• Dimensions symboliques des églises médiévales et de leurs joyaux
    Extraits de "La Cathédrale" de J.-K. Huysmans

    ...Considérez maintenant l'église, dans ses détails ; son toit est le symbole de la charité qui couvre une multitude de péché ; ses ardoises, ses tuiles sont les soldats et les chevaliers qui défendent le sanctuaire contre les païens parodiés par les orages ; ses pierres, qui se joignent, diagnostiquent, d'après saint Nil, et selon le Rational de Durand de Mende, la foule des fidèles, les pierres les plus fortes manifestant les âmes les plus avancées dans la voie de la Perfection qui empêchent leurs soeurs plus faibles, interprétées par les plus petites pierres, de glisser hors des murs et de tomber ; mais pour Hugues de Saint-Victor, moine de l'abbaye de ce nom, au XIIe siècle, cet assemblage signifie plus simplement le mélange des laïques et des clercs.
    D'autre part, ces moellons, de diverse taille, sont liés par un ciment dont Durand de Mende va vous préciser le sens. Le ciment, dit-il, est composé de chaux, de sable et d'eau ; la chaux, c'est la charité ardente et se marie par l'eau, qui est l'esprit, aux choses de la terre, au sable.
    Et ces pierres ainsi agrégées formant les quatre grandes murailles de la basilique sont les quatre évangélistes, affirme Prudence de Troyes ; d'après d'autre liturgistes, elles lapidifient les quatre vertus principales de la Religion : la Justice, la Force, la Prudence et la Tempérance, déjà configurées par les quatre parois de la Cité de Dieu dans l'Apocalypse.
    Vous le voyez, chaque objet peut être pris dans une acception différente, mais rentrant dans une idée générale commune.
    - Et les fenêtres, demanda Durtal ?
    - J'y arrive ; elles sont l'emblème de nos sens qui doivent être fermés aux vanités du monde et ouverts aux dons du Ciel ; elles sont, en outre, pourvues de vitres livrant passage aux rayons du vrai soleil qui est Dieu ; mais c'est encore Dom Villette qui a le plus nettement énoncé leur symbole :
    Elles sont, suivant lui, les Écritures qui reçoivent la clarté du soleil et repoussent le vent, la neige, la grêle, similitudes des fausses doctrines et des hérésies.
    Quant aux contreforts, ils feignent la force morale qui nous soutient contre la tentation et ils sont l'espérance qui ranime l'âme et la réconforte ; d'autres y contemplent l'image des puissances temporelles appelés à défendre le pouvoir de l'Église ; d'autres encore, s'occupant plus spécialement de ces arcs-boutants qui combattent l'écartement des voûtes, prétendent que ces trajectoires sont des bras éplorés, se raccrochant dans le péril au salu de l'arche.
    Enfin, l'entrée principale, le portique d'honneur de certaines églises, telles que celles de Vézelay, de Paray-le-Monial, de Saint-Germain l'Auxerrois, à Paris, est précédé d'un vestibule couvert, souvent couvert, souvent profond et volontairement sombre, appelé narthex. Le baptistère était autrefois sous ce porche. C'était un lieu d'attente et de pardon, une figure du purgatoire ; c'était l'antichambre du ciel dans laquelle stationnaient, avant d'être admis à pénétrer dans le sanctuaire, les pénitents et les néophytes.
    Telle est, en peu de mots, l'allégorie des détails ; si nous revenons maintenant à son ensemble, nous observons que la cathédrale, bâtie sur une crypte qui simule la vie contemplative et aussi le tombeau dans lequel fut enseveli le Christ, était tenue d'avoir son chevet pointé vers le lieu où le soleil se lève, pendant les équinoxes, afin de témoigner, dit l'évêque de Mende, que l'Église a pour mission de se conduire avec modération dans ses triomphes comme dans ses revers ; elle devait, selon tous les liturgistes, tourner son abside vers l'Orient pour aue les fidèles pussent, en priant, fixer leurs regards vers le berceau de la Foi ; et cette règle était absolue et elle plaisait tant à Dieu qu'il la voulut ratifier par un miracle. Les Bollandistes relatent, en effet, que saint Dunstan, archevêque de Cantorbéry, voyant une église édifiée, dans un autre sens, la fit virer, d'un coup d'épaule, vers le Levant, et la remit en quelque sorte à sa place.
