules lois de la matière ; le Spiritisme sans la science manquerait d'appui et de contrôle. L’étude des lois de la matière devait précéder celle de la spiritualité, parce que c'est la matière qui frappe tout d'abord les sens. Le Spiritisme venu avant les découvertes scientifiques eût été une oeuvre avortée, comme tout ce qui vient avant son temps.

    17.- Toutes les sciences s'enchaînent et se succèdent dans un ordre rationnel ; elles naissent les unes des autres, à mesure qu'elles trouvent un point d'appui dans les idées et dans les connaissances antérieures. L'astronomie, l'une des premières qui aient été cultivées, est restée dans les erreurs de l'enfance jusqu'au moment où la physique est venue révéler la loi des forces des agents naturels ; la chimie, ne pouvant lien sans la physique, devait lui succéder de près, pour ensuite marcher toutes deux de concert en s'appuyant l'une sur l'autre. L'anatomie, la physiologie, la zoologie, la botanique, la minéralogie ne sont devenues des sciences sérieuses qu'à l'aide des lumières apportées par la physique et la chimie. La géologie, née d'hier, sans l'astronomie, la physique, la chimie et toutes les autres, eût manqué de ses véritables éléments de vitalité ; elle ne pouvait venir qu'après.

    18.- La science moderne a fait justice des quatre éléments primitifs des Anciens, et d'observation en observation, elle est arrivée à la conception d'un seul élément générateur de toutes les transformations de la matière ; mais la matière, par elle-même, est inerte ; elle n'a ni vie, ni pensée, ni sentiment ; il lui faut son union avec le principe spirituel. Le Spiritisme n'a ni découvert ni inventé ce principe, mais, le premier, il l'a démontré par des preuves irrécusables ; il l'a étudié, analysé, et en a rendu l'action évidente. A l'élément matériel, il est venu ajouter l'élément spirituel. Elément matériel et élément spirituel, voilà les deux principes, les deux forces vives de la nature. Par l'union indissoluble de ces deux éléments, on explique sans peine une foule de faits jusqu'alors inexplicables1.

    Le Spiritisme, ayant pour objet l'étude de l'un des deux éléments constitutifs de l'univers, touche forcément à la plupart des sciences ; il ne pouvait venir qu'après leur élaboration, et il est né, par la force des choses, de l'impossibilité de tout expliquer à l'aide des seules lois de la matière.

    19.- On accuse le Spiritisme de parenté avec la magie et la sorcellerie ; mais on oublie que l’astronomie a pour aînée l'astrologie judiciaire, qui n'est pas si éloignée de nous ; que la chimie est fille de l'alchimie, dont aucun homme sensé n'oserait s'occuper aujourd'hui. Personne ne nie, cependant, qu'il y eût dans l'astrologie et l'alchimie le germe des vérités d'où sont sorties les sciences actuelles. Malgré ses formules ridicules, l'alchimie a mis sur la voie des corps simples et de la loi des affinités ; l'astrologie s'appuyait sur la position et le mouvement des astres qu'elle avait étudiés ; mais dans l'ignorance des véritables lois qui régissent le mécanisme de l'univers, les astres étaient, pour le vulgaire, des êtres mystérieux auxquels la superstition prêtait une influence morale et un sens révélateur. Lorsque Galilée, Newton, Kepler eurent fait connaître ces lois, que le télescope eut déchiré le voile et plongé dans les profondeurs de l'espace un regard que certaines gens trouvèrent indiscret, les planètes nous apparurent comme de simples mondes semblables au nôtre, et tout l'échafaudage du merveilleux s'écroula.

    Il en est de même du Spiritisme à l'égard de la magie et de la sorcellerie ; celles-ci s'appuyaient aussi sur la manifestation des Esprits, connue l'astrologie sur le mouvement des astres ; mais, dans l’ignorance des lois qui régissent le monde spirituel, elles mêlaient à ces rapports des pratiques et des croyances ridicules, dont le Spiritisme moderne, fruit de l'expérience et de l'observation, a fait justice. Assurément, la distance qui sépare le Spiritisme de la magie et de la sorcellerie est plus grande que celle qui existe entre l'astronomie et l'astrologie, la chimie et l'alchimie ; vouloir les confondre, c'est prouver qu'on n'en sait pas le premier mot.

    20.- Le seul fait de la possibilité de communiquer avec les êtres du monde spirituel a des conséquences incalculables de la plus haute gravité ; c'est tout un monde nouveau qui se révèle à nous, et qui a d'autant plus d'importance, qu'il atteint tous les hommes sans exception. Cette connaissance ne peut manquer d'apporter, en se généralisant, une modification profonde dans les moeurs, le caractère, les habitudes et dans les croyances qui ont une si grande influence sur les rapports sociaux. C'est toute une révolution qui s'opère dans les idées, révolution d'autant plus grande, d'autant plus puissante, qu'elle n'est pas circonscrite à un peuple, à une caste, mais qu'elle atteint simultanément par le coeur toutes les classes, toutes les nationalités, tous les cultes.

    C'est donc avec raison que le Spiritisme est considéré comme la troisième des grandes révélations. Voyons en quoi ces révélations diffèrent, et par quel lien elles se rattachent l'une à l'autre.

    21.- Moïse, comme prophète, a révélé aux hommes la connaissance d'un Dieu unique, souverain Maître et Créateur de toutes choses ; il a promulgué la loi du Sinaï et posé les fondements de la véritable foi ; comme homme, il a été le législateur du peuple par lequel cette foi primitive, en s'épurant, devait un jour se répandre sur toute la terre.

    22.- Le Christ, prenant de l'ancienne loi ce qui est éternel et divin, et rejetant ce qui n'était que transitoire, purement disciplinaire et de conception humaine, ajoute la révélation de la vie future, dont Moïse n'avait point parlé, celle des peines et des récompenses qui attendent l'homme après la mort. (Voir Revue Spirite, 1861, pages 90 et 280).

    23.- La partie la plus importante de la révélation du Christ, en ce sens qu'elle est la source première, la pierre angulaire de toute sa doctrine, c'est le point de vue tout nouveau sous lequel il fait envisager la Divinité. Ce n'est plus le Dieu terrible, jaloux, vindicatif de Moïse, le Dieu cruel et impitoyable qui arrose la terre du sang humain, qui ordonne le massacre et l'extermination des peuples, sans excepter les femmes, les enfants et les vieillards, qui châtie ceux qui épargnent les victimes ; ce n'est plus le Dieu injuste qui punit tout un peuple pour la faute de son chef, qui se venge du coupable sur la personne de l'innocent, qui frappe les enfants pour la faute de leur père ; mais un Dieu clément, souverainement juste et bon, plein de mansuétude et de miséricorde, qui pardonne au pécheur repentant et rend à chacun selon ses oeuvres ; ce n'est plus le Dieu d'un seul peuple privilégié, le Dieu des armées présidant aux combats pour soutenir sa propre cause contre le Dieu des autres peuples, mais le Père commun du genre humain, qui étend sa protection sur tous ses enfants et les appelle tous à lui ; ce n'est plus le Dieu qui récompense et punit par les seuls biens de la terre, qui fait consister la gloire et le bonheur dans l'asservissement des peuples rivaux et dans la multiplicité de la progéniture, mais qui dit aux hommes : « Votre véritable patrie n'est pas en ce monde, elle est dans le royaume céleste ; c'est là que les humbles de coeur seront élevés et que les orgueilleux seront abaissés. » Ce n'est plus le Dieu qui fait une vertu de la vengeance et ordonne de rendre oeil pour oeil, dent pour dent ; mais le Dieu de miséricorde qui dit : « Pardonnez les offenses, si vous voulez qu'il vous soit pardonné ; rendez le bien pour le mal ; ne faites point à autrui ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fît. » Ce n'est plus le Dieu mesquin et méticuleux qui impose, sous les peines les plus rigoureuses, la manière dont il veut être adoré, qui s'offense de l'inobservance d'une formule ; mais le Dieu grand qui regarde la pensée et ne s'honore pas de la forme. Ce n'est plus, enfin, le Dieu qui veut être craint, mais le Dieu qui veut être aimé.

    24.- Dieu étant le pivot de toutes les croyances religieuses, le but de tous les cultes, le caractère de toutes les religions est conforme à l'idée qu'elles donnent de Dieu. Les religions qui en font un Dieu vindicatif et cruel croient l'honorer par des actes de cruauté, par les bûchers et les tortures ; celles qui en font un Dieu partial et jaloux sont intolérantes ; elles sont plus ou moins méticuleuses dans la forme, selon qu'elles le croient plus ou moins entaché des faiblesses et des petitesses humaines.

    25.- Toute la doctrine du Christ est fondée sur le caractère qu'il attribue à la Divinité. Avec un Dieu impartial, souverainement juste, bon et miséricordieux, il a pu faire de l'amour de Dieu et de la charité envers le prochain la condition expresse du salut, et dire : Aimez Dieu par-dessus toutes choses, et votre prochain comme vous-mêmes ; c'est là toute la loi et les prophètes, il n'y en a pas d'autre. Sur cette croyance seule, il a pu asseoir le principe de l'égalité des hommes devant Dieu, et de la fraternité universelle. Mais était-il possible d'aimer ce Dieu de Moïse ? Non ; on ne pouvait que le craindre.

    Cette révélation des véritables attributs de la Divinité, jointe à celle de l'immortalité de l’âme et de la vie future, modifiait profondément les rapports mutuels des hommes, leur imposait de nouvelles obligations, leur faisait envisager la vie présente sous un autre jour ; elle devait, par cela même, réagir sur les moeurs et les relations sociales. C'est incontestablement, par ses conséquences, le point le plus capital de la révélation du Christ, et dont on n'a pas assez compris l'importance ; il est regrettable de le dire, c'est aussi le point dont on s'est le plus écarté, que l'on a le plus méconnu dans l'interprétation de ses enseignements.

    26.- Cependant le Christ ajoute : « Beaucoup ces choses que je vous dis, vous ne pouvez encore les comprendre, et j'en aurais beaucoup d'autres à vous dire que vous ne comprendriez pas ; c'est pourquoi je vous parle en paraboles ; mais, plus tard, je vous enverrai le Consolateur, l'Esprit de Vérité, qui rétablira toutes choses et vous les expliquera toutes. » (Jean, ch. XIV, XVI ; Matth., ch. XVII.)

    Si le Christ n'a pas dit tout ce qu'il aurait pu dire, c'est qu'il a cru devoir laisser certaines vérités dans l'ombre jusqu'à ce que les hommes fussent en état de les comprendre. De son aveu, son enseignement était donc incomplet, puisqu'il annonce la venue de celui qui doit le compléter ; il prévoyait donc qu'on se méprendrait sur ses paroles, qu'on dévierait de son enseignement ; en un mot, qu'on déferait ce qu'il a fait, puisque toute chose doit être rétablie ; or on ne rétablit que ce qui a été défait.

    27.- Pourquoi appelle-t-il le nouveau Messie Consolateur ? Ce nom significatif et sans ambiguïté est toute une révélation. Il prévoyait donc que les hommes auraient besoin de consolations, ce qui implique l'insuffisance de celles qu'ils trouveraient dans la croyance qu'ils allaient se faire. Jamais peut-être Christ n'a été plus clair et plus explicite que dans ces dernières paroles, auxquelles peu de personnes ont pris garde, peut-être parce qu'on a évité de les mettre en lumière et d'en approfondir le sens prophétique.

    28.- Si le Christ n'a pu développer son enseignement d'une manière complète, c'est qu'il manquait aux hommes des connaissances que ceux-ci ne pouvaient acquérir qu'avec le temps, et sans lesquelles ils ne pouvaient le comprendre ; il est des choses qui eussent paru un non-sens dans l'état des connaissances d'alors. Compléter son enseignement doit donc s'entendre dans le sens d'expliquer et de développer, bien plus que dans celui d'y ajouter des vérités nouvelles, car tout s'y trouve en germe ; seulement, il manquait la clef pour saisir le sens de ses paroles.

    29.- Mais qui ose se permettre d'interpréter les Ecritures sacrées ? Qui a ce droit ? Qui possède les lumières nécessaires, si ce ne sont les théologiens ?

    Qui l'ose ? La science d'abord, qui ne demande de permission à personne pour faire connaître les lois de la nature, et saute à pieds joints sur les erreurs et les préjugés. - Qui a ce droit ? Dans ce siècle d'émancipation intellectuelle et de liberté de conscience, le droit d'examen appartient à tout le monde, et les Ecritures ne sont plus l'arche sainte à laquelle nul n'oserait toucher du doigt sans risquer d'être foudroyé. Quant aux lumières spéciales nécessaires, sans contester celles des théologiens, et quelque éclairés que fussent ceux du moyen âge, et en particulier les Pères de l'Eglise, ils ne l'étaient cependant point encore assez pour ne pas condamner, comme hérésie, le mouvement de la terre et la croyance aux antipodes ; et, sans remonter si haut, ceux de nos jours n’ont-ils pas jeté l'anathème aux périodes de la formation de la terre ?

    Les hommes n'ont pu expliquer les Ecritures qu'à l'aide de ce qu'ils savaient, des notions fausses ou incomplètes qu'ils avaient sur les lois de la nature, plus tard révélées par la science : voilà pourquoi les théologiens eux-mêmes ont pu, de très bonne foi, se méprendre sur le sens de certaines paroles et de certains faits de l'Evangile. Voulant à tout prix y trouver la confirmation d'une pensée préconçue, ils tournaient toujours dans le même cercle, sans quitter leur point de vue, de telle sorte qu'ils n'y voyaient que ce qu'ils voulaient y voir. Tout savants théologiens qu'ils étaient, ils ne pouvaient comprendre les causes dépendant de lois qu'ils ne connaissaient pas.

    Mais qui sera juge des interprétations diverses et souvent contradictoires, données en dehors de la théologie ? - L'avenir, la logique et le bon sens. Les hommes, de plus en plus éclairés à mesure que de nouveaux faits et de nouvelles lois viendront se révéler, sauront faire la part des systèmes utopiques et de la réalité ; or la science fait connaître certaines lois ; le Spiritisme en fait connaître d'autres ; les unes et les autres sont indispensables à l'intelligence des textes sacrés de toutes les religions, depuis Confucius et le Bouddha jusqu'au Christianisme. Quant à la théologie, elle ne saurait judicieusement exciper des contradictions de la science, alors qu'elle n'est pas toujours d'accord avec elle-même.

    30.- Le SPIRITISME, prenant son point de départ dans les paroles mêmes du Christ, comme le Christ a pris le sien dans Moïse, est une conséquence directe de sa doctrine.

    A l'idée vague de la vie future, il ajoute la révélation de l'existence du monde invisible qui nous entoure et peuple l'espace, et par là il précise la croyance ; il lui donne un corps, une consistance, une réalité dans la pensée.

    Il définit les liens qui unissent l'âme et le corps, et lève le voile qui cachait aux hommes les mystères de la naissance et de la mort.

    Par le Spiritisme, l'homme sait d'où il vient, où il va, pourquoi il est sur la terre, pourquoi il y souffre temporairement, et il voit partout la justice de Dieu.

    Il sait que l'âme progresse sans cesse à travers une série d'existences successives, jusqu'à ce qu'elle ait atteint le degré de perfection qui peut la rapprocher de Dieu.

    Il sait que toutes les âmes, ayant un même point de départ, sont créées égales, avec une même aptitude à progresser, en vertu de leur libre arbitre ; que toutes sont de même essence, et qu'il n'y a entre elles que la différence du progrès accompli ; que toutes ont la même destinée et atteindront le même but, plus ou moins promptement selon leur travail et leur bonne volonté.

    Il sait qu'il n'y a point de créatures déshéritées, ni plus favorisées les unes que les autres ; que Dieu n'en a point créé qui soient privilégiées et dispensées du travail imposé à d'autres pour progresser ; qu'il n'y a point d'êtres perpétuellement voués au mal et à la souffrance ; que ceux désignes sous le nom de démons sont des Esprits encore arriérés et imparfaits, qui font le mal à l'état d'Esprits, comme ils le faisaient à l'état d'hommes, mais qui avanceront et s'amélioreront ; que les anges ou purs Esprits ne sont point des êtres à part dans la création, mais des Esprits qui ont atteint le but, après avoir suivi la filière du progrès ; qu'ainsi il n'y a pas de créations multiples, ni différentes catégories parmi les êtres intelligents, mais que toute la création ressort de la grande loi d'unité qui régit l'univers, et que tous les êtres gravitent vers un but commun, qui est la perfection, sans que les uns soient favorisés aux dépens des autres, tous étant les fils de leurs oeuvres.

    31.- Par les rapports que l'homme peut maintenant établir avec ceux qui ont quitté la terre, il a non seulement la preuve matérielle de l'existence et de l'individualité de l'âme, mais il comprend la solidarité qui relie les vivants et les morts de ce monde, et ceux de ce monde avec ceux des autres mondes. Il connaît leur situation dans le monde des Esprits ; il les suit dans leurs migrations ; il est témoin de leurs joies et de leurs peines ; il sait pourquoi ils sont heureux ou malheureux, et le sort qui l'attend lui-même selon le bien ou le mal qu'il fait. Ces rapports l'initient à la vie future, qu'il peut observer dans toutes ses phases, dans toutes ses péripéties ; l'avenir n'est plus une vague espérance : c'est un fait positif, une certitude mathématique. Alors la mort n'a plus rien d'effrayant, car c'est pour lui la délivrance, la porte de la véritable vie.

    32.- Par l'étude de la situation des Esprits, l’homme sait que le bonheur et le malheur dans la vie spirituelle sont inhérents au degré de perfection et d'imperfection ; que chacun subit les conséquences directes et naturelles de ses fautes : autrement dit, qu'il est puni par où il a péché ; que ces conséquences durent aussi longtemps que la cause qui les a produites ; qu'ainsi le coupable souffrirait éternellement s'il persistait éternellement dans le mal, mais que la souffrance cesse avec le repentir et la réparation ; or, comme il dépend de chacun de s'améliorer, chacun peut, en vertu de son libre arbitre, prolonger ou abréger ses souffrances, comme le malade souffre de ses excès aussi longtemps qu'il n'y met pas un terme.

    33.- Si la raison repousse, comme incompatible avec la bonté de Dieu, l'idée des peines irrémissibles, perpétuelles et absolues, souvent infligées pour une seule faute ; des supplices de l'enfer que ne peut adoucir le repentir le plus ardent et le plus sincère, elle s'incline devant cette justice distributive et impartiale, qui tient compte de tout, ne ferme jamais la porte du retour, et tend sans cesse la main au naufragé, au lieu de le repousser dans l'abîme.

    34.- La pluralité des existences, dont le Christ a posé le principe dans l'Évangile, mais sans plus le définir que beaucoup d'autres, est une des lois les plus importantes révélées par le Spiritisme, en ce sens qu'il en démontre la réalité et la nécessité pour le progrès. Par cette loi, l'homme s'explique toutes les anomalies apparentes que présente la vie humaine ; les différences de position sociale ; les morts prématurées qui, sans la réincarnation, rendraient inutiles pour l'âme les vies abrégées ; l’inégalité des aptitudes intellectuelles et morales, par l'ancienneté de l'Esprit qui a plus ou moins appris et progressé, et qui apporte en renaissant l'acquis de ses existences antérieures (n°5).

    35.- Avec la doctrine de la création de l'âme à chaque naissance, on retombe dans le système des créations privilégiées ; les hommes sont étrangers les uns aux autres, rien ne les relie, les liens de famille sont purement charnels : ils ne sont point solidaires d'un passé où ils n'existaient pas ; avec celle du néant après la mort, tout rapport cesse avec la vie ; ils ne sont point solidaires de l'avenir. Par la réincarnation, ils sont solidaires du passé et de l'avenir ; leurs rapports se perpétuant dans le monde spirituel et dans le monde corporel, la fraternité a pour base les lois mêmes de la nature ; le bien a un but, le mal a ses conséquences inévitables.

    36.- Avec la réincarnation tombent les préjugés de races et de castes, puisque le même Esprit peut renaître riche ou pauvre, grand seigneur ou prolétaire, maître ou subordonné, libre ou esclave, homme ou femme. De tous les arguments invoqués contre l'injustice de la servitude et de l'esclavage, contre la sujétion de la femme à la loi du plus fort, il n'en est aucun qui prime en logique le fait matériel de la réincarnation. Si donc la réincarnation fonde sur une loi de la nature le principe de la fraternité universelle, elle fonde sur la même loi celui de l'Egalité des droits sociaux, et par suite celui de la liberté.

    37.- Otez à l'homme l'esprit libre, indépendant, survivant à la matière, vous en faites une machine organisée, sans but, sans responsabilité, sans autre frein que la loi civile, et bonne à exploiter comme un animal intelligent. N'attendant rien après la mort, rien ne l'arrête pour augmenter les jouissances du présent ; s'il souffre, il n'a en perspective que le désespoir et le néant pour refuge. Avec la certitude de l'avenir, celle de retrouver ceux qu'il a aimés, la crainte de revoir ceux qu'il a offensés, toutes ses idées changent. Le Spiritisme, n'eût-il fait que tirer l'homme du doute touchant la vie future, aurait plus fait pour son amélioration morale que toutes les lois disciplinaires qui le brident quelquefois, mais ne le changent pas.

    38.- Sans la préexistence de l'âme, la doctrine du pêché originel n'est pas seulement inconciliable avec la justice de Dieu, qui rendrait tous les hommes responsables de la faute d'un seul : elle serait un non sens, et d'autant moins justifiable que, suivant cette doctrine, l'âme n'existait pas à l'époque où l'on prétend faire remonter sa responsabilité. Avec la préexistence, l'homme apporte en renaissant le germe de ses imperfections, des défauts dont il ne s'est pas corrigé, et qui se traduisent par ses instincts natifs, ses propensions à tel ou tel vice. C'est là son véritable péché originel, dont il subit tout naturellement les conséquences, mais avec cette différence capitale qu'il porte la peine de ses propres fautes, et non celle de la faute d’un autre ; et cette autre différence, à la fois consolante, encourageante et souverainement équitable, que chaque existence lui offre les moyens de se racheter par la réparation, et de progresser, soit en se dépouillant de quelque imperfection, soit en acquérant de nouvelles connaissances, et cela jusqu'à ce qu'étant suffisamment purifié, il n'ait plus besoin de la vie corporelle, et puisse vivre exclusivement de la vie spirituelle, éternelle et bienheureuse.

    Par la même raison, celui qui a progressé moralement apporte, en renaissant, des qualités natives, comme celui qui a progressé intellectuellement apporte des idées innées ; il est identifié avec le bien ; il le pratique sans efforts, sans calcul et, pour ainsi dire, sans y penser. Celui qui est obligé de combattre ses mauvaises tendances en est encore à la lutte : le premier a déjà vaincu, le second est en train de vaincre. Il y a donc vertu originelle, comme il y a savoir originel, et péché ou mieux vice originel.

    39.- Le Spiritisme expérimental a étudié les propriétés des fluides spirituels et leur action sur la matière. Il a démontré l'existence du périsprit, soupçonné dès l'antiquité, et désigné par saint Paul sous le nom de Corps spirituel, c'est-à-dire de corps fluidique de l'âme après la destruction du corps tangible. On sait aujourd'hui que cette enveloppe est inséparable de l'âme ; qu'elle est un des éléments constitutifs de l'être humain ; qu'elle est le véhicule de transmission de la pensée, et que, pendant la vie du corps, elle sert de lien entre l'Esprit et la matière. Le périsprit joue un rôle si important dans l'organisme et dans une foule d'affections, qu'il se lie à la physiologie aussi bien qu'à la psychologie.

    40.- L'étude des propriétés du périsprit, des fluides spirituels et des attributs physiologiques de l'âme, ouvre de nouveaux horizons à la science, et donne la clef d'une foule de phénomènes incompris jusqu'alors faute de connaître la loi qui les régit ; phénomènes niés par le matérialisme, parce qu'ils se rattachent à la spiritualité, qualifiés par d'autres de miracles ou de sortilèges, selon les croyances. Tels sont, entre autres, les phénomènes de la double vue, de la vue à distance, du somnambulisme naturel et artificiel, des effets psychiques de la catalepsie et de la léthargie, de la prescience, des pressentiments, des apparitions, des transfigurations, de la transmission de pensée, de la fascination, des guérisons instantanées, des obsessions et possessions, etc.. En démontrant que ces phénomènes reposent sur des lois aussi naturelles que les phénomènes électriques, et les conditions normales dans lesquelles ils peuvent se reproduire, le Spiritisme détruit l'empire du merveilleux et du surnaturel, et par suite la source de la plupart des superstitions. S'il fait croire à la possibilité de certaines choses regardées par quelques-uns comme chimériques, il empêche de croire à beaucoup d'autres dont il démontre l'impossibilité et l'irrationalité.

    41.- Le Spiritisme, bien loin de nier ou de détruire l'Evangile, vient au contraire confirmer, expliquer et développer, par les nouvelles lois de nature qu'il révèle, tout ce qu'a dit et fait le Christ ; il porte la lumière sur les points obscurs de son enseignement, de telle sorte que ceux pour qui certaines parties de l'Évangile étaient inintelligibles, ou semblaient inadmissibles, les comprennent sans peine à l'aide du Spiritisme, et les admettent ; ils en voient mieux la portée, et peuvent faire la part de la réalité et de l'allégorie ; le Christ leur paraît plus grand : ce n'est plus simplement un philosophe, c'est un Messie divin.

    42.- Si l'on considère, en outre, la puissance moralisatrice du Spiritisme par le but qu'il assigne à toutes les actions de la vie, par les conséquences du bien et du mal qu'il fait toucher du doigt ; la force morale, le courage, les consolations qu'il donne dans les afflictions par une inaltérable confiance en l'avenir, par la pensée d'avoir près de soi les êtres que l'on a aimés, l'assurance de les revoir, la possibilité de s'entretenir avec eux, enfin par la certitude que de tout ce que l'on fait, de tout ce que l'on acquiert en intelligence, en science, en moralité, jusqu'à la dernière heure de la vie, rien n'est perdu, que tout profite à l'avancement, on reconnaît que le Spiritisme réalise toutes les promesses du Christ à l'égard du Consolateur annoncé. Or, comme c'est l'Esprit de Vérité qui préside au grand mouvement de la régénération, la promesse de son avènement se trouve de même réalisée, car, par le fait, c'est lui qui est le véritable Consolateur2.

    43.- Si, à ces résultats, on ajoute la rapidité inouïe de la propagation du Spiritisme, malgré tout ce qu'on a fait pour l'abattre, on ne peut disconvenir que sa venue ne soit providentielle, puisqu'il triomphe de toutes les forces et de toutes les mauvaises volontés humaines. La facilité avec laquelle il est accepté par un si grand nombre, et cela sans contrainte, sans autres moyens que la puissance de l'idée, prouve qu'il répond à un besoin, celui de croire à quelque chose, après le vide creusé par l'incrédulité, et que, par conséquent, il est venu en son temps.

    44.- Les affligés sont en grand nombre ; il n'est donc pas surprenant que tant de gens accueillent une doctrine qui console, de préférence aux doctrines qui désespèrent, car c'est aux déshérités, plus qu'aux heureux du monde, que s'adresse le Spiritisme. Le malade voit venir le médecin avec plus de joie que celui qui se porte bien ; or les affligés sont des malades, et le Consolateur est le médecin.

    Vous qui combattez le Spiritisme, si vous voulez qu'on le quitte pour vous suivre, donnez donc plus et mieux que lui ; guérissez plus sûrement les blessures de l'âme. Donnez plus de consolations, plus de satisfactions du coeur, des espérances plus légitimes, des certitudes plus grandes ; faites de l'avenir un tableau plus rationnel, plus séduisant ; mais ne pensez pas l'emporter, vous, avec la perspective du néant ; vous avec l'alternative des flammes de l'enfer ou de la béate et inutile contemplation perpétuelle.

    45.- La première révélation était personnifiée dans Moïse, la seconde dans le Christ, la troisième ne l'est dans aucun individu. Les deux premières sont individuelles, la troisième est collective ; c'est là un caractère essentiel d'une grande importance. Elle est collective en ce sens, qu'elle n'a été faite par privilège à personne ; que personne, par conséquent, ne peut s'en dire le prophète exclusif. Elle a été faite simultanément sur toute la terre, à des millions de personnes, de tous âges et de toutes conditions, depuis le plus bas jusqu'au plus haut de l'échelle, selon cette prédiction rapportée par l'auteur des Actes des apôtres : « Dans les derniers temps, dit le Seigneur, je répandrai de mon esprit sur toute chair ; vos fils et vos filles prophétiseront ; vos jeunes gens auront des visions, et vos vieillards auront des songes. » (Actes, ch. II, v. 17, 18). Elle n'est sortie d'aucun culte spécial, afin de servir un jour à tous de point de ralliement3.

    46.- Les deux premières révélations étant le produit d'un enseignement personnel, ont été forcément localisées, c'est-à-dire qu'elles ont eu lieu sur un seul point, autour duquel l'idée s'est répandue de proche en proche ; mais il a fallu bien des siècles pour qu'elles atteignissent les extrémités du monde, sans même l'envahir tout entier. La troisième a cela de particulier, que n'étant pas personnifiée dans un individu, elle s'est produite simultanément sur des milliers de points différents, qui tous sont devenus des centres ou foyers de rayonnement. Ces centres se multiplient, leurs rayons se rejoignent peu à peu, comme les cercles formés par une multitude de pierres jetées dans l'eau ; de telle sorte, qu'en un temps donné, ils finiront par couvrir la surface entière du globe.

    Telle est une des causes de la rapide propagation de la doctrine. Si elle eût surgi sur un seul point, si elle eût été l'oeuvre exclusive d'un homme, elle aurait formé secte autour de lui ; mais un demi-siècle se serait peut-être écoulé allant qu'elle eût atteint les limites du pays où elle aurait pris naissance, tandis qu'après dix ans, elle a des jalons plantés d'un pôle à l'autre.

    47.- Cette circonstance, inouïe dans l'histoire des doctrines, donne à celle-ci une force exceptionnelle et une puissance d'action irrésistible ; en effet, si on la comprime sur un point, dans un pays, il est matériellement impossible de la comprimer sur tous les points, dans tous les pays. Pour un endroit où elle sera entravée, il y en aura mille à côté où elle fleurira. Bien plus, si on l'atteint dans un individu, on ne peut l'atteindre dans les Esprits qui en sont la source. Or, comme les Esprits sont partout, et qu'il y en aura toujours, si, par impossible, on parvenait à l’étouffer sur tout le globe, elle reparaîtrait quelque temps après, parce qu'elle repose sur un fait, que ce fait est dans la nature, et qu'on ne peut supprimer les lois de la nature. Voilà ce dont doivent se persuader ceux qui rêvent l'anéantissement du Spiritisme. (Revue spirite, février 1865, p. 38 : Perpétuité du spiritisme).

    48.- Cependant, ces centres disséminés auraient pu rester encore longtemps isolés les uns des autres, confinés que sont quelques-uns dans les pays lointains. Il fallait entre eux un trait d'union qui les mît en communion de pensées avec leurs frères en croyance, en leur apprenant ce qui se faisait ailleurs. Ce trait d'union, qui aurait manqué au Spiritisme dans l'antiquité, se trouve dans les publications qui vont partout, qui condensent, sous une forme unique, concise et méthodique, l'enseignement donné partout sous des formes multiples et dans des langues diverses.

    49.- Les deux premières révélations ne pouvaient être que le résultat d'un enseignement direct ; elles devaient s'imposer à la foi par l'autorité de la parole du maître, les hommes n'étant pas assez avancés pour concourir à leur élaboration.

    Remarquons, toutefois, entre elles une nuance bien sensible qui tient au progrès des moeurs et des idées, bien qu'elles aient été faites chez le même peuple et dans le même milieu, mais à près de dix-huit siècles d'intervalle. La doctrine de Moïse est absolue, despotique ; elle n'admet pas de discussion et s'impose à tout le peuple par la force. Celle de Jésus est essentiellement conseillère ; elle est librement acceptée et ne s'impose que par la persuasion ; elle est controversée du vivant même de son fondateur, qui ne dédaigne pas de discuter avec ses adversaires.

    50.- La troisième révélation, venue à une époque d'émancipation et de maturité intellectuelle, où l'intelligence développée ne peut se résoudre à un rôle passif, où l'homme n'accepte rien en aveugle, mais veut voir où on le conduit, savoir le pourquoi et le comment de chaque chose, devait être à la fois le produit d'un enseignement et le fruit du travail, de la recherche et du libre examen. Les Esprits n'enseignent que juste ce qu'il faut pour mettre sur la voie de la vérité, mais ils s'abstiennent de révéler ce que l'homme peut trouver par lui-même, lui laissant le soin de discuter, de contrôler et de soumettre le tout au creuset de la raison, le laissant même souvent acquérir l'expérience à ses dépens. Ils lui donnent le principe, les matériaux : à lui d'en tirer profit et de les mettre en oeuvre. (n° 13).

    51.- Les éléments de la révélation spirite ayant été donnés simultanément, sur une multitude de points, à des hommes de toutes conditions sociales et de divers degrés d'instruction, il est bien évident que les observations ne pouvaient être faites partout avec le même fruit ; que les conséquences à en tirer, la déduction des lois qui régissent cet ordre de phénomènes, en un mot la conclusion qui devait asseoir les idées, ne pouvait sortir que de l’ensemble et de la corrélation des faits. Or, chaque centre isolé, circonscrit dans un cercle restreint, ne voyant, le plus souvent, qu'un ordre particulier de faits quelquefois en apparence contradictoires, n'ayant généralement affaire qu'à une même catégorie d'Esprits, et, de plus, entravé par les influences locales et l'esprit de parti, se trouvait dans l'impossibilité matérielle d'embrasser l'ensemble, et, par cela même, impuissant à rattacher les observations isolées à un principe commun. Chacun appréciant les faits au point de vue de ses connaissances et de ses croyances antérieures, ou de l'opinion particulière des Esprits qui se manifestent, il y aurait eu bientôt autant de théories et de systèmes que de centres, et dont aucun n'aurait pu être complet, faute d'éléments de comparaison et de contrôle. En un mot, chacun se serait immobilisé dans sa révélation partielle, croyant avoir toute la vérité, faute de savoir qu'en cent autres endroits on obtenait plus ou mieux.

    52.- En outre, il est à remarquer que nulle part l'enseignement spirite n'a été donné d'une manière complète ; il touche à un si grand nombre d'observations, à des sujets si divers qui exigent soit des connaissances, soit des aptitudes médianimiques spéciales, qu'il eût été impossible de réunir sur un même point toutes les conditions nécessaires. L'enseignement devant être collectif et non individuel, les Esprits ont divisé le travail en disséminant les sujets d'étude et d'observation, comme, dans certaines fabriques, la confection de chaque partie d'un même objet est répartie entre différents ouvriers.

    La révélation s'est ainsi faite partiellement, en divers lieux et par une multitude d'intermédiaires, et c'est de cette manière qu'elle se poursuit encore en ce moment, car tout n'est pas révélé. Chaque centre trouve, dans les autres centres, le complément de ce qu'il obtient, et c'est l'ensemble, la coordination de tous les enseignements partiels qui ont constitué la doctrine spirite.

    Il était donc nécessaire de grouper les faits épars pour voir leur corrélation, de rassembler les documents divers, les instructions données par les Esprits sur tous les points et sur tous les sujets, pour les comparer, les analyser, en étudier les analogies et les différences. Les communications étant données par des Esprits de tous ordres, plus ou moins éclairés, il fallait apprécier le degré de confiance que la raison permettait de leur accorder, distinguer les idées systématiques individuelles et isolées de celles qui avaient la sanction de l'enseignement général des Esprits, les utopies des idées pratiques ; élaguer celles qui étaient notoirement démenties par les données de la science positive et la saine logique, utiliser également les erreurs, les renseignements fournis par les Esprits, même du plus bas étage, pour la connaissance de l'état du monde invisible, et en former un tout homogène. Il fallait, en un mot, un centre d'élaboration, indépendant de toute idée préconçue, de tout préjugé de secte, résolu d'accepter la vérité devenue évidente, dût-elle être contraire à ses opinions personnelles. Ce centre s'est formé de lui-même, par la force des choses, et sans dessein prémédité4.

    53.- De cet état de choses, il est résulté un double courant d'idées : les unes allant des extrémités au centre, les autres retournant du centre à la circonférence. C'est ainsi que la doctrine a promptement marché vers l'unité, malgré la diversité des sources d'où elle est émanée ; que les systèmes divergents sont peu à peu tombés, par le fait de leur isolement, devant l'ascendant de l'opinion de la majorité, faute d'y trouver des échos sympathiques. Une communion de pensées s'est dès lors établie entre les différents centres partiels ; parlant la même langue spirituelle, ils se comprennent et sympathisent d'un bout au monde à l'autre.

    Les Spirites se sont trouvés plus forts, ils ont lutté avec plus de courage, ils ont marché d'un pas plus assuré, quand ils ne se sont plus vus isolés, quand ils ont senti un point d'appui, un lien qui les rattachait à la grande famille ; les phénomènes dont ils étaient témoins ne leur ont plus semblé étranges, anormaux, contradictoires, quand ils ont pu les rattacher à des lois générales d'harmonie, embrasser d'un coup d'oeil l'édifice, et voir à tout cet ensemble un but grand et humanitaire5.

    Mais comment savoir si un principe est enseigné partout, ou s'il n'est que le résultat d'une opinion individuelle ? Les groupes isolés n'étant pas à même de savoir ce qui se dit ailleurs, il était nécessaire qu'un centre rassemblât toutes les instructions pour faire une sorte de dépouillement des voix, et porter à la connaissance de tous l'opinion de la majorité6.

    54.- Il n'est aucune science qui soit sortie de toutes pièces du cerveau d'un homme ; toutes, sans exception, sont le produit d'observations successives s'appuyant sur les observations précédentes, comme sur un point connu pour arriver à l'inconnu. C'est ainsi que les Esprits ont procédé pour le Spiritisme ; c'est pourquoi leur enseignement est gradué ; ils n'abordent les questions qu'au fur et à mesure que les principes sur lesquels elles doivent s'appuyer sont suffisamment élaborés, et que l'opinion est mûre pour se les assimiler. Il est même remarquable que toutes les fois que les centres particuliers ont voulu aborder des questions prématurées, ils n'ont obtenu que des réponses contradictoires non concluantes. Quand, au contraire, le moment favorable est venu, l'enseignement se généralise et s'unifie dans la presque universalité des centres.

    Il y a, toutefois, entre la marche du Spiritisme et celle des sciences une différence capitale, c'est que celles-ci n'ont atteint le point où elles sont arrivées qu'après de longs intervalles, tandis qu'il a suffi de quelques années au Spiritisme, sinon pour atteindre le point culminant, du moins pour recueillir une somme d'observations assez grande pour constituer une doctrine. Cela tient à la multitude innombrable d'Esprits qui, par la volonté de Dieu, se sont manifestés simultanément, apportant chacun le contingent de ses connaissances. Il en est résulté que toutes les parties de la doctrine, au lieu d'être élaborées successivement durant plusieurs siècles, l'ont été à peu près simultanément en quelques années, et qu'il a suffi de les grouper pour en former un tout.

    Dieu a voulu qu'il en fût ainsi, d'abord, pour que l'édifice arrivât plus promptement au faîte ; en second lieu, pour que l'on pût, par la comparaison, avoir un contrôle pour ainsi dire immédiat et permanent dans l'universalité de l'enseignement, chaque partie n'ayant de valeur et d'autorité que par sa connexité avec l'ensemble, toutes devant s'harmoniser, trouver leur place dans le casier général, et arriver chacune en son temps.

    En ne confiant pas à un seul Esprit le soin de la promulgation de la doctrine, Dieu a voulu en outre que le plus petit comme le plus grand, parmi les Esprits comme parmi les hommes, apportât sa pierre à l'édifice, afin d'établir entre eux un lien de solidarité coopérative qui a manqué à toutes les doctrines sorties d'une source unique.

    D'un autre côté, chaque Esprit, de même que chaque homme, n'ayant qu'une somme limitée de connaissances, individuellement ils étaient inhabiles à traiter ex professo les innombrables questions auxquelles touche le Spiritisme ; voilà également pourquoi la doctrine, pour remplir les vues du Créateur, ne pouvait être l'oeuvre ni d'un seul Esprit, ni d'un seul médium ; elle ne pouvait sortir que de la collectivité des travaux contrôlés les uns par les autres7.

    55.- Un dernier caractère de la révélation spirite, et qui ressort des conditions mêmes dans lesquelles elle est faite, c'est que, s'appuyant sur des faits, elle est et ne peut être qu'essentiellement progressive, comme toutes les sciences d'observation. Par son essence, elle contracte alliance avec la science qui, étant l'exposé des lois de la nature dans un certain ordre de faits, ne peut être contraire à la volonté de Dieu, l'auteur de ces lois. Les découvertes de la science glorifient Dieu au lieu de l'abaisser : elles ne détruisent que ce que les hommes ont bâti sur les idées fausses qu'ils se sont faites de Dieu.

    Le Spiritisme ne pose donc en principe absolu que ce qui est démontré avec évidence, ou ce qui ressort logiquement de l'observation. Touchant à toutes les branches de l'économie sociale, auxquelles il prête l'appui de ses propres découvertes, il s'assimilera toujours toutes les doctrines progressives, de quelque ordre qu'elles soient, arrivées à l'état de vérités pratiques, et sorties du domaine de l'utopie, sans cela il se suiciderait ; en cessant d'être ce qu'il est, il mentirait à son origine et à son but providentiel. Le Spiritisme, marchant avec le progrès, ne sera jamais débordé, parce que, si de nouvelles découvertes lui démontraient qu'il est dans l'erreur sur un point, il se modifierait sur ce point ; si une nouvelle vérité se révèle, il l'accepte8.

    56.- Quelle est l'utilité de la doctrine morale des Esprits, puisqu'elle n'est autre que celle du Christ ? L'homme a-t-il besoin d'une révélation, et ne peut-il trouver en lui-même tout ce qui lui est nécessaire pour se conduire ?

    Au point de vue moral, Dieu a sans doute donné à l'homme un guide dans sa conscience qui lui dit : « Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu'on te fît. » La morale naturelle est certainement inscrite dans le coeur des hommes, mais tous savent-ils y lire ? N'ont-ils jamais méconnu ses sages préceptes ? Qu'ont-ils fait de la morale du Christ ? Comment la pratiquent ceux mêmes qui l'enseignent ? N'est-elle pas devenue une lettre morte, une belle théorie, bonne pour les autres et non pour soi ? Reprocherez-vous à un père de répéter dix fois, cent fois les mêmes instructions à ses enfants s'ils n'en profitent pas ? Pourquoi Dieu ferait-il moins qu'un père de famille ? Pourquoi n'enverrait-il pas de temps à autre parmi les hommes des messagers spéciaux chargés de les rappeler à leurs devoirs, et de les remettre en bon chemin quand ils s'en encartent, d'ouvrir les yeux de l'intelligence à ceux qui les ont fermés, comme les hommes les plus avancés envoient des missionnaires chez les sauvages et les barbares ?

    Les Esprits n'enseignent pas d'autre morale que celle du Christ, par la raison qu'il n'y en a pas de meilleure. Mais alors à quoi bon leur enseignement, puisqu'ils ne disent que ce que nous savons ? On pourrait en dire autant de la morale du Christ, qui fut enseignée cinq cents ans avant lui par Socrate et Platon, et dans des termes presque identiques ; de tous les moralistes qui répètent la même chose sur tous les tons et sous toutes les formes. Eh bien ! les Esprits viennent tout simplement augmenter le nombre des moralistes, avec la différence que, se manifestant partout, ils se font entendre dans la chaumière aussi bien que dans le palais, aux ignorants comme aux gens instruits.

    Ce que l'enseignement des Esprits ajoute à la morale du Christ, c'est la connaissance des principes qui relient les morts et les vivants, qui complètent les notions vagues qu'il avait données de l'âme, de son passé et de son avenir, et qui donnent pour sanction à sa doctrine les lois mêmes de la nature. A l'aide des nouvelles lumières apportées par le Spiritisme et les Esprits, l'homme comprend la solidarité qui relie tous les êtres ; la charité et la fraternité deviennent une nécessité sociale ; il fait par conviction ce qu'il ne faisait que par devoir, et il le fait mieux.

    Lorsque les hommes pratiqueront la morale du Christ, alors seulement ils pourront dire qu'ils n'ont plus besoin de moralistes incarnés ou désincarnés ; mais alors aussi Dieu ne leur en enverra plus.

    57.- Une des questions les plus importantes parmi celles qui sont posées en tête de cet ouvrage est celle-ci : Quelle est l'autorité de la révélation spirite, puisqu'elle émane d'êtres dont les lumières sont bornées, et qui ne sont pas infaillibles ?

    L'objection serait sérieuse si cette révélation ne consistait que dans l'enseignement des Esprits, si nous devions la tenir d'eux exclusivement et l'accepter les yeux fermés ; elle est sans valeur dès l'instant que l'homme y apporte le concours de son intelligence et de son jugement ; que les Esprits se bornent à le mettre sur la voie des déductions qu'il peut tirer de l'observation des faits. Or, les manifestations et leurs innombrables variétés sont des faits ; l'homme les étudie et en cherche la loi ; il est aidé dans ce travail par les Esprits de tous ordres, qui sont plutôt des collaborateurs que des révélateurs dans le sens usuel du mot ; il soumet leurs dires au contrôle de la logique et du bon sens ; de cette manière, il bénéficie des connaissances spéciales qu'ils doivent à leur position, sans abdiquer l'usage de sa propre raison.

    Les Esprits n'étant autres que les âmes des hommes, en communiquant avec eux nous ne sortons pas de l'humanité, circonstance capitale à considérer. Les hommes de génie qui ont été les flambeaux de l'humanité sont donc sortis du monde des Esprits, comme ils y sont rentrés en quittant la terre. Dès lors que les Esprits peuvent se communiquer aux hommes, ces mêmes génies peuvent leur donner des instructions sous la forme spirituelle, comme ils l'ont fait sous la forme corporelle ; ils peuvent nous instruire après leur mort, comme ils le faisaient de leur vivant ; ils sont invisibles au lieu d'être visibles, voilà toute la différence. Leur expérience et leur savoir ne doivent pas être moindres, et si leur parole, comme hommes, avait de l'autorité, elle n'en doit pas avoir moins parce qu'ils sont dans le monde des Esprits.

    58.- Mais ce ne sont pas seulement les Esprits supérieurs qui se manifestent, ce sont aussi les Esprits de tous ordres, et cela était nécessaire pour nous initier au véritable caractère du monde spirituel, en nous le montrant sous toutes ses faces ; par là, les relations entre le monde visible et le monde invisible sont plus intimes, la connexité est plus évidente ; nous voyons plus clairement d'où nous venons et où nous allons : tel est le but essentiel de ces manifestations. Tous les Esprits, à quelque degré qu'ils soient parvenus, nous apprennent donc quelque chose, mais comme ils sont plus ou moins éclairés, c'est à nous de discerner ce qu'il y a en eux de bon ou de mauvais, et de tirer le profit que comporte leur enseignement ; or tous, quels qu'ils soient, peuvent nous apprendre ou nous révéler des choses que nous ignorons et que sans eux nous ne saurions pas.

    59.- Les grands Esprits incarnés sont des individualités puissantes, sans contredit, mais dont l'action est restreinte et nécessairement lente à se propager. Qu'un seul d'entre eux, fût-il même Elie ou Moïse, Socrate ou Platon, soit venu en ces derniers temps révéler aux hommes l'état du monde spirituel, qui aurait prouvé la vérité de ses assertions, par ce temps de scepticisme ? Ne l'aurait-on pas regardé comme un rêveur ou un utopiste ? Et en admettant qu'il fût dans le vrai absolu, des siècles se seraient écoulés avant que ses idées fussent acceptées par les masses. Dieu, dans sa sagesse, n'a pas voulu qu’il en fût ainsi ; il a voulu que l'enseignement fût donné par les Esprits eux-mêmes, et non par des incarnés, afin de convaincre de leur existence, et qu'il eût lieu simultanément par toute la terre, soit pour le propager plus rapidement, soit pour que l'on trouvât dans la coïncidence de l'enseignement une preuve de la vérité, chacun ayant ainsi les moyens de se convaincre par soi-même.

    60.- Les Esprits ne viennent pas affranchir l'homme du travail de l'étude et des recherches ; ils ne lui apportent aucune science toute faite ; sur ce qu'il peut trouver lui-même, ils le laissent à ses propres forces ; c'est ce que savent parfaitement aujourd'hui les Spirites. Depuis longtemps, l'expérience a démontré l'erreur de l'opinion qui attribuait aux Esprits tout savoir et toute sagesse, et qu'il suffisait de s'adresser au premier Esprit venu pour connaître toutes choses. Sortis de l'humanité, les Esprits en sont une des faces ; comme sur la terre, il y en a de supérieurs et de vulgaires ; beaucoup en savent donc scientifiquement et philosophiquement moins que certains hommes ; ils disent ce qu'ils savent, ni plus ni moins ; comme parmi les hommes, les plus avancés peuvent nous renseigner sur plus de choses, nous donner des avis plus judicieux que les arriérés. Demander des conseils aux Esprits, ce n'est point s'adresser à des puissances surnaturelles, mais à ses pareils, à ceux mêmes à qui on se serait adressé de leur vivant : à ses parents, à ses amis, ou à des individus plus éclairés que nous. Voilà ce dont il importe de se persuader et ce qu'ignorent ceux qui, n'ayant pas étudié le Spiritisme, se font une idée complètement fausse sur la nature du monde des Esprits et des relations d'outre-tombe.

    61.- Quelle est donc l'utilité de ces manifestations, ou si l'on veut de cette révélation, si les Esprits n'en savent pas plus que nous, ou s'ils ne nous disent pas tout ce qu'ils savent ?

    D'abord, comme nous l'avons dit, ils s'abstiennent de nous donner ce que nous pouvons acquérir par le travail ; en second lieu, il est des choses qu'il ne leur est pas permis de révéler, parce que notre degré d'avancement ne le comporte pas. Mais cela à part, les conditions de leur nouvelle existence étendent le cercle de leurs perceptions ; ils voient ce qu'ils ne voyaient pas sur la terre ; affranchis des entraves de la matière, délivrés des soucis de la vie corporelle, ils jugent les choses d'un point plus élevé et par cela même plus sainement ; leur perspicacité embrasse un horizon plus vaste ; ils comprennent leurs erreurs, rectifient leurs idées et se débarrassent des préjugés humains.

    C'est en cela que consiste la supériorité des Esprits sur l’humanité corporelle, et que leurs conseils peuvent êtres, eu égard à leur degré d'avancement, plus judicieux et plus désintéressés que ceux des incarnés. Le milieu dans lequel ils se trouvent leur permet en outre de nous initier aux choses de la vie future que nous ignorons, et que nous ne pouvons apprendre dans celui où nous sommes. Jusqu'à ce jour, l'homme n'avait créé que des hypothèses sur son avenir ; voilà pourquoi ses croyances sur ce point ont été partagées en systèmes si nombreux et si divergents, depuis le néantisme jusqu'aux fantastiques conceptions de l'enfer et du paradis. Aujourd'hui, ce sont les témoins oculaires, les acteurs mêmes de la vie d'outre-tombe qui viennent nous dire ce qu'il en est, et qui seuls pouvaient le faire. Ces manifestations ont donc servi à nous faire connaître le monde invisible qui nous entoure, et que nous ne soupçonnions pas ; et cette connaissance seule serait d'une importance capitale, en supposant que les Esprits fussent incapables de rien nous apprendre de plus.

    Si vous allez dans un pays nouveau pour vous, rejetterez-vous les renseignements du plus humble paysan que vous rencontrerez ? Refuserez-vous de l'interroger sur l'état de la route, parce que ce n'est qu'un paysan ? Vous n'attendrez certainement pas de lui des éclaircissements d'une très haute portée, mais tel qu'il est et dans sa sphère, il pourra, sur certains points, vous renseigner mieux qu'un savant qui ne connaîtrait pas le pays. Vous tirerez de ses indications des conséquences qu'il ne pourrait tirer lui-même, mais il n'en aura pas moins été un instrument utile pour vos observations, n'eût-il servi qu'à vous faire connaître les moeurs des paysans. Il en est de même des rapports avec les Esprits, où le plus petit peut servir à nous apprendre quelque chose.

    62.- Une comparaison vulgaire fera encore mieux comprendre la situation.

    Un navire chargé d'émigrants part pour une destination lointaine ; Il emporte des hommes de toutes conditions, des parents et des amis de ceux qui restent. On apprend que ce navire a fait naufrage ; nulle trace n'en est restée, aucune nouvelle n'est parvenue sur son sort ; on pense que tous les voyageurs ont péri, et le deuil est dans toutes les familles. Cependant l'équipage tout entier, sans en excepter un seul homme, a abordé une terre méconnue, abondante et fertile, où tous vivent heureux sous un ciel clément ; mais on l'ignore. Or, voilà qu'un jour un autre navire aborde cette terre ; il y trouve tous les naufragés sains et saufs. L'heureuse nouvelle se répand avec la rapidité de l'éclair ; chacun se dit : « Nos amis ne sont point perdus ! » et ils en rendent grâces à Dieu. Ils ne peuvent se voir, mais ils correspondent ; ils échangent des témoignages d'affection, et voilà que la joie succède à la tristesse.

    Telle est l'image de la vie terrestre et de la vie d'outre-tombe, avant et après la révélation moderne ; celle-ci, semblable au second navire, nous apporte la bonne nouvelle de la survivance de ceux qui nous sont chers, et la certitude de les rejoindre un jour ; le doute sur leur sort et sur le nôtre n'existe plus ; le découragement s'efface devant l'espérance.

