• Franc-Maçonnerie et Esotérisme
    au XVIIIème Siècle

    La pensée du XVIIIème siècle est le plus souvent assimilée dans sa totalité à la «philosophie des lumières », à ce que en allemand on nomme « l'Aufklarung », en anglais, « Enleigtement ». C'est-à-dire que l'on iden­tifie généralement la philosophie du XVIIIème siècle à une philosophie de caractère rationaliste et empiriste, la raison se limitant le plus souvent à la raison mathématique et expérimentale. Le monde et l'homme lui-même, le rapport de celui-ci avec le Cosmos, et les relations des hommes entre eux dans le cadre de la société, comme la relation essentielle de l'homme à Dieu, Etre Suprême, sont examinés, pensés, appréhendés à la lumière de la seule raison, de la seule rationalité. La foi des philosophes des lumières est foi en la raison, exigence de rationalité et cela dans l'ordre «théori­que », celui de la connaissance, dans l'ordre «pratique », celui de l'action, dans le domaine religieux comme dans le domaine politique. Cette exi­gence de rationalité est aussi exigence et affirmation d'une liberté, de la liberté de la pensée, de la liberté de l'homme lui-même, liberté et raison étant pour les philosophes des lumières nécessairement liées.

    Ce développement de la raison et son application à tous les domaines de la connaissance et de l'action, ce progrès de la liberté, doivent entraîner nécessairement le progrès de la civilisation et de l'homme lui-même. Déjà au début du siècle Fontenelle avait pu écrire : «Quel sentiment de triom­phe et quelle joyeuse attente dans ce seul mot de progrès. Il procure cet orgueil sans lequel il est difficile de vivre et ces perspectives sur l'avenir qui au lieu de contredire le présent, le complètent et l'embellissent. Nous voilà dans un siècle qui va devenir de jour en jour éclairé, de sorte que tous les siècles précédents ne seront que ténèbres et aveuglement ». Et avant lui Pierre Bayle, qui se trouve à l'origine de beaucoup d'idées fortes du XVIIIème siècle, déclarait : «Il y a une lumière naturelle (1) vive et dis­tincte qui éclaire tous les hommes aussitôt qu'ils ouvrent les yeux de leur attention et qui les convainc irrésistiblement de la vérité ».

    Nombre de personnes du XVIIIème siècle reprendront, développeront ces idées, des plus obscures aux plus célèbres, en France, en Europe, en Angleterre. Aussi bien le curé Meslier qui dans ses mémoires, restés long­temps secrètes peut écrire «les seules lumières de la raison naturelle sont capables de conduire les hommes à la perfection des sciences des arts et de la sagesse humaine », que ceux-là plus célèbres, Voltaire, Diderot et Condorcet, qui a écrit à la fin de ce siècle dans un ouvrage «Esquisse d'un Tableau historique des Progrès de l'esprit humain»: «Il arrivera un moment où le soleil n'éclairera plus sur la terre que les hommes libres, ne reconnaîtra d'autres limites que celles de la raison ». L'Encyclopédie porte un témoignage indiscutable sur l'esprit qui domine en ce siècle, en France. Mais il en est de même en Angleterre. Dans l' «Enquête sur l'entendement humain», le philosophe David Hume écrit avec netteté «Quand nous parcourons les Bibliothèques, que nous faut-il détruire... ? Si nous prenons un volume de théologie ou de méthaphysique par exem­ple demandons-nous, « Contient-il des raisonnements abstraits sur les quantités et sur les nombres ? ». Non. «Contient-il des raisonnements expérimentaux sur des questions de fait et d'existence ?» Non. «Alors mettez-le au feu car il ne contient que sophismes et illusions ».

    En Allemagne, Emmanuel Kant, le sage de Koegnisberg, dans son opus­cule célèbre « Qu 'est-ce que les lumières ?», répond que l'esprit des lumières consiste à penser par soi-même : « Sapere Aude : ose penser par toi-même ». Or qu'est-ce que penser par soi-même ? «Penser par soi- même signifie, rechercher en soi-même c'est-à-dire en sa raison, la suprême pierre de touche de la vérité et la maxime de penser tout le temps par soi-même constitue l'esprit des lumières ».

    Et il est incontestable, qu'à bien des égards, le XVIIIème siècle est le siècle des lumières, celui du rationalisme, du déisme et de la libre pensée, voire parfois à la limite, du matérialisme et de l'athéisme, le siècle de Voltaire, de Diderot, d'Helvétius, de d'Holbach, celui de Hume et de Gibbons en Angleterre, de Wolf et de Kant en Allemagne.

    N'est-il que cela ?

    Mais n'est-il que cela ? Se réduit-il à cette seule philosophie ? Caractériser tout le XVIIIème siècle comme le siècle du rationalisme, le siècle des lumières n'est-ce pas seulement désigner « l'idéologie dominante» ? n'est- ce pas désigner la partie, une partie pour le tout ? Car très tôt, et pas seu­lement, comme on le dit très souvent, à partir de 1760, en France, plus encore en Europe et en Angleterre, se manifeste un certain rejet de l'analyse critique, et du rationalisme et dans le prolongement du matéria­lisme, d'un certain « scientisme » (avant la lettre). On assiste à un retour de la sensibilité, du sentiment, de l'imagination «A l'impérialisme d'une fonction désincarnée la raison s'oppose la protestation de l'homme con­cret, à la recherche de son être ...l'homme concret, celui du cœur et du sentiment, celui de la sensibilité et de l'imagination » (Georges Gusdorf).