    Généralement encore, l'Église a trois portails, en l'honneur de la Trinité Sainte ; et celui de la grande façade, de la façade du milieu, qualifié de porche Royal, est divisé par un trumeau, par un pilier, sur lequel repose une statue de Notre-Seigneur qui a dit de lui-même dans les Évangiles : "Je suis la porte", ou de la Vierge si l'église lui est dédiée, ou même du patron sous le vocable duquel elle est fêtée. Tranchée, de cette façon, la porte indique les deux voies que l'homme est libre de suivre.
    Symbolique des pierres précieuses
    - Dans bon nombre de tableaux de Primitifs, les pierres préçieuses abondent, dit l'abbé Plomb. Elles s'enchâssent dans les orfrois des robes, dans les colliers et les bagues des Saintes, s'amoncèlent en triangles de feu dans les diadèmes dont les peintres d'antan couronnèrent la Vierge. Nous devons logiquement, je crois, ainsi que pour la teinte des vêtures, chercher dans chacune de ces gemmes un dessein.
    - Sans doute, dit Durtal, mais la symbolique des pierreries est très confuse. Les motifs qui ont décidé le choix de certaines pierres pour leur faire spécifier par la couleur de leur eau, par leur éclat, une vertu précise, sont amenés de si loin, sont si faiblement prouvés que l'on pourrait substituer une gemme à l'autre, sans modifier pour cela la signification de l'allégorie qu'elles énoncent. Elles sont une série de synonyme spouvant se suppléer, à une nuance près en somme.
    Dans l'écrin de l'Apocalypse, elles paraissent triées dans des acceptions sinon plus sûres au moins plus imposantes et plus larges, car les exégètes les font coïncider avec une vertu, et aussi avec la personne même qui en fut douée. Ils ont trouvé mieux encore, ces joailliers de la Bible, ils ont investi chaque brillant d'une double fonction ; ils les ont chargés de s'incarner en même temps dans un personnage de l'Ancien Testament et dans un du Neuf. Ils suivent donc le parallélisme des deux Livres en symbolisant à la fois un Patriarche et un Apôtre, en les figurant par celle des qualités qui fut plus spécialement commune à chacun d'eux.
    Ainsi l'améthyste, miroir de l'humilité, de la simplesse presque enfantine, s'adapte dans la Bible à Zabulon qui était un être docile et sans orgueil et dans l'Évangile à saint Matthias qui fut également un être doux et naïf ; la chalcédoine, enseigne de la charité, on l'applique à Joseph aui fut si pitoyable, si clément pour ses frères et à saint Jacques le Majeur, le premier des apôtres qui fut supplicié pour l'amour du Christ ; de même encore pour le jaspe qui augure la foi et l'éternité, on l'associe à Gad et à saint Pierre ; pour la sarde qui est foi et martyre à Ruben et à saint Barthélémy ; pour le saphir qui est foi et contemplation, à Nephtali et à saint André, et quelque fois, selon Arétas, à saint Paul ; pour le béryl qui est saine doctrine, science, longanimité, à Benjamin et à saint Thomas et ainsi de suite... Il existe, du reste, un tableau des concordances des pierreries, des patriarches, des apôtres et des vertus, dressé par Mme Félicie d'Ayzac qui a écrit une sagace étude sur la tropologie des gemmes.
    - On opérerait tout aussi bien avec ces minéraux diserts l'avatar d'autres personnages des Saints Livres, observa l'abbé Gévresin.
    - Évidemment, je vous ai prévenu, ces analogies sont tirées de loin. L'herméneutique des pierreries est vague ; elle ne se base que sur des ressemblances cherchées à plaisir, que sur des accords d'idées réunies à grand' peine. Au Moyen-Âge, elle fut surtout pratiquée par des poètes.