    Mais d'autres résultats viennent féconder cette révélation. Dieu, jugeant l'humanité mûre pour pénétrer le mystère de sa destinée et contempler de sang froid de nouvelles merveilles, a permis que le voile qui séparait le monde visible du monde invisible fût levé. Le fait des manifestations n'a rien d'extra-humain ; c'est l'humanité spirituelle qui vient causer avec l'humanité corporelle et lui dire :

    « Nous existons, donc le néant n'existe pas ; voilà ce que nous sommes, et voilà ce que vous serez ; l'avenir est à vous comme il est à nous. Vous marchiez dans les ténèbres, nous venons éclairer votre route et vous frayer la voie ; vous alliez au hasard, nous vous montrons le but. La vie terrestre était tout pour vous, parce que vous ne voyiez rien au-delà ; nous venons vous dire, en vous montrant la vie spirituelle : la vie terrestre n'est rien. Votre vue s'arrêtait à la tombe, nous vous montrons au-delà un horizon splendide. Vous ne saviez pas pourquoi vous souffrez sur la terre, maintenant, dans la souffrance, vous voyez la justice de Dieu ; le bien était sans fruits apparents pour l'avenir, il aura désormais un but et sera une nécessité ; la fraternité n'était qu'une belle théorie, elle est maintenant assise sur une loi de la nature. Sous l'empire de la croyance que tout finit avec la vie, l'immensité est vide, l'égoïsme règne en maître parmi vous, et votre mot d'ordre est : « Chacun pour soi » ; avec la certitude de l'avenir, les espaces infinis se peuplent à l'infini, le vide et la solitude ne sont nulle part, la solidarité relie tous les êtres par-delà et en deçà de la tombe ; c'est le règne de la charité avec la devise : « Chacun pour tous et tous pour chacun. » Enfin, au terme de la vie vous disiez un éternel adieu à ceux qui vous sont chers ; maintenant, vous leur direz : « Au revoir ! »

    Tels sont, en résumé, les résultats de la révélation nouvelle ; elle est venue combler le vide creusé par l'incrédulité, relever courages abattus par le doute ou la perspective du néant, et donner à toutes choses sa raison d'être. Ce résultat est-il donc sans importance, parce que les Esprits ne viennent pas résoudre les problèmes de la science, donner le savoir aux ignorants, et aux paresseux les moyens de s'enrichir sans peine ? Cependant, les fruits que l'homme doit en retirer ne sont pas seulement pour la vie future ; il en jouira sur la terre par la transformation que ces nouvelles croyances doivent nécessairement opérer sur son caractère, ses goûts, ses tendances et, par suite, sur les habitudes et les relations sociales. En mettant fin au règne de l'égoïsme, de l'orgueil et de l'incrédulité, elles préparent celui du bien, qui est le règne de Dieu annoncé par le Christ9.

     

    CHAPITRE II
    -
    Dieu.

    Existence de Dieu. - De la nature divine. - La Providence. - La vue de Dieu.

    EXISTENCE DE DIEU.

    1.- Dieu étant la cause première de toutes choses, le point de départ de tout, le pivot sur lequel repose l'édifice de la création, c'est le point qu'il importe de considérer avant tout.

    2.- Il est de principe élémentaire qu'on juge d'une cause par ses effets, alors même qu'on ne voit pas la cause.

    Si un oiseau fendant l'air est atteint d'un plomb mortel, on juge qu'un habile tireur l'a frappé, quoiqu'on ne voie pas le tireur. Il n'est donc pas toujours nécessaire d'avoir vu une chose pour savoir qu'elle existe. En tout, c'est en observant les effets qu'on arrive à la connaissance des causes.

    3.- Un autre principe tout aussi élémentaire, et passé à l'état d'axiome à force de vérité, c'est que tout effet intelligent doit avoir une cause intelligente.

    Si l'on demandait quel est le constructeur de tel ingénieux mécanisme, que penserait-on de celui qui répondrait qu'il s'est fait tout seul ? Lorsqu'on voit un chef-d'oeuvre de l'art ou de l'industrie, on dit que ce doit être le produit d'un homme de génie, parce qu'une haute intelligence a dû présider à sa conception ; on juge néanmoins qu'un homme a dû le faire, parce qu'on sait que la chose n'est pas au-dessus de la capacité humaine, mais il ne viendra à personne la pensée de dire qu'elle est sortie du cerveau d'un idiot ou d'un ignorant, et encore moins qu'elle est le travail d'un animal ou le produit du hasard.

    4.- Partout on reconnaît la présence de l'homme à ses ouvrages. L'existence des hommes antédiluviens ne se prouverait pas seulement par des fossiles humains, mais aussi, et avec autant de certitude, par la présence dans les terrains de cette époque, d'objets travaillés par les hommes ; un fragment de vase, une pierre taillée, une arme, une brique suffiront pour attester leur présence. A la grossièreté ou à la perfection du travail, on reconnaîtra le degré d'intelligence et d'avancement de ceux qui l'ont accompli. Si donc, vous trouvant dans un pays habité exclusivement par des sauvages, vous découvriez une statue digne de Phidias, vous n'hésiteriez pas à dire que des sauvages étant incapables de l'avoir faite, elle doit être l'oeuvre d'une intelligence supérieure à celle des sauvages.

    5.- Eh bien ! en jetant les yeux autour de soi, sur les oeuvres de la nature, en observant la prévoyance, la sagesse, l'harmonie qui président à toutes, on reconnaît qu'il n'en est aucune qui ne dépasse la plus haute portée de l'intelligence humaine. Dès lors que l'homme ne peut les produire, c'est qu'elles sont le produit d'une intelligence supérieure à l'humanité, à moins de dire qu'il y a des effets sans cause.

    6.- A cela, quelques-uns opposent le raisonnement suivant :

    Les oeuvres dites de la nature sont le produit de forces matérielles qui agissent mécaniquement, par suite des lois d'attraction et de répulsion ; les molécules des corps inertes s'agrègent et se désagrègent sous l'empire de ces lois. Les plantes naissent, poussent, croissent et se multiplient toujours de la même manière, chacune dans son espèce, en vertu de ces mêmes lois ; chaque sujet est semblable à celui d'où il est sorti ; la croissance, la floraison, la fructification, la coloration sont subordonnées à des causes matérielles, telles que la chaleur, l'électricité, la lumière, l'humidité, etc. Il en est de même des animaux. Les astres se forment par l'attraction moléculaire, et se meuvent perpétuellement dans leurs orbites par l'effet de la gravitation. Cette régularité mécanique dans l'emploi des forces naturelles n'accuse point une intelligence libre. L'homme remue son bras quand il veut et comme il veut, mais celui qui le remuerait dans le même sens depuis sa naissance jusqu'à sa mort serait un automate ; or, les forces organiques de la nature sont purement automatiques.

    Tout cela est vrai ; mais ces forces sont des effets qui doivent avoir une cause, et nul ne prétend qu'elles constituent la Divinité. Elles sont matérielles et mécaniques ; elles ne sont point intelligentes par elles-mêmes, cela est encore vrai ; mais elles sont mises en oeuvre, distribuées, appropriées pour les besoins de chaque chose par une intelligence qui n'est point celle des hommes. L'utile appropriation de ces forces est un effet intelligent qui dénote une cause intelligente. Une pendule se meut avec une régularité automatique, et c'est cette régularité qui en fait le mérite. La force qui la fait agir est toute matérielle et nullement intelligente, mais que serait cette pendule si une intelligence n'avait combiné, calculé l'emploi de cette force pour la faire marcher avec précision ? De ce que l'intelligence n'est pas dans le mécanisme de la pendule, et de ce qu'on ne la voit pas, serait-il rationnel de conclure qu'elle n'existe pas ? On la juge à ses effets.

    L'existence de l'horloge atteste l'existence de l'horloger ; l'ingéniosité du mécanisme atteste l'intelligence et le savoir de l'horloger. Quand une pendule vous donne à point nommé le renseignement dont vous avez besoin, est-il jamais venu à la pensée de quelqu'un de dire : Voilà une pendule bien intelligente ?

    Ainsi en est-il du mécanisme de l'univers ; Dieu ne se montre pas, mais il s'affirme par ses oeuvres.

    7.- L'existence de Dieu est donc un fait acquis, non seulement par la révélation, mais par l'évidence matérielle des faits. Les peuples sauvages n'ont pas eu de révélation, et cependant ils croient instinctivement à l'existence d'une puissance surhumaine ; ils voient des choses qui sont au-dessus du pouvoir humain, et ils en concluent qu'elles proviennent d'un être supérieur à l'humanité. Ne sont-ils pas plus logiques que ceux qui prétendent qu'elles se sont faites toutes seules ?

    DE LA NATURE DIVINE.

    8.- Il n'est pas donné à l'homme de sonder la nature intime de Dieu. Pour comprendre Dieu, il nous manque encore le sens qui ne s'acquiert que par la complète épuration de l'Esprit. Mais si l'homme ne peut pénétrer son essence, son existence étant donnée comme prémisses, il peut, par le raisonnement, arriver à la connaissance de ses attributs nécessaires ; car, en voyant ce qu'il ne peut point ne pas être sans cesser d'être Dieu, il en conclut ce qu'il doit être.

    Sans la connaissance des attributs de Dieu, il serait impossible de comprendre l'oeuvre de la création ; c'est le point de départ de toutes les croyances religieuses, et c'est faute de s'y être reportées, comme au phare qui pouvait les diriger, que la plupart des religions ont erré dans leurs dogmes. Celles qui n'ont pas attribué à Dieu la toute-puissance ont imaginé plusieurs dieux ; celles qui ne lui ont pas attribué la souveraine bonté en ont fait un dieu jaloux, colère, partial et vindicatif.

    9.- Dieu est la suprême et souveraine intelligence. L'intelligence de l'homme est bornée, puisqu'il ne peut ni faire ni comprendre tout ce existe ; celle de Dieu, embrassant l'infini, doit être infinie. Si on supposait bornée sur un point quelconque, on pourrait concevoir un être encore plus intelligent, capable de comprendre et de faire ce que l'autre ne ferait pas, et ainsi de suite jusqu'à l'infini.

    10.- Dieu est éternel, c'est-à-dire qu'il n'a point eu de commencement et n'aura point de fin. S'il avait eu un commencement, c'est qu'il serait sorti du néant ; or, le néant n'étant rien, ne peut rien produire ; ou bien il aurait été créé par un autre être antérieur, et alors c'est cet être qui serait Dieu. Si on lui supposait un commencement ou une fin, on pourrait donc concevoir un être ayant existé avant lui, ou pouvant exister après lui, et ainsi de suite jusqu'à l'infini.

    11.- Dieu est immuable. S'il était sujet à des changements, les lois qui régissent l'univers n'auraient aucune stabilité.

    12.- Dieu est immatériel, c'est-à-dire que sa nature diffère de tout ce que nous appelons matière ; autrement il ne serait pas immuable, car il serait sujet aux transformations de la matière.

    Dieu n'a pas de forme appréciable à nos sens, sans cela il serait matière. Nous disons : la main de Dieu, l'oeil de Dieu, la bouche de Dieu, parce que l'homme, ne connaissant que lui, se prend pour terme de comparaison de tout ce qu'il ne comprend pas. Ces images où l'on représente Dieu sous la figure d'un vieillard à longue barbe, couvert d'un manteau, sont ridicules ; elles ont l'inconvénient de rabaisser l'Etre suprême aux mesquines proportions de l'humanité ; de là à lui prêter les passions de l'humanité, à en faire un Dieu colère et jaloux, il n'y a qu'un pas.

    13.- Dieu est tout-puissant. S'il n'avait pas la suprême puissance, on pourrait concevoir un être plus puissant, et ainsi de suite jusqu'à ce qu'on trouvât l'être qu'aucun autre ne pourrait surpasser en puissance, et c'est celui-là qui serait Dieu.

    14.- Dieu est souverainement juste et bon. La sagesse providentielle des lois divines se révèle dans les plus petites choses comme dans les plus grandes, et cette sagesse ne permet de douter ni de sa justice ni de sa bonté.

    L'infini d'une qualité exclut la possibilité de l'existence d'une qualité contraire qui l'amoindrirait ou l'annulerait. Un être infiniment bon ne saurait avoir la plus petite parcelle de méchanceté, ni l'être infiniment mauvais avoir la plus petite parcelle de bonté ; de même qu'un objet ne saurait être d'un noir absolu avec la plus légère nuance de blanc, ni d'un blanc absolu avec la plus petite tache de noir.

    Dieu ne saurait donc être à la fois bon et mauvais, car alors, ne possédant ni l'une ni l'autre de ces qualités au suprême degré, il ne serait pas Dieu ; toutes choses seraient soumises au caprice, et il n'y aurait de stabilité pour rien. Il ne pourrait donc être qu'infiniment bon ou infiniment mauvais ; or, comme ses oeuvres de sa sagesse, de sa bonté et de sa sollicitude, il en faut conclure que, ne pouvant être à la fois bon et mauvais sans cesser d'être Dieu, il doit être infiniment bon.

    La souveraine bonté implique la souveraine justice ; car s'il *s'agissait injustement ou avec partialité dans une seule circonstance, ou à l'égard d'une seule de ses créatures, il ne serait pas souverainement juste, et par conséquent ne serait pas souverainement bon.

    15.- Dieu est infiniment parfait. Il est impossible de concevoir Dieu sans l'infini des perfections, sans quoi il ne serait pas Dieu, car on pourrait toujours concevoir un être possédant ce qui lui manquerait. Pour qu'aucun être ne puisse le surpasser, il faut qu'il soit infini en tout.

    Les attributs de Dieu, étant infinis, ne sont susceptibles ni d'augmentation ni de diminution, sans cela ils ne seraient pas infinis et Dieu ne serait pas parfait. Si l'on ôtait la plus petite parcelle d'un seul de ses attributs, on n'aurait plus Dieu, puisqu'il pourrait exister un être plus parfait.

    16.- Dieu est unique. L'unicité de Dieu est la conséquence de l'infini absolu des perfections. Un autre Dieu ne pourrait exister qu'à la condition d'être également infini en toutes choses ; car s'il y avait entre eux la plus légère différence, l'un serait inférieur à l'autre, subordonné à sa puissance, et ne serait pas Dieu. S'il y avait entre eux égalité absolue, ce serait de toute éternité une même pensée, une même volonté, une même puissance ; ainsi confondus dans leur identité, ce ne serait en réalité qu'un seul Dieu. S'ils avaient chacun des attributions spéciales, l'un ferait ce que l'autre ne ferait pas, et alors il n'y aurait pas entre eux égalité parfaite, puisque ni l'un ni l'autre n'aurait la souveraine autorité.

    17.- C'est l'ignorance du principe de l'infini des perfections de Dieu qui a engendré le polythéisme, culte de tous les peuples primitifs ; ils ont attribué la divinité à toute puissance qui leur a semblé au-dessus de l'humanité ; plus tard, raison les a conduits à confondre ces diverses puissances en une seule. Puis, à mesure que les hommes ont compris l'essence des attributs divins, ils ont retranché de leurs symboles les croyances qui en étaient la négation.

    18.- En résumé, Dieu ne peut être Dieu qu'à la condition de n'être surpassé en rien par un autre être ; car alors l'être qui le surpasserait en quoi que ce soit, ne fût-ce que de l'épaisseur d'un cheveu, serait le véritable Dieu ; pour cela, il faut qu'il soit infini en toutes choses.

    C'est ainsi que l'existence de Dieu étant constatée par le fait de ses oeuvres, on arrive, par la simple déduction logique, à déterminer les attributs qui le caractérisent.

    19.- Dieu est donc la suprême et souveraine intelligence ; il est unique, éternel, immuable, immatériel, tout-puissant, souverainement juste et bon, infini dans toutes ses perfections, et ne peut être autre chose.

    Tel est le pivot sur lequel repose l'édifice universel ; c'est le phare dont les rayons s'étendent sur l'univers entier, et qui seul peut guider l'homme dans la recherche de la vérité ; en le suivant, il ne s'égarera jamais, et s'il s'est souvent fourvoyé, c'est faute d'avoir suivi la route qui lui était indiquée.

    Tel est aussi le critérium infaillible de toutes les doctrines philosophiques et religieuses ; l'homme a pour les juger une mesure rigoureusement exacte dans les attributs de Dieu, et il peut se dire avec certitude que toute théorie, tout principe, tout dogme, toute croyance, toute pratique qui serait en contradiction avec un seul de ces attributs, qui tendrait non seulement à l'annuler, mais simplement à l'affaiblir, ne peut être dans la vérité.

    En philosophie, en psychologie, en morale, en religion, il n'y a de vrai que ce qui ne s'écarte pas d'un iota des qualités essentielles de la Divinité. La religion parfaite serait celle dont aucun article de foi ne serait en opposition ces qualités, dont tous les dogmes pourraient subir l'épreuve de ce contrôle, sans en recevoir aucune atteinte.

    LA PROVIDENCE.

    20.- La providence est la sollicitude de Dieu pour ses créatures. Dieu est partout, il voit tout, il préside à tout, même aux plus petites choses : c'est en cela que consiste l'action providentielle.

    « Comment Dieu, si grand, si puissant, si supérieur à tout, peut-il s'immiscer dans des détails infimes, se préoccuper des moindres actes et des moindres pensées de chaque individu ? Telle est la question que se pose l'incrédule, d'où il conclut qu'en admettant l'existence de Dieu, son action ne doit s'étendre que sur les lois générales de l'univers ; que l'univers fonctionne de toute éternité en vertu de ces lois auxquelles chaque créature est soumise dans sa sphère d'activité, sans qu'il soit besoin du concours incessant de la Providence. »

    21.- Dans leur état actuel d'infériorité, les hommes ne peuvent que difficilement comprendre Dieu infini, parce qu'ils sont eux-mêmes bornés et limités, c'est pourquoi ils se le figurent borné et limité comme eux ; ils se le représentent comme un être circonscrit, et en font une image à leur image. Nos tableaux qui le peignent sous des traits humains ne contribuent pas peu à entretenir cette erreur dans l'esprit des masses, qui adorent en lui la forme plus que la pensée. C'est pour le plus grand nombre un souverain puissant, sur un trône inaccessible, perdu dans l'immensité des cieux, et parce que leurs facultés et leurs perceptions sont bornées, ils ne comprennent pas que Dieu puisse et daigne intervenir directement dans les petites choses.

    22.- Dans l'impuissance où est l'homme de comprendre l'essence même de la Divinité, il ne peut s'en faire qu'une idée approximative à l'aide de comparaisons nécessairement très imparfaites, mais qui peuvent du moins lui montrer la possibilité de ce qui, au premier abord, lui semble impossible.

    Supposons un fluide assez subtil pour pénétrer tous les corps, ce fluide, étant inintelligent, agit mécaniquement par les seules forces matérielles ; mais si nous supposons ce fluide doué d'intelligence, de facultés perceptives et sensitives, il agira, non plus aveuglément, mais avec discernement, avec volonté et liberté ; il verra, il entendra et sentira.

    23.- Les propriétés du fluide périsprital peuvent nous en donner une idée. Il n'est point intelligent par lui-même, puisqu'il est matière, mais il est le véhicule de la pensée, des sensations et des perceptions de l'Esprit.

    Le fluide périsprital n'est pas la pensée de l'Esprit, mais l'agent et l'intermédiaire de cette pensée ; comme c'est lui qui la transmet, il en est en quelque sorte imprégné, et, dans l'impossibilité où nous sommes de l'isoler, elle semble ne faire qu'un avec le fluide, comme le son semble ne faire qu'un avec l'air, de sorte que nous pouvons, pour ainsi dire, la matérialiser. De même que nous disons que l'air devient sonore, nous pourrions, en prenant l'effet pour la cause, dire que le fluide devient intelligent.

    24.- Qu'il en soit ou non ainsi de la pensée de Dieu, c'est-à-dire qu'elle agisse directement ou par l'intermédiaire d'un fluide, pour la facilité de notre intelligence, représentons-la-nous sous la forme concrète d'un fluide intelligent remplissant l'univers infini, pénétrant toutes les parties de la création : la nature entière est plongée dans le fluide divin ; or, en vertu du principe que les parties d'un tout sont de même nature, et ont les mêmes propriétés que le tout, chaque atome de ce fluide, si l'on peut s'exprimer ainsi, possédant la pensée, c'est-à-dire les attributs essentiels de la Divinité, et ce fluide étant partout, tout est soumis à son action intelligente, à sa prévoyance, à sa sollicitude ; pas un être, quelque infime qu'on le suppose, qui n'en soit en quelque sorte saturé. Nous sommes ainsi constamment en présence de la Divinité ; il n'est pas une seule de nos actions que nous puissions soustraire à son regard ; notre pensée est en contact incessant avec sa pensée, et c'est avec raison qu'on dit que Dieu lit dans les plus profonds replis de notre coeur. Nous sommes en lui, comme il est en nous, selon la parole du Christ.

    Pour étendre sa sollicitude sur toutes ses créatures, Dieu n'a donc pas besoin de plonger son regard du haut de l'immensité ; nos prières, pour être entendues de lui, n'ont pas besoin de franchir l'espace, ni d'être dites d'une voix retentissante, car, sans cesse à nos côtés, nos pensées se répercutent en lui. Nos pensées sont comme les sons d'une cloche qui font vibrer toutes les molécules de l'air ambiant.

    25.- Loin de nous la pensée de matérialiser la Divinité ; l'image d'un fluide intelligent universel n'est évidemment qu'une comparaison, mais propre à donner une idée plus juste de Dieu que les tableaux qui le représentent sous une figure humaine ; elle a pour objet de faire comprendre la possibilité pour Dieu d'être partout et de s'occuper de tout.

    26.- Nous avons incessamment sous les yeux un exemple qui peut nous donner une idée de la manière dont l'action de Dieu peut s'exercer sur les parties les plus intimes de tous les êtres, et par conséquent comment les impressions les plus subtiles de notre âme arrivent à lui. Il est tiré d'une instruction donnée par un Esprit à ce sujet.

    27.- « L'homme est un petit monde dont le directeur est l'Esprit et dont le principe dirigé est le corps. Dans cet univers, le corps représentera une création dont l'Esprit serait Dieu. (Vous comprenez qu'il ne peut y avoir ici qu'une question d'analogie et non d'identité). Les membres de ce corps, les différents organes qui le composent, ses muscles, ses nerfs, ses articulations, sont autant d'individualités matérielles, si l'on peut dire ainsi, localisées dans un endroit spécial du corps ; bien que le nombre de ses parties constitutives, si variées et si différentes de nature, soit considérable, il n'est cependant douteux pour personne qu'il ne peut se produire de mouvements, qu'une impression quelconque ne peut avoir lieu dans un endroit particulier, sans que l'Esprit en ait conscience. Y a-t-il des sensations diverses en plusieurs endroits simultanés ? L'Esprit les ressent toutes, les discerne, les analyse, assigne à chacune sa cause et son lieu d'action, par l'intermédiaire du fluide périsprital.

    « Un phénomène analogue a lieu entre création et Dieu. Dieu est partout dans la nature, comme l'Esprit est partout dans le corps ; tous les éléments de la création sont en rapport constant avec lui, comme toutes les cellules du corps humain sont en contact immédiat avec l'être spirituel ; il n'y a donc point de raison pour que des phénomènes de même ordre ne se produisent pas de la même manière, dans l'un et l'autre cas.

    « Un membre s'agite : l'Esprit le sent ; une créature pense : Dieu le sait. Tous les membres sont en mouvement, les différents organes sont mis en vibration : l'Esprit ressent chaque manifestation, les distingue et les localise. Les différentes créations, les différentes créatures s'agitent, pensent, agissent diversement, et Dieu sait tout ce qui se passe, assigne à chacun ce qui lui est particulier.

    « On peut en déduire également la solidarité de la matière et de l'intelligence, la solidarité de tous les êtres d'un monde entre eux, celle de tous les mondes, et celle enfin des créations et du Créateur. » (Quinemant, Société de Paris, 1867).

    28.- Nous comprenons l'effet, c'est déjà beaucoup ; de l'effet nous remontons à la cause, et nous jugeons de sa grandeur par la grandeur de l'effet ; mais son essence intime nous échappe, comme celle de la cause d'une foule de phénomènes. Nous connaissons les effets de l'électricité, de la chaleur, de la lumière, de la gravitation ; nous les calculons, et cependant nous ignorons la nature intime du principe qui les produit. Est-il donc plus rationnel de nier le principe divin, parce que nous ne le comprenons pas ?

    29.- Rien n'empêche d'admettre, pour le principe de souveraine intelligence, un centre d'action, un foyer principal rayonnant sans cesse, inondant l'univers de ses effluves comme le soleil de sa lumière. Mais où est ce foyer ? C'est ce que nul ne peut dire. Il est probable qu'il n'est pas plus fixé sur un point déterminé que ne l'est son action, et qu'il parcourt incessamment les régions de l'espace sans bornes. Si de simples Esprits ont le don d'ubiquité, cette faculté, en Dieu, doit être sans limites. Dieu remplissant l'univers, on pourrait encore admettre, à titre d'hypothèse, que ce foyer n'a pas besoin de se transporter, et qu'il se forme sur tous les points où la souveraine volonté juge à propos de se produire, d'où l'on pourrait dire qu'il est partout et nulle part.

    30.- Devant ces problèmes insondables, notre raison doit s'humilier. Dieu existe ; nous n'en saurions douter ; il est infiniment juste et bon : c'est son essence ; sa sollicitude s'étend à tout : nous le comprenons ; il ne peut donc vouloir que notre bien, c'est pourquoi nous devons avoir confiance en lui : voilà l'essentiel ; pour le surplus, attendons que nous soyons dignes de le comprendre.

    LA VUE DE DIEU.

    31.- Puisque Dieu est partout, pourquoi ne le voyons-nous pas ? Le verrons-nous en quittant la terre ? Telles sont les questions qu'on se pose journellement.

    La première est facile à résoudre ; nos organes matériels ont des perceptions bornées qui les rendent impropres à la vue de certaines choses, même matérielles. C'est ainsi que certains fluides échappent totalement à notre vue et à nos instruments d'analyse, et pourtant nous ne doutons pas de leur existence. Nous voyons les effets de la peste, et nous ne voyons pas le fluide qui la transporte ; nous voyons les corps se mouvoir sous l'influence de la force de gravitation, et nous ne voyons pas cette force.

    32.- Les choses d'essence spirituelle ne peuvent être perçues par des organes matériels ; ce n'est que par la vue spirituelle que nous pouvons voir les Esprits et les choses du monde immatériel ; notre âme seule peut donc avoir la perception de Dieu. Le voit-elle immédiatement après la mort ? C'est ce que les communications d'outre-tombe peuvent seules nous apprendre. Par elles, nous savons que la vue de Dieu n'est le privilège que des âmes les plus épurées, et qu'ainsi bien peu possèdent, en quittant leur enveloppe terrestre, le degré de dématérialisation nécessaire. Une comparaison vulgaire le fera aisément comprendre.

    33.- Celui qui est au fond d'une vallée, plongé dans une brume épaisse, ne voit pas le soleil ; cependant à la lumière diffuse il juge de la présence du soleil. S'il gravit la montagne, à mesure qu'il s'élève, le brouillard s'éclaircit, la lumière devient de plus en plus vive, mais il ne voit pas encore le soleil. Ce n'est qu'après s'être complètement élevé au-dessus de la couche brumeuse, que, se trouvant dans un air parfaitement pur, il le voit dans toute sa splendeur.

    Ainsi en est-il de l'âme. L'enveloppe périspritale, bien qu'invisible et impalpable pour nous, est pour elle une véritable matière, trop grossière encore pour certaines perceptions. Cette enveloppe se spiritualise à mesure que l'âme s'élève en moralité. Les imperfections de l'âme sont comme des couches brumeuses qui obscurcissent sa vue ; chaque imperfection dont elle se défait est une tache de moins, mais ce n'est qu'après s'être complètement épurée qu'elle jouit de la plénitude de ses facultés.

    34.- Dieu, étant l'essence divine par excellence, ne peut être perçu dans tout son éclat que par les Esprits arrivés au plus haut degré de dématérialisation. Si les Esprits imparfaits ne le voient pas, ce n'est pas qu'ils en soient plus éloignés que les autres ; comme eux, comme tous les êtres de la nature, ils sont plongés dans le fluide divin, comme nous le sommes dans la lumière ; seulement leurs imperfections sont des vapeurs qui le dérobent à leur vue ; quand le brouillard sera dissipé, ils le verront resplendir ; pour cela, ils n'auront besoin ni de monter, ni d'aller le chercher dans les profondeurs de l'infini ; la vue spirituelle étant débarrassée des taies morales qui l'obscurcissaient, ils le verront en quelque lieu qu'ils se trouvent, fût-ce même sur la terre, car il est partout.

    35.- L'Esprit ne s'épure qu'à la longue, et les différentes incarnations sont les alambics au fond desquels il laisse à chaque fois quelques impuretés. En quittant son enveloppe corporelle, il ne se dépouille pas instantanément de ses imperfections ; c'est pourquoi il en est qui, après la mort, ne voient pas plus Dieu que de leur vivant ; mais à mesure qu'ils s'épurent, ils en ont une intuition plus distincte ; s'ils ne le voient pas, ils le comprennent mieux : la lumière est moins diffuse. Lors donc que des Esprits disent que Dieu leur défend de répondre à telle question, ce n'est pas que Dieu leur apparaisse, ou leur adresse la parole pour leur prescrire ou leur interdire telle ou telle chose, non ; mais ils le sentent ; ils reçoivent les effluves de sa pensée, comme cela nous arrive à l'égard des Esprits qui nous enveloppent de leur fluide, quoique nous ne les voyions pas.

    36.- Aucun homme ne peut donc voir Dieu avec les yeux de la chair. Si cette faveur était accordée à quelques-uns, ce ne serait qu'à l'état d'extase, alors que l'âme est autant dégagée des liens de la matière que cela est possible pendant l'incarnation. Un tel privilège ne serait d'ailleurs celui que des âmes d'élite, incarnées en mission et non en expiation. Mais comme les Esprits de l'ordre le plus élevé resplendissent d'un éclat éblouissant, il se peut que les Esprits moins élevés, incarnés ou désincarnés, frappés de la splendeur qui les entoure, aient cru voir Dieu lui-même. Tel on voit parfois un ministre pris pour son souverain.

    37.- Sous quelle apparence Dieu se présente-t-il à ceux qui se sont rendus dignes de cette faveur ? Est-ce sous une forme quelconque ? sous une figure humaine, ou comme un foyer resplendissant de lumière ? C'est ce que le langage humain est impuissant à décrire, parce qu'il n'existe pour nous aucun point de comparaison qui puisse en donner une idée ; nous sommes comme des aveugles à qui l'on chercherait en vain à faire comprendre l'éclat du soleil. Notre vocabulaire est borné à nos besoins et au cercle de nos idées ; celui des sauvages ne saurait dépeindre les merveilles de la civilisation ; celui des peuples les plus civilisés est trop pauvre pour décrire les splendeurs des cieux, notre intelligence trop bornée pour les comprendre et notre vue trop faible en serait éblouie.

     

    CHAPITRE III
    -
    Le bien et le mal.

    Source du bien et du mal. - L'instinct et l'intelligence. - Destruction des êtres vivants les uns par les autres.

    SOURCE DU BIEN ET DU MAL.

    1.- Dieu étant le principe de toutes choses, et ce principe étant toute sagesse, toute bonté, toute justice, tout ce qui en procède doit participer de ses attributs, car ce qui est infiniment sage, juste et bon, ne peut rien produire de déraisonnable, de mauvais et d'injuste. Le mal que nous observons ne doit donc pas avoir sa source en lui.

    2.- Si le mal était dans les attributions d'un être spécial, qu'on l'appelle Arimane ou Satan, de deux choses l'une : ou cet être serait égal à Dieu et par conséquent aussi puissant que lui, et de toute éternité comme lui, ou il lui serait inférieur.

    Dans le premier cas, il y aurait deux puissances rivales, luttant sans cesse, chacune cherchant à défaire ce que fait l'autre, et se contrecarrant mutuellement. Cette hypothèse est inconciliable avec l'unité de vue qui se révèle dans l'ordonnance de l'univers.

    Dans le second cas, cet être étant inférieur à Dieu lui serait subordonné ; ne pouvant avoir été, comme lui, de toute éternité sans être son égal, il aurait eu un commencement ; s'il a été créé, il ne peut l'avoir été que par Dieu ; Dieu aurait ainsi créé l'Esprit du mal, ce qui serait la négation de l'infinie bonté. (Voir Ciel et enfer selon le Spiritisme, ch. X, les Démons.)

    3.- Cependant, le mal existe et il a une cause.

    Les maux de toutes sortes, physiques ou moraux, qui affligent l'humanité présentent deux catégories qu'il importe de distinguer : ce sont les maux que l'homme peut éviter, et ceux qui sont indépendants de sa volonté. Parmi ces derniers, il faut placer les fléaux naturels.

    L'homme, dont les facultés sont limitées, ne peut pénétrer ni embrasser l'ensemble des vues du Créateur ; il juge les choses au point de vue de sa personnalité, des intérêts factices et de convention qu'il s'est créés, et qui ne sont point dans l'ordre de la nature ; c'est pourquoi il trouve souvent mauvais et injuste ce qu'il trouverait juste et admirable s'il en voyait la cause, le but et le résultat définitif. En cherchant la raison d'être et l'utilité de chaque chose, il reconnaîtra que tout porte l'empreinte de la sagesse infinie, et il s'inclinera devant cette sagesse, même pour les choses qu'il ne comprendrait pas.

    4.- L'homme a reçu en partage une intelligence à l'aide de laquelle il peut conjurer, ou tout au moins grandement atténuer les effets de tous les fléaux naturels ; plus il acquiert de savoir et avance en civilisation, moins ces fléaux sont désastreux ; avec une organisation sociale sagement prévoyante, il pourra même en neutraliser les conséquences, lorsqu'ils ne pourront être évités entièrement. Ainsi pour ces mêmes fléaux qui ont leur utilité dans l'ordre général de la nature et pour l'avenir, mais qui frappent dans le présent, Dieu a donné à l'homme, par les facultés dont il a doué son Esprit, les moyens d'en paralyser les effets.

    C'est ainsi qu'il assainit les contrées insalubres, qu'il neutralise les miasmes pestifères, qu'il fertilise les terres incultes et s'ingénie à les préserver des inondations ; qu'il se construit des habitations plus saines, plus solides pour résister aux vents si nécessaires à l'épuration de l'atmosphère, qu'il se met à l'abri des intempéries ; c'est ainsi enfin que, petit à petit, le besoin lui a fait créer les sciences, à l'aide desquelles il améliore les conditions d'habitabilité du globe, et augmente la somme de son bien-être.

    5.- L'homme devant progresser, les maux auxquels il est exposé sont un stimulant pour l'exercice de son intelligence, de toutes ses facultés physiques et morales, en l'incitant à la recherche des moyens de s'y soustraire. S'il n'avait rien à craindre, aucune nécessité ne le porterait à la recherche du mieux ; son esprit s'engourdirait dans l'inactivité ; il n'inventerait rien et ne découvrirait rien. La douleur est l'aiguillon qui pousse l'homme en avant dans la voie du progrès.

    6.- Mais les maux les plus nombreux sont ceux que l'homme se crée par ses propres vices, ceux qui proviennent de son orgueil, de son égoïsme, de son ambition, de sa cupidité, de ses excès en toutes choses : là est la cause des guerres et des calamités qu'elles entraînent, des dissensions, des injustices, de l'oppression du faible par le fort, enfin de la plupart des maladies.

    Dieu a établi des lois pleines de sagesse qui n'ont pour but que le bien ; l'homme trouve en lui-même tout ce qu'il faut pour les suivre ; sa route est tracée par sa conscience ; la loi divine est gravée dans son coeur ; et, de plus, Dieu les lui rappelle sans cesse par ses messies et ses prophètes, par tous les Esprits incarnés qui ont reçu mission de l'éclairer, de le moraliser, de l'améliorer, et, en ces derniers temps, par la multitude des Esprits désincarnés qui se manifestent de toutes parts. Si l'homme se conformait rigoureusement aux lois divines, il n'est pas douteux qu'il éviterait les maux les plus cuisants et qu'il vivrait heureux sur la terre. S'il ne le fait pas, c'est en vertu de son libre arbitre, et il en subit les conséquences. (Evangile selon le Spiritisme, ch. V, n° 4, 5, 6 et suiv.).

    7.- Mais Dieu, plein de bonté, a placé le remède à côté du mal, c'est-à-dire que du mal même il fait sortir le bien. Il arrive un moment où l'excès du mal moral devient intolérable et fait éprouver à l'homme le besoin de changer de voie ; instruit par l'expérience, il est poussé à chercher un remède dans le bien, toujours par un effet de son libre arbitre ; lorsqu'il entre dans une route meilleure, c'est par le fait de sa volonté et parce qu'il a reconnu les inconvénients de l'autre route. La nécessité le contraint donc à s'améliorer moralement en vue d'être plus heureux, comme cette même nécessité l'a contraint d'améliorer les conditions matérielles de son existence (n° 5).

    8.- On peut dire que le mal est l'absence du bien, comme le froid est l'absence de la chaleur. Le mal n'est pas plus un attribut distinct que le froid n'est un fluide spécial ; l'un est le négatif de l'autre. Là où le bien n'existe pas, existe forcément le mal ; ne pas faire le mal est déjà le commencement du bien. Dieu ne veut que le bien ; de l'homme seul vient le mal. S'il y avait, dans la création, un être préposé au mal, nul ne pourrait l'éviter ; mais l'homme ayant la cause du mal en LUI-MEME, et ayant en même temps son libre arbitre et pour guide les lois divines, il l'évitera quand il voudra.

    Prenons un fait vulgaire pour comparaison. Un propriétaire sait qu'à l'extrémité de son champ est un endroit dangereux où pourrait périr ou se blesser celui qui s'y aventurerait. Que fait-il pour prévenir les accidents ? Il place près de l'endroit un avis portant défense d'aller plus loin, pour cause de danger. Voilà la loi ; elle est sage et prévoyante. Si, malgré cela, un imprudent n'en tient pas compte et passe outre, et s'il lui en mésarrive, à qui peut-il s'en prendre si ce n'est à lui-même ?

    Ainsi en est-il de tout mal ; l'homme l'éviterait s'il observait les lois divines. Dieu, par exemple, a mis une limite à la satisfaction des besoins ; l'homme est averti par la satiété ; s'il outrepasse cette limite, il le fait volontairement. Les maladies, les infirmités, la mort qui peuvent en être la suite sont donc le fait de son imprévoyance, et non de Dieu.

    9.- Le mal étant le résultat des imperfections de l'homme, et l'homme étant créé par Dieu, Dieu, dira-t-on, n'en a pas moins créé sinon le mal, du moins la cause du mal ; s'il eût fait l'homme parfait, le mat n'existerait pas.

    Si l'homme eût été créé parfait, il serait porté fatalement au bien ; or, en vertu de son libre arbitre, il n'est porté fatalement ni au bien ni au mal. Dieu a voulu qu'il fût soumis à la loi du progrès, et que ce progrès fût le fruit de son propre travail, afin qu'il en eût le mérite, de même qu'il porte la responsabilité du mal qui est le fait de sa volonté. La question est donc de savoir quelle est, en l'homme, la source de la propension au mal10.

    10.- Si l'on étudie toutes les passions, et même tous les vices, ont voit qu'ils ont leur principe dans l'instinct de conservation. Cet instinct est dans toute sa force chez les animaux et chez les êtres primitifs qui se rapprochent le plus de l'animalité ; il y domine seul, parce que, chez eux, il n'a pas encore pour contrepoids le sens moral ; l'être n'est pas encore né à la vie intellectuelle. L'instinct s'affaiblit, au contraire, à mesure que l'intelligence se développe, parce que celle-ci domine la matière.

    La destinée del'Esprit est la vie spirituelle ; mais dans les premières phases de son existence corporelle, il n'a que des besoins matériels à satisfaire, et à cette fin l'exercice des passions est une nécessité pour la conservation de l'espèce et des individus, matériellement parlant. Mais sorti de cette période, il a d'autres besoins, besoins d'abord semi-moraux et semi-matériels, puis exclusivement moraux. C'est alors que l'Esprit domine la matière ; s'il en secoue le joug, il avance dans sa voie providentielle, il se rapproche de sa destinée finale. Si, au contraire, il se laisse dominer par elle, il s'attarde en s'assimilant à la brute. Dans cette situation, ce qui était jadis un bien, parce que c'était une nécessité de sa nature, devient un mal, non-seulement parce que ce n'est plus une nécessité, mais parce que cela devient nuisible à la spiritualisation de l'être. Tel ce qui est qualité chez l'enfant, devient défaut chez l'adulte. Le mal est ainsi relatif, et la responsabilité proportionnée au degré d'avancement.

    Toutes les passions ont donc leur utilité providentielle ; sans cela, Dieu eût fait quelque chose d'inutile et de nuisible. C'est l'abus qui constitue le mal, et l'homme abuse en vertu de son libre arbitre. Plus tard, éclairé par son propre intérêt, il choisit librement entre le bien et le mal.

    L'INSTINCT ET L'INTELLIGENCE.

    11.- Quelle différence y a-t-il entre l'instinct et l'intelligence ? Où finit l'un et où commence l'autre ? L'instinct est-il une intelligence rudimentaire, ou bien une faculté distincte, un attribut exclusif de la matière ?

    L'instinct est la force occulte qui sollicite les êtres organiques à des actes spontanés et involontaires, en vue de leur conservation. Dans les actes instinctifs, il n'y a ni réflexion, ni combinaison, ni préméditation. C'est ainsi que la plante cherche l'air, se tourne vers la lumière, dirige ses racines vers l'eau et la terre nourricière ; que la fleur s'ouvre et se referme alternativement selon le besoin ; que les plantes grimpantes s'enroulent autour de l'appui, ou s'accrochent avec leurs vrilles. C'est par l'instinct que les animaux sont avertis de ce qui leur est utile ou nuisible ; qu'ils se dirigent selon les saisons, vers les climats propices ; qu'ils construisent, sans leçons préalables, avec plus ou moins d'art, selon les espèces, des couches moelleuses et des abris pour leur progéniture, des engins pour prendre au piège la proie dont ils se nourrissent ; qu'ils manient avec adresse les armes offensives et défensives dont ils sont pourvus ; que les sexes se rapprochent ; que la mère couve ses petits, et que ceux-ci cherchent le sein de la mère. Chez l'homme, l'instinct domine exclusivement au début de la vie ; c'est par l'instinct que l'enfant fait ses premiers mouvements, qu'il saisit sa nourriture, qu'il crie pour exprimer ses besoins, qu'il imite le son de la voix, qu'il s'essaye à parler et à marcher. Chez l'adulte même, certains actes sont instinctifs : tels sont les mouvements spontanés pour parer à un danger, pour se tirer d'un péril, pour maintenir l'équilibre ; tels sont encore le clignotement des paupières pour tempérer l'éclat de la lumière, l'ouverture machinale de la bouche pour respirer, etc.

    12.- L'intelligence se révèle par des actes volontaires, réfléchis, prémédités, combinés, selon l'opportunité des circonstances. C'est incontestablement un attribut exclusif de l'âme.

    Tout acte machinal est instinctif ; celui qui dénote la réflexion, la combinaison, une délibération, est intelligent, l'un est libre, l'autre ne l'est pas.

    L'instinct est un guide sûr, qui ne trompe jamais ; l'intelligence, par cela seul qu'elle est libre, est parfois sujette à erreur.

    Si l'acte instinctif n'a pas le caractère de l'acte intelligent, il révèle néanmoins une cause intelligente essentiellement prévoyante. Si l'on admet que l'instinct a sa source dans la matière, il faut admettre que la matière est intelligente, même plus sûrement intelligente et prévoyante que l'âme, puisque l'instinct ne se trompe pas, tandis que l'intelligence se trompe.

    Si l'on considère l'instinct comme une intelligence rudimentaire, comment se fait-il qu'il soit, dans certains cas, supérieur à l'intelligence raisonnée ? qu'il donne la possibilité d'exécuter des choses que celle-ci ne peut pas produire ?

    S'il est l'attribut d'un principe spirituel spécial, que devient ce principe ? Puisque l'instinct s'efface, ce principe serait donc anéanti ? Si les animaux ne sont doués que de l'instinct, leur avenir est sans issue ; leurs souffrances n'ont aucune compensation. Ce ne serait conforme ni à la justice ni à la bonté de Dieu. (Ch. II, n° 19.)

    13.- Selon un autre système, l'instinct et l'intelligence auraient un seul et même principe ; arrivé à un certain degré de développement, ce principe, qui d'abord n'aurait eu que les qualités de l'instinct, subirait une transformation qui lui donnerait celles de l'intelligence libre.

    S'il en était ainsi, dans l'homme intelligent qui perd la raison, et n'est plus guidé que par l'instinct, l'intelligence retournerait à son état primitif ; et, lorsqu'il recouvre la raison, l'instinct redeviendrait intelligence, et ainsi alternativement à chaque accès, ce qui n'est pas admissible.

    D'ailleurs l'intelligence et l'instinct se montrent souvent simultanément dans le même acte. Dans la marche, par exemple, le mouvement des jambes est instinctif ; l'homme met un pied devant l'autre machinalement, sans y songer ; mais lorsqu'il veut accélérer ou ralentir sa marche, lever le pied ou se détourner pour éviter un obstacle, il y a calcul, combinaison ; il agit de propos délibéré. L'impulsion involontaire du mouvement est l'acte instinctif ; la direction calculée du mouvement est l'acte intelligent. L'animal carnassier est poussé par l'instinct à se nourrir de chair ; mais les précautions qu'il prend et varie selon les circonstances pour saisir sa proie, sa prévoyance des éventualités sont des actes de l'intelligence.

    14.- Une autre hypothèse qui, du reste, s'allie parfaitement à l'idée de l'unité de principe, ressort du caractère essentiellement prévoyant de l'instinct, et concorde avec ce que le Spiritisme nous enseigne, touchant les rapports du monde spirituel et du monde corporel.

    On sait maintenant que des Esprits désincarnés ont pour mission de veiller sur les incarnés, dont ils sont les protecteurs et les guides ; qu'ils les entourent de leurs effluves fluidiques ; que l'homme agit souvent d'une manière inconsciente, sous l'action de ces effluves.

    On sait en outre que l'instinct, qui lui-même produit des actes inconscients, prédomine chez les enfants, et en général chez les êtres dont la raison est faible. Or, selon cette hypothèse, l'instinct ne serait un attribut ni de l'âme, ni de la matière ; il n'appartiendrait point en propre à l'être. vivant, mais il serait un effet de l'action directe des protecteurs invisibles qui suppléeraient à l'imperfection de l'intelligence, en provoquant eux-mêmes les actes inconscients nécessaires à la conservation de l'être. Ce serait comme la lisière à l'aide de laquelle on soutient l'enfant qui ne sait pas encore marcher. Mais, de même qu'on supprime graduellement l'usage de la lisière à mesure que l'enfant se soutient seul, les Esprits protecteurs laissent à eux-mêmes leurs protégés, à mesure que ceux-ci peuvent se guider par leur propre intelligence.

    Ainsi l'instinct, loin d'être le produit d'une intelligence rudimentaire et incomplète, serait le fait d'une intelligence étrangère dans la plénitude de sa force ; intelligence protectrice, suppléant à l'insuffisance, soit d'une intelligence plus jeune, qu'elle pousserait à faire inconsciemment pour son bien ce que celle-ci est encore incapable de faire par elle-même, soit d'une intelligence mûre, mais momentanément entravée dans l'usage de ses facultés, ainsi que cela a lieu chez l'homme dans l'enfance, et dans les cas d'idiotie et d'affections mentales.

    On dit proverbialement qu'il y a un dieu pour les enfants, les fous et les ivrognes ; ce dicton est plus vrai qu'on ne le croit ; ce dieu n'est autre que l'Esprit protecteur qui veille sur l'être incapable de se protéger par sa propre raison.

    15.- Dans cet ordre d'idées, on peut aller plus loin. Cette théorie, quelque rationnelle qu'elle soit, ne résout pas toutes les difficultés de la question.

    Si l'on observe les effets de l'instinct, on remarque tout d'abord une unité de vue et d'ensemble, une sûreté de résultats qui n'existent plus dès que l'instinct est remplacé par l'intelligence libre ; de plus, à l'appropriation si parfaite et si constante des facultés instinctives aux besoins de chaque espèce, on reconnaît une profonde sagesse. Cette unité de vues ne saurait exister sans l'unité de pensées, et l'unité de pensées est incompatible avec la diversité des aptitudes individuelles ; elle seule pouvait produire cet ensemble si parfaitement harmonieux qui se poursuit depuis l'origine des temps et dans tous les climats, avec une régularité et une précision mathématiques, sans jamais faire défaut. L'uniformité dans le résultat des facultés instinctives est un fait caractéristique qui implique forcément l'unité de la cause ; si cette cause était inhérente à chaque individualité, il y aurait autant de variétés d'instincts qu'il y a d'individus, depuis la plante jusqu'à l'homme. Un effet général, uniforme et constant, doit avoir une cause générale, uniforme et constante ; un effet qui accuse de la sagesse et de la prévoyance doit avoir une cause sage et prévoyante. Or, une cause sage et prévoyante étant nécessairement intelligente, ne peut être exclusivement matérielle.

    Ne trouvant pas dans les créatures, incarnées ou désincarnées, les qualités nécessaires pour produire un tel résultat, il faut remonter plus haut, c'est-à-dire au Créateur lui-même. Si l'on se reporte à l'explication qui a été donnée sur la manière dont on peut concevoir l'action providentielle (chap. II, n° 24) ; si l'on se figure tous les êtres pénétrés du fluide divin, souverainement intelligent, on comprendra la sagesse prévoyante et l'unité de vues qui président à tous les mouvements instinctifs pour le bien de chaque individu. Cette sollicitude est d'autant plus active, que l'individu a moins de ressources en lui-même et dans sa propre intelligence ; c'est pourquoi elle se montre plus grande et plus absolue chez les animaux et les êtres inférieurs que chez l'homme.

    D'après cette théorie, on comprend que l'instinct soit un guide toujours sûr. L'instinct maternel, le plus noble de tous, que le matérialisme rabaisse au niveau des forces attractives de la matière, se trouve relevé et ennobli. En raison de ses conséquences, il ne fallait pas qu'il fût livré aux éventualités capricieuses de l'intelligence et du libre arbitre. Par l'organe de la mère, Dieu veille lui-même sur ses créatures naissantes.

    16.- Cette théorie ne détruit nullement le rôle des Esprits protecteurs, dont le concours est un fait acquis et prouvé par l'expérience ; mais il est à remarquer que l'action de ceux-ci est essentiellement individuelle, qu'elle se modifie selon les qualités propres du protecteur et du protégé, et que nulle part elle n'a l'uniformité et la généralité de l'instinct. Dieu, dans sa sagesse, conduit lui-même les aveugles, mais il confie à des intelligences libres le soin de conduire les clairvoyants pour laisser à chacun la responsabilité de ses actes. La mission des Esprits protecteurs est un devoir qu'ils acceptent volontairement, et qui est pour eux un moyen d'avancement suivant la manière dont ils le remplissent.

    17.- Toutes ces manières d'envisager l'instinct sont nécessairement hypothétiques, et aucune n'a un caractère suffisant d'authenticité pour être donnée comme solution définitive. La question sera certainement résolue un jour, lorsqu'on aura réuni les éléments d'observation qui manquent encore ; jusque-là, il faut se borner à soumettre les opinions diverses au creuset de la raison et de la logique, et attendre que la lumière se fasse ; la solution qui se rapproche le plus de la vérité sera nécessairement celle qui correspond le mieux aux attributs de Dieu, c'est-à-dire à la souveraine bonté et à la souveraine justice (chap. II, n° 19).

    18.- L'instinct étant le guide, et les passions les ressorts des âmes dans la première période de leur développement, se confondent parfois dans leurs effets. Il y a cependant entre ces deux principes des différences qu'il est essentiel de considérer.

    L'instinct est un guide sûr, toujours bon ; à un temps donné, il peut devenir inutile, mais jamais nuisible ; il s'affaiblit par la prédominance de l'intelligence.

    Les passions, dans les premiers âges de l'âme, ont cela de commun avec l'instinct, que les êtres y sont sollicités par une force également inconsciente. Elles naissent plus particulièrement des besoins du corps, et tiennent plus que l'instinct à l'organisme. Ce qui les distingue surtout de l'instinct, c'est qu'elles sont individuelles et ne produisent pas, comme ce dernier, des effets généraux et uniformes ; on les voit, au contraire, varier d'intensité et de nature selon les individus. Elles sont utiles, comme stimulant, jusqu'à l'éclosion du sens moral, qui, d'un être passif, fait un être raisonnable ; à ce moment, elles deviennent non plus seulement inutiles, mais nuisibles à l'avancement de l'Esprit dont elles retardent la dématérialisation ; elles s'affaiblissent avec le développement de la raison.

    19.- L'homme qui n'agirait constamment que par l'instinct pourrait être très bon, mais laisserait dormir son intelligence ; il serait comme l'enfant qui ne quitterait pas les lisières et ne saurait se servir de ses membres. Celui qui ne maîtrise pas ses passions peut être très intelligent, mais en même temps très mauvais. L'instinct s'annihile de lui-même ; les passions ne se domptent que par l'effort de la volonté.

    DESTRUCTION DES ETRES VIVANTS LES UNS PAR LES AUTRES.

    20.- La destruction réciproque des êtres vivants est une des lois de la nature qui, au premier abord, semblent le moins se concilier avec la bonté de Dieu. On se demande pourquoi il leur a fait une nécessité de s'entre-détruire pour se nourrir aux dépens les uns des autres.

    Pour celui qui ne voit que la matière, qui borne sa vue à la vie présente, cela paraît en effet une imperfection dans l'oeuvre divine. C'est qu'en général les hommes jugent la perfection de Dieu à leur point de vue ; leur propre jugement est la mesure de sa sagesse, et ils pensent que Dieu ne saurait mieux faire que ce qu'ils feraient eux-mêmes. Leur courte vue ne leur permettant pas de juger l'ensemble, ils ne comprennent pas qu'un bien réel peut sortir d'un mal apparent. La connaissance du principe spirituel, considéré dans son essence véritable, et de la grande loi d'unité qui constitue l'harmonie de la création peut seule donner à l'homme la clef de ce mystère, et lui montrer la sagesse providentielle et l'harmonie précisément là où il ne voyait qu'une anomalie et une contradiction.

    21.- La vraie vie, de l'animal aussi bien que de l'homme, n'est pas plus dans l'enveloppe corporelle qu'elle n'est dans l'habillement ; elle est dans le principe intelligent qui préexiste et survit au corps. Ce principe a besoin du corps pour se développer par le travail qu'il doit accomplir sur la matière brute ; le corps s'use dans ce travail, mais l'Esprit ne s'use pas ; au contraire, il en sort à chaque fois plus fort, plus lucide et plus capable. Qu'importe donc que l'Esprit change plus ou moins d'enveloppe ! il n'en est pas moins Esprit ; c'est absolument comme si un homme renouvelait cent fois son habillement dans l'année, il n'en serait pas moins le même homme.

    Par le spectacle incessant de la destruction, Dieu apprend aux hommes le peu de cas qu'ils doivent faire de l'enveloppe matérielle, et suscite en eux l'idée de la vie spirituelle en la leur faisant désirer comme une compensation.