    Ainsi le XVIIIème est sans doute le siècle des esprits éclairés mais aussi celui des âmes sensibles, le siècle de la raison mais aussi celui du senti­ment, celui de l'expérience mais aussi celui de l'imagination, celui du cal­cul mais aussi celui de la passion, et s'il apparaît à certains comme le siècle du matérialisme, il est également celui qui voit naître ou renaître religio­sité et certaines formes de spiritualités. Comme l'écrit G. Gusdorf «On assiste à la révolte contre les activités de la raison et de la science au nom des évidences de la sensibilité, du désir, de la passion ; on assiste à l'expé­rience du mal vivre, de la mélancolie» et apparaissent les thèmes qui exal­tent certains aspects sous-terrains et nocturnes de la réalité humaine ». Quelques textes nous le montreraient.

    «La sensibilité écrit Sénancour, n'est pas seulement l'émotion doulou­reuse mais la faculté donnée à l'homme parfaitement organisé de recevoir des émotions profondes de tout ce qui peut agir sur des organes humains ». L'homme sensible n'est pas celui qui s'attendrit, qui pleure, mais l'homme qui reçoit des sensations là où les autres ne trouvent que des perceptions indifférentes ». Pour Senancour l'homme véritable ce n'est pas l'homme de la raison mais celui de la sensibilité, celle-ci étant considérée comme le fondement même de son être, de sa personnalité. Cette priorité de l'ordre affectif sur l'ordre intellectuel ou rationnel, on la retrouverait dans ce texte de Chamfort : «Quand un homme et une femme ont l'un pour l'autre une passion violente, il me semble que quels que soient les obstacles qui les séparent... les deux amants sont l'un à l'autre de par la nature, qu'ils s'appartiennent de droit divin malgré la loi et les conventions humaines ». Ici l'ordre individuel et passionnel est considéré comme au-dessus de l'ordre de la convention et de la société. On affirme la validité du sentiment, de la sensibilité, voire de la passion. Mais ceux-ci mêmes nous ouvrent la voie à une autre dimension de l'existence humaine, celle qui aspire à l'infini, qui permet d'accéder ou tout au moins de s'élancer vers l'infini. Ainsi Jean-Jacques Rousseau dans sa «Lettre à Malesherbes» écrit : «Quand tous mes rêves se seraient tournés en réalité, ils ne m'auraient pas suffi ; j'aurais imaginé, rêvé, désiré encore, je trou­vais en moi un vide inexplicable, que rien ne saurait remplir... mon cœur resserré dans les formes de l'être s'y trouvait trop à l'étroit ; j'étouffais dans l'univers, j'aurais voulu m'élancer vers l'infini ».

    Certains vont jusqu'à dire que la Vérité n'est pas seulement et surtout atteinte par le discours mathématique et scientifique, mais au contraire par le sentiment et l'imagination. Ils affirment qu'il y a une autre réalité que la réalité matérielle, celle que nous délivre le calcul, et que si l'on veut comprendre l'homme lui-même dans sa nature, dans sa dimension essen­tielle l'imagination du poète, la sensibilité de l'artiste sont de meilleurs outils que la règle à calculer du savant et la table des logarithmes. Ils pen­sent que la vérité doit être proportionnée à la qualité de celui qui la reçoit et qu'il faut à tout homme une sorte de préparation, de propédeutique existentielle pour la recevoir. En bref comme l'écrit René Jasenski «Le siècle des lumières est aussi ce siècle de l'illuminisme ».

    Paul Valéry dans une page admirable traduit la nature complexe de ce siè­cle, (Variétés V) «de cette société voluptueusement curieuse d'arcanes ». « J'imagine, écrit-il, que cette époque fut une des plus brillantes et des plus complètes que des hommes aient pu connaître. On y trouve l'étince­lante fin d'un monde et les puissants efforts d'un autre qui veut naître... toutes les forces et toutes les grâces de l'esprit ». «Il y a de la magie et du calcul différentiel, autant d'athées que de mystiques, les plus cyniques des cyniques et les plus bizarres des rêveurs ». «Les excès de l'intelligence n'y manquent pas, compensés et parfois dans les mêmes têtes par une éton­nante crédulité. Tous les thèmes de la curiosité intellectuelle illimitée que la Renaissance avait repris des anciens ou tirés de son beau délire, repa­raissent au XVIIIème siècle plus vifs, plus aigus, plus précis ». «Alors coexistent dans plus d'un esprit, des curiosités et des espoirs dont la réu­nion étonne. Le rationnel et l'irrationnel s'y combinent bizarrement ».

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    Le même problème et les mêmes difficultés se présentent lorsque nous voulons étudier la Franc-Maçonnerie au XVIIIème siècle.