    - Dont il faut se défier, dit l'abbé Plomb, car les intreprétations de la plupart d'entre eux sont païennes. Exemple : Marbode aui, bien qu'il fût évêque, ne nous a que trop souvent laissé une glose impie des gemmes.
    - En somme, les lapidaires mystiques se sont surtout ingéniés à traduire les pierres du Rational d'Aaron et celles qui fulgurent dans les fondements de la nouvelle Jérusalem, telle que l'a dépeinte saint Jean ; d'ailleurs, les murailles de Sion étaient serties des mêmes joyaux que le pectoral du frère de Moïse, sauf l'escarboucle, le ligure, l'agate et l'onyx aui, cités dans l'Exode, sont remplacés, dans le texte de l'Apocalypse, par la chalcédoine, la sardonyx, la chrysoprase et l'hyacinthe.
    - Oui et les orfèvres des symboles voulurent aussi forger des diadèmes et les parer de brillants pour en ceindre le front de Notre-Dame, mais leurs poèmes sont peu variés car ils dérivent tous du De Corona Virginis, un livre apocryphe de saint Ildefonse, célèbre autrefois dans les cloîtres.
    L'abbé Gévresin se leva et prit dans sa bibliothèque un vieux bouquin.
    - Cela me remet en mémoire, dit-il une séquence qu'un moine allemand du XIVe siècle, Conrad de Haimbourg, rima en l'honneur de la Vierge.
    Imaginez, poursuivit-il, en feuilletant le volume, une litanie de pierres précieuses dont chaque strophe lapidifie les vertus de notre Mère.
    Cette prière minérale commence par une salutation humaine. Le bon moine s'agenouille et commence :
    - " Salut, noble Vierge, idoine à devenir la fiancée du souverain Roi ; acceptez cet anneau comme gage de cette alliance, Marie. "
    Et il lui montre la bague qu'il tourne lentement entre ses doigts, expliquant à Notre-Dame le sens de chacune des pierres aui luit dans l'or de sa monture, en préludant par le jaspe vert ; symbole de cette Foi qui fit si pieusement accueillir, par la Vierge, le message de l'ange paranymphe ; puis viennent : la chalcédoine, qui réfracte les feux de la charité dont son âme est pleine ; l'émeraude, dont l'éclat désugne sa pureté ; la sardonyx, aux flemmes claires, qui se confond avec la placidité de sa vie virginale ; la sarde rouge, qui s'identifie avec son coeur saignant sur le Calvaire ; la chrysolithe, dont les scintillements d'un vert qui s'éverdume, rappellent ses miracles sans nombre et sa sagesse ; le béryl, qui décèle son humilité ; la topaze, qui avère la profondeur de ses méditations ; la chrysoprase, sa ferveur ; l'hyacinthe, sa charité ; l'améthyste, avec son mélange de rose et de bleu, l'amour que Dieu et les hommes lui vouent ; la perle dont le sens demeure, dans cette prose, sans désignation d'une vertu précise ; l'agate qui stipule sa modestie, l'onyx, les dons multiples de ses grâces ; le diamant, sa force et sa patience dans les revers, tandis que l'escarboucle, cet oeil qui brille dans la nuit, proclame partout l'éternité de sa gloire.
    Ensuite, le donateur fait remarquer à la Vierge l'acception de ces matières également incrustées dans les chatons de la bague et qui étaient considérées, telles que des substances précieuses, au Moyen Âge : le cristal qui retrace la chasteté de l'âme et du corps ; le ligure, semblable à l'ambre, qui certifie plus particulièrement la qualité de tempérance ; la pierre d'aimant qui attire le fer, comme Elle touche les cordes des coeurs pénitents avec l'archet de sa bonté.
    Et le moine termine sa supplique en disant :
    " Ce petit anneau, parsemé de gemmes, que nous vous offrons en ce jour, Épouse glorieuse, recevez-le, avec bienveillance. Ainsi soit-il. "
    - On pourrait sans doute reproduire presque exactement, une à une, les invocations des litanies avec chacune de ces pierres ainsi comprises, fit l'abbé Plomb qui rouvrit le livre que son confrère venait de fermer.





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