    Dieu, dira-t-on, ne pouvait-il arriver au même résultat par d'autres moyens, et sans astreindre les êtres vivants à s'entre-détruire ? Si tout est sagesse dans son oeuvre, nous devons supposer que cette sagesse ne doit pas plus faire défaut sur ce point que sur les autres ; si nous ne le comprenons pas, il faut nous en prendre à notre peu d'avancement. Toutefois, nous pouvons essayer d'en chercher la raison, en prenant pour boussole ce principe : Dieu doit être infiniment juste et sage ; cherchons donc en tout sa justice et sa sagesse, et inclinons-nous devant ce qui dépasse notre entendement.

    22.- Une première utilité qui se présente de cette destruction, utilité purement physique, il est vrai, est celle-ci : les corps organiques ne s'entretiennent qu'à l'aide des matières organiques, ces matières contenant seules les éléments nutritifs nécessaires à leur transformation. Les corps, instruments d'action du principe intelligent, ayant besoin d'être incessamment renouvelés, la Providence les fait servir à leur entretien mutuel ; c'est pour cela que les êtres se nourrissent les uns des autres ; c'est alors le corps qui se nourrit du corps, mais l'Esprit n'est ni anéanti, ni altéré ; il n'est que dépouillé de son enveloppe11.

    23.- Il est, en outre, des considérations morales d'un ordre plus élevé.

    La lutte est nécessaire au développement de l'Esprit ; c'est dans la lutte qu'il exerce ses facultés. Celui qui attaque pour avoir sa nourriture, et celui qui se défend pour conserver sa vie, font assaut de ruse et d'intelligence, et augmentent, par cela même, leur forces intellectuelles. L'un des deux succombe ; mais qu'est-ce qu'en réalité le plus fort ou le plus adroit a enlevé au plus faible ? Son vêtement de chair, pas autre chose ; l'Esprit, qui n'est pas mort, en reprendra un autre plus tard.

    24.- Dans les êtres inférieurs de la création, dans ceux où le sens moral n'existe pas, où l'intelligence n'a pas encore remplacé l'instinct, la lutte ne saurait avoir pour mobile que la satisfaction d'un besoin matériel ; or, un des besoins matériels les plus impérieux est celui de la nourriture ; ils luttent donc uniquement pour vivre, c'est-à-dire pour prendre ou défendre une proie, car ils ne sauraient être stimulés par un mobile plus élevé. C'est dans cette première période que l'âme s'élabore et s'essaie à la vie.

    Chez l'homme, il y a une période de transition où il se distingue à peine de la brute ; dans les premiers âges, l'instinct animal domine, et la lutte a encore pour mobile la satisfaction des besoins matériels ; plus tard, l'instinct animal et le sentiment moral se contre-balancent ; l'homme alors lutte, non plus pour se nourrir, mais pour satisfaire son ambition, son orgueil, le besoin de dominer ; pour cela, il lui faut encore détruire. Mais, à mesure que le sens moral prend le dessus, la sensibilité se développe, le besoin de la destruction diminue ; il finit même par s'effacer et par devenir odieux ; alors l'homme a horreur du sang.

    Cependant, la lutte est toujours nécessaire au développement de l'Esprit, car, même arrivé à ce point qui nous semble culminant, il est loin d'être parfait ; ce n'est qu'au prix de son activité qu'il acquiert des connaissances, de l'expérience, et qu'il se dépouille des derniers vestiges de l'animalité ; mais, de ce moment, la lutte, de sanglante et brutale qu'elle était, devient purement intellectuelle ; l'homme lutte contre les difficultés et non plus contre ses semblables12.

     

    CHAPITRE IV
    -
    Rôle de la science dans la Genèse.

    1.- L'histoire de l'origine de presque tous les anciens peuples se confond avec celle de leur religion : c'est pour cela que leurs premiers livres ont été des livres religieux ; et, comme toutes les religions se lient au principe des choses, qui est aussi celui de l'humanité, elles ont donné sur la formation et l'arrangement de l'univers, des explications en rapport avec l'état des connaissances du temps et de leurs fondateurs. Il en est résulté que les premiers livres sacrés ont été en même temps les premiers livres de science, comme ils ont été longtemps l'unique code des lois civiles.

    2.- Dans les temps primitifs, les moyens d'observation étant nécessairement très imparfaits, les premières théories sur le système du monde devaient être entachées d'erreurs grossières ; mais ces moyens eussent-ils été aussi complets qu'ils le sont aujourd'hui, les hommes n'auraient pas su s'en servir ; ils ne pouvaient d'ailleurs être que le fruit du développement de l'intelligence et de la connaissance successive des lois de la nature. A mesure que l'homme s'est avancé dans la connaissance de ces lois, il a pénétré les mystères de la création, et rectifié les idées qu'il s'était faites sur l'origine des choses.

    3.- L'homme a été impuissant à résoudre le problème de la création jusqu'au moment où la clef lui a été donnée par la science. Il a fallu que l'astronomie lui ouvrît les portes de l'espace infini et lui permit d'y plonger ses regards ; que, par la puissance du calcul, il pût déterminer avec une précision rigoureuse le mouvement, la position, le volume, la nature et le rôle des corps célestes ; que la physique lui révélât les lois de la gravitation, de la chaleur, de la lumière et de l'électricité ; que la chimie lui enseignât les transformations de la matière, et la minéralogie les matériaux qui forment l'écorce du globe ; que la géologie lui apprît à lire dans les couches terrestres la formation graduelle de ce même globe. La botanique, la zoologie, la paléontologie, l'anthropologie devaient l'initier à la filiation et à la succession des êtres organisés ; avec l'archéologie, il a pu suivre les traces de l'humanité à travers les âges ; toutes les sciences, en un mot, se complétant les unes par les autres, devaient apporter leur contingent indispensable pour la connaissance de l'histoire du monde ; à leur défaut, l'homme n'avait pour guide que ses premières hypothèses.

    Aussi, avant que l'homme fût en possession de ces éléments d'appréciation, tous les commentateurs de la Genèse, dont la raison se heurtait à des impossibilités matérielles, tournaient-ils dans un même cercle sans pouvoir en sortir ; ils ne l'ont pu que lorsque la science a ouvert la voie, en faisant brèche dans le vieil édifice des croyances, et alors tout a changé d'aspect ; une fois le fil conducteur trouvé, les difficultés se sont promptement aplanies ; au lieu d'une Genèse imaginaire, on a eu une Genèse positive et en quelque sorte expérimentale ; le champ de l'univers s'est étendu à l'infini ; on a vu la terre et les astres se former graduellement selon des lois éternelles et immuables, qui témoignent bien mieux de la grandeur et de la sagesse de Dieu qu'une création miraculeuse sortie tout à coup du néant, comme un changement à vue, par une idée subite de la Divinité après une éternité d'inaction.

    Puisqu'il est impossible de concevoir la Genèse sans les données fournies par la science, on peut dire en toute vérité que : la science est appelée à constituer la véritable Genèse d'après les lois de la nature.

    4.- Au point où elle est arrivée au dix-neuvième siècle, la science a-t-elle résolu toutes les difficultés du problème de la Genèse ?

    Non assurément, mais il est incontestable qu'elle en a détruit sans retour toutes les erreurs capitales, et qu'elle en a posé les fondements les plus essentiels sur des données irrécusables ; les points encore incertains ne sont, à proprement parler, que des questions de détail, dont la solution, quelle qu'elle soit dans l'avenir, ne peut préjudicier à l'ensemble. D'ailleurs, malgré toutes les ressources dont elle a pu disposer, il lui a manqué jusqu'à ce jour un élément important sans lequel l'oeuvre ne saurait jamais être complète.

    5.- De toutes les Genèses antiques, celle qui se rapproche le plus des données scientifiques modernes, malgré les erreurs qu'elle renferme, et qui sont aujourd'hui démontrées jusqu'à l'évidence, c'est incontestablement celle du Moïse. Quelques-unes de ces erreurs sont même plus apparentes que réelles, et proviennent soit de la fausse interprétation de certains mots, dont la signification primitive s'est perdue en passant de langue en langue par la traduction, ou dont l'acception a changé avec les moeurs des peuples, soit de la forme allégorique particulière au style oriental, et dont on a pris la lettre au lieu d'en chercher l'esprit.

    6.- La Bible contient évidemment des faits que la raison, développée par la science, ne saurait accepter aujourd'hui, et d'autres qui semblent étranges et répugnent, parce qu'ils se rattachent à des moeurs qui ne sont plus les nôtres. Mais, à côté de cela, il y aurait de la partialité à ne pas reconnaître qu'elle renferme de grandes et belles choses. L'allégorie y tient une place considérable, et sous ce voile elle cache des vérités sublimes qui apparaissent si l'on cherche le fond de la pensée, car alors l'absurde disparaît.

    Pourquoi donc n'a-t-on pas levé ce voile plus tôt ? C'est, d'une part, le manque de lumières que la science et une saine philosophie pouvaient seules donner, et de l'autre, le principe de l'immutabilité absolue de la foi, conséquence d'un respect trop aveugle pour la lettre, sous lequel la raison devait s'incliner, et par suite la crainte de compromettre l'échafaudage de croyances bâti sur le sens littéral. Ces croyances partant d'un point primitif, on a craint que, si le premier anneau de la chaîne venait à se rompre, toutes les mailles du filet ne finissent par se séparer ; c'est pourquoi on a fermé les yeux quand même ; mais fermer les yeux sur le danger, ce n'est pas l'éviter. Quand un bâtiment fléchit, n'est-il pas plus prudent de remplacer de suite les mauvaises pierres par de bonnes, plutôt que d'attendre, par respect pour la vieillesse de l'édifice, que le mal soit sans remède, et qu'il faille le reconstruire de fond en comble ?

    7.- La science, en portant ses investigations jusque dans les entrailles de la terre et la profondeur des cieux, a donc démontré d'une manière irrécusable les erreurs de la Genèse mosaïque prise à la lettre, et l'impossibilité matérielle que les choses se soient passées ainsi qu'elles y sont textuellement rapportées ; elle a, par cela même, porté une atteinte profonde à des croyances séculaires. La foi orthodoxe s'en est émue, parce qu'elle a cru voir sa pierre d'assise enlevée ; mais qui devait avoir raison : de la science marchant prudemment et progressivement sur le terrain solide des chiffres et de l'observation, sans rien affirmer avant d'avoir la preuve en main, ou d'une relation écrite à une époque où les moyens d'observation manquaient absolument ? Qui doit l'emporter, en fin de compte, de celui qui dit que 2 et 2 font 5, et refuse de vérifier, ou de celui qui dit que 2 et 2 font 4, et le prouve ?

    8.- Mais alors, dit-on, si la Bible est une révélation divine, Dieu s'est donc trompé ? Si elle n'est pas une révélation divine, elle n'a plus d'autorité, et la religion s'écroule faute de base.

    De deux choses l'une : ou la science a tort, ou elle a raison ; si elle a raison, elle ne peut faire qu'une opinion contraire soit vraie ; il n'y a pas de révélation qui puisse l'emporter sur l'autorité des faits.

    Incontestablement Dieu, qui est toute vérité, ne peut induire les hommes en erreur, ni sciemment ni insciemment, sans quoi il ne serait pas Dieu. Si donc les faits contredisent les paroles qui lui sont attribuées, il en faut conclure logiquement qu'il ne les a pas prononcées, ou qu'elles ont été prises à contre-sens.

    Si la religion souffre en quelques parties de ces contradictions, le tort n'en est point à la science, qui ne peut faire que ce qui est ne soit pas, mais aux hommes d'avoir fondé prématurément des dogmes absolus, dont ils ont fait une question de vie ou de mort, sur des hypothèses susceptibles d'être démenties par l'expérience.

    Il est des choses au sacrifice desquelles il faut se résigner, bon gré, mal gré, quand on ne peut pas faire autrement. Quand le monde marche, la volonté de quelques-uns ne pouvant l'arrêter, le plus sage est de le suivre, et de s'accommoder avec le nouvel état de choses, plutôt que de se cramponner au passé qui s'écroule, au risque de tomber avec lui.

    9.- Fallait-il, par respect pour des textes regardés comme sacrés, imposer silence à la science ? C'eût été chose aussi impossible que d'empêcher la terre de tourner. Les religions, quelles qu'elles soient, n'ont jamais rien gagné à soutenir des erreurs manifestes. La mission de la science est de découvrir les lois de la nature ; or, comme ces lois sont l'oeuvre de Dieu, elles ne peuvent être contraires aux religions fondées sur la vérité. Jeter l'anathème au progrès comme attentatoire à la religion, c'est le jeter à l'oeuvre même de Dieu ; c'est, de plus, peine inutile, car tous les anathèmes du monde n'empêcheront pas la science de marcher, et la vérité de se faire jour. Si la religion refuse de marcher avec la science, la science marche toute seule.

    10.- Les religions stationnaires peuvent seules redouter les découvertes de la science ; ces découvertes ne sont funestes qu'à celles qui se laissent distancer par les idées progressives en s'immobilisant dans l'absolutisme de leurs croyances ; elles se font en général une idée si mesquine de la Divinité, qu'elles ne comprennent pas que s'assimiler les lois de la nature révélées par la science, c'est glorifier Dieu dans ses oeuvres ; mais dans leur aveuglement, elles préfèrent en faire hommage à l'Esprit du mal. Une religion qui ne serait sur aucun point en contradiction avec les lois de la nature n'aurait rien à redouter du progrès, et serait invulnérable.

    11.- La Genèse comprend deux parties : l'histoire de la formation du monde matériel, et celle de l'humanité considérée dans son double principe corporel et spirituel. La science s'est bornée à la recherche des lois qui réagissent la matière ; dans l'homme même, elle n'a étudié que l'enveloppe charnelle. Sous ce rapport, elle est arrivée à se rendre compte, avec une précision incontestable, des principales parties du mécanisme de l'univers, et de l'organisme humain. Sur ce point capital, elle a donc pu compléter la Genèse de Moïse et en rectifier les parties défectueuses.

    Mais, l'histoire de l'homme, considéré comme être spirituel, se rattache à un ordre spécial d'idées qui n'est pas du domaine de la science proprement dite, et dont celle-ci, par ce motif, n'a pas fait l'objet de ses investigations. La philosophie, qui a plus particulièrement ce genre d'étude dans ses attributions, n'a formulé, sur ce point, que des systèmes contradictoires, depuis la spiritualité pure jusqu'à la négation du principe spirituel et même de Dieu, sans autres bases que les idées personnelles de leurs auteurs ; elle a donc laissé la question indécise, faute d'un contrôle suffisant.

    12.- Cette question, cependant, est pour l'homme la plus importante, car c'est le problème de son passé et de son avenir ; celle du monde matériel ne le touche qu'indirectement. Ce qu'il lui importe avant tout de savoir, c'est d'où il vient, où il va ; s'il a déjà vécu, et s'il vivra encore, et quel sort lui est réservé.

    Sur toutes ces questions, la science est muette. La philosophie ne donne que des opinions qui concluent en sens diamétralement opposés, mais au moins elle permet de discuter, ce qui fait que beaucoup de gens se rangent de son côté, de préférence à celui de la religion, qui ne discute pas.

    13.- Toutes les religions sont d'accord sur le principe de l'existence de l'âme, sans toutefois le démontrer ; mais elles ne s'accordent ni sur son origine, ni sur son passé, ni sur son avenir, ni surtout, ce qui est l'essentiel, sur les conditions d'où dépend son sort futur. Elles font, pour la plupart, de son avenir un tableau imposé à la croyance de leurs adeptes, qui ne peut être accepté que par la foi aveugle, mais ne peut supporter un examen sérieux. La destinée qu'elles font à l'âme étant liée, dans leurs dogmes, aux idées que l'on se faisait du monde matériel et du mécanisme de l'univers dans les temps primitifs, est inconciliable avec l'état des connaissances actuelles. Ne pouvant donc que perdre à l'examen et à la discussion, elles trouvent plus simple de proscrire l'un et l'autre.

    14.- De ces divergences touchant l'avenir de l'homme sont nés le doute et l'incrédulité. Cependant, l'incrédulité laisse un vide pénible ; l'homme envisage avec anxiété l'inconnu où il doit tôt ou tard entrer fatalement ; l'idée du néant le glace ; sa conscience lui dit qu'au-delà du présent il y a pour lui quelque chose : mais quoi ? Sa raison développée ne lui permet plus d'accepter les histoires dont on a bercé son enfance, de prendre l'allégorie pour la réalité. Quel est le sens de cette allégorie ? La science a déchiré un coin du voile, mais elle ne lui a pas révélé ce qu'il lui importe le plus de savoir. Il interroge en vain, rien ne lui répond d'une manière péremptoire et propre à calmer ses appréhensions ; partout il trouve l'affirmation heurtant contre la négation, sans preuves plus positives d'une part que de l'autre ; de là l'incertitude, et l'incertitude sur les choses de la vie future fait que l'homme se rejette avec une sorte de frénésie sur celles de la vie matérielle.

    Tel est l'inévitable effet des époques de transition : l'édifice du passé s'écroule, et celui de l'avenir n'est pas encore construit. L'homme est comme l'adolescent, qui n'a plus la croyance naïve de ses premières années et n'a pas encore les connaissances de l'âge mûr ; il n'a que de vagues aspirations qu'il ne sait pas définir.

    15.- Si la question de l'homme spirituel est restée jusqu'à nos jours à l'état de théorie, c'est qu'on a manqué des moyens d'observation directe qu'on a eus pour constater l'état du monde matériel, et le champ est resté ouvert aux conceptions de l'esprit humain. Tant que l'homme n'a pas connu les lois qui régissent la matière, et qu'il n'a pu appliquer la méthode expérimentale, il a erré de système en système touchant le mécanisme de l'univers et la formation de la terre. Il en a été dans l'ordre moral comme dans l'ordre physique ; pour fixer les idées, on a manqué de l'élément essentiel : la connaissance des lois du principe spirituel. Cette connaissance était réservée à notre époque, comme celle des lois de la matière a été l'oeuvre des deux derniers siècles.

    16.- Jusqu'à présent, l'étude du principe spirituel, comprise dans la métaphysique, avait été purement spéculative et théorique ; dans le Spiritisme, elle est tout expérimentale. A l'aide de la faculté médianimique, plus développée de nos jours, et surtout généralisée et mieux étudiée, l'homme s'est trouvé en possession d'un nouvel instrument d'observation. La médiumnité a été, pour le monde spirituel, ce que le télescope a été pour le monde astral et le microscope pour le monde des infiniment petits ; elle a permis d'explorer, d'étudier, pour ainsi dire de visu, ses rapports avec le monde corporel ; d'isoler, dans l'homme vivant, l'être intelligent de l'être matériel, et de les voir agir séparément. Une fois en relation avec les habitants de ce monde, on a pu suivre l'âme dans sa marche ascendante, dans ses migrations, dans ses transformations ; on a pu enfin étudier l'élément spirituel. Voilà ce qui manquait aux précédents commentateurs de la Genèse pour la comprendre et en rectifier les erreurs.

    17.- Le monde spirituel et le monde matériel, étant en contact incessant, sont solidaires l'un de l'autre ; tous les deux ont leur part d'action dans la Genèse. Sans la connaissance des lois qui régissent le premier, il serait aussi impossible de constituer une Genèse complète, qu'il l'est à un statuaire de donner la vie à une statue. Aujourd'hui seulement, bien que ni la science matérielle ni la science spirituelle n'aient dit leur dernier mot, l'homme possède les deux éléments propres à jeter la lumière sur cet immense problème. Il fallait de toute nécessité ces deux clefs pour arriver à une solution, même approximative.

     

    CHAPITRE V
    -
    Systèmes du monde anciens et modernes.

    1.- L'idée première que les hommes se firent de la terre, du mouvement des astres et de la constitution de l'univers dut être, dans l'origine, uniquement basée sur le témoignage des sens. Dans l'ignorance des lois les plus élémentaires de la physique et des forces de la nature, n'ayant que leur vue bornée pour moyen d'observation, ils ne pouvaient juger que sur les apparences.

    En voyant le soleil paraître le matin d'un côté de l'horizon et disparaître le soir du côté opposé, on en conclut naturellement qu'il tournait autour de la terre, tandis que celle-ci restait immobile. Si l'on eût dit alors aux hommes que c'est le contraire qui a lieu, ils auraient répondu que cela ne se pouvait pas, car, auraient-ils dit : nous voyons le soleil changer de place, et nous ne sentons pas la terre bouger.

    2.- Le peu d'étendue des voyages, qui dépassaient alors rarement les limites de la tribu ou de la vallée, ne pouvait permettre de constater la sphéricité de la terre. Comment, d'ailleurs, supposer que la terre puisse être une boule ? Les hommes n'auraient pu se maintenir que sur le point le plus élevé, et en la supposant habitée sur toute la surface, comment auraient-ils pu vivre dans l'hémisphère opposé, la tête en bas et les pieds en haut ? La chose eût paru encore moins possible avec un mouvement de rotation. Quand on voit encore de nos jours, où l'on connaît la loi de gravitation, des gens relativement éclairés ne pas se rendre compte de ce phénomène, on ne doit pas s'étonner que les hommes des premiers âges ne l'aient pas même soupçonné.

    La terre était donc pour eux une surface plate, circulaire comme une meule de moulin, s'étendant à perte de vue dans la direction horizontale ; de là l'expression encore usitée : Aller au bout du monde. Ses limites, son épaisseur, son intérieur, sa face inférieure, ce qu'il y avait au-dessous, c'était l'inconnu13.

    3.- Le ciel, apparaissant sous une forme concave, était, selon la croyance vulgaire, une voûte réelle dont les bords inférieurs reposaient sur la terre et en marquaient les confins ; vaste dôme dont l'air remplissait toute la capacité. Sans aucune notion de l'infini de l'espace, incapables même de le concevoir, les hommes se figuraient cette voûte formée d'une matière solide ; de là le nom de firmament qui a survécu à la croyance, et qui signifie ferme, résistant (du latin firmamentum, dérivé de firmus, et du grec herma, hermatos, ferme, soutien, support, point d'appui).

    4.- Les étoiles, dont ils ne pouvaient soupçonner la nature, étaient de simples points lumineux, plus ou moins gros, attachés à la voûte comme des lampes suspendues, disposées sur une seule surface, et par conséquent toutes à la même distance de la terre, de la même manière qu'on les représente dans l'intérieur de certaines coupoles peintes en bleu pour figurer l'azur des cieux.

    Bien qu'aujourd'hui les idées soient tout autres, l'usage des anciennes expressions s'est conservé ; on dit encore, par comparaison : la voûte étoilée ; sous la calotte du ciel.

    5.- La formation des nuages par l'évaporation des eaux de la terre était alors également inconnue ; il ne pouvait venir à la pensée que la pluie qui tombe du ciel eût son origine sur la terre d'où l'on ne voyait pas l'eau remonter. De là, la croyance à l'existence des eaux supérieures et des eaux inférieures, des sources célestes et des sources terrestres, des réservoirs placés dans les hautes régions, supposition qui s'accordait parfaitement avec l'idée d'une voûte capable de les maintenir. Les eaux supérieures, s'échappant par les fissures de la voûte, tombaient en pluie, et, selon que ces ouvertures étaient plus ou moins larges, la pluie était douce ou torrentielle et diluvienne.

    6.- L'ignorance complète de l'ensemble de l'univers et des lois qui le régissent, de la nature, de la constitution et de la destination des astres, qui semblaient d'ailleurs si petits comparativement à la terre, dut nécessairement faire considérer celle-ci comme la chose principale, le but unique de la création, et les astres comme des accessoires créés uniquement à l'intention de ses habitants. Ce préjugé s'est perpétué jusqu'à nos jours, malgré les découvertes de la science, qui ont changé, pour l'homme, l'aspect du monde. Combien de gens croient encore que les étoiles sont des ornements du ciel pour récréer la vue des habitants de la terre !

    7.- On ne tarda pas à s'apercevoir du mouvement apparent des étoiles qui se meuvent en masse d'orient en occident, se levant le soir et se couchant le matin, en conservant leurs positions respectives. Cette observation n'eût pendant longtemps d'autre conséquence que de confirmer l'idée d'une voûte solide entraînant les étoiles dans son mouvement de rotation.

    Ces idées premières, idées naïves, ont fait pendant de longues périodes séculaires le fond des croyances religieuses, et ont servi de base à toutes les cosmogonies anciennes.

    8.- Plus tard on comprit, par la direction du mouvement des étoiles et leur retour périodique dans le même ordre, que la voûte céleste ne pouvait être simplement une demi-sphère posée sur la terre, mais bien une sphère entière, creuse, au centre de laquelle se trouvait la terre, toujours plate, ou tout au plus convexe, et habitée seulement sur sa face supérieure. C'était déjà un progrès.

    Mais sur quoi était posée la terre ? Il serait inutile de rapporter toutes les suppositions ridicules enfantées par l'imagination, depuis celle des Indiens, qui la disaient portée par quatre éléphants blancs et ceux-ci sur les ailes d'un immense vautour. Les plus sages avouaient qu'ils n'en savaient rien.

    9.- Cependant, une opinion généralement répandue dans les théogonies païennes plaçait dans les lieux bas, autrement dit dans les profondeurs de la terre, ou au-dessous, on ne savait trop, le séjour des réprouvés, appelé enfers, c'est-à-dire lieux inférieurs, et dans les lieux hauts, par-delà la région des étoiles, le séjour des bienheureux. Le mot enfer s'est conservé jusqu'à nos jours, quoiqu'il ait perdu sa signification étymologique depuis que la géologie a délogé le lieu des supplices éternels des entrailles de la terre, et que l'astronomie a démontré qu'il n'y a ni haut ni bas dans l'espace infini.

    10.- Sous le ciel pur de la Chaldée, de l'Inde et de l'Egypte, berceau des plus antiques civilisations, on put observer le mouvement des astres avec autant de précision que le permettait l'absence d'instruments spéciaux. On vit d'abord que certaines étoiles avaient un mouvement propre indépendant de la masse, ce qui ne permettait pas de supposer qu'elles fussent attachées à la voûte ; on les appela étoiles errantes ou planètes pour les distinguer des étoiles fixes. On calcula leurs mouvements et leurs retours périodiques.

    Dans le mouvement diurne de la sphère étoilée, on remarqua l'immobilité de l'étoile polaire, autour de laquelle les autres décrivaient, en vingt-quatre heures, des cercles obliques parallèles plus ou moins grands, selon leur éloignement de l'étoile centrale ; ce fut le premier pas vers la connaissance de l'obliquité de l'axe du monde. De plus longs voyages permirent d'observer la différence des aspects du ciel, selon les latitudes et les saisons ; l'élévation de l'étoile polaire au-dessus de l'horizon variant avec la latitude, mit sur la voie de la rondeur de la terre ; c'est ainsi que, peu à peu, on se fit une idée plus juste du système du monde.

    Vers l'an 600 avant J. C., Thalès, de Milet (Asie Mineure), connut la sphéricité de la terre, l'obliquité de l'écliptique et la cause dos éclipses.

    Un siècle plus tard, Pythagore, de Samos, découvre le mouvement diurne de la terre sur son axe, son mouvement annuel autour du soleil, et rattache les planètes et les comètes au système solaire.

    160 ans avant J. C., Hipparque, d'Alexandrie (Egypte), invente l'astrolabe, calcule et prédit les éclipses, observe les taches du soleil, détermine l'année tropique, la durée des révolutions de la lune.

    Quelque précieuses que fussent ces découvertes pour le progrès de la science, elles furent près de 2.000 ans à se populariser. Les idées nouvelles, n'ayant alors pour se propager que de rares manuscrits, restaient le partage de quelques philosophes qui les enseignaient à des disciples privilégiés ; les masses, qu'on ne songeait guère à éclairer, n'en profitaient nullement et continuaient à se nourrir des vieilles croyances.

    11.- Vers l'an 140 de l'ère chrétienne, Ptolémée, un des hommes les plus illustres de l'école d'Alexandrie, combinait ses propres idées avec les croyances vulgaires et quelques-unes des plus récentes découvertes astronomiques, composa un système qu'on peut appeler mixte, qui porte son nom, et qui, pendant près de quinze siècles, fut seul adopté dans le monde civilisé.

    Selon le système de Ptolémée, la terre est une sphère au centre de l'univers ; elle se composait des quatre éléments : la terre, l'eau, l'air et le feu. C'était la première région, dite élémentaire. La seconde région, dite éthérée, comprenait onze cieux, ou sphères concentriques tournant autour de la terre, savoir : le ciel de la lune, ceux de Mercure, de Vénus, du soleil, de Mars, de Jupiter, de Saturne, des étoiles fixes, du premier cristallin, sphère solide transparente ; du second cristallin, et enfin du premier mobile qui donnait le mouvement à tous les cieux inférieurs, et leur faisait faire une révolution en vingt-quatre heures. Au-delà des onze cieux était l'Empyrée, séjour des bienheureux, ainsi nommé du grec pyr ou pur, qui signifie feu, parce qu'on croyait cette région resplendissante de lumière comme le feu.

    La croyance à plusieurs cieux superposés a longtemps prévalu ; mais on variait sur le nombre ; le septième était généralement regardé comme le plus élevé ; de là l'expression : Etre ravi au septième ciel. Saint Paul a dit qu'il avait été élevé au troisième ciel.

    Indépendamment du mouvement commun, les astres avaient, selon Ptolémée, des mouvements propres, plus ou moins grands, selon leur éloignement du centre. Les étoiles fixes faisaient une révolution en 25.816 ans. Cette dernière évaluation dénote la connaissance de la précession des équinoxes, qui s'accomplit en effet en 25.868 ans.

    12.- Au commencement du seizième siècle, Copernic, célèbre astronome, né à Thorn (Prusse) en 1472, mort en 1543, reprit les idées de Pythagore ; il publia un système qui, confirmé chaque jour par de nouvelles observations, fut favorablement accueilli, et ne tarda pas à renverser celui de Ptolémée. Selon ce système, le soleil est au centre, les planètes décrivent des orbes circulaires autour de cet astre ; la lune est un satellite de la terre.

    Un siècle plus tard, en 1609, Galilée, né à Florence, invente le télescope ; en 1610, il découvre les quatre satellites de Jupiter et calcule leurs révolutions ; il reconnaît que les planètes n'ont pas de lumière propre comme les étoiles, mais qu'elles sont éclairées par le soleil ; que ce sont des sphères semblables à la terre ; il observe leurs phases et détermine la durée de leur rotation sur leur axe ; il donne ainsi, par des preuves matérielles, une sanction définitive au système de Copernic.

    Dès lors s'écroula l'échafaudage des cieux superposés ; les planètes furent reconnues pour des mondes semblables à la terre, et comme elle sans doute habités ; les étoiles pour d'innombrables soleils, centres probables d'autant de systèmes planétaires ; et le soleil, lui-même, fut reconnu pour une étoile, centre d'un tourbillon de planètes qui lui sont assujetties.

    Les étoiles ne sont plus confinées dans une zone de la sphère céleste, mais irrégulièrement disséminées dans l'espace sans bornes ; celles qui paraissent se toucher sont à des distances incommensurables les unes des autres ; les plus petites, en apparence, sont les plus éloignées de nous ; les plus grosses, celles qui sont le plus près, en sont encore à des centaines de milliards de lieues.

    Les groupes auxquels on a donné le nom de constellations ne sont que des assemblages apparents causés par l'éloignement ; leurs figures sont des effets de perspective, comme en forment à la vue de celui qui est placé en un point fixe des lumières dispersées dans une vaste plaine, ou les arbres d'une forêt ; mais ces assemblages n'existent point en réalité ; si l'on pouvait se transporter dans la région d'une de ces constellations, à mesure qu'on s'approcherait, la forme disparaîtrait et de nouveaux groupes se dessineraient à la vue.

    Dès lors que ces groupes n'existent qu'en apparence, la signification qu'une croyance vulgaire superstitieuse leur attribue est illusoire, et leur influence ne saurait exister que dans l'imagination.

    Pour distinguer les constellations, on leur a donné des noms, tels que ceux de : Lion, Taureau, Gémeaux, Vierge, Balance, Capricorne, Cancer, Orion, Hercule, Grande Ourse ou Chariot de David, Petite Ourse, Lyre, etc., et on les a représentées par les figures qui rappellent ces noms, la plupart de fantaisie, mais qui, dans tous les cas, n'ont aucun rapport avec la forme apparente du groupe d'étoiles. Ce serait donc en vain qu'on chercherait ces figures dans le ciel.

    La croyance à l'influence des constellations, de celles surtout qui constituent les douze signes du zodiaque, vient de l'idée attachée aux noms qu'elles portent ; si celle qui est appelée lion eût été nommée âne ou brebis, on lui aurait certainement attribué une tout autre influence.

    13.- A partir de Copernic et de Galilée, les vieilles cosmogonies sont à jamais détruites ; l'astronomie ne pouvait qu'avancer et non reculer. L'histoire dit les luttes que ces hommes de génie eurent à soutenir contre les préjugés, et surtout contre l'esprit de secte, intéressé au maintien des erreurs sur lesquelles on avait fondé des croyances qu'on se figurait assises sur une base inébranlable. Il a suffi de l'invention d'un instrument d'optique pour renverser un échafaudage de plusieurs milliers d'années. Mais rien ne saurait prévaloir contre une vérité reconnue pour telle. Grâce à l'imprimerie, le public, initié aux idées nouvelles, commençait à ne plus se bercer d'illusions et prenait part à la lutte ; ce n'était plus contre quelques individus qu'il fallait combattre, mais contre l'opinion générale, qui prenait fait et cause pour la vérité.

    Que l'univers est grand auprès des mesquines proportions que lui assignaient nos pères ! Que l'oeuvre de Dieu est sublime, quand on la voit s'accomplir selon les éternelles lois de la nature ! Mais aussi que de temps, que d'efforts de génie, que de dévouements il a fallu pour dessiller les yeux et arracher enfin le bandeau de l'ignorance !

    14.- La voie était désormais ouverte où d'illustres et nombreux savants allaient entrer pour compléter l'oeuvre ébauchée. Képler, en Allemagne, découvre les lois célèbres qui portent son nom et à l'aide desquelles il reconnaît que les planètes décrivent non des orbes circulaires, mais des ellipses dont le soleil occupe l'un des foyers ; Newton, en Angleterre, découvre la loi de gravitation universelle ; Laplace, en France, crée la mécanique céleste ; l'astronomie, enfin, n'est plus un système fondé sur des conjectures ou des probabilités, mais une science établie sur les bases les plus rigoureuses du calcul et de la géométrie. Ainsi se trouve posée une des pierres fondamentales de la Genèse, environ trois mille trois cents ans après Moïse.

     

    CHAPITRE VI
    -
    Uranographie générale
    14.

    L'Espace et le temps. - La matière. - Les lois et les forces. - La création première. - La création universelle. - Les soleils et les planètes. - Les satellites. - Les comètes. - La voie lactée. - Les étoiles fixes. - Les déserts de l'espace. - Succession éternelle des mondes. - La vie universelle. - Diversité des mondes.

    L'ESPACE ET LE TEMPS.

    1.- Plusieurs définitions de l'espace ont été données ; la principale est celle-ci : l'espace est l'étendue qui sépare deux corps. D'où certains sophistes ont déduit que là où il n'y avait pas de corps, il n'y avait pas d'espace ; c'est sur quoi des docteurs en théologie se sont basés pour établir que l'espace était nécessairement fini, alléguant que des corps limités en certain nombre ne sauraient former une suite infinie ; et que là où les corps s'arrêtaient, l'espace s'arrêtait aussi. On a encore défini l'espace : le lieu où se meuvent les mondes, le vide où agit la matière, etc. Laissons dans les traités où elles reposent toutes ces définitions, qui ne définissent rien.

    L'espace est un de ces mots qui représentent une idée primitive et axiomatique, évidente par elle-même, et que les diverses définitions qu'on en peut donner ne servent qu'à obscurcir. Nous savons tous ce que c'est que l'espace, et je ne veux qu'établir son infinité, afin que nos études ultérieures n'aient aucune barrière s'opposant aux investigations de notre vue.

    Or, je dis que l'espace est infini, par cette raison qu'il est impossible de lui supposer aucune limite, et que, malgré la difficulté que nous avons de concevoir l'infini, il nous est pourtant plus facile d'aller éternellement dans l'espace, en pensée, que de nous arrêter en un lieu quelconque après lequel nous ne trouverions plus d'étendue à parcourir.

    Pour nous figurer, autant qu'il est en nos facultés bornées, l'infinité de l'espace, supposons que partant de la terre, perdue au milieu de l'infini, vers un point quelconque de l'univers, et cela avec la vitesse prodigieuse de l'étincelle électrique qui franchit des milliers de lieues à chaque seconde, à peine avons-nous quitté ce globe, qu'ayant parcouru des millions de lieues, nous nous trouvons en un lieu d'où la terre ne nous apparaît plus que sous l'aspect d'une pâle étoile. Un instant après, en suivant toujours la même direction, nous arrivons vers les étoiles lointaines que vous distinguez à peine de votre station terrestre ; et de là, non seulement la terre est entièrement perdue pour nos regards dans les profondeurs du ciel, mais encore votre soleil même dans sa splendeur est éclipsé par l'étendue qui nous sépare de lui. Animés toujours de la même vitesse de l'éclair, nous franchissons ces systèmes de mondes à chaque pas que nous avançons dans l'étendue, des îles de lumière éthérée, des voies stellifères, des parages somptueux où Dieu a semé les mondes avec la même profusion qu'il a semé les plantes dans les prairies terrestres.

    Or, il y a à peine quelques minutes que nous marchons, et déjà des centaines de millions et de millions de lieues nous séparent de ta terre, des milliards de mondes ont passé sous nos regards, et pourtant, écoutez ! Nous n'avons pas en réalité avancé d'un seul pas dans l'univers.

    Si nous continuons pendant des années, des siècles, des milliers de siècles, des millions de périodes cent fois séculaires et incessamment avec la même vitesse de l'éclair, nous n'aurons pas avancé davantage ! et cela de quelque côté que nous allions, et vers quelque point que nous nous dirigions, depuis ce grain invisible que nous avons quitté et qui s'appelle la terre.

    Voilà ce que c'est que l'espace !

    2.- Le temps, comme l'espace, est un mot défini par lui-même ; on s'en fait une idée plus juste en établissant sa relation avec le tout infini.

    Le temps est la succession des choses ; il est lié à l'éternité de la même manière que ces choses sont liées à l'infini. Supposons-nous à l'origine de notre monde, à cette époque primitive où la terre ne se balançait pas encore sous la divine impulsion ; en un mot, au commencement de la Genèse. Là le temps n'est pas encore sorti du mystérieux berceau de la nature ; et nul ne peut dire à quelle époque de siècles nous sommes, puisque le balancier des siècles n'est pas encore en mouvement.

    Mais silence ! la première heure d'une terre isolée sonne au timbre éternel, la planète se meut dans l'espace, et dès lors il y a soir et matin. Au-delà de la terre, l'éternité reste impassible et immobile, quoique le temps marche pour bien d'autres mondes. Sur la terre, le temps la remplace, et pendant une suite déterminée de générations on comptera les ans et les siècles.

    Transportons-nous maintenant au dernier jour de ce monde, à l'heure où, courbée sous le poids de la vétusté, la terre s'effacera du livre de vie pour n'y plus reparaître : ici la succession des événements s'arrête ; les mouvements terrestres qui mesuraient le temps s'interrompent, et le temps finit avec eux.

    Cette simple exposition des choses naturelles qui donnent naissance au temps, le nourrissent et le laissent s'éteindre, suffit pour montrer que, vue du point où nous devons nous placer pour nos études, le temps est une goutte d'eau qui tombe du nuage dans la mer, et dont la chute est mesurée.

    Autant de mondes dans la vaste étendue, autant de temps divers et incompatibles. En dehors des mondes, l'éternité seule remplace ces successions éphémères, et remplit paisiblement de sa lumière immobile l'immensité des cieux. Immensité sans bornes et éternité sans limites, telles sont les deux grandes propriétés de la nature universelle.

    L'oeil de l'observateur qui traverse, sans jamais rencontrer d'arrêt, les distances incommensurables de l'espace, et celui du géologue qui remonte au-delà des limites des âges, ou qui descend dans les profondeurs de l'éternité béante où ils se perdront un jour agissent de concert, chacun dans sa voie, pour acquérir cette double notion de l'infini : étendue et durée.

    Or, en conservant cet ordre d'idées, il nous sera facile de concevoir que le temps n'étant que le rapport des choses transitoires, et dépendant uniquement des choses qui se mesurent, si, prenant les siècles terrestres pour unités, nous les entassons milliers sur milliers pour en former un nombre colossal, ce nombre ne représentera jamais qu'un point dans l'éternité ; de même que les milliers de lieues joints aux milliers de lieues ne sont qu'un point dans l'étendue.

    Ainsi, par exemple, les siècles étant en dehors de la vie éthérée de l'âme, nous pourrions écrire un nombre aussi long que l'équateur terrestre, et nous supposer vieillis de ce nombre de siècles, sans qu'en réalité notre âme compte un jour de plus ; et, en ajoutant à ce nombre indéfinissable des siècles, une série longue comme d'ici au soleil de nombres semblables, ou plus considérables encore, et nous imaginant vivre pendant la succession prodigieuse de périodes séculaires représentées par l'addition de tels nombres, lorsque nous parviendrions au terme, l'entassement incompréhensible de siècles qui pèserait sur nos têtes serait comme s'il n'était pas : il resterait toujours devant nous l'éternité tout entière.

    Le temps n'est qu'une mesure relative de la succession des choses transitoires ; l'éternité n'est susceptible d'aucune mesure au point de vue de la durée ; pour elle, il n'y a ni commencement ni fin : tout est présent pour elle.

    Si des siècles de siècles sont moins qu'une seconde par rapport à l'éternité, qu'est-ce que la durée de la vie humaine !

    LA MATIERE.

    3.- Au premier abord, rien ne paraît si profondément varié, si essentiellement distinct que ces diverses substances qui composent le monde. Parmi les objets que l'art ou la nature font journellement passer sous nos regards, en est-il deux qui accusent une identité parfaite, ou seulement une parité de composition ? Quelle dissemblance au point de vue de la solidité, de la compressibilité, du poids et des propriétés multiples des corps, entre les gaz atmosphériques et le filet d'or ; entre la molécule aqueuse du nuage et celle du minéral qui forme la charpente osseuse du globe ! quelle diversité entre le tissu chimique des plantes variées qui décorent le règne végétal, et celui des représentants non moins nombreux de l'animalité sur la terre !

    Cependant, nous pouvons poser en principe absolu que toutes les substances connues et inconnues, quelque dissemblables qu'elles paraissent, soit au point de vue de leur constitution intime, soit sous le rapport de leur action réciproque, ne sont, en fait, que des modes divers sous lesquels la matière se présente ; que des variétés en lesquelles elle s'est transformée sous la direction des forces sans nombre qui la gouvernent.

    4.- La chimie, dont les progrès ont été si rapides depuis mon époque, où ses adeptes eux-mêmes la reléguaient encore dans le domaine secret de la magie, cette nouvelle science que l'on peut à juste titre considérer comme enfant du siècle observateur, et comme uniquement basée, bien plus solidement que ses soeurs aînées, sur la méthode expérimentale ; la chimie, dis-je, a fait beau jeu des quatre éléments primitifs que les Anciens s'étaient accordés à reconnaître dans la nature ; elle a montré que l'élément terrestre n'est que la combinaison de substances diverses variées à l'infini ; que l'air et l'eau sont également décomposables, et le produit d'un certain nombre d'équivalents de gaz ; que le feu, loin d'être, lui aussi, un élément principal, n'est qu'un état de la matière résultant du mouvement universel auquel elle est soumise, et d'une combustion sensible ou latente.

    En revanche, elle a trouvé un nombre considérable de principes jusqu'alors inconnus, qui lui ont paru former, par leurs combinaisons déterminées, les diverses substances, les divers corps qu'elle a étudiés, et qui agissent simultanément suivant certaines lois, et en certaines proportions, dans les travaux opérés au grand laboratoire de la nature. Ces principes, elle les a dénommés corps simples, indiquant par là qu'elle les considère comme primitifs et indécomposables, et que nulle opération, jusqu'à ce jour, ne saurait les réduire en parties relativement plus simples qu'eux-mêmes15.

    5.- Mais là ou s'arrêtent les appréciations de l'homme, aidé même de ses sens artificiels les plus impressionnables, l'oeuvre de la nature se continue ; là où le vulgaire prend l'apparence pour la réalité, là où le praticien soulève le voile et distingue le commencement des choses, l'oeil de celui qui a pu saisir le mode d'action de la nature ne voit, dans les matériaux constitutifs du monde, que la matière cosmique primitive, simple et une, diversifiée en certaines régions à l'époque de leur naissance, partagée en corps solidaires durant leur vie, matériaux démembrés un jour dans le réceptable de l'étendue par leur décomposition.

    6.- Il est de ces questions que nous-mêmes, Esprits amoureux de science, ne saurions approfondir, et sur lesquelles nous ne pourrions émettre que des opinions personnelles plus ou moins conjecturales ; sur ces questions, je me tairai ou je justifierai ma manière de voir ; mais celle-ci n'est pas de ce nombre. A ceux donc qui seraient tentés de ne voir dans mes paroles qu'une théorie hasardée, je dirai : Embrassez, s'il est possible, dans un regard investigateur, la multiplicité des opérations de la nature, et vous reconnaîtrez que, si l'on n'admet pas l'unité de la matière, il est impossible d'expliquer, je ne dirai pas seulement les soleils et les sphères, mais, sans aller si loin, la germination d'une graine sous terre, ou la production d'un insecte.

    7.- Si l'on observe une telle diversité dans la matière, c'est parce que les forces qui ont présidé à ses transformations, les conditions dans lesquelles elles se sont produites, étant en nombre illimité, les combinaisons variées de la matière ne pouvaient qu'être illimitées elles-mêmes.

    Donc, que la substance que l'on envisage appartienne aux fluides proprement dits, c'est-à-dire aux corps impondérables, ou quelle soit revêtue des caractères et des propriétés ordinaires de la matière, il n'y a, dans tout l'univers, qu'une seule substance primitive : le cosme ou matière cosmique des uranographes.

    LES LOIS ET LES FORCES.

    8.- Si l'un de ces êtres inconnus qui consument leur existence éphémère au fond des régions ténébreuses de l'Océan ; si l'un de ces polygastriques, l'une de ces néréides, - misérables animalcules qui ne connaissent de la nature que les poissons ichtyophages et les forêts sous-marines, - recevait tout à coup le don de l'intelligence, la faculté d'étudier son monde, et d'établir sur ses appréciations un raisonnement conjectural étendu à l'universalité des choses, quelle idée se formerait-il de la nature vivante qui se développe en son milieu, et du monde terrestre qui n'appartient pas au champ de ses observations ?

    Si, maintenant, par un effet merveilleux de sa nouvelle puissance, ce même être parvenait à s'élever au-dessus de ses ténèbres éternelles, à la surface de la mer, non loin des rivages opulents d'une île à la végétation splendide, au soleil fécond, dispensateur d'une bienfaisante chaleur, quel jugement porterait-il alors sur ses théories anticipées de la création universelle, théorie qu'il effacerait bientôt par une appréciation plus large, mais relativement encore aussi incomplète que la première ? Telle est, ô hommes ! l'image de votre science toute spéculative16.

    9.- Lors donc que je viens traiter ici la question des lois et des forces qui régissent l'univers, moi qui ne suis, comme vous, qu'un être relativement ignorant au prix de la science réelle, malgré l'apparente supériorité que me donne sur mes frères de la terre la possibilité d'étudier des questions naturelles qui leur sont interdites dans leur position, mon but est seulement de vous exposer la notion générale des lois universelles, sans expliquer en détail le mode d'action et la nature des forces spéciales qui en dépendent.

    10.- Il est un fluide éthéré qui remplit l'espace et pénètre les corps ; ce fluide, c'est l'éther ou matière cosmique primitive, génératrice du monde et des êtres. A l'éther sont inhérentes les forces qui ont présidé aux métamorphoses de la matière, les lois immuables et nécessaires qui régissent le monde. Ces formes multiples, indéfiniment variées suivant les combinaisons de la matière, localisées suivant les masses, diversifiées dans leurs modes d'action suivant les circonstances et les milieux, sont connues sur la terre sous les noms de pesanteur, cohésion, affinité, attraction, magnétisme, électricité active ; les mouvements vibratoires de l'agent sont connus sous ceux de son, chaleur, lumière, etc. En d'autres mondes, elles se présentent sous d'autres aspects, offrent d'autres caractères inconnus à celui-ci, et dans l'immense étendue des cieux, des forces en nombre indéfini se sont développées sur une échelle inimaginable dont nous sommes aussi peu capables d'évaluer la grandeur que le crustacé, au fond de l'Océan, ne l'est d'embrasser l'universalité des phénomènes terrestres17.

    Or, de même qu'il n'y a qu'une seule substance simple, primitive, génératrice de tous les corps, mais diversifiée dans ses combinaisons, de même toutes ces forces dépendent d'une loi universelle diversifiée dans ses effets, et qui, dans les décrets éternels, a été souverainement imposée à la création pour en constituer l'harmonie et la stabilité.

    11.- La nature n'est jamais opposée à elle-même. Le blason de l'univers n'a qu'une devise : UNITE / VARIETE. En remontant l'échelle des mondes, on trouve l'unité d'harmonie et de création, en même temps qu'une variété infinie dans cet immense parterre d'étoiles ; en parcourant les degrés de la vie, depuis le dernier des êtres jusqu'à Dieu, la grande loi de continuité se fait reconnaître ; en considérant les forces en elles-mêmes, on peut en former une série dont la résultante, se confondant avec la génératrice est la loi universelle.

    Vous ne sauriez apprécier cette loi dans toute son étendue, puisque les forces qui la représentent dans le champ de vos observations sont restreintes et limitées ; cependant la gravitation et l'électricité peuvent être regardées comme une large application de la loi primordiale qui règne par-delà les cieux.

    Toutes ces forces sont éternelles, - nous expliquerons ce mot, - et universelles comme la création ; étant inhérentes au fluide cosmique, elles agissent nécessairement en tout et partout, modifiant leur action par leur simultanéité ou leur succession ; prédominant ici, s'effaçant plus loin ; puissantes et actives en certains points, latentes ou secrètes en d'autres ; mais finalement préparant, dirigeant, conservant et détruisant les mondes dans leurs diverses périodes de vie, gouvernant les travaux merveilleux de la nature en quelque point qu'ils s'exécutent, assurant à jamais l'éternelle splendeur de la création.

    LA CREATION PREMIERE.

    12.- Après avoir considéré l'univers sous les points de vue généraux de sa composition, de ses lois et de ses propriétés, nous pouvons porter nos études sur le mode de formation qui donna le jour aux mondes et aux êtres ; nous descendrons ensuite à la création de la terre en particulier, et à son état actuel dans l'universalité des choses, et de là, prenant ce globe pour point de départ et pour unité relative, nous procéderons à nos études planétaires et sidérales.

    13.- Si nous avons bien compris le rapport, ou plutôt l'opposition de l'éternité avec le temps, si nous nous sommes familiarisés avec cette idée, que le temps n'est qu'une mesure relative de la succession des choses transitoires, tandis que l'éternité est essentiellement une, immobile et permanente, et qu'elle n'est susceptible d'aucune mesure au point de vue de la durée, nous comprenons que, pour elle, il n'y a ni commencement ni fin.

    D'un autre côté, si nous nous faisons une juste idée, - quoique nécessairement bien faible, - de l'infinité de la puissance divine, nous comprendrons comment il est possible que l'univers ait toujours été et soit toujours. Du moment où Dieu fut, ses perfections éternelles parlèrent. Avant que les temps fussent nés, l'éternité incommensurable reçut la parole divine et fonda l'espace, éternel comme elle.

    14.- Dieu, étant par sa nature de toute éternité, a créé de toute éternité, et cela ne pouvait être autrement ; car, à quelque époque lointaine que nous reculions en imagination les limites supposées de la création, il restera toujours au-delà de cette limite une éternité, - pesez bien cette pensée, - une éternité durant laquelle les divines hypostases, les volitions infinies, eussent été ensevelies dans une muette léthargie inactive et inféconde, une éternité de mort apparente pour le Père éternel qui donne la vie aux êtres, de mutisme indifférent pour le Verbe qui les gouverne, de stérilité froide et égoïste pour l'Esprit d'amour et de vivification.

    Comprenons mieux la grandeur de l'action divine et sa perpétuité sous la main de l'être absolu ! Dieu, c'est le soleil des êtres ; c'est la lumière du monde. Or, l'apparition du soleil donne instantanément naissance à des flots de lumière qui vont se répandant de toutes parts dans l'étendue ; de même l'univers, né de l'Eternel, remonte aux périodes inimaginables de l'infini de durée, au Fiat lux ! du commencement.

    15.- Le commencement absolu des choses remonte donc à Dieu ; leurs apparitions successives dans le domaine de l'existence constituent l'ordre de la création perpétuelle.

    Quel mortel saurait dire les magnificences inconnues et superbement voilées sous la nuit des âges qui se développèrent en ces temps antiques où nulle des merveilles de l'univers actuel n'existait ; à cette époque primitive où la voix du Seigneur s'étant fait entendre, les matériaux qui devaient, dans l'avenir, s'assembler symétriquement et d'eux-mêmes pour former le temple de la nature, se trouvèrent soudain au sein des vides infinis ; lorsqu'à cette voix mystérieuse, que chaque créature vénère et chérit comme celle d'une mère, des notes harmonieusement variées se produisirent pour aller vibrer ensemble et moduler le concert des vastes cieux !

    Le monde, à son berceau, ne fut point établi dans sa virilité et dans sa plénitude de vie ; non : le pouvoir créateur ne se contredit jamais, et, comme toutes choses, l'univers naquit enfant. Revêtue des lois mentionnées plus haut, et de l'impulsion initiale inhérente à sa formation même, la matière cosmique primitive donna successivement naissance à des tourbillons, à des agglomérations de ce fluide diffus, à des amas de matière nébuleuse qui se divisèrent eux-mêmes et se modifièrent à l'infini pour enfanter, dans les régions incommensurables de l'étendue, divers centres de créations simultanées ou successives.

    En raison des forces qui prédominèrent sur l'un ou sur l'autre, et des circonstances ultérieures qui présidèrent à leurs développements, ces centres primitifs devinrent les foyers d'une vie spéciale : les uns, moins disséminés dans l'espace et plus riches en principes et en forces agissantes, commencèrent dès lors leur vie astrale particulière ; les autres, occupant une étendue illimitée, ne grandirent qu'avec une extrême lenteur, ou se divisèrent de nouveau en d'autres centres secondaires.