    La Franc-Maçonnerie a pour origine les confréries de maçons tailleurs de pierre, les « free stone masons », qui oeuvraient au Moyen-Age à la cons­truction des Cathédrales et de certains édifices religieux et civils. Mais à partir du XVIème siècle et surtout au XVIIème siècle les loges acceptent et accueillent dans leur sein des hommes qui ne sont pas du métier. « D'opé­ratives » elles deviennent « spéculatives » et peu à peu se développe une nouvelle forme de maçonnerie. La date de naissance officielle dé cette Franc-Maçonnerie moderne est généralement fixée à 1723, date où est publié le célèbre Livre des «Maçons francs et acceptés», plus communé­ment nommé « Constitutions d'Anderson ». La Franc-Maçonnerie moderne va prendre rapidement un grand essor et les loges se multiplier en Grande Bretagne, en France, en Europe, pour s'étendre même au monde entier.

    Or, on considère généralement que les loges et les francs-maçons qui les composent véhiculent la philosophie des lumières, et expriment une sorte de rationalisme de la connaissance et de l'action. Et l'on assimile très sou­vent le franc-maçon au XVIIIème siècle à un rationaliste impénitent, voire à un matérialiste. Sans doute, mais on oublie que dans le même temps dans de nombreuses loges maçonniques se développait parallèle­ment, un attrait indiscutable pour les sciences occultes et qu'apparaît un retour à une pensée traditionnelle, une résurgence, de ce qu'on appelle l'illuminisme et l'ésotérisme. Ainsi à côté des maçons comme Voltaire, Hume, Lalande, d'Holbach, Helvetius, on trouve également dans les loges des maçons comme Martinez de Pasqualy, Willermoz, Mesmer, Louis Claude de Saint Martin, Joseph de Maîstre qui sont eux des adeptes fervents de l'occultisme, de l'illuminisme, de l'ésotérisme.

    Et René le Forestier qui a consacré un monumental ouvrage à la Franc- Maçonnerie templière et occultiste soutient la thèse que celle-ci fut au XVII lème siècle à un triple point de vue, par la tradition dont elle se récla­mait, par les doctrines qu'elle professait, par la forme qu'elle adopta, une association d'esprits mystiques, ce qui change la vision, l'image que nous avons surtout en France, de l'Institution maçonnique. Et sans doute il est vrai de dire avec Antoine Faivre que cet occultisme et cet ésotérisme cons­tituent un ensemble très divers, hétéroclite même, une sorte de « bazar de l'imaginaire » qui ferait penser au fameux inventaire de Jacques Prévert.

    Cet ésotérisme, cet occultisme que l'on trouve dans de nombreuses loges du XVIIIème siècle et qui inspire les recherches des francs-maçons, prend des visages différents, se situe dans des sphères, parfois éloignées les unes des autres. Chacun présente des caractères particuliers et un intérêt qui ne se situe pas au même niveau. Nous ne pouvons dans cette conférence, les examiner exhaustivement mais seulement en indiquer les tendances et l'esprit qui les anime.

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    Considérons d'abord l’œuvre d'un homme comme Mesmer (1733-1815), médecin célèbre et membre de la Franc-Maçonnerie viennoise et qui connut en particulier à Paris son heure de célébrité, grâce à son fameux « bacquet » où il installait ses patients et qui selon lui pouvait guérir toutes les maladies. Sa pratique médicale était elle-même ordonnée à une cer­taine conception de l'homme et de la nature et de rapports qui existaient entre celui-ci et celle-là. Mesmer pensait que tous les êtres de la nature, y compris les hommes sont soumis à l'influence d'un agent universel dit «fluide magnétique » ou «magnétisme animal ». « Depuis longtemps, explique-t-il, j'ai présumé qu'il existait dans la nature un fluide universel qui pénétrait tous les corps animés ou inanimés. Les phénomènes de l'électricité de même que ceux du magnétisme m'avaient pénétré de cette opinion » ...«mais hélas, ajoute Mesmer, l'homme égaré par la raison méconnaît encore cette vérité sublime »; (Discours sur le magnétisme). Dans son livre « Catéchisme du magnétisme » il pose la question : « Qu'est-ce que le magnétisme ? », il répond : « C'est la propriété qu'ont les corps d'être susceptibles de l'action d'un fluide universellement répandu qui environne tout ce qui existe et qui sert à entretenir l'équilibre de toutes les fonctions vitales ». Le monde, l'univers n'est plus pensé comme une machine, mais plutôt comme une immense plante dans sa totalité comme un être vivant. Ce fluide peut s'accumuler et se transmet­tre chez l'homme en utilisant divers procédés, passes et attouchements. Grâce à lui, grâce à ce magnétisme, on peut soigner et guérir toutes les maladies, en particulier les maladies nerveuses. Autre vision de l'univers et aussi autre vision de l'homme lui-même, qui n'est pas réduit à sa seule dimension naturelle et chez qui la raison n'est plus l'instrument, l'outil prévilégié de la connaissance. Il y a selon Mesmer en l'homme, un «sens interne» qui est en relation avec tout l'univers, «une âme spirituelle et immortelle » qui a le pouvoir de modifier les corps, par un acte, de par sa volonté. Et dans les salons, celui de la Duchesse d'Orléans, (mère du Duc d'Enghien) qui était à l'époque Grande Maîtresse des loges d'adoption », on « mesmérisait », comme on « mesmérisait » dans les loges maçonniques de ce temps, Comme l'a écrit Sébastien Mercier, « L'amour du merveil­leux nous séduit toujours parce que, sentant confusément combien nous ignorons les forces de la nature tout ce qui nous conduit à quelque décou­verte en ce genre est reçu avec transport ».