    16.- En nous reportant à quelques millions de siècles seulement au-dessus de l'époque actuelle, notre terre n'existe pas encore, notre système solaire lui-même n'a pas encore commencé les évolutions de la vie planétaire ; et cependant déjà de splendides soleils illuminent l'éther ; déjà des planètes habitées donnent la vie et l'existence à une multitude d'êtres qui nous ont précédés dans la carrière humaine ; les productions opulentes d'une nature inconnue et les phénomènes merveilleux du ciel développent sous d'autres regards les tableaux de l'immense création. Que dis-je ! déjà des splendeurs ne sont plus, qui jadis ont fait palpiter le coeur d'autres mortels sous la pensée de l'infinie puissance ! Et nous, pauvres petits êtres qui venons après une éternité de vie, nous nous croyons contemporains du la création !

    Encore une fois, comprenons mieux la nature. Sachons que l'éternité est derrière nous comme devant, que l'espace est le théâtre d'une succession et d'une simultanéité inimaginable de créations. Telles nébuleuses que nous distinguons à peine dans les lointains du ciel sont des agglomérations de soleils en voie de formation ; telles autres sont des voies lactées de mondes habités ; d'autres, enfin, le siège de catastrophes ou de dépérissement. Sachons que de même que nous sommes placés au milieu d'une infinité de mondes, de même nous sommes au milieu d'une double infinité de durées antérieures et ultérieures ; que la création universelle n'est point bornée à nous, et que nous ne pouvons appliquer ce mot à la formation isolée de notre petit globule.

    LA CREATION UNIVERSELLE.

    17.- Après être remontés, autant qu'il est en notre faiblesse, vers la source cachée d'où découlent les mondes comme les gouttes d'eau du fleuve, considérons la marche des créations successives et de leurs développements sériels.

    La matière cosmique primitive renfermait les éléments matériels, fluidiques et vitaux de tous les univers qui déroulent leurs magnificences devant l'éternité ; elle est la mère féconde de toutes choses, la première aïeule, et, qui plus est, la génératrice éternelle. Elle n'a point disparu, cette substance d'où proviennent les sphères sidérales ; elle n'est point morte, cette puissance, car elle donne encore incessamment le jour à de nouvelles créations, et reçoit incessamment les principes reconstitués des mondes qui s'effacent du livre éternel.

    La matière éthérée, plus ou moins raréfiée, qui descend parmi les espaces interplanétaires ; ce fluide cosmique qui remplit le monde, plus ou moins raréfié dans les régions immenses, riches en agglomérations d'étoiles, plus ou moins condensé là où le ciel astral ne brille pas encore, plus ou moins modifié par diverses combinaisons suivant les localités de l'étendue, n'est autre chose que la substance primitive en qui résident les forces universelles, d'où la nature a tiré toutes choses18.

    18. - Ce fluide pénètre les corps comme un immense océan. C'est en lui que réside le principe vital qui donne naissance à la vie des êtres et la perpétue sur chaque globe suivant sa condition, principe à l'état latent qui sommeille là où la voix d'un être ne l'appelle pas. Chaque créature, minérale, végétale, animale ou autre, - car il est bien d'autres règnes naturels dont vous ne soupçonnez pas même l'existence, - sait, en vertu de ce principe vital universel, s'approprier les conditions de son existence et de sa durée.

    Les molécules du minéral ont leur somme de cette vie, aussi bien que la graine et l'embryon, et se groupent, comme dans l'organisme, en figures symétriques qui constituent les individus.

    Il importe fort de se pénétrer de cette notion : que la matière cosmique primitive était revêtue non seulement des lois qui assurent la stabilité des mondes, mais encore du principe vital universel qui forme des générations spontanées sur chaque monde, à mesure que se manifestent les conditions de l'existence successive des êtres, et quand sonne l'heure de l'apparition des enfants de la vie pendant la période créatrice.

    Ainsi s'effectue la création universelle. Il est donc vrai de dire que, les opérations de la nature étant l'expression de la volonté divine, Dieu a toujours créé, crée sans cesse et créera toujours.

    19.- Mais jusqu'ici nous avons passé sous silence le monde spirituel, qui, lui aussi, fait partie de la création et accomplit ses destinées suivant les augustes prescriptions du Maître.

    Je ne puis donner qu'un enseignement bien restreint sur le mode de création des Esprits, eu égard à ma propre ignorance même, et je dois me taire encore sur certaines questions, quoiqu'il m'ait été permis de les approfondir.

    A ceux qui sont religieusement désireux de connaître, et qui sont humbles devant Dieu, je dirai, en les suppliant eux-mêmes de ne baser aucun système prématuré sur mes paroles : L'Esprit n'arrive point à recevoir l'illumination divine qui lui donne, en même temps que le libre arbitre et la conscience, la notion de ses hautes destinées, sans avoir passé par la série divinement fatale des êtres inférieurs, parmi lesquels s'élabore lentement l'oeuvre de son individualité ; c'est seulement à dater du jour où le Seigneur imprime sur son front son auguste type, que l'Esprit prend rang parmi les humanités.

    Encore une fois, ne bâtissez point sur mes paroles vos raisonnements, si tristement célèbres dans l'histoire de la métaphysique ; je préférerais mille fois me taire sur des questions aussi élevées au-dessus de nos méditations ordinaires, plutôt que de vous exposer à dénaturer le sens de mon enseignement, et à vous enfoncer, par ma faute, dans les dédales inextricables du déisme ou du fatalisme.

    LES SOLEILS ET LES PLANETES.

    20.- Or, il arriva qu'en un point de l'univers, perdu parmi les myriades de mondes, la matière cosmique se condensa sous la forme d'une immense nébuleuse. Cette nébuleuse était animée des lois universelles qui régissent la matière ; en vertu de ces lois, et notamment de la force moléculaire d'attraction, elle revêtit la figure d'un sphéroïde, la seule que puisse revêtir primitivement une masse de matière isolée dans l'espace.

    Le mouvement circulaire produit par la gravitation rigoureusement égale de toutes les zones moléculaires vers le centre, modifia bientôt la sphère primitive pour la conduire, de mouvement en mouvement, vers la forme lenticulaire. - Nous parlons de l'ensemble de la nébuleuse.

    21.- De nouvelles forces surgirent à la suite de ce mouvement de rotation : la force centripète et la force centrifuge ; la première tendant à réunir toutes les parties au centre, la seconde tendant à les en éloigner. Or, le mouvement s'accélérant à mesure que la nébuleuse se condense, et son rayon augmentant à mesure qu'elle approche de la forme lenticulaire, la force centrifuge, incessamment développée par ses deux causes, prédomina bientôt sur l'attraction centrale.

    De même qu'un mouvement trop rapide de la fronde en brise la corde et laisse échapper au loin le projectile, ainsi la prédominance de la force centrifuge détacha le cercle équatorial de la nébuleuse, et de cet anneau forma une nouvelle masse isolée de la première, mais néanmoins soumise à son empire. Cette masse a conservé son mouvement équatorial qui, modifié, devint son mouvement de translation autour de l'astre solaire. De plus, son nouvel état lui donne un mouvement de rotation autour de son propre centre.

    22.- La nébuleuse génératrice qui donna naissance à ce nouveau monde s'est condensée et a repris la forme sphérique ; mais la chaleur primitive, développée par ses mouvements divers, ne s'affaiblissant qu'avec une extrême lenteur, le phénomène que nous venons de décrire se reproduira souvent et pendant une longue période, tant que cette nébuleuse ne sera pas devenue assez dense, assez solide, pour opposer une résistance efficace aux modifications de forme que lui imprime successivement son mouvement de rotation.

    Elle n'aura donc pas donné naissance à un seul astre, mais à des centaines de mondes détachés du foyer central, issus d'elle par le mode de formation mentionné plus haut. Or, chacun de ses mondes, revêtu comme le monde primitif des forces naturelles qui président à la création des univers, engendrera dans la suite de nouveaux globes gravitant désormais autour de lui, comme il gravite concurremment avec ses frères autour du foyer de leur existence et de leur vie. Chacun de ces mondes sera un soleil, centre d'un tourbillon de planètes successivement échappées de son équateur. Ces planètes recevront une vie spéciale, particulière, quoique dépendante de leur astre générateur.

    23.- Les planètes sont ainsi formées de masses de matière condensée, mais non encore solidifiée, détachées de la masse centrale par l'action de la force centrifuge, et prenant, en vertu des lois du mouvement, la forme sphéroïdale plus ou moins elliptique, selon le degré de fluidité qu'elles ont conservé. L'une de ces planètes sera la terre, qui, avant d'être refroidie et revêtue d'une croûte solide, donnera naissance à la lune, par le même mode de formation astrale auquel elle doit sa propre existence ; la terre, désormais inscrite au livre de vie, berceau de créatures dont la faiblesse est protégée sous l'aile de la divine Providence, corde nouvelle sur la harpe infinie qui doit vibrer en son lieu dans le concert universel des mondes.

    LES SATELLITES.

    24.- Avant que les masses planétaires aient atteint un degré de refroidissement suffisant pour en opérer la solidification, des masses plus petites, véritables globules liquides, se sont détachées de quelques-unes dans le plan équatorial, plan dans lequel la force centrifuge est la plus grande, et en vertu des mêmes lois ont acquis un mouvement de translation autour de leur planète génératrice, comme il en a été de celles-ci autour de leur astre générateur.

    C'est ainsi que la terre a donné naissance à la lune, dont la masse, moins considérable, a dû subir un refroidissement plus prompt. Or, les lois et les forces qui présidèrent à son détachement de l'équateur terrestre, et son mouvement de translation dans ce même plan, agirent de telle sorte, que ce monde, au lieu de revêtir la forme sphéroïde, prit celle d'un globe ovoïde, c'est-à-dire ayant la forme allongée d'un oeuf, dont le centre de gravité serait fixé à la partie inférieure.

    25.- Les conditions dans lesquelles s'effectua la désagrégation de la lune lui permirent à peine de s'éloigner de la terre, et la contraignirent à rester perpétuellement suspendue dans son ciel, comme une figure ovoïde dont les parties les plus lourdes formèrent la force inférieure tournée vers la terre, et dont les parties les moins denses occupèrent le sommet, si l'on désigne par ce mot le côté tourné à l'opposite de la terre, et s'élevant vers le ciel. C'est ce qui fait que cet astre nous présente continuellement la même face. Il peut être assimilé, pour mieux faire comprendre son état géologique, à un globe de liège dont la base tournée vers la terre serait formée de plomb.

    De là, deux natures essentiellement distinctes à la surface du monde lunaire : l'une, sans nulle analogie possible avec le nôtre, car les corps fluides et éthérés lui sont inconnus ; l'autre, légère relativement à la terre, puisque toutes les substances les moins denses se portèrent sur cet hémisphère. La première, perpétuellement tournée vers la terre, sans eaux et sans atmosphère, si ce n'est quelquefois aux limites de cet hémisphère subterrestre, l'autre, riche en fluides, perpétuellement opposée à notre monde19.

    26.- Le nombre et l'état des satellites de chaque planète ont varié selon les conditions spéciales dans lesquelles ils se sont formés. Quelques-unes n'ont donné naissance à aucun astre secondaire, telles que Mercure, Vénus et Mars, tandis que d'autres en ont formé un ou plusieurs, comme la Terre, Jupiter, Saturne, etc.

    27.- Outre ses satellites ou lunes, la planète de Saturne présente le phénomène spécial de l'anneau qui, vu de loin, semble l'entourer comme d'une blanche auréole. Cette formation est pour nous une nouvelle preuve de l'universalité des lois de la nature. Cet anneau est, en effet, le résultat d'une séparation qui s'est opérée aux temps primitifs dans l'équateur de Saturne, de même qu'une zone équatoriale s'est échappée de la terre pour former son satellite. La différence consiste en ce que l'anneau de Saturne se trouva formé, dans toutes ses parties, de molécules homogènes, probablement déjà dans un certain état de condensation, et put, de cette sorte, continuer son mouvement de rotation dans le même sens et dans un temps à peu près égal à celui qui anime la planète. Si l'un des points de cet anneau avait été plus dense qu'un autre, une ou plusieurs agglomérations de substance se seraient subitement opérées, et Saturne aurait compté plusieurs satellites de plus. Depuis le temps de sa formation, cet anneau s'est solidifié ainsi que les autres corps planétaires.

    LES COMETES.

    28.- Astres errants, plus encore que les planètes qui ont conservé la dénomination étymologique, les comètes seront les guides qui nous aideront à franchir les limites du système auquel appartient la terre, pour nous porter vers les régions lointaines de l'étendue sidérale.

    Mais avant d'explorer, à l'aide de ces voyageuses de l'univers, les domaines célestes, il sera bon de faire connaître, autant qu'il est possible, leur nature intrinsèque et leur rôle dans l'économie planétaire.

    29.- On a souvent vu dans ces astres chevelus des mondes naissants, élaborant dans leur chaos primitif les conditions de vie et d'existence qui sont données en partage aux terres habitées ; d'autres se sont imaginé que ces corps extraordinaires étaient des mondes à l'état de destruction, et leur apparence singulière fut pour beaucoup le sujet d'appréciations erronées sur leur nature : de telle sorte, qu'il n'est pas jusqu'à l'astrologie judiciaire qui n'en ait fait des présages de malheurs envoyés par les décrets providentiels à la terre étonnée et tremblante.

    30.- La loi de variété est appliquée avec une si grande profusion dans les travaux de la nature, qu'on se demande comment les naturalistes, astronomes ou philosophes, ont élevé tant de systèmes pour assimiler les comètes aux astres planétaires, et pour ne voir en elles que des astres à un degré plus ou moins grand de développement ou de caducité. Les tableaux de la nature devaient amplement suffire, cependant, pour éloigner de l'observateur le soin de rechercher des rapports qui n'existent pas, et laisser aux comètes le rôle modeste, mais utile, d'astres errants servant d'éclaireurs pour les empires solaires. Car les corps célestes dont il s'agit sont tout autres que les corps planétaires ; ils n'ont point, comme eux, la destination de servir de séjour aux humanités ? ils vont successivement de soleils en soleils, s'enrichissant parfois en route de fragments planétaires réduits à l'état de vapeurs, puiser à leurs foyers les principes vivifiants et rénovateurs qu'ils déversent sur les mondes terrestres (Ch. IX, n° 12).

    31.- Si, lorsqu'un de ces astres s'approche de notre petit globe, pour en traverser l'orbite et retourner à son apogée situé à une distance incommensurable du soleil, nous le suivions, par la pensée, pour visiter avec lui les contrées sidérales, nous franchirions cette étendue prodigieuse de matière éthérée qui sépare le soleil des étoiles les plus voisines, et, observant les mouvements combinés de cet astre que l'on croirait égaré dans le désert de l'infini, nous trouverions là encore une preuve éloquente de l'universalité des lois de la nature, qui s'exercent à des distances que l'imagination la plus active peut à peine concevoir.

    Là, la forme elliptique prend la forme parabolique, et la marche se ralentit au point de ne parcourir que quelques mètres dans le même temps qu'à son périgée elle parcourait plusieurs milliers de lieues. Peut-être un soleil plus puissant, plus important que celui qu'elle vient de quitter, usera-t-il envers cette comète d'une attraction prépondérante, et la recevra-t-il au rang de ses propres sujets, et alors les enfants étonnés de votre petite terre en attendront en vain le retour qu'ils avaient pronostiqué par des observations incomplètes. Dans ce cas, nous, dont la pensée a suivi la comète errante en ces régions inconnues, nous rencontrerons alors une nouvelle nation introuvable pour les regards terrestres, inimaginable pour les Esprits qui habitent la terre, inconcevable même à leur pensée, car elle sera le théâtre de merveilles inexplorées.

    Nous sommes parvenus au monde astral, dans ce monde éblouissant des vastes soleils qui rayonnent dans l'espace infini, et qui sont les fleurs brillantes du parterre magnifique de la création. Arrivés là, nous saurons seulement ce que c'est que la terre.

    LA VOIE LACTEE.

    32.- Pendant les belles nuits étoilées et sans lune, chacun a pu remarquer cette lueur blanchâtre qui traverse le ciel d'une extrémité à l'autre, et que les Anciens avaient surnommée voie lactée, à cause de son apparence laiteuse. Cette lueur diffuse a été longuement explorée par l'oeil du télescope dans les temps modernes, et ce chemin de poudre d'or, ou ce ruisseau de lait de l'antique mythologie, s'est transformé en un vaste champ de merveilles inconnues. Les recherches des observateurs ont amené à la connaissance de sa nature, et ont montré, là où le regard égaré ne rencontrait qu'une faible clarté, des millions de soleils plus lumineux et plus importants que celui qui nous éclaire.

    33.- La voie lactée, en effet, est une campagne semée de fleurs solaires ou planétaires qui brillent dans sa vaste étendue. Notre soleil et tous les corps qui l'accompagnent font partie de ces globes rayonnants dont se compose la voie lactée ; mais, malgré ses dimensions gigantesques relativement à la terre et à la grandeur de son empire, il n'occupe cependant qu'une place inappréciable dans cette vaste création. On peut compter une trentaine de millions de soleils semblables à lui qui gravitent en cette immense région, éloignés chacun les uns des autres du plus de cent mille fois le rayon de l'orbite terrestre20.

    34.- On peut juger, par cette approximation de l'étendue de cette région sidérale, et de la relation qui unit notre système à l'universalité des systèmes qui l'occupent. On peut juger également de l'exiguïté du domaine solaire et, a fortiori, du néant de notre petite terre. Que serait-ce donc, si l'on considérait les êtres qui le peuplent !

    Je dis du néant, car nos déterminations s'appliquent non seulement à l'étendue matérielle, physique, des corps que nous étudions, - ce serait peu, - mais encore et surtout à leur état moral d'habitation, au degré qu'ils occupent dans l'éternelle hiérarchie des êtres. La création s'y montre dans toute sa majesté, créant et propageant tout autour du monde solaire, et dans chacun des systèmes qui l'entourent de toutes parts, les manifestations de la vie et de l'intelligence.

    35.- On connaît de cette manière la position occupée par notre soleil ou par la terre dans le monde des étoiles ; ces considérations acquerront un plus grand poids encore, si l'on réfléchit à l'état même de la voie lactée qui, dans l'immensité des créations sidérales, ne représente elle-même qu'un point insensible et inappréciable, vue de loin ; car elle n'est autre chose qu'une nébuleuse stellaire, comme il en existe des milliers dans l'espace. Si elle nous paraît plus vaste et plus riche que d'autres, c'est par cette seule raison qu'elle nous entoure et se développe dans toute son étendue sous nos yeux ; tandis que les autres, perdues dans des profondeurs insondables, se laissent à peine entrevoir.

    36.- Or, si l'on sait que la terre n'est rien ou presque rien dans le système solaire ; celui-ci rien ou presque rien dans la voie lactée ; celle-ci rien ou presque rien dans l'universalité des nébuleuses, et cette universalité elle-même fort peu de chose au milieu de l'immense infini, on commencera à comprendre ce que c'est que le globe terrestre.

    LES ETOILES FIXES.

    37.- Les étoiles que l'on appelle fixes, et qui constellent les deux hémisphères du firmament, ne sont point isolées de toute attraction extérieure, comme on le suppose généralement ; loin de là, elles appartiennent toutes à une même agglomération d'astres stellaires. Cette agglomération n'est autre que la grande nébuleuse dont nous faisons partie, et dont le plan équatorial qui se projette dans le ciel a reçu le nom de voie lactée. Tous les soleils qui la composent sont solidaires ; leurs multiples influences réagissent perpétuellement l'une sur l'autre, et la gravitation universelle les réunit tous en une même famille.

    38.- Parmi ces divers soleils, la plupart sont, comme le nôtre, entourés de mondes secondaires, qu'ils illuminent et fécondent par les mêmes lois qui président à la vie de notre système planétaire. Les uns, comme Sirius, sont des milliers de fois plus magnifiques en dimensions et en richesses que le nôtre, et leur rôle plus important dans l'univers, de même que des planètes en plus grand nombre et fort supérieures aux nôtres les entourent. D'autres sont très dissemblables par leurs fonctions astrales. C'est ainsi qu'un certain nombre de ces soleils, véritables jumeaux de l'ordre sidéral sont accompagnés de leurs frères du même âge, et forment, dans l'espace, des systèmes binaires auxquels la nature a donné des fonctions tout autres que celles qui appartiennent à notre soleil21. Là, les années ne se mesurent plus par les mêmes périodes, ni les jours par les mêmes soleils, et ces mondes éclairés par un double flambeau ont reçu en partage des conditions d'existence inimaginables pour ceux qui ne sont pas sortis de ce petit monde terrestre.

    D'autres astres, sans cortège, privés de planètes, ont reçu les meilleurs éléments de l'habitabilité qui soient donnés à aucun. Les lois de la nature sont diversifiées dans leur immensité, et si l'unité est le grand mot de l'univers, la variété infinie n'en est pas moins l'éternel attribut.

    39.- Malgré le nombre prodigieux de ces étoiles et de leurs systèmes, malgré les distances incommensurables qui les séparent, elles n'en appartiennent pas moins toutes à la même nébuleuse stellaire que les regards des plus puissants télescopes peuvent à peine traverser, et que les conceptions les plus hardies de l'imagination peuvent à peine franchir, nébuleuse qui, néanmoins, n'est qu'une unité dans l'ordre des nébuleuses qui composent le monde astral.

    40.- Les étoiles que l'on appelle fixes ne sont point immobiles dans l'étendue. Les constellations que l'on a figurées sur la voûte du firmament ne sont pas des créations symboliques réelles. La distance de la terre et la perspective sous laquelle on mesure l'univers depuis cette station sont les deux causes de cette double illusion d'optique (Chap. V, n° 12).

    41.- Nous avons vu que la totalité des astres qui étincellent au dôme azuré est enfermée dans une même agglomération cosmique, dans une même nébuleuse que vous nommez voie lactée ; mais, pour appartenir tous au même groupe, ces astres n'en sont pas moins animés chacun d'un mouvement propre de translation dans l'espace ; le repos absolu n'existe nulle part. Ils sont régis par les lois universelles de la gravitation, et roulent dans l'étendue sous l'impulsion incessante de cette force immense ; ils roulent, non point suivant des routes tracées par le hasard, mais suivant des orbites fermées dont le centre est occupé par un astre supérieur. Pour rendre mes paroles plus compréhensibles par un exemple, je parlerai spécialement de votre soleil.

    42.- On sait, par des observations modernes, qu'il n'est point fixe ni central, comme on le croyait aux premiers jours de l'astronomie nouvelle, mais qu'il s'avance dans l'espace, entraînant avec lui son vaste système de planètes, de satellites et de comètes.

    Or, cette marche n'est point fortuite et il ne va point, errant dans les vides infinis, égarer loin des régions qui lui sont assignées ses enfants et ses sujets. Non, son orbite est mesurée, et concurremment avec d'autres soleils du même ordre que lui, et entourés comme lui d'un certain nombre de terres habitées, il gravite autour d'un soleil central. Son mouvement de gravitation, de même que celui des soleils ses frères, est inappréciable à des observations annuelles, car des périodes séculaires en grand nombre suffiraient à peine à marquer le temps d'une de ces années astrales.

    43.- Le soleil central dont nous venons de parler est lui-même un globe secondaire relativement à un autre plus important encore, autour duquel il perpétue une marche lente et mesurée en compagnie d'autres soleils du même ordre.

    Nous pourrions constater cette subordination successive de soleils à soleils, jusqu'à ce que notre imagination soit fatiguée de gravir une telle hiérarchie ; car, ne l'oublions pas, on peut compter en nombre rond une trentaine de millions de soleils dans la voie lactée, subordonnés les uns aux autres comme les rouages gigantesques d'un immense système.

    44.- Et ces astres, en nombres innombrables, vivent chacun d'une vie solidaire ; de même que rien n'est isolé dans l'économie de votre petit monde terrestre, de même rien n'est isolé dans l'incommensurable univers.

    Ces systèmes de systèmes paraîtraient de loin, à l'oeil investigateur du philosophe qui saurait embrasser le tableau développé par l'espace et par le temps, une poussière de perles d'or soulevée en tourbillons sous le souffle divin qui fait voler les mondes sidéraux dans les cieux, comme les grains de sable sur les côtes du désert.

    Plus d'immobilité, plus de silence, plus de nuit ! Le grand spectacle qui se déroulerait de la sorte sous nos regards serait la création réelle, immense et pleine de la vie éthérée qu'embrasse dans l'ensemble immense le regard infini du Créateur.

    Mais nous n'avons jusqu'ici parlé que d'une nébuleuse ; ses millions de soleils, ses millions de terres habitées ne forment, comme nous l'avons dit, qu'une île dans l'archipel infini.

    LES DESERTS DE L'ESPACE.

    45.- Un désert immense, sans bornes, s'étend au-delà de l'agglomération d'étoiles dont nous venons de parler, et l'enveloppe. Des solitudes succèdent aux solitudes, et les plaines incommensurables du vide s'étendent au loin. Les amas de matière cosmique se trouvant isolés dans l'espace comme les îles flottantes d'un immense archipel, si l'on veut apprécier en quelque façon l'idée de l'énorme distance qui sépare l'amas d'étoiles dont nous faisons partie, des plus prochaines agglomérations, il faut savoir que ces îles stellaires sont disséminées et rares dans le vaste océan des cieux, et que l'étendue qui les sépare les unes des autres est incomparablement plus grande que celle qui mesure leurs dimensions respectives.

    Or, on se rappelle que la nébuleuse stellaire mesure, en nombre rond, mille fois la distance des plus prochaines étoiles prise pour unité, c'est-à-dire quelques cent mille trillions de lieues. La distance qui s'étend entre elles, étant beaucoup plus vaste, ne saurait être exprimée par des nombres accessibles à la compréhension de notre esprit ; l'imagination seule, dans ses plus hautes conceptions, est capable de franchir cette immensité prodigieuse, ces solitudes muettes et privées de toute apparence de vie, et d'envisager en quelque sorte l'idée de cette infinité relative.

    46.- Ce désert céleste, cependant, qui enveloppe notre univers sidéral, et qui paraît s'étendre comme les confins reculés de notre monde astral, est embrassé par la vue et par la puissance infinie du Très-Haut qui, par-delà ces cieux de nos cieux, a développé la trame de sa création illimitée.

    47.- Au-delà de ces vastes solitudes, en effet, des mondes rayonnent dans leur magnificence aussi bien que dans les régions accessibles aux investigations humaines ; au-delà de ces déserts, de splendides oasis voguent dans le limpide éther, et renouvellent incessamment les scènes admirables de l'existence et de la vie. Là, se déroulent les agrégats lointains de substance cosmique, que l'oeil profond du télescope entrevoit à travers les régions transparentes de notre ciel, ces nébuleuses que vous nommez irrésolubles, et qui vous apparaissent comme de légers nuages de poussière blanche perdus en un point inconnu de l'espace éthéré. Là se révèlent et se développent des mondes nouveaux, dont les conditions variées et étrangères à celles qui sont inhérentes à votre globe, leur donnent une vie que vos conceptions ne peuvent imaginer, ni vos études constater. C'est là que resplendit dans toute sa plénitude le pouvoir créateur ; pour celui qui vient des régions occupées par votre système, d'autres lois y sont en action, dont les forces régissent les manifestations de la vie, et les routes nouvelles que nous suivons dans ces pays étranges nous ouvrent des perspectives inconnues22.

    SUCCESSION ETERNELLE DES MONDES.

    48.- Nous avons vu qu'une seule loi primordiale et générale a été donnée à l'univers pour en assurer la stabilité éternelle, et que cette loi générale est perceptible à nos sens par plusieurs actions particulières que nous nommons forces directrices de la nature. Nous allons montrer aujourd'hui que l'harmonie du monde entier, considérée sous le double aspect de l'éternité et de l'espace, est assurée par cette loi suprême.

    49.- En effet, si nous remontons à l'origine première des primitives agglomérations de substance cosmique, nous remarquons que déjà, sous l'empire de cette loi, la matière subit les transformations nécessaires qui la mènent du germe au fruit mûr, et que sous l'impulsion des forces diverses nées de cette loi, elle parcourt l'échelle de ses révolutions périodiques ; d'abord centre fluidique des mouvements, ensuite générateur des mondes, plus tard noyau central et attractif des sphères qui ont pris naissance en son sein.

    Nous savons déjà que ces lois président à l'histoire du Cosmos ; ce qu'il importe de savoir maintenant, c'est qu'elles président également à la destruction des astres, car la mort n'est pas seulement une métamorphose de l'être vivant, mais encore une transformation de la matière inanimée ; et s'il est vrai de dire, dans le sens littéral, que la vie seule est accessible à la faux de la mort, il est aussi juste d'ajouter que la substance doit en toute nécessité subir les transformations inhérentes à sa constitution.

    50.- Voici un monde qui, depuis son berceau primitif, a parcouru toute l'étendue des années que son organisation spéciale lui permettait de parcourir ; le foyer intérieur de son existence s'est éteint, ses éléments propres ont perdu leur vertu première ; les phénomènes de la nature, qui réclamaient pour leur production la présence et l'action des forces dévolues à ce monde, ne peuvent se présenter désormais, parce que le levier de leur activité n'a plus le point d'appui qui lui donnait toute sa force.

    Or, pensera-t-on que cette terre éteinte et sans vie va continuer de graviter dans les espaces célestes, sans but, et passer comme une cendre inutile dans le tourbillon des cieux ? Pensera-t-on qu'elle reste inscrite au livre de la vie universelle, lorsqu'elle n'est plus qu'une lettre morte et dénuée de sens ? Non ; les mêmes lois qui l'ont élevée au-dessus du chaos ténébreux et qui l'ont gratifiée des splendeurs de la vie, les mêmes forces qui l'ont gouvernée pendant les siècles de son adolescence, qui ont affermi ses premiers pas dans l'existence et qui l'ont conduite à l'âge mûr et à la vieillesse, vont présider à la désagrégation de ses éléments constitutifs pour les rendre au laboratoire où la puissance créatrice puise sans cesse les conditions de la stabilité générale. Ces éléments vont retourner à cette masse commune de l'éther, pour s'assimiler à d'autres corps, ou pour régénérer d'autres soleils ; et cette mort ne sera pas un événement inutile à cette terre ni à ses soeurs : elle renouvellera, dans d'autres régions, d'autres créations d'une nature différente, et là où des systèmes de mondes se sont évanouis renaîtra bientôt un nouveau parterre de fleurs plus brillantes et plus parfumées.

    51.- Ainsi l'éternité réelle et effective de l'univers est assurée par les mêmes lois qui dirigent les opérations du temps ; ainsi les mondes succèdent aux mondes, les soleils aux soleils, sans que l'immense mécanisme des vastes cieux soit jamais atteint dans ses gigantesques ressorts.

    Là où vos yeux admirent de splendides étoiles sous la voûte des nuits, là où votre esprit contemple des rayonnements magnifiques qui resplendissent sous de lointains espaces, depuis longtemps le doigt de la mort a éteint ces splendeurs, depuis longtemps le vide a succédé à ces éblouissements et reçu même de nouvelles créations encore inconnues. L'immense éloignement de ces astres, par lequel la lumière qu'ils nous envoient met des milliers d'années à nous parvenir, fait que nous recevons seulement aujourd'hui les rayons qu'ils nous ont envoyés longtemps avant la création de la terre, et que nous les admirerons encore pendant des milliers d'années après leur disparition réelle23.

    Que sont les six mille ans de l'humanité historique devant les périodes séculaires ? des secondes dans vos siècles ? Que sont vos observations astronomiques devant l'état absolu du monde ? l'ombre éclipsée par le soleil.

    52.- Donc, ici comme dans nos autres études, reconnaissons que la terre et l'homme ne sont que néant au prix de ce qui est, et que les plus colossales opérations de notre pensée ne s'étendent encore que dans un champ imperceptible auprès de l'immensité et de l'éternité d'un univers qui ne finira point.

    Et quand ces périodes de notre immortalité auront passé sur notre tête, quand l'histoire actuelle de la terre nous apparaîtra comme une ombre vaporeuse au fond de notre souvenir ; que nous aurons habité pendant des siècles innommés ces divers degrés de notre hiérarchie cosmologique ; que les domaines les plus lointains des âges futurs auront été parcourus par d'innombrables pérégrinations, nous aurons devant nous la succession illimitée des mondes et l'immobile éternité pour perspective.

    LA VIE UNIVERSELLE.

    53.- Cette immortalité des âmes, dont le système du monde physique est la base, a paru imaginaire aux yeux de certains penseurs prévenus ; ils l'ont ironiquement qualifiée d'immortalité voyageuse, et n'ont pas compris qu'elle seule était vraie devant le spectacle de la création. Cependant, il est possible d'en faire comprendre toute la grandeur, je dirais presque toute la perfection.

    54.- Que les oeuvres de Dieu soient créées pour la pensée et l'intelligence ; que les mondes soient le séjour d'êtres qui les contemplent et qui découvrent sous leur voile la puissance et la sagesse de celui qui les forma, cette question n'est plus douteuse pour nous ; mais que les âmes qui les peuplent soient solidaires, c'est ce qu'il importe de connaître.

    55.- L'intelligence humaine, en effet, a peine à considérer ces globes radieux qui scintillent dans l'étendue comme de simples masses de matière inerte et sans vie ; elle a peine à songer qu'il y a, dans ces régions lointaines, de magnifiques crépuscules et des nuits splendides, des soleils féconds et des jours pleins de lumière, des vallées et des montagnes où les productions multiples de la nature ont développé toute leur pompe luxuriante ; elle a peine à s'imaginer, dis-je, que le spectacle divin où l'âme peut se retremper comme dans sa propre vie soit dépouillé de l'existence et privé de tout être pesant qui puisse le connaître.

    56.- Mais, à cette idée éminemment juste de la création, il faut ajouter celle de l'humanité solidaire, et c'est en cela que consiste le mystère de l'éternité future.

    Une même famille humaine a été créée dans l'universalité des mondes, et les liens d'une fraternité encore inappréciée de votre part ont été donnés à ces mondes. Si ces astres qui s'harmonisent dans leurs vastes systèmes sont habités par des intelligences, ce n'est point par des êtres inconnus les uns aux autres, mais bien par des êtres marqués au front de la même destinée, qui doivent se rencontrer momentanément suivant leurs fonctions de vie, et se retrouver suivant leurs mutuelles sympathies ; c'est la grande famille des Esprits qui peuplent les terres célestes ; c'est le grand rayonnement de l'Esprit divin qui embrasse l'étendue des cieux, et qui reste comme type primitif et final de la perfection spirituelle.

    57.- Par quelle étrange aberration a-t-on cru devoir refuser à l'immortalité les vastes régions de l'éther, quand on la renfermait dans une limite inadmissible et dans une dualité absolue ? Le vrai système du monde devait-il donc précéder la vraie doctrine dogmatique, et la science la théologie ? Celle-ci s'égarera-t-elle tant que sa base se posera sur la métaphysique ? La réponse est facile et nous montre que la nouvelle philosophie s'assoira triomphante sur les ruines de l'ancienne, parce que sa base se sera élevée victorieuse sur les anciennes erreurs.

    DIVERSITE DES MONDES.

    58.- Vous nous avez suivis dans nos excursions célestes, et vous avez visité avec nous les régions immenses de l'espace. Sous nos regards, les soleils ont succédé aux soleils, les systèmes aux systèmes, les nébuleuses aux nébuleuses ; le panorama splendide de l'harmonie du Cosmos s'est déroulé devant nos pas, et nous avons reçu un avant-goût de l'idée de l'infini, que nous ne pouvons comprendre dans toute son étendue que suivant notre perfectibilité future. Les mystères de l'éther ont dévoilé leur énigme, jusqu'ici indéchiffrable, et nous avons conçu au moins l'idée de l'universalité des choses. Il importe maintenant de nous arrêter et de réfléchir.

    59.- Il est beau, sans doute, d'avoir reconnu l'infimité de la terre et sa médiocre importance dans la hiérarchie des mondes ; il est beau d'avoir abaissé l'outrecuidance humaine qui nous est si chère, et de nous être humiliés devant la grandeur absolue ; mais il sera plus beau encore d'interpréter sous le sens moral le spectacle dont nous avons été témoins. Je veux parler de la puissance infinie de la nature, et de l'idée que nous devons nous faire de son mode d'action dans les diverses parties du vaste univers.

    60.- Habitués, comme nous le sommes, à juger des choses par notre pauvre petit séjour, nous nous imaginons que la nature n'a pu ou n'a dû agir sur les autres mondes que d'après les règles que nous avons reconnues ici-bas. Or, c'est précisément en cela qu'il importe de réformer notre jugement.

    Jetez un instant les yeux sur une région quelconque de votre globe et sur une des productions de votre nature, n'y reconnaissez-vous pas le sceau d'une variété infinie et la preuve d'une activité sans égale ? Ne voyez-vous pas sur l'aile d'un petit oiseau des Canaries, sur le pétale d'un bouton de rose entrouvert la prestigieuse fécondité de cette belle nature ?

    Que vos études s'appliquent aux êtres qui planent dans les airs, qu'elles descendent jusqu'à la violette des bois, qu'elles s'enfoncent sous les profondeurs de l'Océan, en tout et partout vous lisez cette vérité universelle : La nature toute puissante agit selon les lieux, les temps et les circonstances ; elle est une dans son harmonie générale, mais multiple dans ses productions ; elle se joue d'un soleil comme d'une goutte d'eau ; elle peuple d'êtres vivants un monde immense avec la même la facilité qu'elle fait éclore l'oeuf déposé par le papillon d'automne.

    61.- Or, si telle est la variété que la nature a pu nous décrire en tous lieux sur ce petit monde si étroit, si limité, combien plus devez-vous étendre ce mode d'action en songeant aux perspectives des vastes mondes ! combien plus devez-vous la développer et en reconnaître la puissante étendue en l'appliquant à ces mondes merveilleux qui, bien plus que la terre, attestent son inconnaissable perfection !

    Ne voyez donc point, autour de chacun des soleils de l'espace, des systèmes semblables à votre système planétaire ; ne voyez point sur ces planètes inconnues les trois règnes de la nature qui brillent autour de vous ; mais songez que, de même que pas un visage d'homme ne ressemble à un autre visage dans le genre humain tout entier, de même une diversité prodigieuse, inimaginable, a été répandue dans les séjours éthérés qui voguent au sein des espaces.

    De ce que votre nature animée commence au zoophyte pour se terminer à l'homme, de ce que l'atmosphère alimente la vie terrestre, de ce que l'élément liquide la renouvelle sans cesse, de ce que vos saisons font succéder dans cette vie les phénomènes qui la partagent, n'en concluez point que les millions de millions de terres qui voguent dans l'étendue soient semblables à celle-ci ; loin de là, elles diffèrent suivant les conditions diverses qui leur ont été dévolues, et suivant leur rôle respectif sur la scène du monde ; ce sont les pierreries variées d'une immense mosaïque, les fleurs diversifiées d'un admirable parterre.

     

    CHAPITRE VII
    -
    Esquisse géologique de la terre.

    Périodes géologiques. - Etat primitif du globe. - Période primaire. - Période de transition. - Période secondaire. - Période tertiaire. - Période diluvienne. - Période post-diluvienne ou actuelle. - Naissance de l'homme.

    PERIODES GEOLOGIQUES.

    1.- La terre porte en elle les traces évidentes de sa formation ; on en suit les phases avec une précision mathématique dans les différents terrains qui composent sa charpente. L'ensemble de ces études constitue la science appelée géologie, science née de ce siècle, et qui a jeté la lumière sur la question si controversée de son origine et de celle des êtres vivants qui l'habitent. Ici, il n'y a point d'hypothèse ; c'est le résultat rigoureux de l'observation des faits, et en présence des faits le doute n'est point permis. L'histoire de la formation du globe est écrite dans les couches géologiques d'une manière bien autrement certaine que dans les livres préconçus, parce que c'est la nature elle-même qui parle, qui se montre à découvert, et non l'imagination des hommes qui crée des systèmes. Où l'on voit les traces du feu, on peut dire avec certitude que le feu a existé ; où l'on voit celles de l'eau, on dit avec non moins de certitude que l'eau a séjourné ; où l'on voit celles des animaux, on dit que les animaux ont vécu.

    La géologie est donc une science toute d'observation ; elle ne tire de conséquence que de ce qu'elle voit ; sur les points douteux, elle n'affirme rien : elle n'émet que des opinions discutables dont la solution définitive attend des observations plus complètes. Sans les découvertes de la géologie, comme sans celles de l'astronomie, la Genèse du monde serait encore dans les ténèbres de la légende. Grâce à elle, aujourd'hui l'homme connaît l'histoire de son habitation, et l'échafaudage des fables qui entouraient son berceau s'est écroulé pour ne plus se relever.

    2.- Partout où existent, dans les terrains, des tranchées, des excavations naturelles ou pratiquées par les hommes, on remarque ce qu'on appelle des stratifications, c'est-à-dire des couches superposées. Les terrains qui présentent cette disposition sont désignés sous le nom de terrains stratifiés. Ces couches, d'une épaisseur très variable, depuis quelques centimètres jusqu'à 100 mètres et plus, se distinguent entre elles par la couleur et la nature des substances dont elles se composent. Les travaux d'art, le percement des puits, l'exploitation des carrières et surtout des mines ont permis de les observer jusqu'à une assez grande profondeur.

    3.- Les couches sont généralement homogènes, c'est-à-dire que chacune est formée d'une même substance, ou de diverses substances qui ont existé ensemble et ont formé un tout compact. La ligne de séparation qui les isole les unes des autres est toujours nettement tranchée, comme dans les assises d'un bâtiment ; nulle part, on ne les voit se mêler et se perdre l'une dans l'autre à l'endroit de leurs limites respectives, comme cela a lieu, par exemple, dans les couleurs du prisme et de l'arc-en-ciel.

    A ces caractères, on reconnaît qu'elles ont été formées successivement, déposées l'une sur l'autre dans des conditions et par des causes différentes ; les plus profondes ont naturellement été formées les premières, et les plus superficielles postérieurement. La dernière de toutes, celle qui se trouve à la surface, est la couche de terre végétale qui doit ses propriétés aux détritus des matières organiques provenant des plantes et des animaux.

    4.- Les couches inférieures, placées au-dessous de la couche végétale, ont reçu en géologie le nom de roches, mot qui, dans cette acception, n'implique pas toujours l'idée d'une substance pierreuse, mais signifie un lit ou banc d'une substance minérale quelconque. Les unes sont formées de sable, d'argile ou terre glaise, de marne, de cailloux roulés ; d'autres, de pierres proprement dites, plus ou moins dures, telles que les grès, les marbres, la craie, les calcaires ou pierres à chaux, les pierres meulières, les charbons de terre, les asphaltes, etc. On dit qu'une roche est plus ou moins puissante, selon que son épaisseur est plus ou moins considérable.

    Par l'inspection de la nature de ces roches ou couches, on reconnaît à des signes certains que les unes proviennent de matières fondues et parfois vitrifiées par l'action du feu ; d'autres, de substances terreuses déposées par les eaux ; quelques-unes de ces substances sont restées désagrégées, comme les sables ; les autres, d'abord à l'état pâteux, sous l'action de certains agents chimiques ou autres causes, se sont durcies et ont acquis à la longue la consistance de la pierre. Les bancs de pierres superposées annoncent des dépôts successifs. Le feu et l'eau ont donc eu leur part d'action dans la formation des matériaux qui composent la charpente solide du globe.

    5.- La position normale des couches terreuses ou pierreuses provenant de dépôts aqueux est la direction horizontale. Lorsqu'on voit ces immenses plaines qui s'étendent parfois à perte de vue, d'une horizontalité parfaite, unies comme si on les avait nivelées au rouleau, ou ces fonds de vallées aussi planes que la surface d'un lac, on peut être certain qu'à une époque plus ou moins reculée, ces lieux ont été longtemps couverts par des eaux tranquilles qui, en se retirant, ont laissé à sec les terres qu'elles avaient déposées pendant leur séjour. Après la retraite des eaux, ces terres se sont couvertes de végétation. Si au lieu de terres grasses, limoneuses, argileuses ou marneuses, propres à s'assimiler les principes nutritifs, les eaux n'ont déposé que des sables siliceux, sans agrégation, on a ces plaines sablonneuses et arides qui constituent les landes et les déserts. Les dépôts que laissent les inondations partielles, et ceux qui forment les atterrissements à l'embouchure des rivières, peuvent en donner une idée en petit.

    6.- Bien que l'horizontalité soit la position normale et la plus générale des formations aqueuses, on voit souvent, sur d'assez grandes étendues, dans les pays de montagnes, des roches dures, que leur nature indique avoir été formées par les eaux, être dans une position inclinée et parfois même verticale. Or, comme, d'après les lois de l'équilibre des liquides et de la pesanteur, les dépôts aqueux ne peuvent se former qu'en plans horizontaux, attendu que ceux qui ont lieu sur des plans inclinés sont entraînés dans les bas-fonds par les courants et leur propre poids, il demeure évident que ces dépôts ont dû être soulevés par une force quelconque, après leur solidification ou transformation en pierres.

    De ces considérations, on peut conclure avec certitude que toutes les couches pierreuses provenant de dépôts aqueux dans une position parfaitement horizontale, ont été formées à la suite des siècles par des eaux tranquilles, et que toutes les fois qu'elles ont une position inclinée, c'est que le sol a été tourmenté et disloqué postérieurement par des bouleversements généraux ou partiels plus ou moins considérables.

    7.- Un fait caractéristique de la plus haute importance, par le témoignage irrécusable qu'il fournit, consiste dans les débris fossiles d'animaux et de végétaux que l'on rencontre en quantités innombrables dans les différentes couches ; et comme ces débris se trouvent même dans les pierres les plus dures, il en faut conclure que l'existence de ces êtres est antérieure à la formation de ces mêmes pierres ; or, si l'on considère le nombre prodigieux de siècles qu'il a fallu pour en opérer le durcissement, et les amener à l'état où elles sont de temps immémorial, on arrive à cette conséquence forcée, que l'apparition des êtres organiques sur la terre se perd dans la nuit des temps et qu'elle est bien antérieure, par conséquent, à la date assignée par la Genèse24.

    8.- Parmi ces débris de végétaux et d'animaux, il en est qui ont été pénétrés dans toutes les parties de leur substance, sans que leur forme en ait été altérée, de matières siliceuses ou calcaires qui les ont transformés en pierres, dont quelques-unes ont la dureté du marbre ; ce sont les pétrifications proprement dites. D'autres ont été simplement enveloppés par la matière à l'état de mollesse ; on les trouve intacts et quelques-uns dans leur entier, dans les pierres les plus dures. D'autres, enfin, n'ont laissé que des empreintes, mais d'une netteté et d'une délicatesse parfaites. Dans l'intérieur de certaines pierres, on a trouvé jusqu'à l'empreinte des pas, et à la forme du pied, des doigts et des ongles, on a reconnu de quelle espèce d'animal ils provenaient.

    9.- Les fossiles d'animaux ne comprennent guère, on le conçoit, que les parties solides et résistantes, c'est-à-dire les ossements, les écailles et les cornes ; quelquefois ce sont des squelettes complets ; le plus souvent, ce n'en sont que des parties détachées, mais dont il est facile de reconnaître la provenance. A l'inspection d'une mâchoire, d'une dent, on voit de suite si elle appartient à un animal herbivore ou carnassier. Comme toutes les parties de l'animal ont une corrélation nécessaire, la forme de la tête, d'une omoplate, d'un os de jambe, d'un pied, suffit pour déterminer la taille, la forme générale, le genre de vie de l'animal25. Les animaux terrestres ont une organisation qui ne permet pas de les confondre avec les animaux aquatiques. Les poissons et les coquillages fossiles sont excessivement nombreux ; les coquillages seuls forment quelquefois des bancs entiers d'une grande épaisseur. A leur nature, on reconnaît sans peine si ce sont des animaux marins ou d'eau douce.

    10.- Les cailloux roulés, qui dans certains endroits constituent des roches puissantes, sont un indice non équivoque de leur origine. Ils sont arrondis comme les galets du bord de la mer, signe certain du frottement qu'ils ont subi par l'effet des eaux. Les contrées où on les trouve enfouis en masses considérables ont incontestablement été occupées par l'Océan, ou par des eaux longtemps ou violemment agitées.

    11.- Les terrains des diverses formations sont, en outre, caractérisés par la nature même des fossiles qu'ils renferment ; les plus anciens contiennent des espèces animales ou végétales qui ont entièrement disparu de la surface du globe. Certaines espèces plus récentes ont également disparu, mais ont conservé leurs analogues, qui ne diffèrent de leurs souches que par la taille et quelques nuances de forme. D'autres, enfin, dont nous voyons les derniers représentants, tendent évidemment à disparaître dans un avenir plus ou moins prochain, tels que les éléphants, les rhinocéros, les hippopotames, etc. Ainsi, à mesure que les couches terrestres se rapprochent de notre époque, les espèces animales et végétales se rapprochent aussi de celles qui existent aujourd'hui.

    Les perturbations, les cataclysmes qui ont eu lieu sur la terre depuis son origine en ont donc changé les conditions d'aptitude à l'entretien de la vie, et ont fait disparaître des générations entières d'êtres vivants.

    12.- En interrogeant la nature des couches géologiques, on sait de la manière la plus positive si, à l'époque de leur formation, la contrée qui les renferme était occupée par la mer, par des lacs, ou par des forêts et des plaines peuplées d'animaux terrestres. Si donc, dans une même contrée, on trouve une série de couches superposées, contenant alternativement des fossiles marins, terrestres et d'eau douce, plusieurs fois répétées, c'est une preuve irrécusable que cette même contrée a été plusieurs fois envahie par la mer, couverte de lacs et mise à sec.

    Et combien de siècles de siècles certainement, de milliers de siècles peut-être, a-t-il fallu à chaque période pour s'accomplir ! Quelle force puissante n'a-t-il pas fallu pour déplacer et replacer l'Océan, soulever les montagnes ! Par combien de révolutions physiques, de commotions violentes, la terre n'a-t-elle pas dû passer avant d'être ce que nous la voyons depuis les temps historiques ! Et l'on voudrait que ce fût l'oeuvre de moins de temps qu'il n'en faut pour faire pousser une plante !

    13.- L'étude des couches géologiques atteste, ainsi que cela a été dit, des formations successives qui ont changé l'aspect du globe, et divisent son histoire en plusieurs époques. Ces époques constituent ce qu'on appelle les périodes géologiques, dont la connaissance est essentielle pour l'établissement de la Genèse. On en compte six principales, que l'on désigne sous les noms de périodes primaire, de transition, secondaire, tertiaire, diluvienne, post-diluvienne ou actuelle. Les terrains formés pendant la durée de chaque période s'appellent aussi : terrains primitifs, de transition, secondaires, etc. On dit ainsi que telle ou telle couche ou roche, tel ou tel fossile, se trouvent dans les terrains de telle ou telle période.

    14.- Il est essentiel de remarquer que le nombre de ces périodes n'est point absolu, et qu'il dépend des systèmes de classification. On ne comprend dans les six principales désignées ci-dessus que celles qui sont marquées par un changement notable et général dans l'état du globe ; mais l'observation prouve que plusieurs formations successives se sont opérées pendant la durée de chacune ; c'est pourquoi on les divise en sous-périodes caractérisées par la nature des terrains, et qui portent à vingt-six le nombre des formations générales bien caractérisées, sans compter celles qui proviennent de modifications dues à des causes purement locales.

    ETAT PRIMITIF DU GLOBE.

    15.- L'aplatissement des pôles et d'autres faits concluants sont des indices certains que la terre a dû être, à son origine, dans un état de fluidité ou de mollesse. Cet état pouvait avoir pour cause la matière liquéfiée par le feu ou détrempée par l'eau.

    On dit proverbialement : Il n'y a pas de fumée sans feu. Cette proposition, rigoureusement vraie, est une application du principe : Il n'y a pas d'effet sans cause. Par la même raison, on peut dire : Il n'y a pas de feu sans foyer. Or, par les faits qui se passent sous nos yeux, ce n'est pas seulement de la fumée qui se produit, c'est du feu bien réel qui doit avoir un foyer ; ce feu venant de l'intérieur de la terre et non d'en haut, le foyer doit être intérieur ; le feu étant permanent, le foyer doit l'être également.

    La chaleur, qui augmente à mesure que l'on pénètre dans l'intérieur de la terre, et qui, à une certaine distance de la surface, atteint une très haute température ; les sources thermales, d'autant plus chaudes qu'elles viennent d'une plus grande profondeur ; les feux et les masses de matières fondues et embrasées qui s'échappent des volcans, comme par de vastes soupiraux, ou par les crevasses produites dans certains tremblements de terre, ne peuvent laisser de doute sur l'existence d'un feu intérieur.

    16.- L'expérience démontre que la température s'élève de 1 degré par 30 mètres de profondeur : d'où il suit qu'à une profondeur de 300 mètres, l'augmentation est de 10 degrés ; à 3,000 mètres, de 100 degrés, température de l'eau bouillante ; à 30,000 mètres, ou 7 à 8 lieues, de 1,000 degrés ; à 25 lieues, de plus de 3,300 degrés, température à laquelle aucune matière connue ne résiste à la fusion. De là jusqu'au centre, il y a encore un espace de plus 1,400 lieues, soit 2,800 lieues en diamètre, qui serait occupé par des matières fondues.

    Bien que ce ne soit là qu'une conjecture, en jugeant de la cause par l'effet, elle a tous les caractères de la probabilité, et l'on arrive à cette conclusion, que la terre est encore une masse incandescente recouverte d'une croûte solide de 25 lieues au plus d'épaisseur, ce qui est à peine la 120° partie de son diamètre. Proportionnellement, ce serait beaucoup moins que l'épaisseur de la plus mince écorce d'orange.

    Au reste, l'épaisseur de la croûte terrestre est très variable, car il est des contrées, surtout dans les terrains volcaniques, où la chaleur et la flexibilité du sol indiquent qu'elle est très peu considérable. La haute température des eaux thermales est également l'indice du voisinage du feu central.

    17.- D'après cela, il demeure évident que l'état primitif de fluidité ou de mollesse de la terre doit avoir eu pour cause l'action de la chaleur, et non celle de l'eau. La terre était donc, à son origine, une masse incandescente. Par suite du rayonnement du calorique, il est arrivé ce qui arrive à toute matière en fusion : elle s'est peu à peu refroidie, et le refroidissement a naturellement commencé par la surface, qui s'est durcie, tandis que l'intérieur est resté fluide. On peut ainsi comparer la terre à un bloc de charbon sortant tout rouge de la fournaise, et dont la surface s'éteint et se refroidit au contact de l'air, alors que, si on le brise, on trouve l'intérieur encore embrasé.

    18.- A l'époque où le globe terrestre était une masse incandescente, il ne contenait pas un atome de plus ni de moins qu'aujourd'hui ; seulement, sous l'influence de cette haute température, la plupart des substances qui le composent, et que nous voyons sous la forme de liquides ou de solides, de terres, de pierres, de métaux et de cristaux, se trouvaient dans un état bien différent ; elles n'ont fait que subir une transformation ; par suite du refroidissement et des mélanges, les éléments ont formé de nouvelles combinaisons. L'air, considérablement dilaté, devait s'étendre à une distance immense ; toute l'eau, forcément réduite en vapeur, était mêlée à l'air ; toutes les matières susceptibles de se volatiliser, telles que les métaux, le soufre, le carbone, s'y trouvaient à l'état de gaz. L'état de l'atmosphère n'avait donc rien de comparable à ce qu'il est aujourd'hui ; la densité de toutes ces vapeurs lui donnait une opacité que ne pouvait traverser aucun rayon du soleil. Si un être vivant eût pu exister à la surface du globe à cette époque, il n'eût été éclairé que par l'éclat sinistre de la fournaise placée sous ses pieds et de l'atmosphère embrasée, et n'aurait même pas soupçonné l'existence du soleil.

    PERIODE PRIMAIRE.

    19.- Le premier effet du refroidissement fut de solidifier la surface extérieure de la masse en fusion, et d'y former une croûte résistante, qui, mince d'abord, s'épaissit peu à peu. Cette croûte constitue la pierre appelée granit, d'une extrême dureté, ainsi nommée de son aspect granulé. On y distingue trois substances principales : le feldspath, le quartz ou cristal de roche et le mica ; cette dernière a le brillant métallique, quoique ce ne soit pas un métal.

    La couche granitique est donc la première qui se soit formée sur le globe, qu'elle enveloppe dans son entier et dont elle constitue en quelque sorte la charpente osseuse ; elle est le produit direct de la matière en fusion consolidée. C'est sur elle, et dans les cavités que présentait sa surface tourmentée, que se sont successivement déposées les couches des autres terrains formés postérieurement. Ce qui la distingue de ces derniers, c'est l'absence de toute stratification, c'est-à-dire qu'elle forme une masse compacte et uniforme dans toute son épaisseur, et non disposée par couches. L'effervescence de la matière incandescente devait y produire de nombreuses et profondes crevasses, par lesquelles s'épanchait cette matière.

    20.- Le second effet du refroidissement fut de liquéfier quelques-unes des matières contenues dans l'air, à l'état de vapeur, et qui se précipitèrent à la surface du sol. Il y eut alors des pluies et des lacs de soufre et de bitume, de véritables ruisseaux de fer, de cuivre, de plomb et autres métaux fondus ; ces matières, s'infiltrant dans les fissures, ont constitué les veines et filons métalliques.

    Sous l'influence de ces divers agents, la surface granitique éprouva des décompositions alternatives ; il se fit des mélanges qui formèrent les terrains primitifs proprement dits, distincts de la roche granitique, mais en masses confuses, et sans stratifications régulières.

    Vinrent ensuite les eaux qui, tombant sur un sol brûlant, se vaporisaient de nouveau, retombaient en pluies torrentielles, et ainsi de suite, jusqu'à ce que la température leur permît de rester sur le sol à l'état liquide.

    C'est à la formation des terrains granitiques que commence la série des périodes géologiques, auxquelles il conviendrait d'ajouter celle de l'état primitif d'incandescence du globe.

    21.- Tel fut l'aspect de cette première période, véritable chaos de tous les éléments confondus, cherchant leur assiette, où nul être vivant ne pouvait exister ; aussi, un de ses caractères distinctifs en géologie, c'est l'absence de toute trace de la vie végétale et animale.

    Il est impossible d'assigner une durée déterminée à cette première période, pas plus qu'aux suivantes ; mais, d'après le temps qu'il faut à un boulet d'un volume donné, chauffé au rouge blanc, pour que sa surface soit refroidie au point qu'une goutte d'eau puisse y rester à l'état liquide, on a calculé que si ce boulet avait la grosseur de la terre, il lui faudrait plus d'un million d'années.

    PERIODE DE TRANSITION.

    22.- Au commencement de la période de transition, la croûte solide granitique n'avait encore que peu d'épaisseur et n'offrait qu'une assez faible résistance à l'effervescence des matières embrasées qu'elle recouvrait et comprimait. Il s'y produisait des boursouflements, des déchirures nombreuses par où s'épanchait la lave intérieure. Le sol ne présentait que des inégalités peu considérables.

    Les eaux, peu profondes, couvraient à peu près toute la surface du globe, à l'exception des parties soulevées formant des terrains bas fréquemment submergés.

    L'air s'était peu à peu purgé des matières les plus lourdes momentanément à l'état gazeux, et qui, en se condensant par l'effet du refroidissement, étaient précipitées à la surface du sol, puis entraînées et dissoutes par les eaux.

    Quand on parle de refroidissement à cette époque, il faut entendre ce mot dans un sens relatif, c'est-à-dire par rapport à l'état primitif, car la température devait être encore brûlante.

    Les épaisses vapeurs aqueuses qui s'élevaient de toutes parts de l'immense surface liquide, retombaient en pluies abondantes et chaudes et obscurcissaient l'air. Cependant les rayons du soleil commençaient à paraître à travers cette atmosphère brumeuse.

    Une des dernières substances dont l'air a dû être purgé, parce qu'elle est naturellement à l'état gazeux, c'est l'acide carbonique qui en formait alors une des parties constituantes.

    23.- A cette époque commencèrent à se former les couches de terrains de sédiment, déposés par les eaux chargées de limon et de matières diverses propres à la vie organique.

    Alors paraissent les premiers êtres vivants du règne végétal et du règne animal ; d'abord en petit nombre, on en trouve les traces de plus en plus fréquentes à mesure qu'on s'élève dans les couches de cette formation. Il est remarquable que la vie se manifeste aussitôt que les conditions lui sont propices, et que chaque espèce naît dès que se produisent les conditions propres à son existence.

    24.- Les premiers êtres organiques qui ont paru sur la terre sont les végétaux de l'organisation la moins compliquée, désignés en botanique sous les noms de cryptogames, acotylédones, monocotylédones, c'est-à-dire les lichens, champignons, mousses, fougères et plantes herbacées. On n'y voit point encore d'arbres à tige ligneuse, mais de ceux du genre palmier, dont la tige spongieuse est analogue à celle des herbes.

    Les animaux de cette période, qui ont succédé aux premiers végétaux, sont exclusivement marins : ce sont d'abord des polypiers, des rayonnés, des zoophytes, animaux dont l'organisation simple et pour ainsi dire rudimentaire, se rapproche le plus des végétaux ; plus tard viennent des crustacés et des poissons dont les espèces n'existent plus aujourd'hui.

    25.- Sous l'empire de la chaleur et de l'humidité, et par suite de l'excès d'acide carbonique répandu dans l'air, gaz impropre à la respiration des animaux terrestres, mais nécessaire aux plantes, les terrains à découvert se couvrirent rapidement d'une végétation puissante en même temps que les plantes aquatiques se multipliaient au sein des marécages. Des plantes du genre de celles qui, de nos jours, sont de simples herbes de quelques centimètres, atteignaient une hauteur et une grosseur prodigieuses ; c'est ainsi qu'il y avait des forêts de fougères arborescentes de 8 à 10 mètres d'élévation et d'une grosseur proportionnée ; des lycopodes (pied-de-loup, genre de mousse) de même taille ; des prêles26 de 4 à 5 mètres, qui en ont à peine 1 aujourd'hui, et une infinité d'espèces qui n'existent plus. Sur la fin de la période commencent à paraître quelques arbres du genre conifère ou pins.

    26.- Par suite du déplacement des eaux, les terrains qui produisaient ces masses de végétaux furent à plusieurs reprises submergés, recouverts de nouveaux sédiments terreux, pendant que ceux qui étaient mis à sec se paraient à leur tour d'une semblable végétation. Il y eut ainsi plusieurs générations de végétaux alternativement anéanties et renouvelées. Il n'en fut pas de même des animaux qui, étant tous aquatiques, ne pouvaient souffrir de ces alternatives.

    Ces débris, accumulés pendant une longue série de siècles, formèrent des couches d'une grande épaisseur. Sous l'action de la chaleur, de l'humidité, de la pression exercée par les dépôts terreux postérieurs, et sans doute de divers agents chimiques, des gaz, des acides et des sels produits de la combinaison des éléments primitifs, ces matières végétales subirent une fermentation qui les convertit en houille ou charbon de terre. Les mines de houille sont donc le produit direct de la décomposition des amas de végétaux accumulés pendant la période de transition ; c'est pour cela qu'on en trouve à peu près dans toutes les contrées27.

    27.- Les restes fossiles de la végétation puissante de cette époque se trouvant aujourd'hui sous les glaces des terres polaires aussi bien que dans la zone torride, il en faut conclure que, puisque la végétation était uniforme, la température devait l'être également. Les pôles n'étaient donc pas couverts de glaces, comme maintenant. C'est qu'alors la terre tirait sa chaleur d'elle-même, du feu central qui échauffait d'une manière égale toute la couche solide, encore peu épaisse. Cette chaleur était bien supérieure à celle que pouvaient donner les rayons solaires, affaiblis d'ailleurs par la densité de l'atmosphère. Plus tard seulement, lorsque la chaleur centrale ne put exercer sur la surface extérieure du globe qu'une action faible ou nulle, celle du soleil devint prépondérante, et les régions polaires, qui ne recevaient que des rayons obliques donnant très peu de chaleur, se couvrirent de glace. On comprend qu'à l'époque dont nous parlons, et encore longtemps après, la glace était inconnue sur la terre.

    Cette période a dû être très longue, à en juger par le nombre et l'épaisseur des couches houillères28.

    PERIODE SECONDAIRE.

    28.- Avec la période de transition disparaissent la végétation colossale et les animaux qui caractérisaient cette époque, soit que les conditions atmosphériques ne fussent plus les mêmes, soit qu'une suite de cataclysmes aient anéanti tout ce qui avait vie sur la terre. Il est probable que les deux causes ont contribué à ce changement, car, d'une part, l'étude des terrains qui marquent la fin de cette période atteste de grands bouleversements causés par les soulèvements et les éruptions qui ont déversé sur le sol de grandes quantités de laves, et, d'un autre côté, de notables changements se sont opérés dans les trois règnes.

    29.- La période secondaire est caractérisée, sous le rapport minéral, par des couches nombreuses et puissantes qui attestent une formation lente au sein des eaux, et marquent différentes époques bien caractérisées.

    La végétation est moins rapide et moins colossale que dans la période précédente, sans doute par suite de la diminution de la chaleur et de l'humidité, et des modifications survenues dans les éléments constitutifs de l'atmosphère. Aux plantes herbacées et pulpeuses se joignent celles à tiges ligneuses et les premiers arbres proprement dits.

    30.- Les animaux sont encore aquatiques, ou tout au plus amphibies ; la vie animale sur la terre sèche fait peu de progrès. Une prodigieuse quantité d'animaux à coquilles se développent au sein des mers par suite de la formation des matières calcaires ; de nouveaux poissons, d'une organisation plus perfectionnée que dans la période précédente, prennent naissance ; on voit apparaître les premiers cétacés. Les animaux les plus caractéristiques de cette époque sont les reptiles monstrueux parmi lesquels on remarque :

    L'ichtyosaure, espèce de poisson-lézard qui atteignait jusqu'à 10 mètres de longueur et dont les mâchoires, prodigieusement allongées, étaient armées de cent quatre-vingts dents. Sa forme générale rappelle un peu celle du crocodile, mais sans cuirasse écailleuse ; ses yeux avaient le volume de la tête d'un homme ; il avait des nageoires comme la baleine, et rejetait l'eau par des évents comme celle-ci.

    Le plésiosaure, autre reptile marin, aussi grand que l'ichtyosaure, dont le cou, excessivement long, se repliait comme celui du cygne et lui donnait l'apparence d'un énorme serpent attaché à un corps de tortue. Il avait la tête du lézard et les dents du crocodile ; sa peau devait être lisse comme celle du précédent, car on n'a trouvé aucune trace d'écailles ni de carapace29.

    Le téléosaure, se rapproche davantage des crocodiles actuels, qui paraissent en être les diminutifs ; comme ces derniers, il avait une cuirasse écailleuse, et vivait à la fois dans l'eau et sur la terre ; sa taille était d'environ 10 mètres, dont 3 ou 4 pour la tête seule ; son énorme gueule avait 2 mètres d'ouverture.

    Le mégalosaure, grand lézard, sorte de crocodile de 14 à 15 mètres de longueur, essentiellement carnivore, se nourrissant de reptiles, de petits crocodiles et de tortues. Sa formidable mâchoire était armée de dents en forme de lame de serpette à double tranchant, recourbées en arrière, de telle sorte qu'une fois entrées dans la proie, il était impossible à celle-ci de se dégager.

    L'iguanodon, le plus grand des lézards qui aient paru sur la terre : il avait de 20 à 25 mètres de la tête à l'extrémité de la queue. Son museau était surmonté d'une corne osseuse semblable à celle de l'iguane de nos jours, dont il ne paraît différer que par la taille, ce dernier ayant à peine 1 mètre de long. La forme des dents prouve qu'il était herbivore et celle des pieds que c'était un animal terrestre.

    Le ptérodactyle, animal bizarre de la grandeur d'un cygne, tenant à la fois du reptile par le corps, de l'oiseau par la tête et de la chauve-souris par la membrane charnue qui reliait ses doigts, d'une prodigieuse longueur, et lui servait de parachute quand il se précipitait sur sa proie du haut d'un arbre ou d'un rocher. Il n'avait point de bec corné comme les oiseaux, mais les os des mâchoires, aussi longs que la moitié du corps et garnis de dents, se terminaient en pointe comme un bec.

    31.- Pendant cette période, qui a dû être très longue, ainsi que l'attestent le nombre et la puissance des couches géologiques, la vie animale a pris un immense développement au sein des eaux, comme il en avait été de la végétation dans la période précédente. L'air, plus épuré et plus propre à la respiration, commence à permettre à quelques animaux de vivre sur la terre. La mer a été plusieurs fois déplacée, mais sans secousses violentes. Avec cette période disparaissent à leur tour ces races de gigantesques animaux aquatiques, remplacées plus tard par des espèces analogues, de formes moins disproportionnées et de taille plus petite.

    32.- L'orgueil a fait dire à l'homme que tous les animaux étaient créés à son intention et pour ses besoins. Mais quel est le nombre de ceux qui lui servent directement, qu'il a pu assujettir, comparé au nombre incalculable de ceux avec lesquels il n'a jamais eu et n'aura jamais aucun rapport ? Comment soutenir une pareille thèse, en présence de ces innombrables espèces qui seules ont peuplé la terre des milliers de milliers de siècles avant qu'il y vînt lui-même, et qui ont disparu ? Peut-on dire qu'elles ont été créées à son profit ? Cependant, ces espèces avaient toutes leur raison d'être, leur utilité. Dieu n'a pu les créer par un caprice de sa volonté, et pour se donner le plaisir de les anéantir ; car tous avaient la vie, des instincts, le sentiment de la douleur et du bien-être. Dans quel but l'a-t-il fait ? Ce but doit être souverainement sage, quoique nous ne le comprenions pas encore. Peut-être un jour sera-t-il donné à l'homme de le connaître pour confondre son orgueil ; mais en attendant, combien les idées grandissent en présence de ces horizons nouveaux dans lesquels il lui est permis maintenant de plonger les regards, devant le spectacle imposant de cette création, si majestueuse dans sa lenteur, si admirable dans sa prévoyance, si ponctuelle, si précise et si invariable dans ses résultats.

    PERIODE TERTIAIRE.

    33.- Avec la période tertiaire commence, pour la terre, un nouvel ordre de choses ; l'état de sa surface change complètement d'aspect ; les conditions de vitalité sont profondément modifiées et se rapprochent de l'état actuel. Les premiers temps de cette période sont signalés par un arrêt dans la production végétale et animale ; tout porte les traces d'une destruction à peu près générale des êtres vivants, et alors apparaissent successivement de nouvelles espèces dont l'organisation, plus parfaite, est adaptée à la nature du milieu où elles sont appelées à vivre.

    34.- Pendant les périodes précédentes, la croûte solide du globe, en raison de son peu d'épaisseur, présentait, comme il a été dit, une assez faible résistance à l'action du feu intérieur ; cette enveloppe, facilement déchirée, permettait aux matières en fusion de s'épancher librement à la surface du sol. Il n'en fut plus de même quand elle eut acquis une certaine épaisseur ; les matières embrasées comprimées de toutes parts, comme l'eau en ébullition dans un vase clos, finirent par faire une sorte d'explosion ; la masse granitique, violemment brisée sur une multitude de points, fut sillonnée de crevasses comme un vase fêlé. Sur le parcours de ces crevasses la croûte solide, soulevée et redressée, forma les pics, les chaînes de montagnes et leurs ramifications. Certaines parties de l'enveloppe, non déchirées, furent simplement exhaussées, tandis que, sur d'autres points, il se produisit des affaissements et des excavations.

    La surface du sol devint alors très inégale ; les eaux qui, jusqu'à ce moment, le couvraient d'une manière à peu près uniforme sur la plus grande partie de son étendue, furent refoulées dans les parties les plus basses, laissant à sec de vastes continents, ou des sommets de montagnes isolées qui formèrent des îles.

    Tel est le grand phénomène qui s'est accompli dans la période tertiaire et qui a transformé l'aspect du globe. Il ne s'est produit ni instantanément ni simultanément sur tous les points, mais successivement et à des époques plus ou moins éloignées.

    35.- Une des premières conséquences de ces soulèvements a été, comme on l'a dit, l'inclinaison des couches de sédiment primitivement horizontales, et qui sont restées dans cette dernière position partout où le sol n'a pas été bouleversé. C'est donc sur les flancs et dans le voisinage des montagnes que ces inclinaisons sont le plus prononcées.

    36.- Dans les contrées où les couches de sédiment ont conservé leur horizontalité, pour atteindre celles de première formation, il faut traverser toutes les autres, souvent jusqu'à une profondeur considérable au bout de laquelle on trouve inévitablement la roche granitique. Mais lorsque ces couches ont été soulevées en montagnes, elles ont été portées au-dessus de leur niveau normal, et parfois à une très grande hauteur, de telle sorte que, si l'on fait une tranchée verticale dans le flanc de la montagne, elles se montrent à jour dans toute leur épaisseur, et superposées comme les assises d'un bâtiment.

    C'est ainsi qu'on trouve à de grandes élévations des bancs considérables de coquillages, primitivement formés au fond des mers. Il est parfaitement reconnu aujourd'hui qu'à aucune époque la mer n'a pu atteindre une telle hauteur, car toutes les eaux qui existent sur la terre ne suffiraient pas, lors même qu'il y en aurait cent fois plus. Il faudrait donc supposer que la quantité d'eau a diminué, et alors on se demanderait ce qu'est devenue la portion disparue. Les soulèvements, qui sont aujourd'hui un fait incontestable, expliquent d'une manière aussi logique que rigoureuse les dépôts marins que l'on rencontre sur certaines montagnes30.

    37.- Dans les endroits où le soulèvement de la roche primitive a produit une déchirure complète du sol, soit par sa rapidité, soit par la forme, la hauteur et le volume de la masse soulevée, le granit s'est montré à nu comme une dent qui perce la gencive. Les couches qui le couvraient, soulevées, brisées, redressées, ont été mises à découvert : c'est ainsi que des terrains appartenant aux formations les plus anciennes, et qui se trouvaient dans leur position primitive à une grande profondeur, forment aujourd'hui le sol de certaines contrées.

    38.- La masse granitique, disloquée par l'effet des soulèvements, a laissé en quelques endroits des fissures par où s'échappe le feu intérieur et s'écoulent les matières en fusion : ce sont les volcans. Les volcans sont comme les cheminées de cette immense fournaise, ou, mieux encore, ce sont des soupapes de sûreté qui, en donnant une issue au trop-plein des matières ignées, préservent de commotions bien autrement terribles ; d'où l'on peut dire que le nombre des volcans en activité est une cause de sécurité pour l'ensemble de la surface du sol.

    On peut se faire une idée de l'intensité de ce feu, en songeant que des volcans s'ouvrent au sein même de la mer, et que la masse d'eau qui les recouvre et y pénètre ne suffit pas pour les éteindre.

    39.- Les soulèvements opérés dans la masse solide ont nécessairement déplacé les eaux, qui ont été refoulées dans les parties creuses, devenues plus profondes par l'exhaussement des terrains émergés, et par les affaissements. Mais ces mêmes bas-fonds, soulevés à leur tour, tantôt dans un endroit, tantôt dans un autre, ont chassé les eaux, qui ont reflué ailleurs, et ainsi de suite jusqu'à ce que celles-ci aient pu prendre une assiette plus stable.

    Les déplacements successifs de cette masse liquide ont forcément labouré et tourmenté la surface du sol. Les eaux, en s'écoulant, ont entraîné une partie des terrains de formations antérieures mis à découvert par les soulèvements, dénudé certaines montagnes qui en étaient recouvertes, et mis au jour leur base granitique ou calcaire ; de profondes vallées ont été creusées et d'autres comblées.

    Il y a donc des montagnes formées directement par l'action du feu central : ce sont principalement les montagnes granitiques ; d'autres sont dues à l'action des eaux, qui, en entraînant les terres mobiles et les matières solubles, ont creusé des vallées autour d'une base résistante, calcaire ou autre.

    Les matières entraînées par le courant des eaux ont formé les couches de la période tertiaire, qui se distinguent aisément des précédentes, moins par leur composition, qui est à peu près la même, que par leur disposition.

    Les couches des périodes primaire, de transition, et secondaire, formées sur une surface peu accidentée, sont à peu près uniformes par toute la terre ; celles de la période tertiaire, au contraire, formées sur une base très inégale, et par l'entraînement des eaux, ont un caractère plus local. Partout, en creusant à une certaine profondeur, on trouve toutes les couches antérieures dans l'ordre de leur formation, tandis qu'on ne trouve pas partout le terrain tertiaire, ni toutes les couches de celui-ci.

    40.- Pendant les bouleversements du sol qui ont eu lieu au début de cette période, on conçoit que la vie organique ait dû subir un temps d'arrêt, ce que l'on reconnaît à l'inspection des terrains privés de fossiles. Mais, dès que vint un état plus calme, les végétaux et les animaux reparurent. Les conditions de vitalité étant changées, l'atmosphère plus épurée, on vit se former de nouvelles espèces d'une organisation plus parfaite. Les plantes, sous le rapport de leur structure, diffèrent peu de celles de nos jours.

    41.- Durant les deux périodes précédentes, les terrains non couverts par les eaux offraient peu d'étendue, et encore étaient-ils marécageux et fréquemment submergés ; c'est pourquoi il n'y avait que des animaux aquatiques ou amphibies. La période tertiaire, qui a vu se former de vastes continents, est caractérisée par l'apparition des animaux terrestres.

    De même que la période de transition a vu naître une végétation colossale, la période secondaire des reptiles monstrueux, celle-ci voit se produire des mammifères gigantesques, tels que l'éléphant, le rhinocéros, l'hippopotame, le paléothérium, le mégathérium, le dinothérium, le mastodonte, le mammouth, etc. Ces deux derniers, variétés de l'éléphant, avaient de 5 à 6 mètres de hauteur, et leurs défenses atteignaient jusqu'à 4 mètres de longueur. Elle a vu naître également les oiseaux, ainsi que la plupart des espèces qui vivent encore de nos jours. Quelques-unes des espèces de cette époque ont survécu aux cataclysmes postérieurs ; d'autres, que l'on désigne par la qualification générique d'animaux antédiluviens, ont complètement disparu, ou bien ont été remplacés par des espèces analogues de formes moins lourdes et moins massives, dont les premiers types ont été comme les ébauches ; tels sont le felis speloea, animal carnassier de la grosseur du taureau, ayant les caractères anatomiques du tigre et du lion ; le cervus megaceron, variété du cerf, dont les bois, de 3 mètres de longueur, étaient espacés de 3 à 4 mètres à leurs extrémités.

    PERIODE DILUVIENNE.

    42.- Cette période est marquée par un des plus grands cataclysmes qui ont bouleversé le globe, changé encore une fois l'aspect de sa surface et détruit sans retour une foule d'espèces vivantes dont on ne retrouve que les débris. Partout, il a laissé des traces qui attestent sa généralité. Les eaux, violemment chassées de leurs lits, ont envahi les continents, entraînant avec elles les terres et les rochers, dénudant les montagnes, déracinant les forêts séculaires. Les nouveaux dépôts qu'elles ont formés sont désignés, en géologie, sous le nom de terrains diluviens.

    43.- Une des traces les plus significatives de ce grand désastre, ce sont les rocs appelés blocs erratiques. On nomme ainsi des rochers de granit que l'on trouve isolés dans les plaines, reposant sur des terrains tertiaires et au milieu des terrains diluviens, quelquefois à plusieurs centaines de lieues des montagnes dont ils ont été arrachés. Il est évident qu'ils n'ont pu être transportés à d'aussi grandes distances que par la violence des courants31.

    44.- Un fait non moins caractéristique, et dont on ne s'explique pas encore la cause, c'est que c'est dans les terrains diluviens que l'on trouve les premiers aérolithes ; puisque c'est à cette époque seulement qu'ils ont commencé à tomber, la cause qui les produit n'existait donc pas antérieurement.

    45.- C'est encore vers cette époque que les pôles commencent à se couvrir de glaces et que se forment les glaciers des montagnes, ce qui indique un changement notable dans la température du globe. Ce changement a dû être subit, car, s'il se fut opéré graduellement, les animaux tels que les éléphants, qui ne vivent aujourd'hui que dans les climats chauds, et que l'on trouve en si grand nombre à l'état fossile dans les terres polaires, auraient eu le temps de se retirer peu à peu vers les régions plus tempérées. Tout prouve, au contraire, qu'ils ont dû être saisis brusquement par un grand froid et enveloppés par les glaces32.

    46.- Ce fut donc là le véritable déluge universel. Les opinions sont partagées sur les causes qui ont pu le produire, mais, quelles qu'elles soient, le fait n'en existe pas moins.

    On suppose assez généralement qu'un changement brusque a eu lieu dans la position de l'axe et des pôles de la terre : de là une projection générale des eaux sur la surface. Si ce changement se fût opéré avec lenteur, les eaux se seraient déplacées graduellement, sans secousse, tandis que tout indique une commotion violente et subite. Dans l'ignorance où l'on est de la véritable cause, on ne peut émettre que des hypothèses.

    Le déplacement subit des eaux peut aussi avoir été occasionné par le soulèvement de certaines parties de la croûte solide et la formation de nouvelles montagnes au sein des mers, ainsi que cela a eu lieu au commencement de la période tertiaire ; mais outre que le cataclysme n'eût pas été général, cela n'expliquerait pas le changement subit de la température des pôles.

    47.- Dans la tourmente causée par le bouleversement des eaux, beaucoup d'animaux ont péri ; d'autres, pour échapper à l'inondation, se sont retirés sur des hauteurs, dans des cavernes et crevasses, où ils ont péri en masses, soit par la faim, soit en s'entre-dévorant, soit peut-être aussi par l'irruption des eaux dans les lieux où ils s'étaient réfugiés, et d'où ils n'avaient pu s'échapper. Ainsi s'explique la grande quantité d'ossements d'animaux divers, carnassiers et autres, que l'on trouve pêle-mêle dans certaines cavernes, appelées pour cette raison brèches ou cavernes osseuses. On les y trouve le plus souvent sous les stalagmites. Dans quelques-unes, les ossements sembleraient y avoir été entraînés par le courant des eaux33.

    PERIODE POST-DILUVIENNE OU ACTUELLE. - NAISSANCE DE L'HOMME.

    48.- L'équilibre une fois rétabli à la surface du globe, la vie animale et végétale a promptement repris son cours. Le sol, raffermi, avait pris une assiette plus stable ; l'air, plus épuré, convenait à des organes plus délicats. Le soleil, qui brillait de tout son éclat à travers une atmosphère limpide, répandait, avec la lumière, une chaleur moins suffocante et plus vivifiante que celle de la fournaise intérieure. La terre se peuplait d'animaux moins farouches et plus sociables ; les végétaux, plus succulents, offraient une alimentation moins grossière ; tout enfin était préparé sur la terre pour le nouvel hôte qui devait l'habiter. C'est alors que parut l'homme, le dernier être de la création, celui dont l'intelligence devait désormais concourir au progrès général, tout en progressant lui-même.

    49.- L'homme n'existe-t-il réellement sur la terre que depuis la période diluvienne, ou bien a-t-il paru avant cette époque ? Cette question est très controversée aujourd'hui, mais la solution, quelle qu'elle soit, ne changerait rien à l'ensemble des faits établis, et l'apparition de l'espèce humaine n'en serait pas moins de bien des milliers d'années antérieure à la date assignée par la Genèse biblique.

    Ce qui avait fait penser que l'apparition des hommes est postérieure au déluge, c'est qu'on n'avait trouvé aucune trace authentique de leur existence pendant la période antérieure. Les ossements découverts en divers lieux, et qui ont fait croire à l'existence d'une prétendue race de géants antédiluviens, ont été reconnus pour être des ossements d'éléphants.

    Ce qui n'est pas douteux, c'est que l'homme n'existait ni dans la période primaire, ni dans celle de transition, ni dans la période secondaire, non seulement parce qu'on n'en trouve aucune trace, mais parce que les conditions de vitalité n'existaient pas pour lui. S'il a paru dans la période tertiaire, ce ne peut être que vers la fin, et encore devait-il être peu multiplié.

    Du reste, la période diluvienne, ayant été courte, n'a pas apporté de notables changements dans les conditions atmosphériques ; les animaux et les végétaux étaient aussi les mêmes avant qu'après ; il n'est donc pas impossible que l'apparition de l'homme ait précédé ce grand cataclysme ; la présence du singe à cette époque est aujourd'hui constatée, et de récentes découvertes paraissent confirmer celle de l'homme34.

    Quoi qu'il en soit, que l'homme ait paru ou non avant le grand déluge universel, il est certain que son rôle humanitaire n'a réellement commencé à se dessiner que dans la période post diluvienne ; on peut donc la considérer comme caractérisée par sa présence.

     

    CHAPITRE VIII
    -
    Théories de la terre.

    Théorie de la projection. - Théorie de la condensation. - Théorie de l'incrustation. - Ame de la terre.

    THEORIE DE LA PROJECTION.

    1.- De toutes les théories touchant l'origine de la terre, celle qui a eu le plus de crédit en ces derniers temps est celle de Buffon, soit à cause de la position de son auteur dans le monde savant, soit parce qu'on n'en savait pas davantage à cette époque.

    En voyant toutes les planètes se mouvoir dans la même direction, d'occident en orient, et dans le même plan, parcourant des orbites dont l'inclinaison n'excède pas 7 degrés et demi, Buffon conclut de cette uniformité qu'elles avaient dû être mises en mouvement par la même cause.

    Selon lui, le soleil était une masse incandescente en fusion, il supposa qu'une comète l'ayant heurté obliquement, en rasant sa surface, en avait détaché une portion qui, projetée dans l'espace par la violence du choc, s'est divisée en plusieurs fragments. Ces fragments ont formé les planètes, qui ont continué à se mouvoir circulairement par la combinaison de la force centripète et de la force centrifuge, dans le sens imprimé par la direction du choc primitif, c'est-à-dire dans le plan de l'écliptique.

    Les planètes seraient ainsi des parties de la substance incandescente du soleil, et, par conséquent, auraient été incandescentes elles-mêmes à leur origine. Elles ont mis à se refroidir et à se consolider un temps proportionné à leur volume, et, quand la température l'a permis, la vie a pris naissance à leur surface.

    Par suite de l'abaissement graduel de la chaleur centrale, la terre arriverait, dans un temps donné, à un état complet de refroidissement ; la masse liquide serait entièrement congelée, et l'air, de plus en plus condensé, finirait par disparaître. L'abaissement de la température, rendant la vie impossible, amènerait la diminution, puis la disparition de tous les êtres organisés. Le refroidissement, qui a commencé par les pôles, gagnerait successivement toutes les contrées jusqu'à l'équateur.

    Tel est, selon Buffon, l'état actuel de la lune, qui, plus petite que la terre, serait aujourd'hui un monde éteint, d'où la vie est désormais exclue. Le soleil lui-même aurait un jour le même sort. Suivant son calcul, la terre aurait mis 74,000 ans environ pour arriver à sa température actuelle, et dans 93,000 ans elle verrait la fin de l'existence de la nature organisée.

    2.- La théorie de Buffon, contredite par les nouvelles découvertes de la science, est aujourd'hui à peu près complètement abandonnée par les motifs suivants :

    1° Longtemps on a cru que les comètes étaient des corps solides dont la rencontre avec une planète pouvait amener la destruction de celle-ci. Dans cette hypothèse, la supposition de Buffon n'avait rien d'improbable. Mais on sait maintenant qu'elles sont formées d'une matière gazeuse condensée, assez raréfiée cependant pour qu'on puisse apercevoir des étoiles de moyenne grandeur à travers leur noyau. Dans cet état, offrant moins de résistance que le soleil, un choc violent capable de projeter au loin une portion de sa masse est une chose impossible.

    2° La nature incandescente du soleil est également une hypothèse que rien, jusqu'à présent, ne vient confirmer, et que semblent, au contraire, démentir les observations. Bien qu'on ne soit pas encore complètement fixé sur sa nature, la puissance des moyens d'observation dont on dispose aujourd'hui a permis de le mieux étudier. Il est maintenant généralement admis par la science que le soleil est un globe composé de matière solide, entouré d'une atmosphère lumineuse, ou photosphère, qui n'est pas en contact avec sa surface35.

    3° Au temps de Buffon, on ne connaissait encore que les six planètes connues des Anciens : Mercure, Vénus, la Terre, Mars, Jupiter et Saturne. Depuis, on en a découvert un grand nombre, dont trois principalement, Junon, Cérès, Pallas, ont leur orbite inclinée de 13, 10 et 34 degrés, ce qui ne s'accorde pas avec l'hypothèse d'un mouvement de projection unique.

    4° Les calculs de Buffon sur le refroidissement sont reconnus complètement inexacts depuis la découverte de la loi du décroissement de la chaleur, par M. Fourier. Ce n'est pas 74,000 années qu'il a fallu à la terre pour arriver à sa température actuelle, mais des millions d'années.

    5° Buffon n'a considéré que la chaleur centrale du globe, sans tenir compte de celle des rayons solaires ; or, il est reconnu aujourd'hui, par des données scientifiques d'une rigoureuse précision fondées sur l'expérience, qu'en raison de l'épaisseur de la croûte terrestre, la chaleur interne du globe n'a, depuis longtemps, qu'une part insignifiante dans la température de la surface extérieure ; les variations que cette atmosphère subit sont périodiques et dues à l'action prépondérante de la chaleur solaire (chap. VII, n° 25). L'effet de cette cause étant permanent, tandis que celui de la chaleur centrale est nul ou à peu près, la diminution de celle-ci ne peut apporter à la surface de la terre des modifications sensibles. Pour que la terre devînt inhabitable par le refroidissement général, il faudrait l'extinction du soleil36.

    THEORIE DE LA CONDENSATION.

    3.- La théorie de la formation de la terre par la condensation de la matière cosmique est celle qui prévaut aujourd'hui dans la science, comme étant celle qui est le mieux justifiée par l'observation, qui résout le plus grand nombre de difficultés et qui s'appuie, plus que toutes les autres, sur le grand principe de l'unité universelle. C'est celle qui est décrite ci-dessus, ch. VI, Uranographie générale.

    Ces deux théories, comme on le voit, aboutissent au même résultat : l'état primitif d'incandescence du globe, la formation d'une croûte solide par le refroidissement, l'existence du feu central, et l'apparition de la vie organique dès que la température la rend possible. Elles diffèrent néanmoins par des points essentiels, et il est probable que, si Buffon eût vécu de nos jours, il aurait eu d'autres idées.

    La géologie prend la terre au point où l'observation directe est possible. Son état antérieur, échappant à l'expérimentation, ne peut être que conjectural ; or, entre deux hypothèses, le bon sens dit qu'il faut choisir celle qui est sanctionnée par la logique et qui concorde le mieux avec les faits observés.

    THEORIE DE L'INCRUSTATION.

    4.- Nous ne mentionnons cette théorie que pour mémoire, attendu qu'elle n'a rien de scientifique, mais uniquement parce qu'elle a eu quelque retentissement en ces derniers temps, et qu'elle a séduit quelques personnes. Elle est résumée dans la lettre suivante :

    « Dieu, selon la Bible, créa le monde en six jours, quatre mille ans avant l'ère chrétienne. Voilà ce que les géologues contestent par l'étude des fossiles et les milliers de caractères incontestables de vétusté qui font remonter l'origine de la terre à des millions d'années, et pourtant l'Ecriture a dit la vérité et les géologues aussi, et c'est un simple paysan37 qui les met d'accord en nous apprenant que notre terre n'est qu'une planète incrustative fort moderne, composée de matériaux fort anciens.

    « Après l'enlèvement de la planète inconnue, arrivée à maturité ou en harmonie avec celle qui existait à la place que nous occupons aujourd'hui, l'âme de la terre reçut l'ordre de réunir ses satellites pour former notre globe actuel selon les règles du progrès en tout et pour tout, Quatre de ces astres seulement consentirent à l'association qui leur était proposée ; la lune seule persista dans son autonomie, car les globes ont aussi leur libre arbitre. Pour procéder à cette fusion, l'âme de la terre dirigea vers les satellites un rayon magnétique attractif qui cataleptisa tout leur mobilier végétal, animal et hominal qu'ils apportèrent à la communauté. L'opération n'eut pour témoins que l'âme de la terre et les grands messagers célestes qui l'aidèrent dans ce grand oeuvre, en ouvrant ces globes pour mettre leurs entrailles en commun. La soudure opérée, les eaux s'écoulèrent dans les vides laissés par l'absence de la lune. Les atmosphères se confondirent, et le réveil ou la résurrection des germes cataleptisés commença ; l'homme fut tiré en dernier lieu de son état d'hypnotisme, et se vit entouré de la végétation luxuriante du paradis terrestre et des animaux qui paissaient en paix autour de lui. Tout cela pouvait se faire en six jours avec des ouvriers aussi puissants que ceux que Dieu avait chargés de cette besogne. La planète Asie nous apporta la race jaune, la plus anciennement civilisée ; l'Afrique, la race noire ; l'Europe, la race blanche, et l'Amérique, la race rouge. La lune nous eût peut-être apporté la race verte ou bleue.

    « Ainsi, certains animaux, dont on ne trouve que les débris, n'auraient jamais vécu sur notre terre actuelle, mais auraient été apportés d'autres mondes disloqués par la vieillesse. Les fossiles que l'on rencontre dans des climats où ils n'auraient pu exister ici-bas vivaient sans doute dans les zones bien différentes, sur les globes où ils sont nés. Tels débris se trouvent aux pôles chez nous, qui vivaient à l'équateur chez eux. »

    5.- Cette théorie a contre elle les données les plus positives de la science expérimentale, outre qu'elle laisse tout entière la question d'origine qu'elle prétend résoudre. Elle dit bien comment la terre se serait formée, mais elle ne dit pas comment se sont formés les quatre mondes réunis pour la constituer.

    Si les choses s'étaient passées ainsi, comment se ferait-il qu'on ne trouve nulle part les traces de ces immenses soudures, allant jusqu'aux entrailles du globe ? Chacun de ces mondes apportant ses matériaux propres, l'Asie, l'Afrique, l'Europe, l'Amérique auraient chacune une géologie particulière différente, ce qui n'est pas. On voit, au contraire, d'abord le noyau granitique uniforme, d'une composition homogène dans toutes les parties du globe, sans solution de continuité. Puis, les couches géologiques de même formation, identiques dans leur constitution, partout superposées dans le même ordre, se continuant sans interruption d'un côté à l'autre des mers, de l'Europe à l'Asie, à l'Afrique, à l'Amérique, et réciproquement. Ces couches, témoins des transformations du globe, attestent que ces transformations se sont accomplies sur toute sa surface et non sur une partie ; elles nous montrent les périodes d'apparition, d'existence et de disparition des mêmes espèces animales et végétales également dans les différentes parties du monde ; la faune et la flore de ces périodes reculées marchant partout simultanément sous l'influence d'une température uniforme, changeant partout de caractère à mesure que la température se modifie. Un tel état de choses est inconciliable avec la formation de la terre par l'adjonction de plusieurs mondes différents.

    On se demande, d'ailleurs, ce que serait devenue la mer, qui occupe le vide laissé par la lune, si celle-ci n'eût pas mis de mauvaise volonté à se réunir avec ses soeurs ; ce qu'il adviendrait de la terre actuelle, si un jour la lune avait la fantaisie de venir reprendre sa place et d'en expulser la mer ?

    6.- Ce système a séduit quelques personnes, parce qu'il semblait expliquer la présence des différentes races d'hommes sur la terre, et leur localisation ; mais, puisque ces races ont pu germer sur des mondes séparés, pourquoi n'auraient-elles pu le faire sur des points divers d'un même globe ? C'est vouloir résoudre une difficulté par une difficulté bien plus grande. En effet, avec quelque rapidité et quelque dextérité que soit faite l'opération, cette adjonction n'a pu se faire sans secousses violentes ; plus elle a été rapide, plus les cataclysmes ont dû être désastreux ; il semble donc impossible que des êtres simplement endormis du sommeil cataleptique aient pu y résister, pour se réveiller ensuite tranquillement. Si ce n'étaient que des germes, en quoi consistaient-ils ? Comment des êtres tout formés auraient-ils été réduits à l'état de germes ? Il resterait toujours la question de savoir comment ces germes se sont développés à nouveau. Ce serait encore la terre formée par voie miraculeuse, mais par un autre procédé moins poétique et moins grandiose que celui de la Genèse biblique, tandis que les lois naturelles donnent de sa formation une explication bien autrement complète, et surtout plus rationnelle, déduite de l'observation38.

    AME DE LA TERRE.

    7.- L'âme de la terre joue un rôle principal dans la théorie de l'incrustation ; voyons si cette idée est mieux fondée.

    Le développement organique est toujours en rapport avec le développement du principe intellectuel ; l'organisme se complète à mesure que les difficultés de l'âme se multiplient ; l'échelle organique suit constamment, dans tous les êtres, la progression de l'intelligence, depuis le polype jusqu'à l'homme ; il n'en pouvait être autrement, puisqu'il faut à l'âme un instrument approprié à l'importance des fonctions qu'elle doit remplir. Que servirait à l'huître d'avoir l'intelligence du singe sans les organes nécessaires à sa manifestation ? Si donc la terre était un être animé, servant de corps à une âme spéciale, en raison même de sa constitution, son âme devrait être encore plus rudimentaire que celle du polype, puisque la terre n'a pas même la vitalité de la plante, tandis que, par le rôle qu'on attribue à cette âme, on en fait un être doué de raison et du libre arbitre le plus complet, un Esprit supérieur, en un mot, ce qui n'est pas rationnel, car jamais Esprit n'eût été plus mal partagé et plus emprisonné. L'idée de l'âme de la terre, entendue dans ce sens, doit donc être rangée parmi les conceptions systématiques et chimériques.

    Par l'âme de la terre, on peut entendre, plus rationnellement, la collectivité des Esprits chargés de l'élaboration et de la direction de ses éléments constitutifs, ce qui suppose déjà un certain degré de développement intellectuel ; ou, mieux encore : l'Esprit auquel est confiée la haute direction des destinées morales et du progrès de ses habitants, mission qui ne peut être dévolue qu'à un être éminemment supérieur en savoir et en sagesse. Dans ce cas, cet Esprit n'est pas, à proprement parler, l'âme de la terre, car il n'y est ni incarné, ni subordonné à son état matériel ; c'est un chef préposé à sa direction, comme un général est préposé à la conduite d'une armée.

    Un esprit, chargé d'une mission aussi importante que celle du gouvernement d'un monde, ne saurait avoir de caprices, ou Dieu serait bien imprévoyant de confier l'exécution de ses lois à des êtres capables d'y contrevenir par leur mauvais vouloir ; or, selon la doctrine de l'incrustation, ce serait le mauvais vouloir de l'âme de la lune qui serait cause que la terre est restée incomplète. Il y a des idées qui se réfutent d'elles-mêmes (Revue de septembre 1868, page 261).

     

    CHAPITRE IX
    -
    Révolutions du globe.

    Révolutions générales ou partielles. - Age des montagnes. - Déluge biblique. - Révolutions périodiques - Cataclysmes futurs. - Accroissement ou diminution du volume de la terre.

    REVOLUTIONS GENERALES OU PARTIELLES.

    1.- Les périodes géologiques marquent les phases de l'aspect général du globe, par suite de ses transformations ; mais, si l'on en excepte la période diluvienne, qui porte les caractères d'un bouleversement subit, toutes les autres se sont accomplies lentement et sans transition brusque. Pendant tout le temps que les éléments constitutifs du globe ont mis à prendre leur assiette, les changements ont dû être généraux ; une fois la base consolidée, il n'a dû se produire que des modifications partielles à la superficie.

    2.- Outres les révolutions générales, la terre a éprouvé un grand nombre de perturbations locales qui ont changé l'aspect de certaines contrées. Comme pour les autres, deux causes y ont contribué : le feu et l'eau.

    Le feu : soit par les éruptions volcaniques qui ont enseveli sous d'épaisses couches de cendres et de laves les terrains environnants, faisant disparaître les villes et leurs habitants ; soit par des tremblements de terre soit par des soulèvements de la croûte solide, refoulant les eaux sur les contrées les plus basses ; soit par l'affaissement de cette même croûte dans certains endroits, sur une étendue plus ou moins grande, où les eaux se sont précipitées, laissant d'autres terrains à découvert. C'est ainsi que des îles ont surgi au sein de l'Océan, tandis que d'autres ont disparu ; que des portions de continents ont été séparées et ont formé des îles, que des bras de mer mis à sec ont réuni des îles aux continents.

    L'eau : soit par l'irruption ou le retrait de la mer sur certaines côtes, soit par des éboulements qui, en arrêtant les cours d'eau, ont formé des lacs ; soit par les débordements et les inondations ; soit enfin par les atterrissements formés à l'embouchure des fleuves. Ces atterrissements, en refoulant la mer, ont créé de nouvelles contrées : telle est l'origine du delta du Nil en Basse-Egypte, du delta du Rhône ou Camargue.

    AGE DES MONTAGNES.

    3.- A l'inspection des terrains déchirés par le soulèvement des montagnes et des couches qui en forment les contreforts, on peut déterminer leur âge géologique. Par âge géologique des montagnes, il ne faut pas entendre le nombre d'années de leur existence, mais la période pendant laquelle elles ont été formées, et par suite leur ancienneté relative. Ce serait une erreur de croire que cette ancienneté est en raison de leur élévation ou de leur nature exclusivement granitique, attendu que la masse de granit, en se soulevant, peut avoir perforé et séparé les couches superposées.

    On a ainsi constaté, par l'observation, que les montagnes des Vosges, de la Bretagne et de la Côte-d'Or, en France, qui ne sont pas très élevées, appartiennent aux plus anciennes formations ; elles datent de la période de transition et sont antérieures aux dépôts houillers. Le Jura s'est formé vers le milieu de la période secondaire ; il est contemporain des reptiles gigantesques. Les Pyrénées se sont formées plus tard, au commencement de la période tertiaire. Le Mont-Blanc et le groupe des Alpes occidentales sont postérieurs aux Pyrénées et datent du milieu de la période tertiaire. Les Alpes orientales, qui comprennent les montagnes du Tyrol, sont plus récentes encore, car elles n'ont été formées que vers la fin de la période tertiaire. Quelques montagnes de l'Asie sont mêmes postérieures à la période diluvienne ou lui sont contemporaines.

    Ces soulèvements ont dû occasionner de grandes perturbations locales et des inondations plus ou moins considérables par le déplacement des eaux, l'interruption et le changement du cours des fleuves39.

    DELUGE BIBLIQUE.

    4.- Le déluge biblique, désigné aussi sous le nom de grand déluge asiatique, est un fait dont l'existence ne peut être contestée. Il a dû être occasionné par le soulèvement d'une partie des montagnes du cette contrée, comme celui du Mexique. Ce qui vient à l'appui de cette opinion, c'est l'existence d'une mer intérieure qui s'étendait jadis de la mer Noire à l'océan Boréal, attestée par les observations géologiques. La mer d'Azoff, la mer Caspienne, dont les eaux sont salées, quoique ne communiquant, avec aucune autre mer ; le lac Aral et les innombrables lacs répandus dans les immenses plaines de la Tartarie et les steppes de la Russie, paraissent êtres des restes de cette ancienne mer. Lors du soulèvement des montagnes du Caucase, postérieur au déluge universel, une partie de ces eaux fut refoulée au nord, vers l'océan Boréal ; l'autre au midi, vers l'océan Indien. Celles-ci inondèrent et ravagèrent précisément la Mésopotamie et toute la contrée habitée par les ancêtres du peuple hébreu. Quoique ce déluge se soit étendu sur une assez grande surface, un point avéré aujourd'hui, c'est qu'il n'a été que local ; qu'il n'a pu être causé par la pluie, car, quelque abondante et continue qu'elle eût été pendant quarante jours, le calcul prouve que la quantité d'eau tombée ne pouvait être assez grande pour couvrir toute la terre, jusque par-dessus les plus hautes montagnes.

    Pour les hommes d'alors, qui ne connaissaient qu'une étendue très bornée de la surface du globe et qui n'avaient aucune idée de sa configuration, dès l'instant que l'inondation avait envahi les pays connus, pour eux ce devait être toute la terre. Si à cette croyance on ajoute la forme imagée et hyperbolique particulière au style oriental, on ne sera pas surpris de l'exagération du récit biblique.

    5.- Le déluge asiatique est évidemment postérieur à l'apparition de l'homme sur la terre, puisque la mémoire s'en est conservé par la tradition chez tous les peuples de cette partie du monde, qui l'ont consacrée dans leurs théogonies40.

    Il est également postérieur au grand déluge universel qui a marqué la période géologique actuelle ; et quand on parle d'hommes et d'animaux antédiluviens, cela s'entend de ce premier cataclysme.

    REVOLUTIONS PERIODIQUES.

    6.- Outre son mouvement annuel autour du soleil, qui produit les saisons, son mouvement de rotation sur elle-même en 24 heures, qui produit le jour et la nuit, la terre a un troisième mouvement qui s'accomplit en 25,000 ans environ (plus exactement 25,868 ans) et produit le phénomène désigné en astronomie sous le nom de précession des équinoxes (Chap. V, n° 11).

    Ce mouvement, qu'il serait impossible d'expliquer en quelques mots, sans figures et sans une démonstration géométrique, consiste dans une sorte de balancement circulaire que l'on a comparé à celui d'une toupie mourante, par suite duquel l'axe de la terre, changeant d'inclinaison, décrit un double cône dont le sommet est au centre de la terre, et les bases embrassent la surface circonscrite par les cercles polaires ; c'est-à-dire une amplitude de 23 degrés et demi de rayon.

    7.- L'équinoxe est l'instant où le soleil, passant d'un hémisphère à l'autre, se trouve perpendiculairement sur l'équateur, ce qui arrive deux fois par an, vers le 21 mars, quand le soleil revient dans l'hémisphère boréal, et vers le 22 septembre, quand il retourne dans l'hémisphère austral.

    Mais, par suite du changement graduel dans l'obliquité de l'axe, ce qui en amène un dans l'obliquité de l'équateur sur l'écliptique, l'instant de l'équinoxe se trouve chaque année avancé de quelques minutes (25 min. 7 sec.). C'est cette avance qui est appelée précession des équinoxes (du latin proecedere, marcher en avant, fait de proe, avant, et cedere, s'en aller).

    Ces quelques minutes, à la longue, font des heures, des jours, des mois et des années ; il en résulte que l'équinoxe du printemps, qui arrive maintenant en mars, arrivera, dans un temps donné en février puis en janvier, puis en décembre, et alors le mois de décembre aura la température du mois de mars, et mars celle de juin, et ainsi de suite jusqu'à ce que, revenant au mois de mars, les choses se retrouvent dans l'état actuel, ce qui aura lieu dans 25,868 ans, pour recommencer la même révolution indéfiniment41.

    8.- Il résulte, de ce mouvement conique de l'axe, que les pôles de la terre ne regardent pas constamment les mêmes points du ciel ; que l'étoile polaire ne sera pas toujours étoile polaire ; que les pôles sont graduellement plus ou moins inclinés vers le soleil, et en reçoivent des rayons plus ou moins directs ; d'où il suit que l'Islande et la Laponie, par exemple, qui sont sous le cercle polaire, pourront, dans un temps donné, recevoir les rayons solaires comme si elles étaient à la latitude de l'Espagne et de l'Italie, et que, dans la position opposée extrême, l'Espagne et l'Italie pourront avoir la température de l'Islande et de la Laponie, et ainsi de suite à chaque renouvellement de la période de 25,000 ans42.

    9.- Les conséquences de ce mouvement n'ont pu encore être déterminées avec précision, parce qu'on n'a pu observer qu'une très faible partie de sa révolution ; il n'y a donc à ce sujet que des présomptions, dont quelques-unes ont une certaine probabilité.

    Ces conséquences sont :

    1° L'échauffement et le refroidissement alternatif des pôles et par suite la fusion des glaces polaires pendant la moitié de la période de 25,000 ans, et leur formation à nouveau pendant l'autre moitié de cette période. D'où il résulterait que les pôles ne seraient point voués à une stérilité perpétuelle, mais jouiraient à tour de rôle des bienfaits de la fertilité.

    2° Le déplacement graduel de la mer qui envahit peu à peu les terres, tandis qu'elle en découvre d'autres, pour les abandonner à nouveau et rentrer dans son ancien lit. Ce mouvement périodique, renouvelé indéfiniment, constituerait une véritable marée universelle de 25,000 ans.

    La lenteur avec laquelle s'opère ce mouvement de la mer le rend presque imperceptible pour chaque génération ; mais il est sensible au bout de quelques siècles. Il ne peut causer aucun cataclysme subit, parce que les hommes se retirent, de génération en génération, à mesure que la mer avance, et ils avancent sur les terres d'où la mer se retire. C'est à cette cause, plus que probable, que quelques savants attribuent le retrait de la mer sur certaines côtes et son envahissement sur d'autres.

    10.- Le déplacement lent, graduel et périodique de la mer est un fait acquis à l'expérience, et attesté par de nombreux exemples sur tous les points du globe. Il a pour conséquence l'entretien des forces productives de la terre. Cette longue immersion est un temps de repos pendant lequel les terres submergées récupèrent les principes vitaux épuisés par une production non moins longue. Les immenses dépôts de matières organiques, formés par le séjour des eaux durant des siècles de siècles, sont des engrais naturels périodiquement renouvelés, et les générations se succèdent sans s'apercevoir de ces changements43.

    CATACLYSMES FUTURS.