    D'autres esprits à la recherche de ces forces cachées, de ces arcanes secrets de la nature se tourneront vers l'étude de la Kabale juive et de la Kabale chrétienne, tel par exemple Martinez de Pasqually (1715-1779), person­nage assez mystérieux et qui joua un rôle considérable dans la maçonnerie templière et occultiste de son temps, avec son disciple Willermoz. Le titre même de son ouvrage en indique l'esprit «Traité de la réintégration des êtres dans leurs propriétés premières et puissances spirituelles et divines ». Martinez prétend donner la clef de la destination passée, présente et future de l'homme. Il développe à cet effet une sorte de géométrie mysti­que, une arithmosophie ou science secrète des vertus occultes des nombres qui permet de mieux comprendre l'homme dans sa dimension surnaturelle en relation avec le divin. L'étude de la Kabale occupe une grande place dans ses préoccupations. Le mot même de Kabale signifie tradition, ou science traditionnelle ; elle prétend nous révéler Dieu, mettre l'homme lui- même en relation directe avec la sagesse divine, en lui dévoilant les rap­ports secrets entre le créateur et la création. Les loges de francs-maçons accueilleront encore aujourd'hui des adeptes de la Kabale. Pour ceux-ci, elle constitue la clef qui permet d'ouvrir à la connaissance comme la mathématique et la science expérimentale permettaient à l'encyclopédiste de découvrir la vérité.

    Dans cette recherche quasi religieuse et mystique de la connaissance, Louis Claude de Saint Martin dit le Philosophe inconnu occupe une place importante. Celui-ci se veut l'héritier de toute la tradition ésotérique de la pensée occidentale, il reprend cette idée familière à l'ésotérisme de son temps (et de tous les temps) qu'il y a un rapport, interne, occulte, entre l'homme et le monde et que l'on ne saurait expliquer l'homme par la nature mais au contraire qu'il faut partir de l'homme dans sa totalité pour comprendre l'univers. L'homme et l'univers sont considérés comme le symbole de Dieu. Et la misère de l'homme moderne vient justement de ce qu'il est séparé de Dieu. Et l' « Homme de désir » est celui qui aspire à sa réintégration en Dieu, en refusant les limites humaines. L'homme se doit de réaliser la régénération de lui-même, et aussi celle des autres hommes et de l'univers lui-même. Cette idée de régénération est ici essentielle, elle est ce vers quoi il faut tendre nous dirions de toute son âme.

    L'initiation maçonnique est ce processus qui va favoriser et permettre cette régénération, en cela semblable à la transmutation alchimique. Cet homme pensée de Dieu et qui se pense en Dieu renouvelle - recommence en s'y associant l'oeuvre redemptrice du Christ. Cette régénération ou réintégration lui restitue sa véritable nature et sa dignité humaine. Ainsi l'homme de désir engendre le nouvel homme, c'est-à-dire l'homme régé­néré. L'influence de nos doctrines sera considérable dans le mouvement des idées, et en particulier modèlera en grande partie la littérature roman­tique. Les loges maçonniques sont des lieux privilégiés où l'on peut obser­ver le mouvement des idées, les mutations dans les sensibilités, qui affec­tent les hommes du XVIIIème siècle. Elles verront se développer en leur sein, d'abord d'une manière discrète, puis plus affirmée les doctrines éso­tériques et l'illuminisme.

    Joseph de Maistre dans le livre : «Les soirées de Saint Pétersbourg» remarque à propos du courant de l'illuminisme : «Je ne dis pas que tout illuminé soit franc-maçon, je dis seulement que tous ceux que j'ai connus en France surtout l'étaient, leur dogme fondamental est que le christia­nisme tel que nous le connaissons aujourd'hui, n'est qu'une véritable loge bleue faite pour le vulgaire mais qu'il dépend de l'homme de désir de s'élever de grade en grade jusqu'aux connaissances supérieures telles que les connaissaient les premiers chrétiens qui étaient de véritables initiés ». Ajoutons pour être plus juste que si tout illuminé n'est pas franc-maçon, tout franc-maçon n'est pas forcément un illuminé.

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    Il convient donc d'étudier maintenant ce que l'on entend par illuminisme et ésotérisme, ou encore occultisme et théosophie, ces termes étaient sou­vent considérés comme identiques. Et sans doute pourrons-nous ainsi mieux comprendre cet aspect si souvent méconnu, de la franc- maçonnerie.

    L'ésotérisme : Ce terme est souvent employé pour parler de l'enseigne­ment qui était donné dans certaines écoles de la Grèce Antique où l'on distinguait un enseignement exotérique d'un enseignement « ésotérique ». Celui-ci était réservé à un petit nombre de disciples choisis par le Maître à cause de leurs qualités exceptionnelles et cet enseignement était secret : les adeptes s'engageaient, comme dans les sectes pythagoriciennes à ne pas le révéler à ceux qui ne faisaient pas partie du groupe. Cette règle est sous tendue par cette idée que la connaissance ne peut être vulgarisée , offerte indistinctement à tous, aujourd'hui nous dirions que le « Savoir » ne peut pas être «démocratisé ». En effet, pour recevoir et comprendre certaines vérités il faut aux hommes une certaine préparation, d'autres diront une certaine initiation. De plus ces vérités ne peuvent être exprimées dans le langage courant, ou même dans le langage mathématique ou plus généra­lement scientifique.