    11.- Les grandes commotions de la terre ont eu lieu à l'époque où la croûte solide, par son peu d'épaisseur, n'offrait qu'une faible résistance à l'effervescence des matières incandescentes de l'intérieur ; on les a vues diminuer d'intensité et de généralité à mesure que la croûte s'est consolidée. De nombreux volcans sont maintenant éteints, d'autres ont été recouverts par les terrains de formation postérieure.

    Il pourra certainement encore se produire des perturbations locales, par suite d'éruptions volcaniques, d'ouverture de quelques nouveaux volcans, d'inondations subites de certaines contrées ; quelques îles pourront sortir de la mer et d'antres s'y abîmer ; mais le temps des cataclysmes généraux, comme ceux qui ont marqué les grandes périodes géologiques, est passé. La terre a pris une assiette qui, sans être absolument invariable, met désormais le genre humain à l'abri des perturbations générales, à moins de causes inconnues, étrangères à notre globe, et que rien ne saurait faire prévoir.

    12.- Quant aux comètes, on est aujourd'hui pleinement rassuré sur leur influence, plus salutaire que nuisible, en ce qu'elles paraissent destinées à ravitailler, si l'on peut s'exprimer ainsi, les mondes, en leur reportant les principes vitaux qu'elles ont ramassés pendant leur course à travers l'espace, et dans le voisinage des soleils. Elles seraient ainsi des sources de prospérité plutôt que des messagères de malheur.

    Par leur nature fluidique, aujourd'hui bien constatée (chapitre VI, n° 28 et suiv.), un choc violent n'est pas à craindre : car, dans le cas où l'une d'elles rencontrerait la terre, ce serait cette dernière qui passerait à travers la comète, comme à travers un brouillard.

    Leur queue n'est pas plus redoutable ; elle n'est que la réflexion de la lumière solaire dans l'immense atmosphère qui les environne, puisqu'elle est constamment dirigée du côté opposé au soleil, et change de direction suivant la position de cet astre. Cette matière gazeuse pourrait bien aussi, par suite de la rapidité de leur marche, former une sorte de chevelure comme le sillage à la suite d'un navire, ou la fumée d'une locomotive. Du reste, plusieurs comètes se sont déjà rapprochées de la terre sans y causer aucun dommage ; et, en raison de leur densité respective, la terre exercerait sur la comète une attraction plus grande que la comète sur la terre. Un reste de vieux préjugés peut seul inspirer des craintes sur leur présence44.

    13.- Il faut également reléguer parmi les hypothèses chimériques la possibilité de la rencontre de la terre avec une autre planète ; la régularité et l'invariabilité des lois qui président aux mouvements des corps célestes ôtent à cette rencontre toute probabilité.

    La terre, cependant, aura une fin ; comment ? c'est ce qui est dans le domaine des conjectures ; mais, comme elle est encore loin de la perfection qu'elle peut atteindre, et de la vétusté qui serait un signe de déclin, ses habitants actuels sont assurés que ce ne sera pas de leur temps. (Chap. VI, n° 48 et suiv.).

    14.- Physiquement, la terre a eu les convulsions de son enfance ; elle est entrée désormais dans une période de stabilité relative : dans celle du progrès paisible, qui s'accomplit par le retour régulier des mêmes phénomènes physiques, et le concours intelligent de l'homme. Mais elle est encore en plein dans le travail de l'enfantement du progrès moral. Là sera la cause de ses plus grandes commotions. Jusqu'à ce que l'humanité ait suffisamment grandi en perfection par l'intelligence et la mise en pratique des lois divines, les plus grandes perturbations seront le fait des hommes plus que de la nature, c'est-à-dire seront plutôt morales et sociales que physiques.

    ACCROISSEMENT OU DIMINUTION DU VOLUME DE LA TERRE.

    15.- Le volume de la terre augmente-t-il, diminue-t-il ou est-il stationnaire ?

    A l'appui de l'accroissement du volume de la terre, quelques personnes se fondent sur ce que les plantes rendent au sol plus qu'elles n'en tirent ce qui est vrai dans un sens et non dans l'autre. Les plantes se nourrissent autant, et même plus, des substances gazeuses qu'elles puisent dans l'atmosphère, que de celles qu'elles aspirent par leurs racines ; or, l'atmosphère fait partie intégrante du globe ; les gaz qui la constituent proviennent de la décomposition des corps solides, et ceux-ci, en se recomposant, lui reprennent ce qu'ils lui avaient donné. C'est un échange ou plutôt une transformation perpétuelle, de telle sorte que l'accroissement des végétaux et des animaux s'opérant à l'aide des éléments constitutifs du globe, leurs débris, quelque considérables qu'ils soient, n'ajoutent pas un atome à la masse. Si la partie solide du globe augmentait par cette cause d'une manière permanente, ce serait aux dépens de l'atmosphère qui diminuerait d'autant, et finirait par être impropre à la vie, si elle ne récupérait, par la décomposition des corps solides, ce qu'elle perd par leur composition.

    A l'origine de la terre, les premières couches géologiques se sont formées des matières solides momentanément volatilisées par l'effet de la haute température, et qui, plus tard, condensées par le refroidissement, se sont précipitées. Elles ont incontestablement élevé quelque peu la surface du sol, mais sans rien ajouter à la masse totale, puisque ce n'était qu'un déplacement de matière. Lorsque l'atmosphère, purgée des éléments étrangers qu'elle tenait en suspension, s'est trouvée à son état normal, les choses ont suivi le cours régulier qu'elles ont eu depuis. Aujourd'hui, la moindre modification dans la constitution de l'atmosphère amènerait, forcément, la destruction des habitants actuels ; mais probablement aussi, il se formerait de nouvelles races dans d'autres conditions.

    Considérée à ce point de vue, la masse du globe, c'est-à-dire la somme des molécules qui composent l'ensemble de ses parties solides, liquides et gazeuses, est incontestablement la même depuis son origine ; s'il éprouvait une dilatation ou une condensation, son volume augmenterait ou diminuerait, sans que la masse subît aucune altération. Si donc la terre augmentait de masse, ce serait par l'effet d'une cause étrangère, puisqu'elle ne pourrait puiser en elle-même les éléments nécessaires à son accroissement.

    Selon une opinion, le globe augmenterait de masse et de volume par l'afflux de la matière cosmique interplanétaire. Cette idée n'a rien d'irrationnel, mais elle est trop hypothétique pour être admise en principe. Ce n'est qu'un système combattu par des systèmes contraires, sur lesquels la science n'est nullement fixée. Voici, sur ce sujet, l'opinion de l'éminent Esprit qui a dicté les savantes études uranographiques rapportées ci-dessus, au chapitre VI :

    « Les mondes s'épuisent en vieillissant, et tendent à se dissoudre pour servir d'éléments de formation à d'autres univers. Ils rendent peu à peu au fluide cosmique universel de l'espace ce qu'ils en ont tiré pour se former. En outre, tous les corps s'usent par le frottement ; le mouvement rapide et incessant du globe à travers le fluide cosmique a pour effet d'en diminuer constamment la masse, bien que d'une quantité inappréciable dans un temps donné45.

    « L'existence des mondes peut, selon moi, se diviser en trois périodes. - Première période : condensation de la matière pendant laquelle le volume du globe diminue considérablement, la masse restant la même ; c'est la période de l'enfance. - Seconde période : contraction, solidification de l'écorce ; éclosion des germes, développement de la vie jusqu'à l'apparition du type le plus perfectible. A ce moment, le globe est dans toute sa plénitude, c'est l'âge de la virilité ; il perd, mais très peu, de ses éléments constitutifs. - A mesure que ses habitants progressent spirituellement, il passe à la période de décroissance matérielle ; il perd non seulement par suite du frottement, mais aussi par la désagrégation des molécules, comme une pierre dure qui, rongée par le temps, finit par tomber en poussière. Dans son double mouvement de rotation et de translation, il laisse à l'espace des parcelles fluidifiées de sa substance, jusqu'au moment où sa dissolution sera complète.

    « Mais alors, comme la puissance attractive est en raison de la masse, je ne dis pas du volume, la masse du globe diminuant, ses conditions d'équilibre dans l'espace sont modifiées ; dominé par des globes plus puissants auxquels il ne peut plus faire contre-poids, il en résulte des déviations dans ses mouvements, et, par suite aussi, de profonds changements dans les conditions de la vie à sa surface. Ainsi : naissance, vie et mort ; ou enfance, virilité, décrépitude, telles sont les trois phases par lesquelles passe toute agglomération de matière organique ou inorganique ; l'Esprit seul, qui n'est point matière, est indestructible. »

    (GALILEE, Société de Paris, 1868).

     

    CHAPITRE X
    -
    Genèse organique.

    Première formation des êtres vivants. - Principe vital. - Génération spontanée. - Echelle des êtres organiques. - L'homme.

    PREMIERE FORMATION DES ETRES VIVANTS.

    1.- Il fut un temps où les animaux n'existaient pas, donc ils ont commencé. On a vu paraître chaque espèce à mesure que le globe acquérait les conditions nécessaires à son existence : voilà qui est positif. Comment se sont formés les premiers individus de chaque espèce ? On comprend qu'un premier couple étant donné, les individus se soient multipliés ; mais ce premier couple, d'où est-il sorti ? C'est là un de ces mystères qui tiennent au principe des choses et sur lesquels on ne peut faire que des hypothèses. Si la science ne peut encore résoudre complètement le problème, elle peut tout au moins mettre sur la voie.

    2.- Une première question qui se présente est celle-ci : Chaque espèce animale est-elle d'un premier couple ou de plusieurs couples créés ou, si l'on veut, germés simultanément en différents lieux ?

    Cette dernière supposition est la plus probable ; on peut même dire qu'elle ressort de l'observation. En effet, l'étude des couches géologiques atteste la présence, dans les terrains de même formation, et cela dans des proportions énormes, de la même espèce sur les points les plus éloignés du globe. Cette multiplication si générale, et en quelque sorte contemporaine, eût été impossible avec un type primitif unique.

    D'un autre côté, la vie d'un individu, surtout d'un individu naissant, est soumise à tant d'éventualités, que toute une création aurait pu être compromise, sans la pluralité des types, ce qui impliquerait une imprévoyance inadmissible de la part du souverain Créateur. D'ailleurs, si un type a pu se former sur un point, il peut s'en être formé sur plusieurs points par la même cause.

    Tout concourt donc à prouver qu'il y a eu création simultanée et multiple des premiers couples de chaque espèce animale et végétale.

    3.- La formation des premiers êtres vivants peut se déduire, par analogie, de la même loi d'après laquelle se sont formés, et se forment tous les jours, les corps inorganiques. A mesure qu'on approfondit les lois de la nature, on en voit les rouages, qui, au premier abord, paraissent si compliqués, se simplifier et se confondre dans la grande loi d'unité qui préside à toute l'oeuvre de la création. On le comprendra mieux quand on se sera rendu compte de la formation des corps inorganiques, qui en est le premier degré.

    4.- La chimie considère comme élémentaires un certain nombre de substances, telles que : l'oxygène, l'hydrogène, l'azote, le carbone, le chlore, l'iode, le fluor, le soufre, le phosphore et tous les métaux. Par leur combinaison, ils forment les corps composés : les oxydes, les acides, les alcalis, les sels et les innombrables variétés qui résultent de la combinaison de ceux-ci.

    La combinaison de deux corps pour en former un troisième exige un concours particulier de circonstances : soit un degré déterminé de chaleur, de sécheresse ou d'humidité, soit le mouvement ou le repos, soit un courant électrique, etc. Si ces conditions n'existent pas, la combinaison n'a pas lieu.

    5.- Lorsqu'il y a combinaison, les corps composants perdent leurs propriétés caractéristiques, tandis que le composé qui en résulte en possède de nouvelles, différentes de celles des premiers. C'est ainsi, par exemple, que l'oxygène et l'hydrogène, qui sont des gaz invisibles, étant combinés chimiquement, forment l'eau, qui est liquide, solide ou vaporeuse, selon la température. Dans l'eau il n'y a plus, à proprement parler, d'oxygène ni d'hydrogène, mais un nouveau corps ; cette eau étant décomposée, les deux gaz, redevenus libres, recouvrent leurs propriétés, et il n'y a plus d'eau. La même quantité d'eau peut être ainsi alternativement décomposée et recomposée à l'infini.

    6.- La composition et la décomposition des corps ont lieu par suite du degré d'affinité que les principes élémentaires ont les uns pour les autres. La formation de l'eau, par exemple, résulte de l'affinité réciproque de l'oxygène et de l'hydrogène ; mais si l'on met en contact avec l'eau un corps ayant pour l'oxygène plus d'affinité que celui-ci n'en a pour l'hydrogène, l'eau se décompose ; l'oxygène est absorbé, l'hydrogène devient libre, et il n'y a plus d'eau.

    7.- Les corps composés se forment toujours en proportions définies, c'est-à-dire par la combinaison d'une quantité déterminée des principes constituants. Ainsi, pour former l'eau il faut une partie d'oxygène et deux d'hydrogène. Si deux parties d'oxygène sont combinées avec deux d'hydrogène, au lieu d'eau, on obtient le deutoxyde d'hydrogène, liquide corrosif, formé cependant des mêmes éléments que l'eau, mais dans une autre proportion.

    8.- Telle est, en peu de mots, la loi qui préside à la formation de tous les corps de la nature. L'innombrable variété de ces corps résulte d'un très petit nombre de principes élémentaires combinés dans des proportions différentes.

    Ainsi l'oxygène, combiné dans certaines proportions avec le carbone, le soufre, le phosphore, forme les acides carbonique, sulfurique, phosphorique ; l'oxygène et le fer forment l'oxyde de fer ou rouille ; l'oxygène et le plomb, tous les deux inoffensifs, donnent lieu aux oxydes de plomb, tels que la litharge, le blanc de céruse, le minium, qui sont vénéneux. L'oxygène, avec les métaux appelés calcium, sodium, potassium, forme la chaux, la soude, la potasse. La chaux unie à l'acide carbonique forme les carbonates de chaux ou pierres calcaires, telles que le marbre, la craie, la pierre à bâtir, les stalactites des grottes ; unie à l'acide sulfurique, elle forme le sulfate de chaux ou plâtre, et l'albâtre ; à l'acide phosphorique : le phosphate de chaux, base solide des os ; le chlore et l'hydrogène forment l'acide chlorhydrique ou hydrochlorique ; le chlore et le sodium forment le chlorure de sodium ou sel marin.

    9.- Toutes ces combinaisons, et des milliers d'autres, s'obtiennent artificiellement en petit dans les laboratoires de chimie ; elles s'opèrent spontanément en grand dans le grand laboratoire de la nature.

    La terre, à son origine, ne contenait pas ces matières combinées, mais seulement leurs principes constituants volatilisés. Lorsque les terres calcaires et autres, devenues à la longue pierreuses, se sont déposées à sa surface, elles n'existaient point toutes formées ; mais dans l'air se trouvaient, à l'état gazeux, toutes les substances primitives ; ces substances, précipitées par l'effet du refroidissement, sous l'empire de circonstances favorables, se sont combinées suivant le degré de leur affinité moléculaire ; c'est alors que se sont formées les différentes variétés de carbonates, de sulfates, etc., d'abord en dissolution dans les eaux, puis déposés à la surface du sol.

    Supposons que, par une cause quelconque, la terre revienne à son état d'incandescence primitive, tout cela se décomposerait ; les éléments se sépareraient ; toutes les substances fusibles se fondraient ; toutes celles qui sont volatilisables se volatiliseraient. Puis un second refroidissement amènerait une nouvelle précipitation, et les anciennes combinaisons se formeraient à nouveau.

    10.- Ces considérations prouvent combien la chimie était nécessaire pour l'intelligence de la Genèse.

    Avant la connaissance des lois de l'affinité moléculaire, il était impossible de comprendre la formation de la terre. Cette science a éclairé la question d'un jour tout nouveau, comme l'astronomie et la géologie l'ont fait à d'autres points de vue.

    11.- Dans la formation des corps solides, un des phénomènes les plus remarquables est celui de la cristallisation qui consiste dans la forme régulière qu'affectent certaines substances lors de leur passage de l'état liquide ou gazeux à l'état solide. Cette forme, qui varie selon la nature de la substance, est généralement celle de solides géométriques, tels que le prisme, le rhomboïde, le cube, la pyramide. Tout le monde connaît les cristaux de sucre candi ; les cristaux de roche, ou silice cristallisée, sont des prismes à six pans terminés par une pyramide également hexagonale. Le diamant est du carbone pur ou charbon cristallisé. Les dessins qui se produisent sur les vitres en hiver sont dus à la cristallisation de la vapeur d'eau, pendant la congélation, sous forme d'aiguilles prismatiques.

    La disposition régulière des cristaux tient à la forme particulière des molécules de chaque corps ; ces parcelles, infiniment petites pour nous, mais qui n'en occupent pas moins un certain espace, sollicitées les unes vers les autres par l'attraction moléculaire, s'arrangent et se juxtaposent, selon l'exigence de leur forme, de manière à prendre chacune sa place autour du noyau ou premier centre d'attraction et à former un ensemble symétrique.

    La cristallisation ne s'opère que sous l'empire de certaines circonstances favorables, en dehors desquelles elles ne peut avoir lieu ; le degré de la température et le repos sont des conditions essentielles. On comprend qu'une trop forte chaleur, tenant les molécules écartées, ne leur permettrait pas de se condenser, et que l'agitation s'opposant à leur arrangement symétrique, elles ne formeraient qu'une masse confuse et irrégulière, et partant pas de cristallisation proprement dite.

    12.- La loi qui préside à la formation des minéraux conduit naturellement à la formation des corps organiques.

    L'analyse chimique nous montre toutes les substances végétales et animales composées des mêmes éléments que les corps inorganiques. Ceux de ces éléments qui jouent le principal rôle sont l'oxygène, l'hydrogène, l'azote et le carbone ; les autres ne s'y trouvent qu'accessoirement. Comme dans le règne minéral, la différence de proportion dans la combinaison de ces éléments produit toutes les variétés de substances organiques et leurs propriétés diverses, telles que : les muscles, les os, le sang, la bile, les nerfs, la matière cérébrale, la graisse chez les animaux ; la sève, le bois, les feuilles, les fruits, les essences, les huiles, les résines etc., dans les végétaux. Ainsi, dans la formation des animaux et des plantes, il n'entre aucun corps spécial qui ne se trouve également dans le règne minéral46.

    13.- Quelques exemples usuels feront comprendre les transformations qui s'opèrent dans le règne organique par la seule modification des éléments constitutifs.

    Dans le jus du raisin, il n'y a encore ni vin ni alcool, mais simplement de l'eau et du sucre. Quand ce jus est arrivé à maturité et qu'il se trouve placé dans des circonstances propices, il s'y produit un travail intime, auquel on donne le nom de fermentation. Dans ce travail, une partie du sucre se décompose ; l'oxygène, l'hydrogène et le carbone se séparent et se combinent dans les proportions voulues pour faire de l'alcool ; de sorte qu'en buvant du jus de raisin, on ne boit réellement point d'alcool, puisqu'il n'existe pas encore ; il se forme des parties constituantes de l'eau et du sucre, sans qu'il y ait, en somme, une molécule de plus ni de moins.

    Dans le pain et les légumes que l'on mange, il n'y a certainement ni chair, ni sang, ni os, ni bile, ni matière cérébrale, et cependant ces mêmes aliments vont, en se décomposant et se recomposant par le travail de la digestion, produire ces différentes substances par la seule transmutation de leurs éléments constitutifs.

    Dans la graine d'un arbre, il n'y a non plus ni bois, ni feuilles, ni fleurs, ni fruits, et c'est une erreur puérile de croire que l'arbre entier, sous forme microscopique, se trouve dans la graine ; il n'y a même pas, à beaucoup près, dans cette graine, la quantité d'oxygène, d'hydrogène et de carbone nécessaire pour former une feuille de l'arbre. La graine renferme un germe qui éclôt quand elle se trouve dans des conditions favorables ; ce germe grandit par les sucs qu'il puise dans la terre et les gaz qu'il aspire de l'air ; ces sucs, qui ne sont ni du bois, ni des feuilles, ni des fleurs, ni des fruits, en s'infiltrant dans la plante, en forment la sève, comme les aliments, chez les animaux, forment le sang. Cette sève, portée par la circulation dans toutes les parties du végétal, selon les organes où elle aboutit et où elle subit une élaboration spéciale, se transforme en bois, feuilles, fruits, comme le sang se transforme en chair, os, bile, etc., etc., et cependant ce sont toujours les mêmes éléments : oxygène, hydrogène, azote et carbone, diversement combinés.

    14.- Les différentes combinaisons des éléments pour la formation des substances minérales, végétales et animales, ne peuvent donc s'opérer que dans les milieux et dans les circonstances propices ; en dehors de ces circonstances, les principes élémentaires sont dans une sorte d'inertie. Mais, dès que les circonstances sont favorables, commence un travail d'élaboration ; les molécules entrent en mouvement, elles s'agitent, s'attirent, se rapprochent, se séparent en vertu de la loi des affinités, et, par leurs combinaisons multiples, composent l'infinie variété des substances. Que ces conditions cessent, et le travail est subitement arrêté, pour recommencer quand elles se présenteront de nouveau. C'est ainsi que la végétation s'active, se ralentit, cesse et reprend, sous l'action de la chaleur, de la lumière, de l'humidité, du froid ou de la sécheresse ; que telle plante prospère dans un climat ou dans un terrain, et s'étiole ou périt dans un autre.

    15.- Ce qui se passe journellement sous nos yeux peut nous mettre sur la voie de ce qui s'est passé à l'origine des temps, car les lois de la nature sont invariables.

    Puisque les éléments constitutifs des êtres organiques et des êtres inorganiques sont les mêmes ; que nous les voyons incessamment, sous l'empire de certaines circonstances, former les pierres, les plantes et les fruits, on peut en conclure que les corps des premiers êtres vivants se sont formés, comme les premières pierres, par la réunion des molécules élémentaires en vertu de la loi d'affinité, à mesure que les conditions de la vitalité du globe ont été propices à telle ou telle espèce.

    La similitude de forme et de couleurs, dans la reproduction des individus de chaque espèce, peut être comparée à la similitude de forme de chaque espèce de cristal. Les molécules, se juxtaposant sous l'empire de la même loi, produisent un ensemble analogue.

    PRINCIPE VITAL.

    16.- En disant que les plantes et les animaux sont formés des mêmes principes constituants que les minéraux, il faut l'entendre dans le sens exclusivement matériel : aussi n'est-il ici question que du corps.

    Sans parler du principe intelligent, qui est une question à part, il y a dans la matière organique un principe spécial, insaisissable, et qui n'a pas pu encore être défini : c'est le principe vital. Ce principe, qui est actif chez l'être vivant, est éteint chez l'être mort, mais il n'en donne pas moins à la substance des propriétés caractéristiques qui la distinguent des substances inorganiques. La chimie, qui décompose et recompose la plupart des corps inorganiques, a pu décomposer corps organiques, mais n'est jamais parvenue à reconstituer même une feuille morte, preuve évidente qu'il y a dans ceux-ci quelque chose qui n'existe pas dans les autres.

    17.- Le principe vital est-il quelque chose de distinct, ayant une existence propre ? Ou bien, pour rentrer dans le système de l'unité de l'élément générateur, n'est-ce qu'un état particulier, une des modifications du fluide cosmique universel qui devient principe de vie, comme il devient lumière, feu, chaleur, électricité ? C'est dans ce dernier sens que la question est résolue par les communications rapportées ci-dessus (chap. VI, Uranographie générale).

    Mais, quelle que soit l'opinion que l'on se fasse sur la nature du principe vital, il existe, puisqu'on en voit les effets. On peut donc admettre logiquement qu'en se formant, les êtres organiques se sont assimilé le principe vital qui était nécessaire à leur destination ; ou, si l'on veut, que ce principe s'est développé dans chaque individu par l'effet même de la combinaison des éléments, comme on voit, sous l'empire de certaines circonstances, se développer la chaleur, la lumière et l'électricité.

    18.- L'oxygène, l'hydrogène, l'azote et le carbone, en se combinant sans le principe vital, n'eussent formé qu'un minéral ou corps inorganique ; le principe vital, modifiant la constitution moléculaire de ce corps, lui donne des propriétés spéciales. Au lieu d'une molécule minérale, on a une molécule de matière organique.

    L'activité du principe vital est entretenue pendant la vie par l'action du jeu des organes, comme la chaleur par le mouvement de rotation d'une roue ; que cette action cesse par la mort, le principe vital s'éteint comme la chaleur, quand la roue cesse de tourner. Mais l'effet produit sur l'état moléculaire du corps par le principe vital subsiste après l'extinction de ce principe, comme la carbonisation du bois persiste après l'extinction de la chaleur. Dans l'analyse des corps organiques, la chimie retrouve bien les éléments constituants : oxygène, hydrogène, azote et carbone, mais elle ne petit les reconstituer, parce que la cause n'existant plus, elle ne peut reproduire l'effet, tandis qu'elle peut reconstituer une pierre.

    19.- Nous avons pris pour comparaison la chaleur développée par le mouvement d'une roue, parce que c'est un effet vulgaire, connu de tout le monde, et plus facile à comprendre ; mais il eût été plus exact de dire que, dans la combinaison des éléments pour former les corps organiques, il se développe de l'électricité. Les corps organiques seraient ainsi de véritables piles électriques, qui fonctionnent tant que les éléments de ces piles sont dans les conditions voulues pour produire l'électricité : c'est la vie ; qui s'arrêtent quand cessent ces conditions : c'est la mort. D'après cela, le principe vital ne serait autre que l'espèce particulière d'électricité désignée sous le nom d'électricité animale, dégagée pendant la vie par l'action des organes, et dont la production est arrêtée à la mort par la cessation de cette action.

    GENERATION SPONTANEE.

    20.- On se demande naturellement pourquoi il ne se forme plus d'êtres vivants dans les mêmes conditions que les premiers qui ont paru sur la terre.

    La question de la génération spontanée, qui préoccupe aujourd'hui la science, bien qu'encore diversement résolue, ne peut manquer de jeter la lumière sur ce sujet. Le problème proposé est celui-ci : Se forme-t-il spontanément de nos jours des êtres organiques par la seule union des éléments constitutifs, sans germes préalables produits de la génération ordinaire, autrement dit sans pères ni mères ?

    Les partisans de la génération spontanée répondent affirmativement et s'appuient sur des observations directes qui semblent concluantes. D'autres pensent que tous les êtres vivants se reproduisent les uns par les autres, et s'appuient sur ce fait, constaté par l'expérience, que les germes de certaines espèces végétales et animales, étant dispersés, peuvent conserver une vitalité latente pendant un temps considérable, jusqu'à ce que les circonstances soient favorables à leur éclosion. Cette opinion laisse toujours subsister la question de la formation des premiers types de chaque espèce.

    21.- Sans discuter les deux systèmes, il convient de remarquer que le principe de la génération spontanée ne peut évidemment s'appliquer qu'aux êtres des ordres les plus inférieurs du règne végétal et du règne animal, à ceux où commerce à poindre la vie, et dont l'organisme, extrêmement simple, est en quelque sorte rudimentaire. Ce sont effectivement les premiers qui ont paru sur la terre, et dont la génération a dû être spontanée. Nous assisterions ainsi à une création permanente analogue à celle qui a eu lieu dans les premiers âges du monde.

    22.- Mais alors, pourquoi ne voit-on pas se former de la même manière les êtres d'une organisation complexe ? Ces êtres n'ont pas toujours existé, c'est un fait positif, donc ils ont commencé. Si la mousse, le lichen, le zoophyte, l'infusoire, les vers intestinaux et autres peuvent se produire spontanément, pourquoi n'en est-il pas de même des arbres, des poissons, des chiens, des chevaux ?

    Ici s'arrêtent pour le moment les investigations ; le fil conducteur se perd, et, jusqu'à ce qu'il soit trouvé, le champ est ouvert aux hypothèses ; il serait donc imprudent et prématuré de donner des systèmes pour des vérités absolues.

    23.- Si le fait de la génération spontanée est démontré, quelque limité qu'il soit, ce n'en est pas moins un fait capital, un jalon posé qui peut mettre sur la voie de nouvelles observations. Si les êtres organiques complexes ne se produisent pas de cette manière, qui sait comment ils ont commencé ? Qui connaît le secret de toutes les transformations ? Quand on voit le chêne sortir du gland, qui peut dire si un lien mystérieux n'existe pas du polype à l'éléphant ? (N° 25).

    Dans l'état actuel de nos connaissances, nous ne pouvons poser la théorie de la génération spontanée permanente que comme une hypothèse, mais comme une hypothèse probable, et qui, peut-être, un jour prendra rang parmi les vérités scientifiques reconnues47.

    ECHELLE DES ETRES ORGANIQUES.

    24.- Entre le règne végétal et le règne animal, il n'y a pas de délimitation nettement tranchée. Sur les confins des deux règnes sont les zoophytes ou animaux-plantes dont le nom indique qu'ils tiennent de l'un et de l'autre : c'est le trait d'union.

    Comme les animaux, les plantes naissent, vivent, croissent, se nourrissent, respirent, se reproduisent et meurent. Comme eux, pour vivre, elles ont besoin de lumière, de chaleur et d'eau ; si elles en sont privées, elles s'étiolent et meurent ; l'absorption d'un air vicié et de substances délétères les empoisonne. Leur caractère distinctif le plus tranché est d'être attachées au sol et d'y puiser leur nourriture sans déplacement.

    Le zoophyte a l'apparence extérieure de la plante ; comme plante, il tient au sol ; comme animal, la vie chez lui est plus accentuée ; il puise sa nourriture dans le milieu ambiant.

    Un degré au-dessus, l'animal est libre et va chercher sa nourriture : ce sont d'abord les innombrables variétés de polypes au corps gélatineux, sans organes bien distincts, et qui ne diffèrent des plantes que par la locomotion ; puis viennent, dans l'ordre du développement des organes, de l'activité vitale et de l'instinct : les helminthes ou vers intestinaux ; les mollusques, animaux charnus sans os, dont les uns sont nus, comme les limaces, les poulpes ou pieuvres, les autres sont pourvus de coquilles, comme les limaçons, les huîtres ; les crustacés, dont la peau est revêtue d'une croûte dure, comme les écrevisses, les homards ; les insectes, chez lesquels la vie prend une activité prodigieuse et se manifeste l'instinct industrieux, comme la fourmi, l'abeille, l'araignée. Quelques-uns subissent une métamorphose, comme la chenille, qui se transforme en élégant papillon. Vient ensuite l'ordre des vertébrés, animaux à charpente osseuse, qui comprend les poissons, les reptiles, les oiseaux, et enfin les mammifères, dont l'organisation est la plus complète.

    25.- Si l'on ne considère que les deux points extrêmes de la chaîne, il n'y a sans doute aucune analogie apparente ; mais si l'on passe d'un anneau à l'autre sans solution de continuité, on arrive, sans transition brusque, de la plante aux animaux vertébrés. On comprend alors que les animaux à organisation complexe puissent n'être qu'une transformation, ou, si l'on veut, un développement graduel, d'abord insensible, de l'espèce immédiatement inférieure, et ainsi, de proche en proche, jusqu'à l'être primitif élémentaire. Entre le gland et le chêne, la différence est grande, et pourtant, si l'on suit pas à pas le développement du gland, on arrive au chêne, et l'on ne s'étonne plus qu'il procède d'une si petite semence. Si donc le gland renferme les éléments latents propres à la formation d'un arbre géant, pourquoi n'en serait-il pas de même du ciron à l'éléphant ? (N° 23).

    D'après cela, on comprend qu'il n'y ait de génération spontanée que pour les êtres organiques élémentaires ; les espèces supérieures seraient le produit des transformations successives de ces mêmes êtres, à mesure que les conditions climatériques y auraient été propices. Chaque espèce acquérant la faculté de se reproduire, les croisements ont amené d'innombrables variétés ; et puis, une fois l'espèce installée, dans des conditions de vitalité durable, qui dit que les germes primitifs d'où elle est sortie n'ont pas disparu comme inutiles désormais ? qui dit que notre ciron actuel soit le même que celui qui, de transformation en transformation, a produit l'éléphant ? Ainsi s'expliquerait pourquoi il n'y a pas de génération spontanée parmi les animaux à organisation complexe.

    Cette théorie, sans être admise d'une manière définitive, est celle qui tend évidemment à prédominer aujourd'hui dans la science ; elle est acceptée par les observateurs sérieux comme la plus rationnelle.

    L'HOMME CORPOREL.

    26.- Au point de vue corporel et purement anatomique, l'homme appartient à la classe des mammifères, dont il ne diffère que par des nuances dans la forme extérieure ; du reste, même composition chimique que tous les animaux, mêmes organes, mêmes fonctions et mêmes modes de nutrition, de respiration, de sécrétion, de reproduction ; il naît, il vit, il meurt dans les mêmes conditions, et à sa mort son corps se décompose comme celui de tout ce qui vit. Il n'y a pas dans son sang, dans sa chair, dans ses os, un atome différent de ceux qui se trouvent dans le corps des animaux ; comme ceux-ci, en mourant, il rend à la terre l'oxygène, l'hydrogène, l'azote et le carbone qui s'étaient combinés pour le former, et vont, par de nouvelles combinaisons former de nouveaux corps minéraux, végétaux et animaux. L'analogie est si grande, qu'on étudie ses fonctions organiques sur certains animaux lorsque les expériences ne peuvent pas être faites sur lui-même.

    27.- Dans la classe des mammifères, l'homme appartient à l'ordre des bimanes. Immédiatement au-dessous de lui viennent les quadrumanes (animaux à quatre mains) ou singes, dont quelques-uns, comme l'orang-outang, le chimpanzé, le jocko, ont certaines des allures de l'homme, à tel point qu'on les a longtemps désignés sous le nom d'hommes des bois ; comme lui, ils marchent droit, se servent du bâton, se construisent des huttes, et portent les aliments à leur bouche avec la main, signes caractéristiques.

    28.- Pour peu qu'on observe l'échelle des êtres vivants au point de vue de l'organisme, on reconnaît que, depuis le lichen jusqu'à l'arbre, et depuis le zoophyte jusqu'à l'homme, il y a une chaîne s'élevant par degrés sans solution de continuité, et dont tous les anneaux ont un point de contact avec l'anneau précédent ; en suivant pas à pas la série des êtres, on dirait que chaque espèce est un perfectionnement, une transformation de l'espèce immédiatement inférieure. Puisque le corps de l'homme est dans des conditions identiques aux autres corps, chimiquement et constitutionnellement, qu'il naît, vit et meurt de la même manière, il doit s'être formé dans les mêmes conditions.

    29.- Quoi qu'il en puisse coûter à son orgueil, l'homme doit se résigner à ne voir dans son corps matériel que le dernier anneau de l'animalité sur la terre. L'inexorable argument des faits est là, comme lequel il protesterait en vain.

    Mais plus le corps diminue de valeur à ses yeux, plus le principe spirituel grandit en importance ; si le premier le met au niveau de la brute, le second l'élève à une hauteur incommensurable. Nous voyons le cercle où s'arrête l'animal : nous ne voyons pas la limite où peut atteindre l'Esprit de l'homme.

    30.- Le matérialisme peut voir par là que le Spiritisme, loin de redouter les découvertes de la science et son positivisme, va au-devant et les provoque, parce qu'il est certain que le principe spirituel, qui a son existence propre, n'en peut souffrir aucune atteinte.

    Le Spiritisme marche de conserve avec le matérialisme sur le terrain de la matière ; il admet tout ce que celui-ci admet ; mais là où ce dernier s'arrête, le Spiritisme va au-delà. Le Spiritisme et le matérialisme sont comme deux voyageurs qui cheminent ensemble en partant d'un même point ; arrivés à une certaine distance, l'un dit : « Je ne puis aller plus loin ; » l'autre continue sa route et découvre un monde nouveau. Pourquoi donc le premier dit-il que le second est fou, parce que celui-ci, entrevoyant de nouveaux horizons, veut franchir la limite où il convient à l'autre de s'arrêter ! Christophe Colomb ne fut-il pas aussi traité de fou, parce qu'il croyait à un monde au delà de l'Océan ? Combien l'histoire ne compte-t-elle pas de ces fous sublimes qui ont fait avancer l'humanité, auxquels on tresse des couronnes après leur avoir jeté de la boue ?

    Eh bien ! le Spiritisme, cette folie du dix-neuvième siècle, selon ceux qui veulent rester au rivage terrestre, nous découvre tout un monde, monde bien autrement important pour l'homme que l'Amérique, car tous les hommes ne vont pas en Amérique, tandis que tous, sans exception, vont dans celui des Esprits, faisant d'incessantes traversées de l'un à l'autre.

    Arrivés au point où nous en sommes de la Genèse, le matérialisme s'arrête, tandis que le Spiritisme poursuit ses recherches dans le domaine de la Genèse spirituelle.

     

    CHAPITRE XI
    -
    Genèse spirituelle.

    Principe spirituel. - Union du principe spirituel et de la matière. - Hypothèse sur l'origine des corps humains. - Incarnation des Esprits. - Réincarnations. - Emigrations et immigrations des Esprits. - Race adamique. - Doctrine des anges déchus.

    PRINCIPE SPIRITUEL.

    1.- L'existence du principe spirituel est un fait qui n'a, pour ainsi dire, pas plus besoin de démonstration que le principe matériel ; c'est en quelque sorte une vérité axiomatique : il s'affirme par ses effets, comme la matière par ceux qui lui sont propres.

    Selon le principe : « Tout effet ayant une cause, tout effet intelligent doit avoir une cause intelligente, » il n'est personne qui ne fasse la différence entre le mouvement mécanique d'une cloche agitée par le vent, et le mouvement de cette même cloche destiné à donner un signal, un avertissement, attestant par cela même une pensée, une intention. Or, comme il ne peut venir à l'idée de personne d'attribuer la pensée à la matière de la cloche, on en conclut qu'elle est mue par une intelligence à laquelle elle sert d'instrument pour se manifester.

    Pour la même raison, personne n'a l'idée d'attribuer la pensée au corps d'un homme mort. Si l'homme vivant pense, c'est donc qu'il y a en lui quelque chose qui n'y est plus quand il est mort. La différence qui existe entre lui et la cloche, c'est que l'intelligence qui fait mouvoir celle-ci est en dehors d'elle, tandis que celle qui fait agir l'homme est en lui-même.

    2.- Le principe spirituel est le corollaire de l'existence de Dieu ; sans ce principe, Dieu n'aurait pas de raison d'être, car on ne pourrait pas plus concevoir la souveraine intelligence régnant pendant l'éternité sur la seule matière brute, qu'un monarque terrestre ne régnant durant toute sa vie que sur des pierres. Comme on ne peut admettre Dieu sans les attributs essentiels de la Divinité : la justice et la bonté, ces qualités seraient inutiles si elles ne devaient s'exercer que sur la matière.

    3.- D'un autre côté, on ne pourrait concevoir un Dieu souverainement juste et bon, créant des êtres intelligents et sensibles, pour les vouer au néant après quelques jours de souffrances sans compensations, repaissant sa vue de cette succession indéfinie d'êtres qui naissent sans l'avoir demandé, pensent un instant pour ne connaître que la douleur, et s'éteignent à jamais après une existence éphémère.

    Sans la survivante de l'être pensant, les souffrances de la vie seraient, de la part de Dieu, une cruauté sans but. Voilà pourquoi le matérialisme et l'athéisme sont les corollaires l'un de l'autre ; niant la cause, ils ne peuvent admettre l'effet ; niant l'effet, ils ne peuvent admettre la cause. Le matérialisme est donc conséquent avec lui-même, s'il ne l'est pas avec la raison.

    4.- L'idée de la perpétuité de l'être spirituel est innée en l'homme ; elle est chez lui à l'état d'intuition et d'aspiration ; il comprend que là seulement est la compensation aux misères de la vie : c'est pourquoi il y a toujours eu et il y aura toujours plus de spiritualistes que de matérialistes, et plus de déistes que d'athées.

    A l'idée intuitive et à la puissance du raisonnement, le Spiritisme vient ajouter la sanction des faits, la preuve matérielle de l'existence de l'être spirituel, de sa survivance, de son immortalité et de son individualité ; il précise et définit ce que cette pensée avait de vague et d'abstrait. Il nous montre l'être intelligent agissant en dehors de la matière, soit après pendant la vie du corps.

    5.- Le principe spirituel et le principe vital sont-ils une seule et même chose ?

    Partant, comme toujours, de l'observation des faits, nous dirons que, si le principe vital était inséparable du principe intelligent, il y aurait quelque raison de les confondre ; mais puisqu'on voit des êtres qui vivent et qui ne pensent point, comme les plantes ; des corps humains être encore animés de la vie organique alors qu'il n'existe plus aucune manifestation de la pensée ; qu'il se produit dans l'être vivant des mouvements vitaux indépendants de tout acte de la volonté ; que pendant le sommeil la vie organique est dans toute son activité, tandis que la vie intellectuelle ne se manifeste par aucun signe extérieur, il y a lieu d'admettre que la vie organique réside dans un principe inhérent à la matière, indépendant de la vie spirituelle qui est inhérente à l'Esprit. Dès lors que la matière a une vitalité indépendante de l'Esprit, et que l'Esprit a une vitalité indépendante de la matière, il demeure évident que cette double vitalité repose sur deux principes différents (Chap. X, n° 16 à 19).

    6.- Le principe spirituel aurait-il sa source dans l'élément cosmique universel ? Ne serait-il qu'une transformation, un mode d'existence de cet élément, comme la lumière, l'électricité, la chaleur etc. ?

    S'il en était ainsi, le principe spirituel subirait les vicissitudes de la matière ; il s'éteindrait par la désagrégation comme le principe vital ; l'être intelligent n'aurait qu'une existence momentanée comme le corps, et à la mort il rentrerait dans le néant, ou, ce qui reviendrait au même, dans le tout universel ; ce serait, en un mot, la sanction des doctrines matérialistes.

    Les propriétés sui generis qu'on reconnaît au principe spirituel prouvent qu'il a son existence propre, indépendante, puisque, s'il avait son origine dans la matière, il n'aurait pas ces propriétés. Dès lors que l'intelligence et la pensée ne peuvent être des attributs de la matière, on arrive à cette conclusion, en remontant des effets aux causes, que l'élément matériel et l'élément spirituel sont deux principes constitutifs de l'univers. L'élément spirituel individualisé constitue les êtres appelés Esprits, comme l'élément matériel individualisé constitue les différents corps de la nature, organiques et inorganiques.

    7.- L'être spirituel étant admis, et sa source ne pouvant être dans la matière, quelle est son origine, son point de départ ?

    Ici, les moyens d'investigation font absolument défaut, comme dans tout ce qui tient au principe des choses. L'homme ne peut constater que ce qui existe ; sur tout le reste, il ne peut émettre que des hypothèses ; et, soit que cette connaissance dépasse la portée de son intelligence actuelle, soit qu'il y ait pour lui inutilité ou inconvénient à la posséder pour le moment, Dieu ne la lui donne pas, même par la révélation.

    Ce que Dieu lui fait dire par ses messagers, et ce que d'ailleurs l'homme pouvait déduire lui-même du principe de la souveraine justice qui est un des attributs essentiels de la Divinité, c'est que tous ont un même point de départ ; que tous sont créés simples et ignorants, avec une égale aptitude pour progresser par leur activité individuelle ; que tous atteindront le degré de perfection compatible avec la créature par leurs efforts personnels ; que tous, étant les enfants d'un même Père, sont l'objet d'une égale sollicitude ; qu'il n'en est aucun de plus favorisé ou mieux doué que les autres, et dispensé du travail qui serait imposé à d'autres pour atteindre le but.

    8.- En même temps que Dieu a créé des mondes matériels de toute éternité, il a également créé des êtres spirituels de toute éternité : sans cela, les mondes matériels eussent été sans but. On concevrait plutôt les êtres spirituels sans les mondes matériels, que ces derniers sans les êtres spirituels. Ce sont les mondes matériels qui devaient fournir aux êtres spirituels des éléments d'activité pour le développement de leur intelligence.

    9.- Le progrès est la condition normale des êtres spirituels, et la perfection relative le but qu'ils doivent atteindre ; or, Dieu en ayant créé de toute éternité, et en créant sans cesse, de toute éternité aussi il y en a eu qui ont atteint le point culminant de l'échelle.

    Avant que la terre fût, des mondes avaient succédé aux mondes, et lorsque la terre sortit du chaos des éléments, l'espace était peuplé d'êtres spirituels à tous les degrés d'avancement, depuis ceux qui naissaient à la vie, jusqu'à ceux qui, de toute éternité, avaient pris rang parmi les purs Esprits, vulgairement appelés les anges.

    UNION DU PRINCIPE SPIRITUEL ET DE LA MATIERE.

    10.- La matière devant être l'objet du travail de l'Esprit pour le développement de ses facultés, il fallait qu'il pût agir sur elle, c'est pourquoi il est venu l'habiter, comme le bûcheron habite la forêt. La matière devant être à la fois le but et l'instrument du travail, Dieu, au lieu d'unir l'Esprit à la pierre rigide, créa, pour son usage, des corps organisés, flexibles, capables de recevoir toutes les impulsions de sa volonté, et de se prêter à tous ses mouvements.

    Le corps est donc en même temps l'enveloppe et l'instrument de l'Esprit, et à mesure que celui-ci acquiert de nouvelles aptitudes, il revêt une enveloppe appropriée au nouveau genre de travail qu'il doit accomplir, comme on donne à un ouvrier des outils moins grossiers à mesure qu'il est capable de faire un ouvrage plus soigné.

    11.- Pour être plus exact, il faut dire que c'est l'Esprit lui-même qui façonne son enveloppe et l'approprie à ses nouveaux besoins ; il la perfectionne, en développe et complète l'organisme à mesure qu'il éprouve le besoin de manifester de nouvelles facultés ; en un mot, il la met à la taille de son intelligence ; Dieu lui fournit les matériaux : à lui de les mettre en oeuvre ; c'est ainsi que les races avancées ont un organisme, ou si l'on veut, un outillage cérébral plus perfectionné que les races primitives. Ainsi s'explique également le cachet spécial que le caractère de l'Esprit imprime aux traits de la physionomie et aux allures du corps (Chap. VIII, n° 7 : de l'Ame de la terre).

    12.- Dès qu'un Esprit naît à la vie spirituelle, il doit, pour son avancement, faire usage de ses facultés, d'abord rudimentaires ; c'est pourquoi il revêt une enveloppe corporelle appropriée à son état d'enfance intellectuelle, enveloppe qu'il quitte pour en revêtir une autre à mesure que ses forces grandissent. Or, comme de tout temps il y a eu des mondes, et que ces mondes ont donné naissance à des corps organisés propres à recevoir des Esprits, de tout temps les Esprits ont trouvé, quel que fût leur degré d'avancement, les éléments nécessaires à leur vie charnelle.

    13.- Le corps, étant exclusivement matériel, subit les vicissitudes de la matière. Après avoir fonctionné quelque temps, il se désorganise et se décompose ; le principe vital, ne trouvant plus d'élément à son activité, s'éteint et le corps meurt. L'Esprit, pour qui le corps privé de vie est désormais sans utilité, le quitte, comme on quitte une maison en ruine ou un habit hors de service.

    14.- Le corps n'est donc qu'une enveloppe destinée à recevoir l'Esprit ; dès lors, peu importe son origine et les matériaux dont il est construit. Que le corps de l'homme soit une création spéciale ou non, il n'en est pas moins formé des mêmes éléments que celui des animaux, animé du même principe vital, autrement dit chauffé par le même feu, comme il est éclairé par la même lumière, sujet aux mêmes vicissitudes et aux mêmes besoins : c'est un point sur lequel il n'y a pas de contestation.

    A ne considérer que la matière, et en faisant abstraction de l'Esprit, l'homme n'a donc rien qui le distingue de l'animal ; mais tout change d'aspect si l'on fait une distinction entre l'habitation et l'habitant.

    Un grand seigneur, sous le chaume ou vêtu de la bure du paysan, ne s'en trouve pas moins grand seigneur. Il en est de même de l'homme ; ce n'est pas son vêtement de chair qui l'élève au-dessus de la brute et en fait un être à part, c'est son être spirituel, son Esprit.

    HYPOTHESE SUR L'ORIGINE DU CORPS HUMAIN.

    15.- De la similitude de formes extérieures qui existe entre le corps de l'homme et celui du singe, certains physiologistes ont conclu que le premier n'était qu'une transformation du second. A cela il n'y a rien d'impossible, sans que, s'il est ainsi, la dignité de l'homme ait à en souffrir. Des corps de singes ont très bien pu servir de vêtements aux premiers Esprits humains, nécessairement peu avancés, qui sont venus s'incarner sur la terre, ces vêtements étant les mieux appropriés à leurs besoins et plus propres à l'exercice de leurs facultés que le corps d'aucun autre animal. Au lieu qu'un vêtement spécial ait été fait pour l'Esprit, il en aurait trouvé un tout fait. Il a donc pu se vêtir de la peau du singe, sans cesser d'être Esprit humain, comme l'homme se revêt parfois de la peau de certains animaux sans cesser d'être homme.

    Il est bien entendu qu'il ne s'agit ici que d'une hypothèse qui n'est nullement posée en principe, mais donnée seulement pour montrer que l'origine du corps ne préjudicie pas à l'Esprit qui est l'être principal, et que la similitude du corps de l'homme avec le corps du singe n'implique pas la parité entre son Esprit et celui du singe.

    16.- En admettant cette hypothèse, on peut dire que, sous l'influence et par l'effet de l'activité intellectuelle de son nouvel habitant, l'enveloppe s'est modifiée, embellie dans les détails, tout en conservant la forme générale de l'ensemble (n° 11). Les corps améliorés, en se procréant, se sont reproduits dans les mêmes conditions, comme il en est des arbres greffés ; ils ont donné naissance à une nouvelle espèce qui s'est peu à peu éloignée du type primitif à mesure que l'Esprit a progressé. L'Esprit singe, qui n'a pas été anéanti, a continué de procréer des corps de singes à son usage, comme le fruit du sauvageon reproduit des sauvageons, et l'Esprit humain a procréé des corps d'hommes, variantes du premier moule où il s'est établi. La souche s'est bifurquée ; elle a produit un rejeton, et ce rejeton est devenu souche.

    Comme il n'y a pas de transitions brusques dans la nature, il est probable que les premiers hommes qui ont paru sur la terre ont dû peu différer du singe pour la forme extérieure, et sans doute pas beaucoup non plus pour l'intelligence. Il y a encore de nos jours des sauvages qui, par la longueur des bras et des pieds, et la conformation de la tête, ont tellement les allures du singe, qu'il ne leur manque que d'être velus pour compléter la ressemblance.

    INCARNATION DES ESPRITS.

    17.- Le Spiritisme nous apprend de quelle manière s'opère l'union de l'Esprit et du corps dans l'incarnation.

    L'Esprit, par son essence spirituelle, est un être indéfini, abstrait, qui ne peut avoir une action directe sur la matière ; il lui fallait un intermédiaire ; cet intermédiaire est dans l'enveloppe fluidique qui fait en quelque sorte partie intégrante de l'Esprit, enveloppe semi-matérielle, c'est-à-dire tenant de la matière par son origine et de la spiritualité par sa nature éthérée ; comme toute matière, elle est puisée dans le fluide cosmique universel, qui subit en cette circonstance une modification spéciale. Cette enveloppe, désignée sous le nom de périsprit, d'un être abstrait, fait de l'Esprit un être concret, défini, saisissable par la pensée ; elle le rend apte à agir sur la matière tangible, de même que tous les fluides impondérables, qui sont, comme on le sait, les plus puissants moteurs.

    Le fluide périsprital est donc le trait d'union entre l'Esprit et la matière. Durant son union avec le corps, c'est le véhicule de sa pensée pour transmettre le mouvement aux différentes parties de l'organisme qui agissent sous l'impulsion de sa volonté, et pour répercuter dans l'Esprit les sensations produites par les agents extérieurs. Il a pour fils conducteurs les nerfs, comme dans le télégraphe le fluide électrique a pour conducteur le fil métallique.

    18.- Lorsque l'Esprit doit s'incarner dans un corps humain en voie de formation, un lien fluidique, qui n'est autre qu'une expansion de son périsprit, le rattache au germe vers lequel il se trouve attiré par une force irrésistible dès le moment de la conception. A mesure que le germe se développe, le lien se resserre ; sous l'influence du principe vital matériel du germe, le périsprit, qui possède certaines propriétés de la matière, s'unit, molécule à molécule, avec le corps qui se forme : d'où l'on peut dire que l'Esprit, par l'intermédiaire de son périsprit, prend en quelque sorte racine dans ce germe, comme une plante dans la terre. Quand le germe est entièrement développé, l'union est complète, et alors il naît à la vie extérieure.

    Par un effet contraire, cette union du périsprit et de la matière charnelle, qui s'était accomplie sous l'influence du principe vital du germe, quand ce principe cesse d'agir par suite de la désorganisation du corps, l'union, qui n'était maintenue que par une force agissante, cesse quand cette force cesse d'agir ; alors le périsprit se dégage, molécule à molécule, comme il s'était uni, et l'Esprit est rendu à la liberté. Ainsi, ce n'est pas le départ de l'Esprit qui cause la mort du corps, mais la mort du corps qui cause le départ de l'Esprit.

    Dès l'instant qu'après la mort, l'intégrité de l'Esprit est entière ; que ses facultés acquièrent même une plus grande pénétration, tandis que le principe de vie est éteint dans le corps, c'est la preuve évidente que le principe vital et le principe spirituel sont deux choses distinctes.

    19.- Le Spiritisme nous apprend, par les faits qu'il nous met à même d'observer, les phénomènes qui accompagnent cette séparation ; elle est quelquefois rapide, facile, douce et insensible ; d'autres fois elle est lente, laborieuse, horriblement pénible, selon l'état moral de l'Esprit, et peut durer des mois entiers.

    20.- Un phénomène particulier, également signalé par l'observation, accompagne toujours l'incarnation de l'Esprit. Dès que celui-ci est saisi par le lien fluidique qui le rattache au germe, le trouble s'empare de lui ; ce trouble croît à mesure que le lien se resserre, et, dans les derniers moments, l'Esprit perd toute conscience de lui-même, de sorte qu'il n'est jamais témoin conscient de sa naissance. Au moment où l'enfant respire, l'Esprit commence à recouvrer ses facultés, qui se développent à mesure que se forment et se consolident les organes qui doivent servir à leur manifestation.

    21.- Mais, en même temps que l'Esprit recouvre la conscience de lui-même, il perd le souvenir de son passé, sans perdre les facultés, les qualités et les aptitudes acquises antérieurement, aptitudes qui étaient momentanément restées à l'état latent, et qui, en reprenant leur activité, vont l'aider à faire plus ou mieux qu'il n'a fait précédemment ; il renaît ce qu'il s'est fait par son travail antérieur ; c'est pour lui un nouveau point de départ, un nouvel échelon à gravir. Ici encore se manifeste la bonté du Créateur, car le souvenir d'un passé, souvent pénible ou humiliant, s'ajoutant aux amertumes de sa nouvelle existence, pourrait le troubler et l'entraver ; il ne se souvient que de ce qu'il a appris, parce que cela lui est utile. Si parfois il conserve une vague intuition des événements passés, c'est comme le souvenir d'un rêve fugitif. C'est donc un homme nouveau, quelque ancien que soit son Esprit ; il s'appuie sur de nouveaux errements aidé de ce qu'il a acquis. Lorsqu'il rentre dans la vie spirituelle, son passé se déroule à ses yeux, et il juge s'il a bien ou mal employé son temps.

    22.- Il n'y a donc pas solution de continuité dans la vie spirituelle, malgré l'oubli du passé ; l'Esprit est toujours lui, avant, pendant et après l'incarnation ; l'incarnation n'est qu'une phase spéciale de son existence. Cet oubli n'a même lieu que pendant la vie extérieure de relation ; pendant le sommeil, l'Esprit, en partie dégagé des liens charnels, rendu à la liberté et à la vie spirituelle, se souvient ; sa vue spirituelle n'est plus autant obscurcie par la matière.

    23.- En prenant l'humanité à son degré le plus infime de l'échelle intellectuelle, chez les sauvages les plus arriérés, on se demande si c'est là le point de départ de l'âme humaine.

    Selon l'opinion de quelques philosophes spiritualistes, le principe intelligent, distinct du principe matériel, s'individualise, s'élabore, en passant par les divers degrés de l'animalité ; c'est là que l'âme s'essaie à la vie et développe ses premières facultés par l'exercice ; ce serait, pour ainsi dire, son temps d'incubation. Arrivée au degré de développement que comporte cet état, elle reçoit les facultés spéciales qui constituent l'âme humaine. Il y aurait ainsi filiation spirituelle de l'animal à l'homme, comme il y a filiation corporelle.

    Ce système, fondé sur la grande loi d'unité qui préside à la création, répond, il faut en convenir, à la justice et à la bonté du Créateur ; il donne une issue, un but, une destinée aux animaux, qui ne sont plus des êtres déshérités, mais qui trouvent, dans l'avenir qui leur est réservé, une compensation à leurs souffrances. Ce qui constitue l'homme spirituel, ce n'est pas son origine, mais les attributs spéciaux dont il est doué à son entrée dans l'humanité, attributs qui le transforment et en font un être distinct, comme le fruit savoureux est distinct de la racine amère d'où il est sorti. Pour avoir passé par la filière de l'animalité, l'homme n'en serait pas moins homme ; il ne serait pas plus animal que le fruit n'est racine, que le savant n'est l'informe foetus par lequel il a débuté dans le monde.

    Mais ce système soulève de nombreuses questions dont il n'est pas opportun de discuter ici le pour et le contre, non plus que d'examiner les différentes hypothèses qui ont été faites à ce sujet. Sans donc rechercher l'origine de l'âme, et les filières par lesquelles elle a pu passer, nous la prenons à son entrée dans l'humanité, au point où, douée du sens moral et du libre arbitre, elle commence à encourir la responsabilité de ses actes.

    24.- L'obligation, pour l'Esprit incarné, de pourvoir à la nourriture du corps, à sa sécurité, à son bien être, le contraint d'appliquer ses facultés à des recherches, de les exercer et de les développer. Son union avec la matière est donc utile à son avancement ; voilà pourquoi l'incarnation est une nécessité. En outre, par le travail intelligent qu'il opère à son profit sur la matière, il aide à la transformation et au progrès matériel du globe qu'il habite ; c'est ainsi que, tout en progressant lui-même, il concourt à l'oeuvre du Créateur dont il est l'agent inconscient.

    25.- Mais l'incarnation de l'Esprit n'est ni constante, ni perpétuelle ; elle n'est que transitoire ; en quittant un corps, il n'en reprend pas un autre instantanément ; pendant un laps de temps plus ou moins considérable, il vit de la vie spirituelle, qui est sa vie normale ; de telle sorte que la somme du temps passé dans les différentes incarnations est peu de chose, comparée à celle du temps qu'il passe à l'état d'Esprit libre.

    Dans l'intervalle de ses incarnations, l'Esprit progresse également, en ce sens qu'il met à profit, pour son avancement, les connaissances et l'expérience acquises durant la vie corporelle ; il examine ce qu'il a fait pendant son séjour terrestre, passe en revue ce qu'il a appris, reconnaît ses fautes, dresse ses plans, et prend les résolutions d'après lesquelles il compte se guider dans une nouvelle existence en tâchant de faire mieux. C'est ainsi que chaque existence est un pas en avant dans la vie du progrès, une sorte d'école d'application.

    26.- L'incarnation n'est donc point normalement une punition pour l'Esprit, comme quelques-uns l'ont pensé, mais une condition inhérente à l'infériorité de l'Esprit, et un moyen de progresser (Ciel et enfer, chap. III, n° 8 et suiv.).

    A mesure que l'Esprit progresse moralement, il se dématérialise, c'est-à-dire que, se soustrayant à l'influence de la matière, il s'épure ; sa vie se spiritualise, ses facultés et ses perceptions s'entendent ; son bonheur est en raison du progrès accompli. Mais, comme il agit en vertu de son libre arbitre, il peut, par négligence ou mauvais vouloir, retarder son avancement ; il prolonge, par conséquent, la durée de ses incarnations matérielles qui deviennent alors pour lui une punition, puisque, par sa faute, il reste dans les rangs inférieurs, obligé de recommencer la même tâche. Il dépend donc de l'Esprit d'abréger, par son travail d'épuration sur lui-même, la durée de la période des incarnations.

    27.- Le progrès matériel d'un globe suit le progrès moral de ses habitants ; or, comme la création des mondes et des Esprits est incessante, que ceux-ci progressent plus ou moins rapidement en vertu de leur libre arbitre, il en résulte qu'il y a des mondes plus ou moins anciens, à différents degrés d'avancement physique et moral, où l'incarnation est plus ou moins matérielle, et où, par conséquent, le travail, pour les Esprits, est plus ou moins rude. A ce point de vue, la terre est un des moins avancés ; peuplée d'Esprits relativement inférieurs, la vie corporelle y est plus pénible que dans d'autres, comme il en est de plus arriérés, où elle est plus pénible encore que sur la terre, et pour laquelle la terre serait relativement un monde heureux.

    28.- Lorsque les Esprits ont acquis sur un monde la somme de progrès que comporte l'état de ce monde, ils le quittent pour s'incarner dans un autre plus avancé où ils acquièrent de nouvelles connaissances, et ainsi de suite jusqu'à ce que l'incarnation dans un corps matériel ne leur étant plus utile, ils vivent exclusivement de la vie spirituelle, où ils progressent encore dans un autre sens et par d'autres moyens. Arrivés au point culminant du progrès, ils jouissent de la suprême félicité ; admis dans les conseils du Tout-Puissant, ils ont sa pensée, et deviennent ses messagers, ses ministres directs pour le gouvernement des mondes, ayant sous leurs ordres les Esprits à différents degrés d'avancement.

    Ainsi tous les Esprits, incarnés ou désincarnés, à quelque degré de la hiérarchie qu'ils appartiennent, depuis le plus petit jusqu'au plus grand, ont leurs attributions dans le grand mécanisme de l'univers : tous sont utiles à l'ensemble, en même temps qu'ils sont utiles à eux-mêmes ; aux moins avancés, comme à de simples manoeuvres, incombe une tâche matérielle, d'abord inconsciente, puis graduellement intelligente. Partout l'activité dans le monde spirituel, nulle part l'inutile oisiveté.

    La collectivité des Esprits est en quelque sorte l'âme de l'univers ; c'est l'élément spirituel qui agit en tout et partout, sous l'impulsion de la pensée divine. Sans cet élément, il n'y a que la matière inerte, sans but, sans intelligence, sans autre moteur que les forces matérielles qui laissent une foule de problèmes insolubles ; par l'action de l'élément spirituel individualisé, tout a un but, une raison d'être, tout s'explique ; voilà pourquoi sans la spiritualité, on se heurte à des difficultés insurmontables.

    29.- Lorsque la terre s'est trouvée dans des conditions climatériques propres à l'existence de l'espèce humaine, des Esprits humains s'y sont incarnés. D'où venaient-ils ? Que ces Esprits aient été créés à ce moment-là ; qu'ils soient venus tout formés de la terre, de l'espace ou d'autres mondes, leur présence depuis un temps limité est un fait, puisque avant eux il n'y avait que des animaux ; ils se sont revêtus de corps appropriés à leurs besoins spéciaux, à leurs aptitudes, et qui, physiologiquement, appartiennent à l'animalité ; sous leur influence, et par l'exercice de leurs facultés, ces corps se sont modifiés et perfectionnés : voilà ce qui résulte de l'observation. Laissons donc de côté la question d'origine, encore insoluble pour le moment ; prenons l'Esprit, non à son point de départ, mais à celui où, les premiers germes du libre arbitre et du sens moral se manifestant en lui, nous le voyons jouer son rôle humanitaire, sans nous inquiéter du milieu où il a passé sa période d'enfance, ou si l'on veut d'incubation. Malgré l'analogie de son enveloppe avec celle des animaux, aux facultés intellectuelles et morales qui le caractérisent, nous saurons le distinguer de ces derniers, comme sous le même vêtement de bure nous distinguons le rustre de l'homme policé.

    30.- Bien que les premiers qui sont venus dussent être peu avancés, en raison même de ce qu'ils devaient s'incarner dans des corps très imparfaits, il devait y avoir entre eux des différences sensibles dans les caractères et les aptitudes. Les Esprits similaires se sont naturellement groupés par analogie et sympathie. La terre s'est ainsi trouvée peuplée de différentes catégories d'Esprits, plus ou moins aptes ou rebelles au progrès. Les corps recevant l'empreinte du caractère de l'Esprit, et ces corps se procréant selon leur type respectif, il en est résulté différentes races, au physique comme au moral (n° 11). Les Esprits similaires, continuant à s'incarner de préférence parmi leurs semblables, ont perpétué le caractère distinctif physique et moral des races et des peuples, qui ne se perd qu'à la longue par leur fusion et le progrès des Esprits (Revue spirite, juillet 1860, page 198 : Phrénologie et physiognomonie).

    31.- On peut comparer les Esprits qui sont venus peupler la terre à ces troupes d'émigrants, d'origines diverses, qui vont s'établir sur une terre vierge. Ils y trouvent le bois et la pierre pour faire leurs habitations, et chacun donne à la sienne un cachet différent, selon le degré de son savoir et son génie particulier. Ils s'y groupent par analogie d'origines et de goûts ; ces groupes finissent par former des tribus, puis des peuples, ayant chacun ses moeurs et son caractère propres.

    32.- Le progrès n'a donc pas été uniforme dans toute l'espèce humaine ; les races les plus intelligentes ont naturellement devancé les autres, sans compter que des Esprits, nouvellement nés à la vie spirituelle, étant venus s'incarner sur la terre depuis les premiers arrivants, rendent la différence du progrès plus sensible. Il serait impossible, en effet, d'attribuer la même ancienneté de création aux sauvages qui se distinguent à peine des singes, qu'aux Chinois, et encore moins qu'aux européens civilisés.

    Ces Esprits de sauvages, cependant, appartiennent aussi à l'humanité ; ils atteindront un jour le niveau de leurs aînés, mais ce ne sera certainement pas dans les corps de la même race physique, impropres à un certain développement intellectuel et moral. Quand l'instrument ne sera plus en rapport avec leur développement, ils émigreront de ce milieu pour s'incarner dans un degré supérieur, et ainsi de suite jusqu'à ce qu'ils aient conquis tous les grades terrestres, après quoi ils quitteront la terre pour passer dans des mondes de plus en plus avancés (Revue spirite, avril 1862, page 97 : Perfectibilité de la race nègre).

    REINCARNATIONS.

    33.- Le principe de la réincarnation est une conséquence nécessaire de la loi du progrès. Sans la réincarnation, comment expliquer la différence qui existe entre l'état social actuel et celui des temps de barbarie ? Si les âmes sont créées en même temps que les corps, celles qui naissent aujourd'hui sont tout aussi neuves, tout aussi primitives que celles qui vivaient il y a mille ans ; ajoutons qu'il n'y aurait entre elles aucune connexion, aucune relation nécessaire ; qu'elles seraient complètement indépendantes les unes des autres ; pourquoi donc les âmes d'aujourd'hui seraient-elles mieux douées par Dieu que leurs devancières ? Pourquoi comprennent-elles mieux ? Pourquoi ont-elles des instincts plus épurés, des moeurs plus douces ? Pourquoi ont-elles l'intuition de certaines choses sans les avoir apprises ? Nous défions de sortir de là, à moins d'admettre que Dieu crée des âmes de diverses qualités, selon les temps et les lieux, proposition inconciliable avec l'idée d'une souveraine justice (Chap. II, n° 19).

    Dites, au contraire, que les âmes d'aujourd'hui ont déjà vécu dans les temps reculés ; qu'elles ont pu être barbares comme leur siècle, mais qu'elles ont progressé ; qu'à chaque nouvelle existence, elles apportent l'acquis des existences antérieures ; que, par conséquent, les âmes des temps civilisés sont des âmes non pas créées plus parfaites, mais qui se sont perfectionnées elles-mêmes avec le temps, et vous aurez la seule explication plausible de la cause du progrès social (Livre des Esprits, chap. IV et V).

    34.- Quelques personnes pensent que les différentes existences de l'âme s'accomplissent de monde en monde, et non sur un même globe où chaque Esprit ne paraîtrait qu'une seule fois.

    Cette doctrine serait admissible, si tous les habitants de la terre étaient exactement au même niveau intellectuel et moral ; ils ne pourraient alors progresser qu'en allant dans un autre monde, et leur réincarnation sur la terre serait sans utilité, or Dieu ne fait rien d'inutile. Dès l'instant qu'on y trouve tous les degrés d'intelligence et de moralité, depuis la sauvagerie qui côtoie l'animal jusqu'à la civilisation la plus avancée, elle offre un vaste champ au progrès ; on se demanderait pourquoi le sauvage serait obligé d'aller chercher ailleurs le degré au-dessus de lui quand il le trouve à côté de lui, et ainsi de proche en proche ; pourquoi l'homme avancé n'aurait pu faire ses premières étapes que dans des mondes inférieurs, alors que les analogues de tous ces mondes sont autour de lui, qu'il y a différents degrés d'avancement, non seulement de peuple à peuple, mais dans le même peuple et dans la même famille ? S'il en était ainsi, Dieu aurait fait quelque chose d'inutile en plaçant côte à côte l'ignorance et le savoir, la barbarie et la civilisation, le bien et la mal, tandis que c'est précisément ce contact qui fait avancer les retardataires.

    Il n'y a donc pas plus de nécessité à ce que les hommes changent de monde à chaque étape, qu'il y en a pour qu'un écolier change de collège à chaque classe ; loin que cela fût un avantage pour le progrès, ce serait une entrave, car l'Esprit serait privé de l'exemple que lui offre la vue des degrés supérieurs, et de la possibilité de réparer ses torts dans le même milieu et à l'égard de ceux qu'il a offensés, possibilité qui est pour lui le plus puissant moyen d'avancement moral. Après une courte cohabitation, les Esprits se dispersant et devenant étrangers les uns aux autres, les liens de famille et d'amitié, n'ayant pas eu le temps de se consolider, seraient rompus.

    A l'inconvénient moral se joindrait un inconvénient matériel. La nature des éléments, les lois organiques, les conditions d'existence, varient selon les mondes ; sous ce rapport, il n'y en a pas deux qui soient parfaitement identiques. Nos traités de physique, de chimie, d'anatomie, de médecine, de botanique, etc., ne serviraient à rien dans les autres mondes, et cependant ce que l'on y apprend n'est pas perdu ; non seulement cela développe l'intelligence, mais les idées que l'on y puise aident à en acquérir de nouvelles (Chap. VI, n° 61 et suiv.). Si l'Esprit ne faisait qu'une seule apparition, souvent de courte durée, dans le même monde, à chaque migration il se trouverait dans des conditions toutes différentes ; il opérerait chaque fois sur des éléments nouveaux, avec des forces et selon des lois inconnues pour lui, avant d'avoir eu le temps d'élaborer les éléments connus, de les étudier, de s'y exercer. Ce serait chaque fois un nouvel apprentissage à faire, et ces changements incessants seraient un obstacle au progrès. L'Esprit doit donc rester sur le même monde jusqu'à ce qu'il y ait acquis la somme de connaissances et le degré de perfection que comporte ce monde (N° 31).

    Que les Esprits quittent pour un monde plus avancé celui sur lequel ils ne peuvent plus rien acquérir, cela doit être et cela est ; tel est le principe. S'il en est qui le quittent auparavant, c'est sans doute par des causes individuelles que Dieu pèse dans sa sagesse.

    Tout a un but dans la création, sans quoi Dieu ne serait ni prudent, ni sage ; or, si la terre ne doit être qu'une seule étape pour le progrès de chaque individu, quelle utilité y aurait-il pour les enfants qui meurent en bas âge d'y venir passer quelques années, quelques mois, quelques heures, pendant lesquelles ils n'y peuvent rien acquérir ? Il en est de même pour les idiots et les crétins. Une théorie n'est bonne qu'à la condition de résoudre toutes les questions qui s'y rattachent. La question des morts prématurées a été une pierre d'achoppement pour toutes les doctrines, excepté pour la doctrine spirite, qui seule l'a résolue d'une manière rationnelle et complète.

    Pour ceux qui fournissent sur la terre une carrière normale, il y a, pour leur progrès, un avantage réel à se retrouver dans le même milieu, pour y continuer ce qu'ils ont laissé inachevé, souvent dans la même famille ou en contact avec les mêmes personnes, pour réparer le mal qu'ils ont pu faire, ou pour y subir la peine du talion.

    EMIGRATION ET IMMIGRATION DES ESPRITS.

    35.- Dans l'intervalle de leurs existences corporelles, les Esprits sont à l'état d'erraticité, et composent la population spirituelle ambiante du globe. Par les morts et les naissances, ces deux populations se déversent incessamment l'une dans l'autre ; il y a donc journellement des émigrations du monde corporel dans le monde spirituel, et des immigrations du monde spirituel dans le monde corporel : c'est l'état normal.

    36.- A certaines époques, réglées par la sagesse divine, ces émigrations et ces immigrations s'opèrent en masses plus ou moins considérables, par suite des grandes révolutions qui en font partir en même temps des quantités innombrables, lesquelles sont bientôt remplacées par des quantités équivalentes d'incarnations. Il faut donc considérer les fléaux destructeurs et les cataclysmes comme des occasions d'arrivées et de départs collectifs, des moyens providentiels de renouveler la population corporelle du globe, de la retremper par l'introduction de nouveaux éléments spirituels plus épurés. Si, dans ces catastrophes, il y a destruction d'un grand nombre de corps, il n'y a que des vêtements déchirés, mais aucun Esprit ne périt : ils ne font que changer de milieu ; au lieu de partir isolément, ils partent en nombre, voilà toute la différence, car partir par une cause ou par une autre, ils n'en doivent pas moins fatalement partir tôt ou tard.

    Les rénovations rapides et presque instantanées qui s'opèrent dans l'élément spirituel de la population, par suite des fléaux destructeurs, hâtent le progrès social ; sans les émigrations et les immigrations qui viennent de temps à autre lui donner une violente impulsion, il marcherait avec une extrême lenteur.

    Il est remarquable que toutes les grandes calamités qui déciment les populations sont toujours suivies d'une ère de progrès dans l'ordre physique, intellectuel ou moral, et par suite dans l'état social des nations chez lesquelles elles s'accomplissent. C'est qu'elles ont pour but d'opérer un remaniement dans la population spirituelle, qui est la population normale et active du globe.

    37.- Cette transfusion qui s'opère entre la population incarnée et la population désincarnée d'un même globe s'opère également entre les mondes, soit individuellement dans les conditions normales, soit par masses dans des circonstances spéciales. Il y a donc des émigrations et des immigrations collectives d'un monde à l'autre. Il en résulte l'introduction, dans la population d'un globe, d'éléments entièrement nouveaux ; de nouvelles races d'Esprits, venant se mêler aux races existantes, constituent de nouvelles races d'hommes. Or, comme les Esprits ne perdent jamais ce qu'ils ont acquis, ils apportent avec eux l'intelligence et l'intuition des connaissances qu'ils possèdent ; ils impriment, par conséquent, leur caractère à la race corporelle qu'ils viennent animer. Ils n'ont pas besoin pour cela que de nouveaux corps soient créés spécialement à leur usage ; puisque l'espèce corporelle existe, ils en trouvent de tout prêts à les recevoir. Ce sont donc simplement de nouveaux habitants ; en arrivant sur la terre, ils font d'abord partie de sa population spirituelle, puis s'incarnent comme les autres.

    RACE ADAMIQUE.

    38.- Selon l'enseignement des Esprits, c'est une de ces grandes immigrations, ou, si l'on veut, une de ces colonies d'Esprits, venus d'une autre sphère, qui a donné naissance à la race symbolisée dans la personne d'Adam, et, pour cette raison, nommée race adamique. Quand elle est arrivée, la terre était peuplée de temps immémorial, comme l'Amérique quand y sont venus les Européens.

    La race adamique, plus avancée que celles qui l'avaient précédée sur la terre, est en effet la plus intelligente ; c'est elle qui pousse toutes les autres, au progrès. La Genèse nous la montre, dès ses débuts, industrieuse, apte aux arts et aux sciences, sans avoir passé par l'enfance intellectuelle, ce qui n'est pas le propre des races primitives, mais ce qui concorde avec l'opinion qu'elle se composait d'Esprits ayant déjà progressé. Tout prouve qu'elle n'est pas ancienne sur la terre, et rien ne s'oppose à ce qu'elle n'y soit que depuis quelques milliers d'années, ce qui ne serait en contradiction ni avec les faits géologiques, ni avec les observations anthropologiques, et tendrait au contraire à les confirmer.

    39.- La doctrine qui fait procéder tout le genre humain d'une seule individualité depuis six mille ans n'est pas admissible dans l'état actuel des connaissances. Les principales considérations qui la contredisent, tirées de l'ordre physique et de l'ordre moral, se résument dans les points suivants :

    Au point de vue physiologique, certaines races présentent des types particuliers caractéristiques qui ne permettent pas de leur assigner une origine commune. Il y a des différences qui ne sont évidemment pas l'effet du climat, puisque les blancs qui se reproduisent dans le pays des nègres ne deviennent pas noirs, et réciproquement. L'ardeur du soleil grille et brunit l'épiderme, mais n'a jamais transformé un blanc en nègre, aplati le nez, changé la forme des traits de la physionomie, ni rendu crépus et laineux des cheveux longs et soyeux. On sait aujourd'hui que la couleur du nègre provient d'un tissu particulier sous-cutané qui tient à l'espèce.

    Il faut donc considérer les races nègres, mongoliques, caucasiques, comme ayant leur origine propre et ayant pris naissance simultanément ou successivement sur différentes parties du globe ; leur croisement a produit les races mixtes secondaires. Les caractères physiologiques des races primitives sont l'indice évident qu'elles proviennent de types spéciaux. Les mêmes considérations existent donc pour l'homme comme pour les animaux, quant à la pluralité des souches (Chap. X, n° 2 et suiv.).

    40.- Adam et ses descendants sont représentés dans la Genèse comme des hommes essentiellement intelligents, puisque, dès la seconde génération, ils bâtissent des villes, cultivent la terre, travaillent les métaux. Leurs progrès dans les arts et les sciences sont rapides et constamment soutenus. On ne concevrait donc pas que cette souche ait eu pour rejetons des peuples nombreux si arriérés, d'une intelligence si rudimentaire, qu'ils côtoient encore de nos jours l'animalité ; qui auraient perdu toute trace et jusqu'au moindre souvenir traditionnel de ce que faisaient leurs pères. Une différence si radicale dans les aptitudes intellectuelles et dans le développement moral atteste, avec non moins d'évidence, une différence d'origine.

    41.- Indépendamment des faits géologiques, la preuve de l'existence de l'homme sur la terre avant l'époque fixée par la Genèse est tirée de la population du globe.

    Sans parler de la chronologie chinoise, qui remonte, dit-on, à trente mille ans, des documents plus authentiques attestent que l'Egypte, l'Inde et d'autres contrées étaient peuplées et florissantes au moins trois mille ans avant l'ère chrétienne, mille ans, par conséquent, après la création du premier homme, selon la chronologie biblique. Des documents et des observations récentes ne laissent aucun doute aujourd'hui sur les rapports qui ont existé entre l'Amérique et les anciens Egyptiens ; d'où il faut conclure que cette contrée était déjà peuplée à cette époque. Il faudrait donc admettre qu'en mille ans la postérité d'un seul homme a pu couvrir la plus grande partie de la terre ; or une telle fécondité serait contraire à toutes les lois anthropologiques48.

    42.- L'impossibilité devient encore plus évidente si l'on admet, avec la Genèse, que le déluge a détruit tout le genre humain, à l'exception de Noé et de sa famille, qui n'était pas nombreuse, l'an du monde 1656, soit 2348 ans avant l'ère chrétienne. Ce ne serait donc, en réalité, que de Noé que daterait le peuplement du globe ; or, lorsque les Hébreux s'établirent en Egypte, 612 ans après le déluge, c'était déjà un puissant empire qui aurait été peuplé, sans parler des autres contrées, en moins de six siècles, par les seuls descendants de Noé, ce qui n'est pas admissible.

    Remarquons, en passant, que les Egyptiens accueillirent les Hébreux comme des étrangers ; il serait étonnant qu'ils eussent perdu le souvenir d'une communauté d'origine aussi rapprochée, alors qu'ils conservaient religieusement les monuments de leur histoire.

    Une rigoureuse logique, corroborée par les faits, démontre donc de la manière la plus péremptoire que l'homme est sur la terre depuis un temps indéterminé, bien antérieur à l'époque assignée par la Genèse. Il en est de même de la diversité des souches primitives ; car démontrer l'impossibilité d'une proposition, c'est démontrer la proposition contraire. Si la géologie découvre des traces authentiques de la présence de l'homme avant la grande période diluvienne, la démonstration sera encore plus absolue.

    DOCTRINE DES ANGES DECHUS ET DU PARADIS PERDU49.

    43.- Les mondes progressent physiquement par l'élaboration de la matière, et moralement par l'épuration des Esprits qui les habitent. Le bonheur y est en raison de la prédominance du bien sur le mal, et la prédominance du bien est le résultat de l'avancement moral des Esprits. Le progrès intellectuel ne suffit pas, puisque avec l'intelligence ils peuvent faire le mal.

    Lors donc qu'un monde est arrivé à l'une de ses périodes de transformation qui doit le faire monter dans la hiérarchie, des mutations s'opèrent dans sa population incarnée et désincarnée ; c'est alors qu'ont lieu les grandes émigrations et immigrations (n° 34, 35). Ceux qui, malgré leur intelligence et leur savoir, ont persévéré dans le mal, dans leur révolte contre Dieu et ses lois, seraient désormais une entrave pour le progrès moral ultérieur, une cause permanente de trouble pour le repos et le bonheur des bons, c'est pourquoi ils en sont exclus et envoyés dans des mondes moins avancés ; là ils appliqueront leur intelligence et l'intuition de leurs connaissances acquises au progrès de ceux parmi lesquels ils sont appelés à vivre, en même temps qu'ils expieront, dans une série d'existences pénibles et par un dur travail, leurs fautes passées et leur endurcissement volontaire.

    Que seront-ils parmi ces peuplades, nouvelles pour eux, encore dans l'enfance de la barbarie, sinon des anges ou Esprits déchus envoyés en expiation ? La terre dont ils sont expulsés n'est-elle pas pour eux un paradis perdu ? n'était-elle pas pour eux un lieu de délices, en comparaison du milieu ingrat où ils vont se trouver relégués pendant des milliers de siècles, jusqu'au jour où ils auront mérité leur délivrance ? Le vague souvenir intuitif qu'ils en conservent est pour eux comme un mirage lointain qui leur rappelle ce qu'ils ont perdu par leur faute.

    44.- Mais en même temps que les mauvais sont partis du monde qu'ils habitaient, ils sont remplacés par des Esprits meilleurs, venus soit d'un monde moins avancé qu'ils ont mérité de quitter, et pour lesquels leur nouveau séjour est une récompense. La population spirituelle étant ainsi renouvelée et purgée de ses plus mauvais éléments, au bout de quelque temps l'état moral du monde se trouve amélioré.

    Ces mutations sont quelquefois partielles, c'est-à-dire limitées à un peuple, à une race ; d'autres fois, elles sont générales, quand la période de rénovation est arrivée pour le globe.

    45.- La race adamique a tous les caractères d'une race proscrite ; les Esprits qui en font partie ont été exilés sur la terre, déjà peuplée, mais d'hommes primitifs, plongés dans l'ignorance, et qu'ils ont eu pour mission de faire progresser en apportant parmi eux les lumières d'une intelligence développée. N'est-ce pas, en effet, le rôle que cette race a rempli jusqu'à ce jour ? Leur supériorité intellectuelle prouve que le monde d'où ils sont sortis était plus avancé que la terre ; mais ce monde devant entrer dans une nouvelle phase de progrès, et ces Esprits, vu leur obstination, n'ayant pas su se mettre à cette hauteur, y auraient été déplacés et auraient été une entrave à la marche providentielle des choses ; c'est pourquoi ils en ont été exclus, tandis que d'autres ont mérité de les remplacer.

    En reléguant cette race sur cette terre de labeur et de souffrances, Dieu a eu raison de lui dire : « Tu en tireras ta nourriture à la sueur de ton front. » Dans sa mansuétude, il lui a promis qu'il lui enverrait un Sauveur, c'est-à-dire celui qui devait l'éclairer sur la route à suivre pour sortir de ce lieu de misère, de cet enfer, et arriver à la félicité des élus. Ce Sauveur, il le lui a envoyé dans la personne du Christ, qui a enseigné la loi d'amour et de charité méconnue par eux, et qui devait être la véritable ancre de salut.

    C'est également en vue de faire avancer l'humanité dans un sens déterminé que des Esprits supérieurs, sans avoir les qualités du Christ, s'incarnent de temps à autre sur la terre pour y accomplir des missions spéciales qui profitent en même temps à leur avancement personnel, s'ils les remplissent selon les vues du Créateur.

    46.- Sans la réincarnation, la mission du Christ serait un non-sens, ainsi que la promesse faite par Dieu. Supposons, en effet, que l'âme de chaque homme soit créée à la naissance de son corps, et qu'elle ne fasse que paraître et disparaître sur la terre, il n'y a aucune relation entre celles qui sont venues depuis Adam jusqu'à Jésus-Christ, ni entre celles qui sont venues depuis ; elles sont toutes étrangères les unes aux autres. La promesse d'un Sauveur faite par Dieu ne pouvait s'appliquer aux descendants d'Adam, si leurs âmes n'étaient pas encore créées. Pour que la mission du Christ pût se rattacher aux paroles de Dieu, il fallait qu'elles pussent s'appliquer aux mêmes âmes. Si ces âmes sont nouvelles elles ne peuvent êtres entachées de la faute du premier père, qui n'est que le père charnel et non le père spirituel ; autrement Dieu aurait créé des âmes entachées d'une faute qui ne pouvait déteindre sur elles puisqu'elles n'existaient pas. La doctrine vulgaire du péché originel implique donc la nécessité d'un rapport entre les âmes du temps du Christ et celles du temps d'Adam, et par conséquent la réincarnation.

    Dites que toutes ces âmes faisaient partie de la colonie d'Esprits exilés sur la terre au temps d'Adam, et qu'elles étaient entachées des vices qui les avaient fait exclure d'un monde meilleur, et vous aurez la seule interprétation rationnelle du péché originel, péché propre à chaque individu, et non le résultat de la responsabilité de la faute d'un autre qu'il n'a jamais connu ; dites que ces âmes ou Esprits renaissent à diverses reprises sur la terre à la vie corporelle pour progresser et s'épurer ; que le Christ est venu éclairer ces mêmes âmes non seulement pour leurs vies passées, mais pour leurs vies ultérieures, et seulement alors vous donnez à sa mission un but réel et sérieux, acceptable par la raison.

    47.- Un exemple familier, frappant par son analogie, fera mieux comprendre encore les principes qui viennent d'être exposés :

    Le 24 mai 1861, la frégate Iphigénie amena à la Nouvelle-Calédonie une compagnie disciplinaire composée de 291 hommes. Le commandant de la colonie leur adressa, à leur arrivée, un ordre du jour ainsi conçu :

    « En mettant le pied sur cette terre lointaine, vous avez déjà compris le rôle qui vous est réservé.

    « A l'exemple de nos braves soldats de la marine servant sous vos yeux, vous nous aiderez à porter avec éclat, au milieu des tribus sauvages de la Nouvelle-Calédonie, le flambeau de la civilisation. N'est-ce pas là une belle et noble mission, je nous le demande ? Vous la remplirez dignement.

    « Ecoutez la voix et les conseils de vos chefs. Je suis à leur tête ; que mes paroles soient bien entendues.

    « Le choix de votre commandant, de vos officiers, de vos sous-officiers et caporaux est un sûr garant de tous les efforts qui seront tentés pour faire de vous d'excellents soldats ; je dis plus, pour vous élever à la hauteur de bons citoyens et vous transformer en colons honorables si vous le désirez.

    « Votre discipline est sévère ; elle doit l'être. Placée en nos mains, elle sera ferme et inflexible, sachez-le bien ; comme aussi, juste et paternelle, elle saura distinguer l'erreur du vice et de la dégradation... »

    Voilà donc des hommes expulsés, pour leur mauvaise conduite, d'un pays civilisé, et envoyés, par punition, chez un peuple barbare. Que leur dit le chef ? « Vous avez enfreint les lois de votre pays ; vous y avez été une cause de trouble et de scandale, et l'on vous en a chassés ; on vous envoie ici, mais vous pouvez y racheter votre passé ; vous pouvez, par le travail, vous y créer une position honorable, et devenir d'honnêtes citoyens. Vous y avez une belle mission à remplir, celle de porter la civilisation parmi ces tribus sauvages. La discipline sera sévère, mais juste, et nous saurons distinguer ceux qui se conduiront bien. Votre sort est entre vos mains ; vous pouvez l'améliorer si vous le désirez, parce que vous avez votre libre arbitre ».

    Pour ces hommes relégués au sein de la sauvagerie, la mère patrie n'est-elle pas un paradis perdu par leur faute et par leur rébellion à la loi ? Sur cette terre lointaine, ne sont-ils pas des anges déchus ? Le langage du chef n'est-il pas celui que Dieu fit entendre aux Esprits exilés sur la terre : « Vous avez désobéi à mes lois, et c'est pour cela que je vous ai chassés du monde où vous pouviez vivre heureux et en paix ; ici vous serez condamnés au travail, mais vous pourrez, par votre bonne conduite, mériter votre pardon et reconquérir la patrie que vous avez perdue par votre faute, c'est-à-dire le ciel ? »

    48.- Au premier abord, l'idée de déchéance paraît en contradiction avec le principe que les Esprits ne peuvent rétrograder ; mais il faut considérer qu'il ne s'agit point d'un retour vers l'état primitif ; l'Esprit, quoique dans une position inférieure, ne perd rien de ce qu'il a acquis ; son développement moral et intellectuel est le même, quel que soit le milieu où il se trouve placé. Il est dans la position de l'homme du monde condamné au bagne pour ses méfaits ; certes, il est dégradé, déchu au point de vue social, mais il ne devient ni plus stupide ni plus ignorant.

    49.- Croit-on maintenant que ces hommes envoyés dans la Nouvelle-Calédonie vont se transformer subitement en modèles de vertus ? qu'ils vont abjurer tout à coup leurs erreurs passées ? Il ne faudrait pas connaître l'humanité pour le supposer. Par la même raison, les Esprits de la race adamique, une fois transplantés sur la terre d'exil, n'ont pas dépouillé instantanément leur orgueil et leurs mauvais instincts ; longtemps encore ils ont conservé les tendances de leur origine, un reste du vieux levain ; or, n'est-ce pas là le péché originel ?

     

    CHAPITRE XII
    -
    Genèse mosaïque.

    Les six jours. - Le paradis perdu.

    LES SIX JOURS.

    1.- CHAPITRE 1° - 1. Au commencement Dieu créa le ciel et la terre. - 2. La terre était uniforme et toute nue ; les ténèbres couvraient la face de l'abîme, et l'Esprit de Dieu était porté sur les eaux. - 3. Or Dieu dit : Que la lumière soit faite, et la lumière fut faite. - 4. Dieu vit que la lumière était bonne, et sépara la lumière d'avec les ténèbres. - 5. Il donna à la lumière le nom de jour et aux ténèbres le nom de nuit ; et du soir et du matin se fit le premier jour.

    6. Dieu dit aussi : Que le firmament soit fait au milieu des eaux, et qu'il sépare les eaux d'avec les eaux. - 7. Et Dieu fit le firmament ; et il sépara les eaux qui étaient sous le firmament d'avec celles qui étaient au-dessus du firmament. Et cela se fit ainsi. - 8. Et Dieu donna au firmament le nom de ciel ; et du soir et du matin se fit le second jour.

    9. Dieu dit encore : Que les eaux qui sont sous le ciel se rassemblent en un seul lieu, et que l'élément aride paraisse. Et cela se fit ainsi. - 10. Dieu donna à l'élément aride le nom de terre, et il appela mers toutes ces eaux rassemblées. Et il vit que cela était bien. - 11. Dieu dit encore : Que la terre produise de l'herbe verte qui porte de la graine, et des arbres fruitiers qui portent du fruit chacun selon son espèce, et renferment leur semence en eux-mêmes pour se reproduire sur la terre. Et cela se fit ainsi. - 12. La terre produisit donc de l'herbe verte qui portait de la graine selon son espèce, et des arbres fruitiers qui renfermaient leur semence en eux-mêmes, chacun selon son espèce. Et Dieu vit que cela était bon. - 13. Et du soir et du matin se fit le troisième jour.

    14. Dieu dit aussi : Que des corps de lumière soient faits dans le firmament du ciel, afin qu'ils séparent le jour d'avec la nuit : et qu'ils servent de signes pour marquer le temps et les saisons, les jours et les années. - 15. Qu'ils luisent dans le firmament du ciel, et qu'ils éclairent la terre. Et cela se fit ainsi. - 16. Dieu fit donc deux grands corps lumineux, l'un plus grand pour présider au jour, et l'autre moindre pour présider à la nuit ; il fit aussi les étoiles ; - 17. Et il les mit dans le firmament du ciel pour luire sur la terre. - 18. Pour présider au jour et à la nuit, et pour séparer la lumière d'avec les ténèbres. Et Dieu vit que cela était bon. - 19. Et du soir et du matin se fit le quatrième jour.

    20. Dieu dit encore : Que les eaux produisent des animaux vivants qui nagent dans l'eau, et des oiseaux qui volent sur la terre sous le firmament du ciel. - 21. Dieu créa donc les grands poissons, et tous les animaux qui ont la vie et le mouvement, que les eaux produisirent chacun selon son espèce, et il créa aussi tous les oiseaux selon leur espèce. Il vit que cela était bon. - 22. Et il les bénit en disant : Croissez et multipliez, et remplissez les eaux de la mer ; et que les oiseaux se multiplient sur la terre. - 23. Et du soir et du matin se fit le cinquième jour.

    24. Dieu dit aussi : Que la terre produise des animaux vivants chacun selon son espèce, les animaux domestiques, les reptiles et les bêtes sauvages de la terre selon leurs différentes espèces. Et cela se fit ainsi. - 25. Dieu fit donc les bêtes sauvages de la terre selon leurs espèces, les animaux domestiques et tous les reptiles chacun selon son espèce. Et Dieu vit que cela était bon.

    26. Il dit ensuite : Faisons l'homme à notre image et à notre ressemblance, et qu'il commande aux poissons de la mer, aux oiseaux du ciel, aux bêtes, à toute la terre et à tous les reptiles qui se meuvent sur la terre. - 27. Dieu créa donc l'homme à son image, et il le créa à l'image de Dieu, et il le créa mâle et femelle. - 28. Dieu les bénit et leur dit : Croissez et multipliez-vous, remplissez la terre et vous l'assujettissez, et dominez sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, et sur tous les animaux qui se meuvent sur la terre. - 29. Dieu dit encore : Je vous ai donné toutes les herbes qui portent leur graine sur la terre et tous les arbres qui renferment en eux-mêmes leur semence chacun selon son espèce, afin qu'ils vous servent de nourriture ; - 30. Et à tous les animaux de la terre, à tous les oiseaux du ciel, à tout ce qui se meut sur la terre, et qui est vivant et animé, afin qu'ils aient de quoi se nourrir. Et cela se fit ainsi. - 31. Dieu vit toutes les choses qu'il avait faites ; et elles étaient très bonnes. - 32. Et du soir et du matin se fit le sixième jour.

    CHAPITRE II. - l. Le ciel et la terre furent donc ainsi achevés avec tous leurs ornements. - 2. Dieu termina au septième jour tout l'ouvrage qu'il avait fait, et il se reposa ce septième jour, après avoir achevé tous ses ouvrages. - 3. Il bénit le septième jour, et il le sanctifia ; parce qu'il avait cessé en ce jour de produire tous les ouvrages qu'il avait créés. - 4. Telle est l'origine du ciel et de la terre, et c'est ainsi qu'ils furent créés au jour que le Seigneur fit l'un et l'autre. - 5. Et qu'il créa toutes les plantes des champs avant qu'elles fussent sorties de la terre, et toutes les herbes de la campagne avant qu'elles eussent poussé. Car le Seigneur Dieu n'avait pas encore fait pleuvoir sur la terre, et il n'y avait point d'homme pour la labourer ; - 6. Mais il s'élevait de la terre une fontaine qui en arrosait toute la surface.

    7. Le Seigneur Dieu forma donc l'homme du limon de la terre et il répandit sur son visage un souffle de vie ; et l'homme devint vivant et animé.

    2.- Après les développements contenus dans les chapitres précédents sur l'origine et la constitution de l'univers, selon les données fournies par la science pour la partie matérielle, et selon le Spiritisme pour la partie spirituelle, il était utile de mettre en parallèle le texte même de la Genèse de Moïse, afin que chacun pût établir une comparaison et juger en connaissance de cause ; quelques explications complémentaires suffiront pour faire comprendre les parties qui ont besoin d'éclaircissements spéciaux.

    3.- Sur quelques points, il y a certainement une concordance remarquable entre la Genèse de Moïse et la doctrine scientifique ; mais ce serait une erreur de croire qu'il suffit de substituer, aux six jours de vingt-quatre heures de la création, six périodes indéterminées pour trouver une analogie complète ; ce serait une erreur non moins grande de croire que, sauf le sens allégorique de quelques mots, la Genèse et la science se suivent pas à pas et ne sont que la paraphrase l'une de l'autre.

    4.- Remarquons d'abord, ainsi que cela a été dit (Chap. VII, n° 14), que le nombre des six périodes géologiques est arbitraire, puisque l'on compte plus de vingt-cinq formations bien caractérisées. Ce nombre ne marque que les grandes phases générales ; il n'a été adopté, dans le principe, que pour rentrer, le plus possible, dans le texte biblique à une époque, peu éloignée du reste, où l'on croyait devoir contrôler la science par la Bible. C'est pour cela que les auteurs de la plupart des théories cosmogoniques, en vue de se faire plus facilement accepter, se sont efforcés de se mettre d'accord avec le texte sacré. Quand la science s'est appuyée sur la méthode expérimentale, elle s'est sentie plus forte, et s'est émancipée ; aujourd'hui, c'est la Bible que l'on contrôle par la science.

    D'un autre côté, la géologie, ne prenant son point de départ qu'à la formation des terrains granitiques, ne comprend pas, dans le nombre de ses périodes, l'état primitif de la terre. Elle ne s'occupe pas non plus du soleil, de la lune et des étoiles, ni de l'ensemble de l'univers, qui appartiennent à l'astronomie. Pour rentrer dans le cadre de la Genèse, il convient donc d'ajouter une première période embrassant cet ordre de phénomènes, et que l'on pourrait appeler période astronomique.

    En outre, la période diluvienne n'est pas considérée par tous les géologues comme formant une période distincte, mais comme un fait transitoire et passager qui n'a pas changé notablement l'état climatérique du globe, ni marqué une nouvelle phase dans les espèces végétales et animales, puisque, à peu d'exceptions près, les mêmes espèces se retrouvent avant et après le déluge. On peut donc en faire abstraction sans s'écarter de la vérité.

    5.- Le tableau comparatif suivant, dans lequel sont résumés les phénomènes qui caractérisent chacune des six périodes, permet d'embrasser l'ensemble, et de juger les rapports et les différences qui existent entre elles et la Genèse biblique :

    SCIENCE

     

    GENESE

     

    I. PERIODE ASTRONOMIQUE. - Agglomération de la matière cosmique universelle sur un point de l'espace en une nébuleuse qui a donné naissance, par la condensation de la matière sur divers points, aux étoiles, au soleil, à la terre, à la lune et à toutes les planètes.

    Etat primitif fluidique et incandescent de la terre. - Atmosphère immense chargée de toute l'eau en vapeur, et de toutes les matières volatilisables.

     

     

    1° JOUR. - Le ciel et la terre. - La lumière.

     

    II. PERIODE PRIMAIRE. - Durcissement de la surface de la terre par le refroidissement ; formation des couches granitiques. - Atmosphère épaisse et brûlante, impénétrable aux rayons du soleil. - Précipitation graduelle de l'eau et des matières solides volatilisées dans l'air. - Absence de toute vie organique.

     

     

    2° JOUR - Le firmament. - Séparation des eaux qui sont sous le firmament de celles qui sont au-dessus.

     

    III. PERIODE DE TRANSITION. - Les eaux couvrent toute la surface du globe. - Premiers dépôts de sédiment formés par les eaux. - Chaleur humide. - Le Soleil commence à percer l'atmosphère brumeuse. - Premiers êtres organisés de la constitution la plus rudimentaire. - Lichens, mousses, fougères, lycopodes, plantes herbacées. Végétation colossale. - Premiers animaux marins : zoophytes, polypiers, crustacés. - Dépôts houillers.

     

     

    3° JOUR. - Les eaux qui sont sous le firmament se rassemblent ; l'élément aride paraît. - La terre et les mers. - Les plantes.

     

    IV. PERIODE SECONDAIRE - Surface de la terre peu accidentée ; eaux peu profondes et marécageuses. Température moins brûlante ; atmosphère plus épurée. Dépôts considérables de calcaires par les eaux. - Végétations moins colossales ; nouvelles espèces ; plantes ligneuses ; premiers arbres. - Poissons ; cétacés ; animaux à coquille ; grands reptiles aquatiques et amphibies.

     

     

    4° JOUR. - Le soleil, la lune et les étoiles.

     

    V. PERIODE TERTIAIRE. - Grands soulèvements de la croûte solide ; formation des continents. Retraite des eaux dans les lieux bas ; formation des mers. - Atmosphère épurée ; température actuelle par la chaleur solaire. - Animaux terrestres gigantesques. Végétaux et animaux actuels. Oiseaux.

     

     

    5° JOUR. - Les poissons et les oiseaux.

     

    DELUGE UNIVERSEL.

     

     

     

     

    VI. PERIODE QUATERNAIRE OU POSTDILUVIENNE. - Terrains d'alluvion. - Végétaux et animaux actuels. - L'homme.

     

     

    6° JOUR. - Les animaux terrestres. - L'homme.

     

    6.- Un premier fait qui ressort du tableau comparatif ci-dessus, c'est que l'oeuvre de chacun des six jours ne correspond pas d'une manière rigoureuse, comme beaucoup le croient, à chacune des six périodes géologiques. La concordance la plus remarquable est celle de la succession des êtres organiques, qui est à peu de chose près la même, et dans l'apparition de l'homme en dernier ; or c'est là un fait important.

    Il y a également coïncidence, non avec l'ordre numérique des périodes, mais pour le fait, dans le passage où il est dit que, le troisième jour, « les eaux qui sont sous le ciel se rassemblèrent en un seul lieu, et que l'élément aride parut. » C'est l'expression de ce qui eut lieu dans la période tertiaire, quand les soulèvements de la croûte solide mirent à découvert les continents, et refoulèrent les eaux qui ont formé les mers. C'est alors seulement que parurent les animaux terrestres, selon la géologie et selon Moïse.

    7.- Lorsque Moïse dit que la création fut faite en six jours, a-t-il voulu parler de jours de vingt-quatre heures, ou bien a-t-il compris ce mot dans le sens de période, durée ? La première hypothèse est la plus probable, si l'on s'en réfère au texte même ; d'abord, parce que tel est le sens propre du mot hébreu ïôm, traduit par jour ; puis la spécification du soir et du matin, qui limitent chacun des six jours, donne tout lieu de supposer qu'il a voulu parler de jours ordinaires. On ne peut même concevoir aucun doute à cet égard, lorsqu'il dit, verset 5 : « Il donna à la lumière le nom de jour, et aux ténèbres le nom de nuit ; et du soir et du matin se fit le premier jour. » Ceci ne peut évidemment s'appliquer qu'au jour de vingt-quatre heures, divisé par la lumière et les ténèbres. Le sens est encore plus précis quand il dit, verset 17, en parlant du soleil, de la lune et des étoiles : « Il les mit dans le firmament du ciel pour luire sur la terre ; pour présider au jour et à la nuit, et pour séparer la lumière d'avec les ténèbres. Et du soir et du matin se fit le quatrième jour ».

    D'ailleurs, tout, dans la création, était miraculeux, et dès lors qu'on entre dans la voie des miracles, on peut parfaitement croire que la terre s'est faite en six fois vingt-quatre heures, surtout quand on ignore les premières lois naturelles. Cette croyance a bien été partagée par tous les peuples civilisés jusqu'au moment où la géologie est venue, pièces en main, en démontrer l'impossibilité.

    8.- Un des points qui ont été le plus critiqués dans la Genèse, c'est la création du soleil après la lumière. On a cherché à l'expliquer, d'après les données mêmes fournies par la géologie, en disant que, dans les premiers temps de sa formation, l'atmosphère terrestre, étant chargée de vapeurs denses et opaques, ne permettait pas de voir le soleil, qui dès lors n'existait pas pour la terre. Cette raison serait peut-être admissible si, à cette époque, il y avait eu des habitants pour juger de la présence ou de l'absence du soleil ; or, selon Moïse même, il n'y avait encore que des plantes, qui, toutefois, n'auraient pu croître et se multiplier sans l'action de la chaleur solaire.

    Il y a donc évidemment un anachronisme dans l'ordre que Moïse assigne à la création du soleil ; mais, involontairement ou non, il n'a pas commis d'erreur en disant que la lumière avait précédé le soleil.

    Le soleil n'est point le principe de la lumière universelle, mais une concentration de l'élément lumineux sur un point, autrement dit du fluide, qui, dans des circonstances données, acquiert les propriétés lumineuses. Ce fluide, qui est la cause, devait nécessairement précéder le soleil, qui n'est qu'un effet. Le soleil est cause pour la lumière qu'il répand, mais il est effet par rapport à celle qu'il a reçue.

    Dans une chambre obscure, une bougie allumée est un petit soleil. Qu'a-t-on fait pour allumer la bougie ? on a développé la propriété éclairante du fluide lumineux, et on a concentré ce fluide sur un point ; la bougie est la cause de la lumière répandue dans la chambre, mais si le principe lumineux n'eût pas existé avant la bougie, celle-ci n'aurait pu être allumée.

    Il en est de même du soleil. L'erreur vient de l'idée fausse où l'on a été longtemps que l'univers tout entier a commencé avec la terre, et l'on ne comprend pas que le soleil ait pu être créé après la lumière. On sait maintenant qu'avant notre soleil et notre terre, des millions de soleils et de terres ont existé, qui jouissaient, par conséquent, de la lumière. L'assertion de Moïse est donc parfaitement exacte en principe ; elle est fausse en ce qu'il fait créer la terre avant le soleil ; la terre, étant assujettie au soleil dans son mouvement de translation, a dû être formée après lui : c'est ce que Moïse ne pouvait savoir, puisqu'il ignorait la loi de gravitation.

    La même pensée se trouve dans la Genèse des anciens Perses. Au premier chapitre du Vendedad, Ormuzd, racontant l'origine du monde, dit : « Je créai la lumière qui alla éclairer le soleil, la lune et les étoiles. » (Dictionnaire de mythologie universelle.) La forme est certainement ici plus claire et plus scientifique que dans Moïse, et n'a pas besoin de commentaire.

    9.- Moïse, partageait évidemment les croyances les plus primitives sur la cosmogonie. Comme les hommes de son temps, il croyait à la solidité de la voûte céleste, et à des réservoirs supérieurs pour les eaux. Cette pensée est exprimée sans allégorie ni ambiguïté dans ce passage (versets 6 et suivants) : « Dieu dit : Que le firmament soit fait au milieu des eaux et qu'il sépare les eaux d'avec les eaux. Dieu fit le firmament, et il sépara les eaux qui étaient sous le firmament de celles qui étaient au-dessus du firmament. » (Voir, ch. V, Systèmes du monde anciens et modernes, n° 3, 4, 5.)

    Une antique croyance faisait considérer l'eau comme le principe, l'élément générateur primitif ; aussi Moïse ne parle pas de la création des eaux, qui semblent avoir existé déjà. « Les ténèbres couvraient l'abîme, » c'est-à-dire les profondeurs de l'espace que l'imagination se représentait vaguement occupé par les eaux, et dans les ténèbres avant la création de la lumière ; voilà pourquoi Moïse dit : « L'Esprit de Dieu était porté (ou planait) sur les eaux. » La terre étant censée formée au milieu des eaux, il fallait l'isoler ; on supposa donc que Dieu avait fait le firmament, voûte solide qui séparait les eaux d'en haut de celles qui étaient sur la terre.

    Pour comprendre certaines parties de la Genèse, il faut nécessairement se placer au point de vue des idées cosmogoniques du temps dont elle est le reflet.

    10.- Depuis les progrès de la physique et de l'astronomie, une pareille doctrine n'est pas soutenable50. Cependant, Moïse prête ces paroles à Dieu même ; or, puisqu'elles expriment un fait notoirement faux, de deux choses l'une : ou Dieu s'est trompé dans le récit qu'il fait de son oeuvre, ou ce récit n'est pas une révélation divine. La première supposition n'étant pas admissible, il en faut conclure que Moïse a exprimé ses propres idées (Chap. I, n° 3).