    Le « Secret » de la connaissance ésotérique est si l'on peut dire, constitutif de la réalité elle-même, car le réel est voilé et l'on ne peut le découvrir qu'après une longue ascèse personnelle et qui n'est pas du seul domaine de l'intelligence analytique, une ascèse qui engage l'être tout entier. La réalité est voilée ou dérobée et seule l'initiation, car toute initiation est personnelle, peut nous permettre d'y accéder. Il faut, pour l'adepte de la «méthode ésotérique », passer de la vérité du «sens extérieur », par nature superficiel, au sens propre du mot, on peut dire phénoménal, à la vérité essentielle celle qui concerne au-delà de l'apparence, l'être même des cho­ses, ce qu'en langage philosophique on nomme le « nouménal ». La lumière naturelle, celle de la raison est impuissante à découvrir ce type de réalité ; il faut faire appel à toutes les puissances de l'âme, à la lumière intérieure qui, à la suite de l'initiation, doit nous illuminer dans une sorte d'intuition.

    Emile Dermenghem dans son beau livre consacré à «Joseph de Maistre, mystique» l'a admirablement résumé : «La thèse essentielle de tout ésoté­risme est l'existence dans la personnalité humaine d'un moi intérieur, d'une étincelle divine que le résultat de l'illumination sera de dégager. Pour atteindre cela, les initiés, affirment qu'il y a certains procédés secrets d'eux seuls connus et transmis par une tradition immémoriale ». Ainsi nous assistons à une radicale transformation dans la manière de percevoir l'univers et l'homme, et dans la manière de les concevoir dans leur ensemble.

    Sébastien Mercier dans «Le tableau de Paris» l'explique ainsi : «La base du système c'est que l'homme est un être dégradé, puni dans un corps matériel pour des fautes antérieures, mais que le rayon divin qu'il porte en lui peut amener encore dans un état de grandeur de force, de lumière. Un monde invisible, un monde d'esprits nous environne, l'homme pour­rait communiquer avec eux et étendre par ce commerce la sphère des con­naissances, si sa méchanceté et ses vices ne lui avaient fait perdre cet important secret. L'homme a perdu le séjour de la gloire où il ne rentrera que quand il aura su connaître ce centre fécond où gît la vérité qui est une et indivisible ».

    Joseph de Maistre toujours dans «Les soirées de Saint Pétersbourg» affirme que : « Les connaissances surnaturelles sont le grand but des tra­vaux des illuminés et de leurs espérances. Ils ne doutent point qu'il soit possible à l'homme de se mettre en communication avec le monde spiri­tuel, d'avoir un commerce avec les esprits et de découvrir ainsi les plus rares mystères ».

    Il existe en effet pour nombre d'esprits non pas un seul monde mais deux mondes, à la fois séparés et unis, le monde naturel et le monde surnaturel, le monde visible et le monde invisible, le premier n'étant que la traduc­tion, la manifestation du second. Swedenborg, le maître spirituel des occultistes du XVIIIème siècle l'avaient clairement exprimé : «Le monde visible dans son ensemble n'est que la représentation du monde spirituel » et Louis Claude de Saint Martin exprime la même idée quand il écrit que : « la matière n'est qu'une représentation et une image de ce qui n'est pas elle ». Il y a une analogie, une correspondance et même une secrète res­semblance entre le visible et l'invisible, le manifesté et le non manifesté. «Tout se rapporte dans ce monde que nous voyons à un autre monde que nous ne voyons pas. Nous vivons dans un système de choses invisibles manifestées visiblement » écrira à son tour Joseph de Maistre.

    Le romantisme, Nerval et Baudelaire en France en particulier, développe des thèmes qui remontent à la plus lointaine antiquité. Souvenons-nous ici de Plutarque qui dans Isis et Osiris écrivait : «Tant de choses sont cachées sous des formes sous des formules et des mythes qui enveloppent d'une apparence obscure la vérité et la manifestent par transparence ». Ainsi en vertu de cette «correspondance universelle» l'homme peut accé­der à la connaissance; il peut de même permettre, favoriser l'action. celle de l'homme sur l'univers et celle de l'homme sur lui-même. C'est dans cette perspective que se développèrent l'alchimie, l'astrologie et l'homéo­pathie.

    Esotérisme et occultisme reposent donc sur ce principe de l'identité ou de l'analogie selon lequel le semblable étant comme le semblable, l'on peut agir sur l'autre et réciproquement en vertu justement des correspondances qui unissent entre elles toutes les choses visibles et qui les unissent elles- mêmes aux choses invisibles. L'ésotérisme, l'occultisme sont limites cons­tantes de l'effort humain pour accéder à la connaissance, à la gnose.

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    La Gnose :

    Qu'est-ce que la Gnose ? Qu'entend-t-on par Gnose ? et quel est le rap­port de la Gnose avec la franc-maçonnerie ? La Franc-Maçonnerie n'est- elle pas une sorte d'église gnostique ?