    11.- Moïse est plus dans le vrai quand il dit que Dieu a formé l'homme avec le limon de la terre51. La science nous montre, en effet (Chap. X), que le corps de l'homme est composé d'éléments puisés dans la matière inorganique, autrement dit dans le limon de la terre.

    La femme formée d'une côte d'Adam est une allégorie, puérile en apparence, si on la prend à la lettre, mais profonde par le sens. Elle a pour but de montrer que la femme est de la même nature que l'homme, son égale, par conséquent, devant Dieu, et non une créature à part faite pour être asservie et traitée en ilote. Sortie de sa propre chair, l'image de l'égalité est bien plus saisissante que si elle eût été formée séparément du même limon ; c'est dire à l'homme qu'elle est son égale, et non son esclave, qu'il doit l'aimer comme une partie de lui-même.

    12.- Pour des esprits incultes, sans aucune idée des lois générales, incapables d'embrasser l'ensemble et de concevoir l'infini, cette création miraculeuse et instantanée avait quelque chose de fantastique qui frappait l'imagination. Le tableau de l'univers tiré du néant en quelques jours, par un seul acte de la volonté créatrice, était pour eux le signe le plus éclatant de la puissance de Dieu. Quelle peinture, en effet, plus sublime et plus poétique de cette puissance que ces paroles : « Dieu dit : Que la lumière soit, et la lumière fut ! » Dieu créant l'univers par l'accomplissement lent et graduel des lois de la nature, leur eût paru moins grand et moins puissant ; il leur fallait quelque chose de merveilleux qui sortît des voies ordinaires, autrement ils auraient dit que Dieu n'était pas plus habile que les hommes. Une théorie scientifique et raisonnée de la création les eût laissés froids et indifférents.

    Ne rejetons donc pas la Genèse biblique ; étudions-la, au contraire, comme on étudie l'histoire de l'enfance des peuples. C'est une épopée riche en allégories dont il faut chercher le sens caché ; qu'il faut commenter et expliquer à l'aide des lumières de la raison et de la science. Tout en faisant ressortir les beautés poétiques, et les instructions voilées sous la forme imagée, il faut en démontrer carrément les erreurs, dans l'intérêt même de la religion. On respectera mieux celle-ci quand ces erreurs ne seront pas imposées à la foi comme des vérités, et Dieu n'en paraîtra que plus grand et plus puissant lorsque son nom ne sera pas mêlé à des faits controuvés.

    LE PARADIS PERDU52.

    13.- CHAPITRE II. - 9. Or, le Seigneur Dieu avait planté dès le commencement un jardin délicieux, dans lequel il mit l'homme qu'il avait formé. - Le Seigneur Dieu avait aussi produit de la terre toutes sortes d'arbres beaux à la vue et dont le fruit était agréable au goût, et l'arbre de vie au milieu du paradis53, avec l'arbre de la science du bien et du mal (Il fit sortir, Jéhovah Eloïm, de la terre (min haadama) tout arbre beau à voir et bon à manger, et l'arbre de vie (vehetz hachayim) au milieu du jardin, et l'arbre de la science du bien et du mal).

    15. Le Seigneur prit donc l'homme, et le mit dans le paradis de délices, afin qu'il le cultivât et le gardât. - 16. Il lui fit aussi ce commandement, et lui dit : Mangez de tous les arbres du paradis (Il ordonna, Jéhovah Eloïm, à l'homme (hal haadam), disant : De tout arbre du jardin (hagan) tu peux manger). - 17. Mais ne mangez point du fruit de l'arbre de la science du bien et du mal ; car en même temps que vous en mangerez, vous mourrez très certainement. (Et de l'arbre de la science du bien et du mal (oumehetz hadaat tob vara) tu n'en mangeras pas, car le jour où tu en mangeras, tu mourras.)

    14.- CHAPITRE III. - 1. Or, le serpent était le plus fin de tous les animaux que le Seigneur Dieu avait formés sur la terre. Et il dit à la femme : Pourquoi Dieu vous a-t-il commandé de ne pas manger du fruit de tous les arbres du paradis ? (Et le serpent (nâhâsch) était rusé plus que tous les animaux terrestres qu'avait faits Jéhovah Eloïm ; il dit à la femme (el haïscha) : Est-ce qu'il a dit, Eloïm : Vous ne mangerez d'aucun arbre du jardin ?) - 2. La femme lui répondit : Nous mangeons des fruits de tous les arbres qui sont dans le paradis. (Elle dit, la femme, au serpent, du fruit (miperi) des arbres du jardin nous pouvons manger). - 3. Mais pour ce qui est du fruit de l'arbre qui est au milieu du paradis, Dieu nous a commandé de n'en point manger, et de n'y point toucher, de peur que nous ne fussions en danger de mourir. - 4. Le serpent repartit à la femme : Assurément, vous ne mourrez point ; - 5. Mais c'est que Dieu sait qu'aussitôt que vous aurez mangé de ce fruit, vos yeux seront ouverts, et vous serez comme des dieux, connaissant le bien et le mal.

    6. La femme considéra donc que le fruit de cet arbre était bon à manger ; qu'il était beau et agréable à la vue. Et en ayant pris, elle en mangea, et en donna à son mari qui en mangea aussi. (Elle vit, la femme, qu'il était bon, l'arbre, comme nourriture et qu'il était enviable l'arbre pour COMPRENDRE (leaskil), et elle prit de son fruit, etc.).

    8. Et comme ils eurent entendu la voix du Seigneur Dieu, qui se promenait dans le paradis après midi, lorsqu'il s'élève un vent doux, ils se retirèrent au milieu des arbres du paradis pour se cacher de devant sa face.

    9.- Alors le Seigneur Dieu appela Adam, et lui dit : Où êtes-vous ? - 10. Adam lui répondit : J'ai entendu votre voix dans le paradis, et j'ai eu peur, parce que j'étais nu, c'est pourquoi je me suis caché. - 11. Le Seigneur lui repartit : Et d'où avez-vous su que vous étiez nu, sinon de ce que vous avez mangé du fruit de l'arbre dont je vous avais défendu de manger ? - 12. Adam lui répondit : La femme que vous m'avez donnée pour compagne m'a présenté du fruit de cet arbre, et j'en ai mangé. - 13. Le Seigneur Dieu dit à la femme : Pourquoi avez-vous fait cela ? Elle répondit : Le serpent m'a trompée, et j'ai mangé de ce fruit.

    14. Alors le Seigneur Dieu dit au serpent : Parce que tu as fait cela, tu es maudit entre tous les animaux et toutes les bêtes de la terre ; tu ramperas sur le ventre, et tu mangeras la terre tous les jours de ta vie. - 15. Je mettrai une inimitié entre toi et la femme, entre sa race et la tienne. Elle te brisera la tête et tu tâcheras de la mordre par le talon.

    16. Dieu dit aussi à la femme : Je vous affligerai de plusieurs maux pendant votre grossesse ; vous enfanterez dans la douleur ; vous serez sous la domination de votre mari, et il vous dominera.

    17. Il dit ensuite à Adam : Parce que vous avez écouté la voix de votre femme, et que vous avez mangé du fruit de l'arbre dont je vous avais défendu de manger, la terre sera maudite à cause de ce que vous avez fait, et vous n'en tirerez de quoi vous nourrir pendant toute votre vie qu'avec beaucoup de travail. - 18. Elle vous produira des épines et des ronces, et vous vous nourrirez de l'herbe de la terre. - 19. Et vous mangerez votre pain à la sueur de votre visage, jusqu'à ce que vous retourniez en la terre d'où vous avez été tiré, car vous êtes poudre, et vous retournerez en poudre.

    20. Et Adam donna à sa femme le nom d'Eve, qui signifie la vie, parce qu'elle était la mère de tous les vivants.

    21. Le Seigneur Dieu fit aussi à Adam et à sa femme des habits de peaux dont il les revêtit. - 22. Et il dit : Voilà Adam devenu comme l'un de nous, sachant le bien et le mal. Empêchons donc maintenant qu'il ne porte sa main à l'arbre de vie, qu'il ne prenne aussi de son fruit, et que, mangeant de ce fruit, il ne vive éternellement. (Il dit, Jéhovah Eloïm : Voici, l'homme a été comme un de nous pour la connaissance du bien et du mal ; et maintenant il peut tendre la main et prendre de l'arbre de la vie (veata pen ischlachyado velakach mehetz hachayim) ; il en mangera et vivra éternellement.

    23. Le Seigneur Dieu le fit sortir du jardin de délices, afin qu'il allât travailler à la culture de la terre d'où il avait été tiré. - 24. Et l'en ayant chassé, il mit des chérubins54 devant le jardin de délices, qui faisaient étinceler une épée de feu, pour garder le chemin qui conduisait à l'arbre de vie.

    15.- Sous une image puérile et parfois ridicule, si l'on s'arrête à la forme, l'allégorie cache souvent les plus grandes vérités. Est-il une fable plus absurde au premier abord que celle de Saturne, un dieu dévorant des pierres qu'il prend pour ses enfants ? Mais, en même temps, quoi de plus profondément philosophique et vrai que cette figure, si l'on en cherche le sens moral ! Saturne est la personnification du temps ; toutes choses étant l'oeuvre du temps, il est le père de tout ce qui existe, mais aussi tout se détruit avec le temps. Saturne dévorant des pierres est l'emblème de la destruction, par le temps, des corps les plus durs qui sont ses enfants, puisqu'ils se sont formés avec le temps. Et qui échappe à cette destruction d'après cette même allégorie ? Jupiter, l'emblème de l'intelligence supérieure, du principe spirituel qui est indestructible. Cette image est même si naturelle, que, dans le langage moderne, sans allusion à la Fable antique, on dit d'une chose détériorée à la longue, qu'elle est dévorée par le temps, rongée, ravagée par le temps.

    Toute la mythologie païenne n'est, en réalité, qu'un vaste tableau allégorique des divers côtés bons et mauvais de l'humanité. Pour qui en cherche l'esprit, c'est un cours complet de la plus haute philosophie, comme il en est de nos fables modernes. L'absurde était de prendre la forme pour le fond.

    16.- Il en est de même de la Genèse, où il faut voir de grandes vérités morales sous des figures matérielles qui, prises à la lettre, seraient aussi absurdes que si, dans nos fables, on prenait à la lettre les scènes et les dialogues attribués aux animaux.

    Adam est la personnification de l'humanité ; sa faute individualise la faiblesse de l'homme, en qui prédominent les instincts matériels auxquels il ne sait pas résister55.

    L'arbre, comme arbre de vie, est l'emblème de la vie spirituelle ; comme arbre de la science, c'est celui de la conscience que l'homme acquiert du bien et du mal par le développement de son intelligence et celui du libre arbitre en vertu duquel il choisit entre les deux ; il marque le point où l'âme de l'homme, cessant d'être guidée par les seuls instincts, prend possession de sa liberté et encourt la responsabilité de ses actes.

    Le fruit de l'arbre est l'emblème de l'objectif des désirs matériels de l'homme ; c'est l'allégorie de la convoitise et de la concupiscence ; il résume sous une même figure les sujets d'entraînement au mal ; en manger, c'est succomber à la tentation. Il croît au milieu du jardin de délices pour montrer que la séduction est au sein même des plaisirs, et rappeler que, si l'homme donne la prépondérance aux jouissances matérielles, il s'attache à la terre et s'éloigne de sa destinée spirituelle56.

    La mort dont il est menacé, s'il enfreint la défense qui lui est faite, est un avertissement des conséquences inévitables, physiques et morales, qu'entraîne la violation des lois divines que Dieu a gravées dans sa conscience. Il est bien évident qu'il ne s'agit pas ici de la mort corporelle, puisque, après sa faute, Adam vécut encore fort longtemps, mais bien de la mort spirituelle, autrement dit de la perte des biens qui résultent de l'avancement moral, perte dont son expulsion du jardin de délices est l'image.

    17.- Le serpent est loin de passer aujourd'hui pour le type de la ruse ; c'est donc ici, par rapport à sa forme plutôt que pour son caractère, une allusion à la perfidie des mauvais conseils qui se glissent comme le serpent, et dont souvent, pour cette raison, on ne se méfie pas. D'ailleurs, si le serpent, pour avoir trompé la femme, a été condamné à ramper sur le ventre, cela voudrait dire qu'auparavant il avait des jambes, et alors ce n'était plus un serpent. Pourquoi donc imposer à la foi naïve et crédule des enfants, comme des vérités, des allégories aussi évidentes, et qui, en faussant leur jugement, leur font plus tard regarder la Bible comme un tissu de fables absurdes ?

    Il faut remarquer, en outre, que le mot hébreu nâhâsch, traduit par le mot serpent, vient de la racine nâhâsch qui signifie : faire des enchantements, deviner les choses cachées, et peut signifier : enchanteur, devin. On le trouve, avec cette acception, dans la Genèse, chap. XLIV, v. 5 et 15, à propos de la coupe que Joseph fit cacher dans le sac de Benjamin : « La coupe que vous avez dérobée est celle dans laquelle mon Seigneur boit, et dont il se sert pour deviner (nâhâsch57). - Ignorez-vous qu'il n'y a personne qui m'égale dans la science de deviner (nâhâsch) ? » - Au livre des Nombres, chap. XXIII, v. 23 : « Il n'y a point d'enchantements (nâhâsch) dans Jacob, ni de devins dans Israël. » Par suite, le mot nâhâsch a pris aussi la signification de serpent, reptile que les charmeurs prétendaient enchanter, ou dont ils se servaient dans leurs enchantements.

    Ce n'est que dans la version des Septante, - qui, selon Hutcheson, ont corrompu le texte hébreu en beaucoup d'endroits, - écrite en grec au deuxième siècle avant l'ère chrétienne, que le mot nâhâsch a été traduit par serpent. Les inexactitudes de cette version tiennent, sans doute, aux modifications que la langue hébraïque avait subies dans l'intervalle ; car l'hébreu du temps de Moïse était alors une langue morte, qui différait de l'hébreu vulgaire, autant que le grec ancien et l'arabe littéraire diffèrent du grec et de l'arabe modernes58.

    Il est donc probable que Moïse a entendu, par le séducteur de la femme, le désir indiscret de connaître les choses cachées suscité par l'Esprit de divination, ce qui s'accorde avec le sens primitif du mot nâhâsch, deviner ; et, d'autre part, avec ces paroles : « Dieu sait qu'aussitôt que vous avez mangé de ce fruit, vos yeux seront ouverts, et vous serez comme des dieux. - Elle vit, la femme, qu'il était enviable l'arbre pour comprendre (léaskil), et elle prit de son fruit. » Il ne faut pas oublier que Moïse voulait proscrire, chez les Hébreux, l'art de la divination, en usage chez les Egyptiens, ainsi que le prouve sa défense d'interroger les morts, et l'Esprit de Python (Ciel et Enfer selon le Spiritisme, chap. XII).

    18.- Le passage où il est dit que : « Le Seigneur se promenait dans le paradis, après midi, lorsqu'il s'élève un vent doux, » est une image naïve et quelque peu puérile, que la critique n'a pas manqué de relever ; mais elle n'a rien qui doive surprendre si l'on se reporte à l'idée que les Hébreux des temps primitifs se faisaient de la Divinité. Pour ces intelligences frustes, incapables de concevoir des abstractions, Dieu devait revêtir une forme concrète, et ils rapportaient tout à l'humanité comme au seul point connu. Moïse leur parlait donc comme à des enfants, par des images sensibles. Dans le cas dont il s'agit, c'était la puissance souveraine personnifiée, comme les Païens personnifiaient, sous des figures allégoriques, les vertus, les vices et les idées abstraites. Plus tard, les hommes ont dépouillé l'idée de la forme, comme l'enfant, devenu adulte, cherche le sens moral dans les contes dont on l'a bercé. Il faut donc considérer ce passage comme une allégorie de la Divinité surveillant elle-même les objets de sa création. Le grand rabbin Wogue, le traduit ainsi : « Ils entendirent la voix de l'Eternel Dieu, parcourant le jardin du côté d'où vient le jour ».

    19.- Si la faute d'Adam est littéralement d'avoir mangé un fruit, elle ne saurait incontestablement, par sa nature presque puérile, justifier la rigueur dont elle a été frappée. On ne saurait non plus rationnellement admettre que ce soit le fait que l'on suppose généralement ; autrement Dieu, considérant ce fait comme un crime irrémissible, aurait condamné son propre ouvrage, puisqu'il avait créé l'homme pour la propagation. Si Adam eût entendu dans ce sens la défense de toucher au fruit de l'arbre et qu'il s'y fût scrupuleusement conformé, où serait l'humanité, et qu'en aurait-il été des desseins du Créateur ?

    Dieu n'avait point créé Adam et Eve pour rester seuls sur la terre ; et la preuve en est dans les paroles mêmes qu'il leur adresse immédiatement après leur formation, alors qu'ils étaient encore dans le paradis terrestre :

    « Dieu les bénit et leur dit : Croissez et multipliez-vous, remplissez la terre et vous l'assujettissez. » (Ch, I, v. 28.) Puisque la multiplication de l'homme était une loi dès le paradis terrestre, son expulsion ne peut avoir pour cause le fait supposé.

    Ce qui a donné du crédit à celle supposition, c'est le sentiment de honte dont Adam et Eve ont été saisis à la vue de Dieu et qui les a portés à se cacher. Mais cette honte elle-même est une figure par comparaison : elle symbolise la confusion que tout coupable éprouve en présence de celui qu'il a offensé.

    20.- Quelle est donc, en définitive, cette faute si grande qu'elle a pu frapper de réprobation à perpétuité tous les descendants de celui qui l'a commise ? Caïn le fratricide ne fut pas traité si sévèrement. Aucun théologien n'a pu la définir logiquement, parce que tous, ne sortant pas de la lettre, ont tourné dans un cercle vicieux.

    Aujourd'hui, nous savons que cette faute n'est point un acte isolé, personnel à un individu, mais qu'elle comprend, sous un fait allégorique unique, l'ensemble des prévarications dont peut se rendre coupable l'humanité encore imparfaite de la terre, et qui se résument en ces mots : infraction à la loi de Dieu. Voilà pourquoi la faute du premier homme, symbolisant l'humanité, est symbolisée elle-même par un acte de désobéissance.

    21.- En disant à Adam qu'il tirera sa nourriture de la terre à la sueur de son front, Dieu symbolise l'obligation du travail ; mais pourquoi fait-il du travail une punition ? Que serait l'intelligence de l'homme, s'il ne la développait pas par le travail ? Que serait la terre, si elle n'était pas fécondée, transformée, assainie par le travail intelligent de l'homme ?

    Il est dit (Ch. II, v. 5 et 7) : « Le Seigneur Dieu n'avait pas encore fait pleuvoir sur la terre, et il n'y avait point d'homme pour la labourer. Le Seigneur forma donc l'homme du limon de la terre. » Ces paroles, rapprochées de celles-ci : Remplissez la terre, prouvent que l'homme était, dès l'origine, destiné à occuper toute la terre et à la cultiver ; et, en outre, que le paradis n'était pas un lieu circonscrit sur un coin du globe. Si la culture de la terre devait être une conséquence de la faute d'Adam, il en serait résulté que, si Adam n'eût pas péché, la terre serait restée inculte, et que les vues de Dieu n'auraient pas été accomplies.

    Pourquoi dit-il à la femme que, parce qu'elle a commis la faute, elle enfantera dans la douleur ? Comment la douleur de l'enfantement peut-elle être un châtiment puisqu'elle est une conséquence de l'organisme, et qu'il est prouvé physiologiquement qu'elle est nécessaire ? Comment une chose qui est selon les lois de la nature peut-elle être une punition ? C'est ce que les théologiens n'ont point encore expliqué, et ce qu'ils ne pourront faire tant qu'ils ne sortiront pas du point de vue où ils se sont placés ; et cependant ces paroles, qui semblent si contradictoires, peuvent être justifiées.

    22.- Remarquons d'abord que si, au moment de la création d'Adam et Eve, leur âme venait d'être tirée du néant, comme on l'enseigne, ils devaient être novices en toutes choses ; ils ne devaient pas savoir ce que c'est que mourir. Puisqu'ils étaient seuls sur la terre, tant qu'ils vécurent dans le paradis terrestre, ils n'avaient vu mourir personne ; comment donc auraient-ils pu comprendre en quoi consistait la menace de mort que Dieu leur faisait ? Comment Eve aurait-elle pu comprendre qu'enfanter dans la douleur serait une punition, puisque, venant de naître à la vie, elle n'avait jamais eu d'enfants et qu'elle était la seule femme au monde ?

    Les paroles de Dieu ne devaient donc avoir pour Adam et Eve aucun sens. A peine tirés du néant, ils ne devaient savoir ni pourquoi ni comment ils en étaient sortis ; ils ne devaient comprendre ni le Créateur ni le but de la défense qu'il leur faisait. Sans aucune expérience des conditions de la vie, ils ont péché comme des enfants qui agissent sans discernement, ce qui rend plus incompréhensible encore la terrible responsabilité que Dieu a fait peser sur eux et sur l'humanité tout entière.

    23.- Ce qui est une impasse pour la théologie, le Spiritisme l'explique sans difficulté et d'une manière rationnelle par l'antériorité de l'âme et la pluralité des existences, loi sans laquelle tout est mystère et anomalie dans la vie de l'homme. En effet, admettons qu'Adam et Eve aient déjà vécu, tout se trouve justifié : Dieu ne leur parle point comme à des enfants, mais comme à des êtres en état de le comprendre et qui le comprennent, preuve évidente qu'ils ont un acquis antérieur. Admettons, en outre, qu'ils aient vécu dans un monde plus avancé et moins matériel que le nôtre, où le travail de l'Esprit suppléait au travail du corps ; que par leur rébellion à la loi de Dieu, figurée par la désobéissance, ils en aient été exclus et exilés par punition sur la terre, où l'homme, par suite de la nature du globe, est astreint à un travail corporel, Dieu avait raison de leur dire : Dans le monde où vous allez vivre désormais, « vous cultiverez la terre et en tirerez votre nourriture à la sueur de votre front ; » et à la femme : « Vous enfanterez dans la douleur, » parce que telle est la condition de ce monde (Chap. XI, n° 31 et suiv.).

    Le paradis terrestre, dont on a inutilement cherché les traces sur la terre, était donc la figure du monde heureux où avait vécu Adam, ou plutôt la race des Esprits dont il est la personnification. L'expulsion du paradis marque le moment où ces Esprits sont venus s'incarner parmi les habitants de ce monde, et le changement de situation qui en a été la suite. L'ange armé d'une épée flamboyante, qui défend l'entrée du paradis, symbolise l'impossibilité où sont les Esprits des mondes inférieurs de pénétrer dans les mondes supérieurs avant de l'avoir mérité par leur épuration (Voir ci-après chap. XIV, n° 8 et suiv.).

    24.- Caïn (après le meurtre d'Abel) répondit au Seigneur : Mon iniquité est trop grande pour pouvoir en obtenir le pardon. - Vous me chassez aujourd'hui de dessus la terre, et j'irai me cacher de devant votre face. Je serai fugitif et vagabond sur la terre, quiconque donc me trouvera me tuera. - Le Seigneur lui répondit : Non, cela ne sera pas ; car quiconque tuera Caïn en sera puni très sévèrement. Et le Seigneur mit un signe sur Caïn, afin que ceux qui le trouveraient ne le tuassent point.

    Caïn, s'étant retiré de devant la face du Seigneur, fut vagabond sur la terre, et il habita vers la région orientale de l'Eden. - Et ayant connu sa femme, elle conçut et enfanta Hénoch. Il bâtit (vaïehi bôné ; litt. : il était bâtissant) une ville qu'il appela Hénoch (Enochia) du nom de son fils (Chap. IV, v. de 13 à 16).

    25.- Si l'on s'en rapporte à la lettre de la Genèse, voici à quelles conséquences on arrive : Adam et Eve étaient seuls dans le monde après leur expulsion du paradis terrestre ; ce n'est que postérieurement qu'ils eurent pour enfants Caïn et Abel. Or Caïn, ayant tué son frère et s'étant retiré dans une autre contrée, ne revit plus son père et sa mère, qui furent de nouveau seuls ; ce n'est que longtemps après, à l'âge de cent trente ans, qu'Adam eut un troisième fils, appelé Seth. Après la naissance de Seth, il vécut encore, selon la généalogie biblique, huit cents ans, et eut des fils et des filles.

    Lorsque Caïn vint s'établir à l'orient de l'Eden, il n'y avait donc sur la terre que trois personnes : son père et sa mère, et lui seul de son côté. Cependant il eut une femme et un enfant ; quelle pouvait être cette femme et où avait-il pu la prendre ? Le texte hébreu dit : Il était bâtissant une ville, et non il bâtit, ce qui indique une action présente et non ultérieure ; mais une ville suppose des habitants, car il n'est pas à présumer que Caïn la fit pour lui, sa femme et son fils, ni qu'il ait pu la construire à lui seul.

    Il faut donc inférer de ce récit même que la contrée était peuplée ; or ce ne pouvait être par les descendants d'Adam, qui alors n'en avait pas d'autre que Caïn.

    La présence d'autres habitants ressort également de cette parole de Caïn : « Je serai fugitif et vagabond, et quiconque me trouvera me tuera, » et de la réponse que Dieu lui fit. Par qui pouvait-il craindre d'être tué, et à quoi bon le signe que Dieu mit sur lui pour le préserver, s'il ne devait rencontrer personne ? Si donc il y avait sur la terre d'autres hommes en dehors de la famille d'Adam, c'est qu'ils y étaient avant lui ; d'où cette conséquence, tirée du texte même de la Genèse, qu'Adam n'est ni le premier, ni l'unique père du genre humain (Chap. XI, n° 34)59.

    26.- Il fallait les connaissances que le Spiritisme a apportées touchant les rapports du principe spirituel et du principe matériel, sur la nature de l'âme, sa création à l'état de simplicité et d'ignorance, son union avec le corps, sa marche progressive indéfinie à travers des existences successives, et à travers les mondes qui sont autant d'échelons dans la voie du perfectionnement, son affranchissement graduel de l'influence de la matière par l'usage de son libre arbitre, la cause de ses penchants bons ou mauvais et de ses aptitudes, le phénomène de la naissance et de la mort, l'état de l'Esprit dans l'erraticité, enfin l'avenir qui est le prix de ses efforts pour s'améliorer et de sa persévérance dans le bien, pour jeter la lumière sur toutes les parties de la Genèse spirituelle.

    Grâce à cette lumière, l'homme sait désormais d'où il vient, où il va, pourquoi il est sur la terre et pourquoi il souffre ; il sait que son avenir est entre ses mains, et que la durée de sa captivité ici-bas dépend de lui. La Genèse, sortie de l'allégorie étroite et mesquine, lui apparaît grande et digne de la majesté, de la bonté et de la justice du Créateur. Considérée de ce point de vue, la Genèse confondra l'incrédulité et la vaincra.

     

    LES MIRACLES
    SELON LE SPIRITISME

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    CHAPITRE XIII
    -
    Caractères des Miracles.

    Les miracles dans le sens théologique. - Le Spiritisme ne fait pas de miracles. - Dieu fait-il des miracles. - Le surnaturel et les religions.

    LES MIRACLES DANS LE SENS THEOLOGIQUE.

    1.- Dans son acception étymologique, le mot miracle (de mirari, admirer) signifie : admirable, chose extraordinaire, surprenante. L'Académie définit ce mot : Un acte de la puissance divine contraire aux lois connues de la nature.

    Dans son acception usuelle, ce mot a perdu, comme tant d'autres, sa signification primitive. De générale qu'elle était, elle s'est restreinte à un ordre particulier de faits. Dans la pensée des masses, un miracle implique l'idée d'un fait extra-naturel ; dans le sens théologique, c'est une dérogation aux lois de la nature, par laquelle Dieu manifeste sa puissance. Telle est en effet son acception vulgaire, devenue le sens propre, et ce n'est que par comparaison et par métaphore qu'on l'applique aux circonstances ordinaires de la vie.

    Un des caractères du miracle proprement dit, c'est d'être inexplicable, par cela même qu'il s'accomplit en dehors des lois naturelles ; et c'est tellement là l'idée qu'on y attache, que si un fait miraculeux vient à trouver son explication, on dit que ce n'est plus un miracle, quelque surprenant qu'il soit. Ce qui fait, pour l'Eglise, le mérite des miracles, c'est précisément leur origine surnaturelle, et l'impossibilité de les expliquer ; elle est si bien fixée sur ce point que toute assimilation des miracles aux phénomènes de la nature est taxée d'hérésie, d'attentat contre la foi ; qu'elle a excommunié et même brûlé des gens pour n'avoir pas voulu croire à certains miracles.

    Un autre caractère du miracle, c'est d'être insolite, isolé et exceptionnel ; du moment qu'un phénomène se reproduit, soit spontanément, soit par un acte de la volonté, c'est qu'il est soumis à une loi, et dès lors, que cette loi soit connue ou non, ce ne peut être un miracle.

    2.- La science fait tous les jours des miracles aux yeux des ignorants. Qu'un homme réellement mort soit rappelé à la vie par une intervention divine, c'est là un véritable miracle, parce que c'est un fait contraire aux lois de la nature. Mais si cet homme n'a que les apparences de la mort, s'il y a encore en lui un reste de vitalité latente, et que la science, ou une action magnétique, parvienne à le ranimer, pour les gens éclairés c'est un phénomène naturel, mais aux yeux du vulgaire ignorant, le fait passera pour miraculeux. Qu'au milieu de certaines campagnes un physicien lance un cerf-volant électrique et fasse tomber la foudre sur un arbre, ce nouveau Prométhée sera certainement regardé comme armé d'une puissance diabolique ; mais Josué arrêtant le mouvement du soleil, ou plutôt de la terre, en admettant le fait, voilà le véritable miracle, car il n'existe aucun magnétiseur doué d'une assez grande puissance pour opérer un tel prodige.

    Les siècles d'ignorance ont été féconds en miracles, parce que tout ce dont la cause était inconnue passait pour surnaturel. A mesure que la science a révélé de nouvelles lois, le cercle du merveilleux s'est restreint ; mais comme elle n'avait pas exploré tout le champ de la nature, il restait encore une assez large part au merveilleux.

    3.- Le merveilleux, expulsé du domaine de la matérialité par la science, s'est retranché dans celui de la spiritualité, qui a été son dernier refuge. Le Spiritisme, en démontrant que l'élément spirituel est une des forces vives de la nature, force incessamment agissante concurremment avec la force matérielle, fait rentrer les phénomènes qui en ressortent dans le cercle des effets naturels, parce que, comme les autres, ils sont soumis à des lois. Si le merveilleux est expulsé de la spiritualité, il n'a plus de raison d'être, et c'est alors seulement qu'on pourra dire que le temps des miracles est passé. (Chap. I, n° 18.)

    LE SPIRITISME NE FAIT PAS DE MIRACLES.

    Le Spiritisme vient donc, à son tour, faire ce que chaque science a fait à son avènement : révéler de nouvelles lois, et expliquer, par conséquent, les phénomènes qui sont du ressort de ces lois.

    Ces phénomènes, il est vrai, se rattachent à l'existence des Esprits et à leur intervention dans le monde matériel ; or c'est là, dit-on, qu'est le surnaturel. Mais alors il faudrait prouver que les Esprits et leurs manifestations sont contraires aux lois de la nature ; que ce n'est pas et ne peut être là une de ces lois.

    L'Esprit n'est autre que l'âme qui survit au corps ; c'est l'être principal puisqu'il ne meurt pas, tandis que le corps n'est qu'un accessoire qui se détruit. Son existence est donc tout aussi naturelle après que pendant l'incarnation ; elle est soumise aux lois qui régissent le principe spirituel, comme le corps est soumis à celles qui régissent le principe matériel ; mais comme ces deux principes ont une affinité nécessaire, qu'ils réagissent incessamment l'un sur l'autre, que de leur action simultanée résultent le mouvement et l'harmonie de l'ensemble, il s'ensuit que la spiritualité et la matérialité sont les deux parties d'un même tout, aussi naturelles l'une que l'autre, et que la première n'est pas une exception, une anomalie dans l'ordre des choses.

    5.- Pendant son incarnation, l'Esprit agit sur la matière par l'intermédiaire de son corps fluidique ou périsprit ; il en est de même en dehors de l'incarnation. Il fait, comme Esprit et dans la mesure de ses capacités, ce qu'il faisait comme homme ; seulement, comme il n'a plus son corps charnel pour instrument, il se sert, lorsque cela est nécessaire, des organes matériels d'un incarné qui devient ce qu'on appelle médium. Il fait comme celui qui, ne pouvant écrire lui-même, emprunte la main d'un secrétaire ; ou qui, ne sachant pas une langue, se sert d'un interprète. Un secrétaire, un interprète sont les médiums d'un incarné, comme le médium est le secrétaire ou l'interprète d'un Esprit.

    6.- Le milieu dans lequel agissent les Esprits, et les moyens d'exécution, n'étant plus les mêmes que dans l'état d'incarnation, les effets sont différents. Ces effets ne paraissent surnaturels que parce qu'ils sont produits à l'aide d'agents qui ne sont pas ceux dont nous nous servons ; mais dès l'instant que ces agents sont dans la nature, et que les faits de manifestations s'accomplissent en vertu de certaines lois, il n'y a rien de surnaturel ni de merveilleux. Avant de connaître les propriétés de l'électricité, les phénomènes électriques passaient pour des prodiges aux yeux de certaines gens ; dès que la cause fut connue, le merveilleux disparut. Il en est de même des phénomènes spirites, qui ne sortent pas plus de l'ordre des lois naturelles que les phénomènes électriques, acoustiques, lumineux et autres, qui ont été la source d'une foule de croyances superstitieuses.

    7.- Pourtant, dira-t-on, vous admettez qu'un Esprit peut enlever une table et la maintenir dans l'espace sans point d'appui ; n'est-ce pas une dérogation à la loi de gravité ? - Oui, à la loi connue ; mais connaît-on toutes les lois ? Avant qu'on eût expérimenté la force ascensionnelle de certains gaz, qui eût dit qu'une lourde machine portant plusieurs hommes peut triompher de la force d'attraction ? Aux yeux du vulgaire, cela ne devait-il pas paraître merveilleux, diabolique ? Celui qui eût proposé, il y a un siècle, de transmettre une dépêche à cinq cents lieues, et d'en recevoir la réponse en quelques minutes, aurait passé pour un fou ; s'il l'eût fait, on aurait cru qu'il avait le diable à ses ordres, car alors le diable seul était capable d'aller aussi vite ; cependant aujourd'hui la chose est non seulement reconnue possible, mais elle paraît toute naturelle. Pourquoi donc un fluide inconnu n'aurait-il pas la propriété, dans des circonstances données, de contrebalancer l'effet de la pesanteur, comme l'hydrogène contrebalance le poids du ballon ? C'est, en effet, ce qui a lieu dans le cas dont il s'agit. (Livre des Médiums, ch. IV.)

    8.- Les phénomènes spirites, étant dans la nature, se sont produits dans tous les temps ; mais précisément parce que leur étude ne pouvait se faire par les moyens matériels dont dispose la science vulgaire, ils sont restés plus longtemps que d'autres dans le domaine du surnaturel, d'où le Spiritisme les fait sortir aujourd'hui.

    Le surnaturel, basé sur des apparences inexpliquées, laisse un libre cours à l'imagination, qui, errant dans l'inconnu, enfante alors les croyances superstitieuses, Une explication rationnelle fondée sur les lois de la nature, ramenant l'homme sur le terrain de la réalité, pose un point d'arrêt aux écarts de l'imagination, et détruit les superstitions. Loin d'étendre le domaine du surnaturel, le Spiritisme le restreint jusque dans ses dernières limites et lui ôte son dernier refuge. S'il fait croire à la possibilité de certains faits, il empêche de croire à beaucoup d'autres, parce qu'il démontre, dans le cercle de la spiritualité, comme la science dans le cercle de la matérialité, ce qui est possible et ce qui ne l'est pas. Toutefois, comme il n'a pas la prétention d'avoir le dernier mot sur toutes choses, même sur celles qui sont de sa compétence, il ne se pose point en régulateur absolu du possible, et fait la part des connaissances que réserve l'avenir.

    9.- Les phénomènes spirites consistent dans les différents modes de manifestation de l'âme ou Esprit, soit pendant l'incarnation, soit à l'état d'erraticité. C'est par ses manifestations que l'âme révèle son existence, sa survivance et son individualité ; on la juge par ses effets ; la cause étant naturelle, l'effet l'est également. Ce sont ces effets qui font l'objet spécial des recherches et de l'étude du Spiritisme, afin d'arriver à la connaissance aussi complète que possible de la nature et des attributs de l'âme, ainsi que des lois qui régissent le principe spirituel.

    10.- Pour ceux qui dénient l'existence du principe spirituel indépendant, et par suite celle de l'âme individuelle et survivante, toute la nature est dans la matière tangible ; tous les phénomènes qui se rattachent à la spiritualité sont, à leurs yeux, surnaturels, et par conséquent chimériques ; n'admettant pas la cause, ils ne peuvent admettre l'effet ; et lorsque les effets sont patents, ils les attribuent à l'imagination, à l'illusion, à l'hallucination, et refusent de les approfondir ; de là, chez eux, une opinion préconçue qui les rend impropres à juger sainement du Spiritisme, parce qu'ils partent du principe de la négation de tout ce qui n'est pas matériel.

    11.- De ce que le Spiritisme admet les effets qui sont la conséquence de l'existence de l'âme, il ne s'ensuit pas qu'il accepte tous les effets qualifiés de merveilleux, et qu'il entende les justifier et les accréditer ; qu'il se fasse le champion de tous les rêveurs, de toutes les utopies, de toutes les excentricités systématiques, de toutes les légendes miraculeuses ; il faudrait bien peu le connaître pour penser ainsi. Ses adversaires croient lui opposer un argument sans réplique, quand, après avoir fait d'érudites recherches sur les convulsionnaires de Saint-Médard, les camisards des Cévennes ou les religieuses de Loudun, ils sont arrivés à y découvrir des faits patents de supercherie que personne ne conteste ; mais ces histoires sont-elles l'évangile du Spiritisme ? Ses partisans ont-ils nié que le charlatanisme ait exploité certains faits à son profit ; que l'imagination en ait créé ; que le fanatisme en ait exagéré beaucoup ? Il n'est pas plus solidaire des extravagances qu'on peut commettre en son nom, que la vraie science ne l'est des abus de l'ignorance, ni la vraie religion des excès du fanatisme. Beaucoup de critiques ne jugent le Spiritisme que sur les contes de fées et les légendes populaires qui en sont les fictions ; autant vaudrait juger l'histoire sur les romans historiques ou les tragédies.

    12.- Les phénomènes spirites sont le plus souvent spontanés, et se produisent sans aucune idée préconçue chez les personnes qui y songent le moins ; dans certaines circonstances, il en est qui peuvent être provoqués par les agents désignés sous le nom de médiums ; dans le premier cas, le médium est inconscient de ce qui se produit par son intermédiaire ; dans le second, il agit en connaissance de cause : de là la distinction des médiums conscients et des médiums inconscients. Ces derniers sont les plus nombreux et se trouvent souvent parmi les incrédules les plus obstinés, qui font ainsi du Spiritisme sans le savoir et sans le vouloir. Les phénomènes spontanés ont, par cela même, une importance capitale, car on ne peut suspecter la bonne foi de ceux qui les obtiennent. Il en est ici comme du somnambulisme, qui, chez certains individus, est naturel et involontaire, et chez d'autres, provoqué par l'action magnétique60.

    Mais que ces phénomènes soient ou non le résultat d'un acte de la volonté, la cause première est exactement la même et ne s'écarte en rien des lois naturelles. Les médiums ne produisent donc absolument rien de surnaturel ; par conséquent, ils ne font aucun miracle ; les guérisons instantanées elles-mêmes ne sont pas plus miraculeuses que les autres effets, car elles sont dues à l'action d'un agent fluidique faisant l'office d'agent thérapeutique, dont les propriétés ne sont pas moins naturelles pour avoir été inconnues jusqu'à ce jour. L'épithète de thaumaturges, donnée à certains médiums par la critique ignorante des principes du Spiritisme, est donc tout à fait impropre. La qualification de miracles donnée, par comparaison, à ces sortes de phénomènes, ne peut qu'induire en erreur sur leur véritable caractère.

    13.- L'intervention d'intelligences occultes dans les phénomènes spirites ne rend pas ceux-ci plus miraculeux que tous les autres phénomènes qui sont dus à des agents invisibles, parce que ces êtres occultes qui peuplent les espaces sont une des puissances de la nature, puissance dont l'action est incessante sur le monde matériel, aussi bien que sur le monde moral.

    Le Spiritisme, en nous éclairant sur cette puissance, nous donne la clef d'une foule de choses inexpliquées, et inexplicables par tout autre moyen, et qui ont pu, dans des temps reculés, passer pour des prodiges ; il révèle, de même que le magnétisme, une loi, sinon inconnue, du moins mal comprise ; ou, pour mieux dire, on connaissait les effets, car ils se sont produits de tout temps, mais on ne connaissait pas la loi, et c'est l'ignorance de cette loi qui a engendré la superstition. Cette loi connue, le merveilleux disparaît et les phénomènes rentrent dans l'ordre des choses naturelles. Voilà pourquoi les Spirites ne font pas plus de miracles en faisant tourner une table ou écrire les trépassés, que le médecin en faisant revivre un moribond, ou le physicien en faisant tomber la foudre. Celui qui prétendrait, à l'aide de cette science, faire des miracles, serait ou un ignorant de la chose, ou un faiseur de dupes.

    14.- Puisque le Spiritisme répudie toute prétention aux choses miraculeuses, en dehors de lui y a-t-il des miracles dans l'acception usuelle du mot ?

    Disons d'abord que parmi les faits réputés miraculeux qui se sont passés avant l'avènement du Spiritisme, et qui se passent encore de nos jours, la plupart, sinon tous, trouvent leur explication dans les lois nouvelles qu'il est venu révéler ; ces faits rentrent donc, quoique sous un autre nom, dans l'ordre des phénomènes spirites, et comme tels n'ont rien de surnaturel. Il est bien entendu qu'il ne s'agit ici que des faits authentiques, et non de ceux qui, sous le nom de miracles, sont le produit d'une indigne jonglerie en vue d'exploiter la crédulité ; non plus que de certains faits légendaires qui peuvent avoir eu, dans l'origine, un fond de vérité, mais que la superstition a amplifiés jusqu'à l'absurde. C'est sur ces faits que le Spiritisme vient jeter la lumière, en donnant les moyens de faire la part de l'erreur et de la vérité.

    DIEU FAIT-IL DES MIRACLES ?

    15.- Quant aux miracles proprement dits, rien n'étant impossible à Dieu, il peut en faire sans doute ; en a-t-il fait ? en d'autres termes : déroge-t-il aux lois qu'il a établies ? Il n'appartient pas à l'homme de préjuger les actes de la Divinité et de les subordonner à la faiblesse de son entendement ; cependant nous avons pour critérium de notre jugement, à l'égard des choses divines, les attributs mêmes de Dieu. A la souveraine puissance il joint la souveraine sagesse, d'où il faut conclure qu'il ne fait rien d'inutile.

    Pourquoi donc ferait-il des miracles ? Pour attester sa puissance, dit-on ; mais la puissance de Dieu ne se manifeste-t-elle pas d'une manière bien autrement saisissante par l'ensemble grandiose des oeuvres de la création, par la sagesse prévoyante qui préside à ses parties les plus infimes comme aux plus grandes, et par l'harmonie des lois qui régissent l'univers, que par quelques petites et puériles dérogations que savent imiter tous les faiseurs de tours ? Que dirait-on d'un savant mécanicien qui, pour prouver son habileté, détraquerait l'horloge qu'il a construite, chef-d'oeuvre de science, afin de montrer qu'il peut défaire ce qu'il a fait ? Son savoir ne ressort-il pas, au contraire, de la régularité et de la précision du mouvement ?

    La question des miracles proprement dits n'est donc pas du ressort du Spiritisme ; mais, s'appuyant sur ce raisonnement : que Dieu ne fait rien d'inutile, il émet cette opinion que : Les miracles n'étant pas nécessaires à la glorification de Dieu, rien, dans l'univers, ne s'écarte des lois générales. Dieu ne fait pas de miracles, parce que ses lois étant parfaites, il n'a pas besoin d'y déroger. S'il est des faits que nous ne comprenons pas, c'est qu'il nous manque encore les connaissances nécessaires.

    16.- En admettant que Dieu ait pu, pour des raisons que nous ne pouvons apprécier, déroger accidentellement aux lois qu'il a établies, ces lois ne seraient plus immuables ; mais au moins est-il rationnel de penser que lui seul a ce pouvoir ; on ne saurait admettre, sans lui dénier la toute-puissance, qu'il soit donné à l'Esprit du mal de défaire l'oeuvre de Dieu, en faisant de son côté des prodiges à séduire même les élus, ce qui impliquerait l'idée d'une puissance égale à la sienne ; c'est pourtant ce que l'on enseigne. Si Satan a le pouvoir d'interrompre le cours des lois naturelles, qui sont l'oeuvre divine, sans la permission de Dieu, il est plus puissant que Dieu : donc Dieu n'a pas la toute-puissance ; si Dieu lui délègue ce pouvoir, comme on le prétend, pour induire plus facilement les hommes au mal, Dieu n'a pas la souveraine bonté. Dans l'un et l'autre cas, c'est la négation d'un des attributs sans lesquels Dieu ne serait pas Dieu.

    Aussi l'Eglise distingue-t-elle les bons miracles qui viennent de Dieu, des mauvais miracles qui viennent de Satan : mais comment en faire la différence ? Qu'un miracle soit satanique ou divin, ce n'en est pas moins une dérogation aux lois qui émanent de Dieu seul ; si un individu est guéri soi-disant miraculeusement, que ce soit par le fait de Dieu ou de Satan, il n'en est pas moins guéri. Il faut avoir une bien pauvre idée de l'intelligence humaine pour espérer que de pareilles doctrines puissent être acceptées de nos jours.

    La possibilité de certains faits réputés miraculeux étant reconnue, il en faut conclure que, quelle que soit la source qu'on leur attribue, ce sont des effets naturels dont Esprits ou incarnés peuvent user, comme de tout, comme de leur propre intelligence et de leurs connaissances scientifiques, pour le bien ou pour le mal, selon leur bonté ou leur perversité. Un être pervers, mettant à profit son savoir, peut donc faire des choses qui passent pour des prodiges aux yeux des ignorants ; mais quand ces effets ont pour résultat un bien quelconque, il serait illogique de leur attribuer une origine diabolique.

    17.- Mais, dit-on, la religion s'appuie sur des faits qui ne sont ni expliqués ni explicables. Inexpliqués, peut-être ; inexplicables, c'est une autre question. Sait-on les découvertes et les connaissances que nous réserve l'avenir ? Sans parler du miracle de la Création, le plus grand de tous sans contredit, et qui est aujourd'hui rentré dans le domaine de la loi universelle, ne voit-on pas déjà, sous l'empire du magnétisme, du somnambulisme, du Spiritisme, se reproduire les extases, les visions, les apparitions, la vue à distance, les guérisons instantanées, les suspensions, les communications orales et autres avec les êtres du monde invisible, phénomènes connus de temps immémorial, considérés jadis comme merveilleux, et démontrés aujourd'hui appartenir à l'ordre des choses naturelles, d'après la loi constitutive des êtres ? Les livres sacrés sont pleins de faits de ce genre qualifiés de surnaturels ; mais, comme on en trouve d'analogues et de plus merveilleux encore dans toutes les religions païennes de l'antiquité, si la vérité d'une religion dépendait du nombre et de la nature de ces faits, on ne sait trop celle qui l'emporterait.

    LE SURNATUREL ET LES RELIGIONS.

    18.- Prétendre que le surnaturel est le fondement nécessaire de toute religion, qu'il est la clef de voûte de l'édifice chrétien, c'est soutenir une thèse dangereuse ; si l'on fait reposer les vérités du christianisme sur la base unique du merveilleux, c'est lui donner un appui fragile dont les pierres se détachent chaque jour. Cette thèse, dont d'éminents théologiens se sont faits les défenseurs, conduit droit à cette conclusion que, dans un temps donné, il n'y aura plus de religion possible, pas même la religion chrétienne, si ce qui est regardé comme surnaturel est démontré naturel ; car on aura beau entasser les arguments, on ne parviendra pas à maintenir la croyance qu'un fait est miraculeux, quand il est prouvé qu'il ne l'est pas ; or, la preuve qu'un fait n'est pas une exception dans les lois naturelles, c'est lorsqu'il peut être expliqué par ces mêmes lois, et que, pouvant se reproduire par l'entremise d'un individu quelconque, il cesse d'être le privilège des saints. Ce n'est pas le surnaturel qui est nécessaire aux religions, mais bien le principe spirituel, que l'on confond à tort avec le merveilleux, et sans lequel il n'y a pas de religion possible.

    Le Spiritisme considère la religion chrétienne d'un point plus élevé ; il lui donne une base plus solide que les miracles, ce sont les lois immuables de Dieu, qui régissent le principe spirituel comme le principe matériel ; cette base défie le temps et la science, car le temps et la science viendront la sanctionner.

    Dieu n'en est pas moins digne de notre admiration, de notre reconnaissance, de notre respect, pour n'avoir pas dérogé à ses lois, grandes surtout par leur immuabilité. Il n'est pas besoin du surnaturel pour rendre à Dieu le culte qui lui est dû ; la nature n'est-elle pas assez imposante par elle-même, qu'il faille encore y ajouter pour prouver la puissance suprême ? La religion trouvera d'autant moins d'incrédules, qu'elle sera de tout point sanctionnée par la raison. Le christianisme n'a rien à perdre à cette sanction ; il ne peut, au contraire, qu'y gagner. Si quelque chose a pu lui nuire dans l'opinion de certaines gens, c'est précisément l'abus du merveilleux et du surnaturel.

    19.- Si l'on prend le mot miracle dans son acception étymologique, dans le sens de chose admirable, nous avons sans cesse des miracles sous les yeux ; nous les aspirons dans l'air et nous les foulons sous nos pas, car tout est miracle dans la nature.

    Veut-on donner au peuple, aux ignorants, aux pauvres d'esprit une idée de la puissance de Dieu ? Il fait la leur montrer dans la sagesse infinie qui préside à tout, dans l'admirable organisme de tout ce qui vit, dans la fructification des plantes, dans l'appropriation de toutes les parties de chaque être à ses besoins, selon le milieu où il est appelé à vivre ; il faut leur montrer l'action de Dieu dans le brin d'herbe, dans la fleur qui s'épanouit, dans le soleil qui vivifie tout ; il faut leur montrer sa bonté dans sa sollicitude pour toutes les créatures, si infimes qu'elles soient, sa prévoyance dans la raison d'être de chaque chose, dont aucune n'est inutile, dans le bien qui sort toujours d'un mal apparent et momentané. Faites-leur comprendre surtout que le mal réel est l'ouvrage de l'homme, et non celui de Dieu ; ne cherchez pas à les épouvanter par le tableau des flammes éternelles, auxquelles ils finissent par ne plus croire et qui leur font douter de la bonté, de Dieu ; mais encouragez-les par la certitude de pouvoir se racheter un jour et réparer le mal qu'ils ont pu faire ; montrez-leur les découvertes de la science comme la révélation des lois divines, et non comme l'oeuvre de Satan ; apprenez-leur, enfin, à lire dans le livre de la nature sans cesse ouvert devant eux ; dans ce livre inépuisable où la sagesse et la bonté du Créateur sont inscrites à chaque page ; alors ils comprendront qu'un Etre si grand, s'occupant de tout, veillant à tout, prévoyant tout, doit être souverainement puissant. Le laboureur le verra en traçant son sillon, et l'infortuné le bénira dans ses afflictions, car il se dira : Si je suis malheureux, c'est par ma faute. Alors les hommes seront vraiment religieux, rationnellement religieux surtout, bien mieux que s'ils croient à des pierres qui suent le sang, ou à des statues qui clignent des yeux et versent des larmes.

     

    CHAPITRE XIV
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    Les Fluides.

    I. Nature et propriétés des fluides : Eléments fluidiques. - Formation et propriétés du périsprit. - Action des Esprits sur les fluides ; créations fluidiques ; photographie de la pensée. - Qualités des fluides. - II. Explication de quelques phénomènes réputés surnaturels : Vue spirituelle ou psychique ; double vue ; somnambulisme. - Rêves. - Catalepsies ; résurrections. - Guérisons. - Apparitions ; transfigurations. - Manifestations matérielles ; médiumnité. - Obsessions et possessions.

    NATURE ET PROPRIETES DES FLUIDES.

    Eléments fluidiques.

    1.- La science a donné la clef des miracles qui ressortent plus particulièrement de l'élément matériel, soit en les expliquant, soit en en démontrant l'impossibilité, par les lois qui régissent la matière ; mais les phénomènes où l'élément spirituel a une part prépondérante, ne pouvant être expliqués par les seules lois de la matière, échappent aux investigations de la science : c'est pourquoi ils ont, plus que les autres, les caractères apparents du merveilleux. C'est donc dans les lois qui régissent la vie spirituelle qu'on peut trouver la clef des miracles de cette catégorie.

    2.- Le fluide cosmique universel est, ainsi que cela a été démontré, la matière élémentaire primitive, dont les modifications et transformations constituent l'innombrable variété des corps de la nature (Chap. X). En tant que principe élémentaire universel, il offre deux états distincts : celui d'éthérisation ou d'impondérabilité, que l'on peut considérer comme l'état normal primitif, et celui de matérialisation ou de pondérabilité, qui n'est en quelque sorte que consécutif. Le point intermédiaire est celui de la transformation du fluide en matière tangible ; mais, là encore, il n'y a pas de transition brusque, car on peut considérer nos fluides impondérables comme un terme moyen entre les deux états (Chap. IV, n° 10 et suiv.).

    Chacun de ces deux états donne nécessairement lieu à des phénomènes spéciaux : au second appartiennent ceux du monde visible, et au premier ceux du monde invisible. Les uns, appelés phénomènes matériels, sont du ressort de la science proprement dite ; les autres, qualifiés de phénomènes spirituels ou psychiques, parce qu'ils se lient plus spécialement à l'existence des Esprits, sont dans les attributions du Spiritisme ; mais, comme la vie spirituelle et la vie corporelle sont en contact incessant, les phénomènes de ces deux ordres se présentent souvent simultanément. L'homme, à l'état d'incarnation, ne peut avoir la perception que des phénomènes psychiques qui se lient à la vie corporelle ; ceux qui sont du domaine exclusif de la vie spirituelle échappent aux sens matériels, et ne peuvent être perçus qu'à l'état d'Esprits