    Le mot Gnose vient du grec snosis qui signifie connaissance. La Gnose est «un savoir qui est en soi et par soi un salut ». On appellera gnosticisme toute doctrine ou toute attitude fondée sur la théorie et l'expérience de l'obtention du salut par la Connaissance. «La Gnose est la Connaissance de la réalité suprasensible invisiblement visible dans un éternel mystère qui est sensé constituer au cœur et au-delà du monde sensible, l'énergie motrice de toute forme d'existence». Liesegang (La Gnose) Liesegang cite un fragment de «Clément et Alexandre» qui définit la gnose comme : «la connaissance de ce que nous sommes et de ce que nous sommes devenus, du lieu d'où nous venons et de celui dans lequel nous habitons et de ce dont nous nous sommes rachetés ; de la nature de notre naissance et de celle de notre renaissance ». On retrouve dans la Gnose un certain nombre d'éléments. Tout d'abord une interrogation de l'homme sur soi, sur sa nature, son origine, (d'où suis-je venu ?) ; sur sa destinée (où vais-je aller ? ) ; sur ses rapports avec le Cosmos et avec le divin. Car pour la tra­dition gnostique, si l'homme est dans le monde, il n'est pas cependant du monde. Son rôle, sa vocation profonde c'est de se séparer du monde, d'aller vers un «ailleurs », de s'extraire des ténèbres pour aller vers le ciel, de vaincre le chaos et d'instaurer l'Ordre. Il doit sortir d'abord de la «Caserne », s'extraire de ses ombres, de ses fantasmagories, de ses presti­ges et de ses illusions pour aller vers la réalité véritable, pour passer des ténèbres à la Lumière, et cela par une radicale conversion non seulement de son regard intellectuel, mais de son âme toute entière. La connaissance délivrée par la Gnose ne saurait se réduire à une science abstraite et imper­sonnelle ; elle est attitude subjective, existentielle ; elle est la démarche non pas de la seule raison, de la seule intelligence, mais d'un être concret, vivant. Cette connaissance, est même reconnaissance, et régénération : elle nous éclaire et aussi nous transforme, nous transfigure. Elle est atteinte, après que l'homme ait accompli un long cheminement, surmonté des obstacles, vaincu des épreuves, un cheminement qui demande de la patience, du courage et du temps. Elle est une sorte de drame et il faut se souvenir ici que drame (drama) signifie action.

    Aussi bien de nombreux esprits ont-ils souvent rapproché Gnose et initia­tion maçonnique et Robert Amadou a-t-il pu dire que «la Franc-Maçonnerie était une sorte de Gnose ». En effet on a pu définir la Franc- Maçonnerie comme un «ordre initiatique traditionnel et universel fondé sur la fraternité» ou comme une « Institution d'initiation spirituelle au moyen de symboles » (Grands Maîtres européens 1952). L'idée d'initia­tion comme le concept du symbole sont indispensables si on veut com­prendre la nature de la Franc-Maçonnerie. Quel que soit le rite pratiqué et la forme qu'elle prend, l'homme devient maçon,, est « fait » maçon par l'initiation. Le franc-maçon lui-même s'exprime à travers les symboles et une symbolique générale et dans sa loge vit dans un univers de symboles. L'initiation maçonnique, comme toute initiation «veut entraîner par un ensemble de rites la modification culturelle, spirituelle, existentielle de l'homme ». «L'initiation est une expérience vécue dans le secret dont le langage discursif ne peut rendre compte », «elle veut provoquer la modifi­cation entologique du régime existentiel ». Elle implique une mort symbo­lique suivie d'une nouvelle naissance, une fois les épreuves initiatiques surmontées. Elle comporterait trois états, «la chute» suivie de « l'expia­tion » et se terminerait par une « régénération » qui serait assimilable à une «résurrection ». L'homme est en effet plongé dans le monde du chaos et des ténèbres et de ce monde il doit se libérer : Comment ? par les épreuves — de la terre, de l'eau, de l'air et du feu — à partir desquelles il s'éprouve, et qu'il doit vaincre pour se libérer. Elle est une démarche, un itinéraire qui aboutit à une illumination, une illumination libératrice. Elle est éducation et apprentissage ; et pas seulement de l'intelligence, mais aussi du cœur, de l'homme tout entier. Cette démarche initiatique s'opère au milieu d'un univers, la Loge, peuplé de symboles, et les symboles sont considérés par les francs-maçons comme des outils, des outils de connais­sance. On voit par là que initiation et symbolique maçonniques sont nécessairement liées.

    Le symbole a été défini comme un signe concret qui évoque quelque chose d'absent ou d'impossible à percevoir ; il est «l'image visible de l'invisi­ble». Tout symbole a donc un sens, mais un sens qui n'est jamais directe­ment manifesté et que l'on doit découvrir dans une sorte d'au-delà du manifesté, c'est-à-dire dans l'au-delà de l'apparence, du «phénomène », du « phainomenon » de ce qui apparaît immédiatement. Il est «renvoi à», il fait signe, disait Héraclite, comme l'oracle qui est à Delphes. Il est « ren­voi » à l'invisible, qui donne vie et sens au visible, au transcendant qui donne sens et vie à ce qui est immanent. Il établit une communication, un Pont, entre l'homme et ce qui le dépasse, une relation originale avec le Cos­mos, avec les autres hommes, avec ce qui constitue notre vie intérieure, et ce qui est à l'origine du Cosmos et des Hommes et de l'esprit lui-même ; ce que la tradition maçonnique nomme le Grand Architecte de l'Univers.

    Une fois encore l'idée d'initiation et l'idée de symboles sont complémen­taires et si je puis dire dialectiquement unies, en ce sens que le symbole veut suggérer et ouvrir à la connaissance ce qui n'est pas positivement représenté, et en ce sens que l'initiation est cette invitation et ce mouve­ment de notre âme toute entière qui nous permet d'aller du visible à l'invi­sible, du chaos à l'ordre, des ténèbres à la lumière. Cette lumière pour cer­tains maçons est essentiellement lucidité critique ; mais elle peut être aussi pour d'autres plus que cela, je veux dire illumination. Pour beaucoup de maçons du XVIIIème siècle comme pour des maçons du XXème siècle elle est justement cette illumination cette découverte d'une lumière illumi­nante et d'une connaissance qui se veut transcendantale. Ici Franc- Maçonnerie et tradition ésotérique se rejoignent dans le même projet et dans la même perspective, dans une philosophie identique.

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    Ainsi, le XVIIIème siècle a vu naître et se développer en Europe une civili­sation en rupture avec les sociétés traditionnelles, une civilisation qui reposera désormais sur le développement des sciences et des techniques (l'Encyclopédie en porte témoignage en France) et qui, rapidement, don­nera naissance à une civilisation industrielle. Et ils sont nombreux ceux qui, en ce temps maçons et non maçons célèbrent les temps nouveaux, exaltent les extraordinaires découvertes de la science et les formidables victoires de la technique, le tout entraînant le progrès indiscutable des sociétés et des hommes. Peut-être ! Mais dans le même temps, et pour ainsi dire parallèlement, dans le monde profane comme dans les loges maçonniques, on voit naître et se développer ce que Georges Gusdorf nomme si justement «le retour du refoulé», c'est-à-dire le retour d'une pensée traditionnelle, la résurgence de pratiques magiques et alchimiques, le réveil de l'occultisme et de l'ésotérisme, de certaines formes de spiritua­lité et même de la théurgie.

    On assiste au procès de Newton ou plus précisément d'un certain aspect de la pensée de Newton. La révolution galiléenne avait exclu du champ de la vérité et de la réalité humaine tout ce qui n'était pas réductible à l'analyse logico-mathématique. C'est justement cette partie de la réalité humaine, définie en terme de sentiment, d'imagination, de subjectivité, qui revient en force. Ces deux conceptions ou deux aspects de l'homme peuvent apparaître comme contradictoires et certains croient qu'entre les deux il faut nécessairement faire un choix. Mais on peut penser qu'ils sont liés nécessairement et que dans la vision authentique de l'homme on doit tenir compte des deux. Car ces hommes du XVIIIème siècle, qui vivent dans une société économique technicienne, industrielle en germe, s'ils en connaissent certains avantages et quelques bénéfices, ils en perçoivent, certes parfois obscurément, les défauts et les imperfections. Ils sentent ou pressentent qu'elle est peut-être incapable d'apporter à l'homme une nourriture pour l'âme, une certaine dimension de la vie véritable qui se définit en termes de spiritualité et de vie intérieure. Et l'occultisme, sous ses différentes formes, l'ésotérisme qui se développent en particulier dans les loges maçonniques, sont une réaction contre les excès d'un matéria­lisme desséchant. On se rend compte que le sentiment, l'imagination sont tout autant nécessaires que la raison et l'intelligence pour assurer un cer­tain équilibre à l'homme, pour atteindre à une certaine sagesse.

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    N'en serait-il pas de même au 20ème siècle, dans ce siècle où nous vivons ? C'est devenu un lieu commun de dire que notre époque traverse une crise grave et qui affecte l'homme dans toutes ses dimensions, bref, une crise de civilisation. Le 20ème siècle qui s'achève a connu un extraor­dinaire essor du savoir scientifique, un accroissement considérable du pouvoir de la technique, un développement sans précédent de la vie éco­nomique. En même temps, le 20ème siècle a connu les guerres les plus meurtrières, les persécutions les plus atroces et peut apparaître comme une époque de fanatisme et de barbarie sans précédent. Nous vivons dans des sociétés, a-t-on dit qui nous comblent de moyens et, en même temps, qui ne savent plus nous donner des fins. «L'ivresse du seul progrès maté­riel nous a fait oublier que nous possédons une âme» écrit René Huyghe. Et notre contemporain connaît une sorte d'inquiétude, un désarroi, une désintégration généralisée de la personne humaine dans sa relation, non seulement avec la nature elle-même, mais aussi dans sa relation avec la société, avec les autres, avec elle-même. Désarroi qui se situe dans l'espace où l'homme a perdu le sentiment de son échelle de participation au Tout, de communication horizontale. Désarroi qui se situe aussi dans le temps car le plus souvent l'homme du 20ème siècle ne veut plus vivre que dans le présent immédiat, tourné seulement vers le futur et oubliant et voulant oublier son passé culturel, sa tradition sans laquelle il ne serait pas ce qu'il est, sans laquelle il ne serait même pas. Désarroi intérieur car l'homme du 20ème siècle a perdu le sentiment de sa subjectivité, de sa per­sonne, pour se perdre, s'engloutir dans une société de masse ; il a perdu le sens des idéaux et des valeurs qui le constituent. Paul Valéry, dans «Mon Faust », l'avait défini avec sa pénétration habituelle : «L'individu se noie et se meurt dans le nombre. Les différences s'évanouissent devant l'accu­mulation des êtres... », et il ajoutait «Sais-tu que c'est peut-être la fin de l'âme, cette âme qui s'imposait à chacun comme le sentiment tout puis­sant donc valeur incomparable et indestructible ». Cet homme moderne demande toujours plus, c'est-à-dire est orienté vers la conquête d'un accroissement uniquement quantitatif. Et la quantité, toujours plus importante, ne peut le satisfaire. Il demande autre chose, il demande une « qualité » de la vie et cette qualité de la vie il ne pourra la trouver que dans l'accomplissement de la vie intérieure. Aussi bien a-t-on pu dire : «Nous sommes perpétuellement candidats à l'émigration pour n'importe quel nouveau monde pourvu qu'il ne ressemble pas au nôtre ».

    «Le désert croît» disait déjà Nietzsche à la fin du siècle dernier et ajou­tait : «Nous sommes fatigués de l'homme ». Je dirais plutôt que nous sommes fatigués d'un certain type d'homme, ou plutôt d'une certaine vision de l'homme qui réduit celui-ci à une seule dimension, qui le mutile, celle qui le réduit à la seule quantité, à la seule puissance, au seul rende­ment. Car l'homme se mutile chaque fois qu'il prend, en face du réel et de lui-même, une attitude unique. Et en ce sens, la science, la technique, l'économique et la politique dans la mesure où elles prétendent exprimer l'homme tout entier, le mutilent et l'aliènent. Car si elles sont légitimes en leur plan, elles ne sauraient prétendre traduire la totalité de l'homme lui- même. En ce sens «il est clair que le malaise de la civilisation occidentale trouve sa source principale dans la réduction opérée par le monde moderne, de tous les rapports que l'homme peut avoir avec l'univers au seul rapport scientifique, technique, économique ou politique ». (F. Alquié - Signification de la Philosophie).

    Car l'homme du 20ème siècle, comme celui du XVIIIème siècle, même s'il vit dans une société d'abondance et de richesse, de progrès économique et social (quand il y a abondance, richesse et progrès), s'interroge encore et toujours ; il s'interroge et continue de s'interroger , interrogation essen­tielle, sur son origine et sur sa fin, sur le cosmos et sur Dieu, sur l'amour et sur le bonheur, sur la vie et sur la mort. Cette interrogation, pathétique et essentielle sur le cosmos et sur lui-même, sur le temps et l'éternité, jalonne l'expérience du franc-maçon dans sa loge ; au premier degré où il découvre l'univers et les lois qui le régissent, au deuxième degré où il apprend, grâce à la géométrie, à aborder symboliquement le chaos, au troisième degré où il rencontre la présence de la mort et la promesse de l'éternité.

    Cette interrogation, et quelle que soit la réponse que lui donne chaque maçon est un signe, le signe que l'homme est en tant que tel « plus que l'homme », que sa nature n'est pas seulement terrestre et matérielle mais, selon la belle parole de Platon, que « ses racines sont au ciel ». En tradui­sant, nous dirons que l'on ne saurait penser l'homme en dehors d'une structure de transcendance et en dehors d'une dimension à proprement parler métaphysique.

    Cette interrogation signe de l'homme est celle de l'homme de notre temps comme elle fut celle de l'homme du XVIIIème siècle et comme elle est celle de l'homme de tous les temps. Elle est celle du philosophe des lumiè­res, oui, et celle de l'illuminisme, du musicien des lumières et du musicien de l'illuminisme, le musicien de «La Lumière», je veux dire Mozart.

    Mozart, maçon de la loge « L'espérance nouvellement couronnée » de Vienne, a composé de la musique maçonnique et vous savez que son opéra «La flûte enchantée» est un opéra maçonnique. Mais ce soir, comme témoin et comme exemple de cette méditation musicale sur la mort, je voudrais que nous écoutions en terminant «La symphonie funè­bre maçonnique ». Cette oeuvre fut certainement composée pour accom­pagner la cérémonie rituelle d'exaltation à la Maîtrise, c'est-à-dire au troi­sième degré de la maçonnerie symbolique. Celle-ci s'ordonne autour de la mort tragique du Maître Hiram, l'architecte du temple de Salomon, tué par les mauvais compagnons et régénéré, ressuscité par les trois bons compagnons. Elle met le franc-maçon en face de l'idée de la mort, de son mystère, du désespoir qu'elle engendre et aussi de l'espérance qu'elle peut aussi faire naître. Méditation pathétique et tragique et ultime message de foi et d'espérance en la vie, celui que nous délivre la gnose : «La mort est la vraie lumière ».

    Conférence prononcée le samedi 19 novembre 1988 au Cercle Condorcet Brossolette, par Henri Tort-Nouguès, Passé Grand Maître de la Grande Loge de France.

    (1) Lumière naturelle est ici synonyme de raison.





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