• Des Chevaliers aux Templiers

    Non nobis, Domine...

    « Les Templiers étaient des chevaliers. ». Saint Bernard les a décrits comme tels, et les historiens, dans leur ensemble, ont pérennisé l'image de combattants exemplaires, nobles et probes, étincelants et purs. .. Dans sa simplicité, la formule induit, effectivement, une représentation efficace, une quasi-évidence, un postulat à partir duquel s'articule l'analyse, en clair : une perception brillante de la Milice, des combattants, de l'Ordre en général.
    Et cette «image de marque» est, pour les Pays d'Oc, renforcée par diverses données antérieurement évoquées, qu'il s'agisse de la montée en puissance de la petite noblesse dans le contexte d'un système politico-social multiforme, autonome par rapport à l'autorité royale, qu'il s'agisse d'orientations culturelles spécifiques, qu'il s'agisse du catharisme, qu'il s'agisse de la poésie courtoise et des troubadours... Le Temple et le mouvement « troubadours» furent effectivement contemporains, et leur évolution parallèle présente des éléments communs : le XIIe siècle est, pour l'un et l'autre, celui de la croissance et de l'âge d'or, avec un apogée autour de 1200, et le siècle suivant est celui d'un déclin qui peu à peu se précise, à travers quelques indices significatifs, quelques mutations dictées par les événements... Cette courbe est celle aussi de l'évolution de la noblesse occitane, voire de l'Occitanie elle-même... Il est difficile de considérer l'aventure spirituelle proposée par les Templiers et la sensualité précieuse de l'amour courtois, autrement que comme des composantes différenciées, des facettes indépendantes l'une de l'autre, sans lien organique réel. .. de la chevalerie occitane.
    Cela dit, des rapports étroits ont existé entre le Temple et les chevaliers méridionaux. Nombreux parmi ceux-ci - outre ceux qui, après avoir prononcé leurs vœux, devinrent les moines-soldats, noyau permanent de la Milice - furent les engagés volontaires qui, pendant une durée déterminée, se battaient dans les rangs du Temple, en Terre Sainte, ou en Espagne. On peut penser que, de retour au pays, leur campagne achevée, ils restaient des amis fidèles de l'Ordre et qu'eux-mêmes étaient fortement marqués par cette aventure guerrière et spirituelle. Ils constituaient alors, tout autour de l'Ordre, un réseau de sympathies - renforcé par les oblatures locales - qui ne pouvait qu'accroître l'influence du Temple...
    Le Temple a su, à merveille, utiliser pour sa cause, les potentialités de la chevalerie. Inversement, il a conféré à celle-ci toute son excellence, en regard des attentes de la société, ce, tout au long de leur histoire parallèles. On peut aller jusqu'au terme de « symbiose» pour éclairer cette idée. D'où, reprenant une formule relative aux Templiers, déjà citée, la question : « Si vous parlez de chevaliers, de quels chevaliers parlez vous?»
    À l'aube du XIe siècle - ou si l'on veut, sur la lancée du xe siècle, compte tenu de rythmes d'évolution différents - commencent à se dégager et à se préciser les situations des uns et des autres, les relations entre les diverses strates sociales. À l'époque, les notions de chevalerie et de noblesse ne se recouvrent pas exactement... Les « gens d'armes» constituent alors un groupe social, par bien des points semblable à une corporation, bien défini par rapport au clergé et aux paysans. Mais à l'intérieur de ce groupe de bellatores existent des différences importantes.
    Au niveau supérieur, les grands seigneurs, qui sont parvenus, institutionnalisant un état de fait théoriquement temporaire, à usurper titres et puissance, à s'approprier les fiefs confiés par Charlemagne pour en faire, héréditairement, des biens de famille ajoutés à leur fortune propre. Schéma qui se reproduit aux niveaux inférieurs et correspond à un émiettement du pouvoir en multiples seigneuries de plus en plus autonomes, jusqu'aux plus petites, dont le sire ne contrôle que les quelques habitants d'un petit hameau serré autour d'une maison forte. Ce processus a été soutenu par l'institution du mariage, en tant que sacrement désormais soumis à officialisation par l'Eglise, apportant sa caution à la pureté du lignage et à la légitimité de la transmission héréditaire des biens et des titres. Est protégée l'unité du patrimoine et sont éclaircis les droits des enfants lors des successions.
    Tous ces sires sont des «chefs de guerre» et disposent d'une troupe personnelle plus ou moins permanente, à laquelle peuvent être joints des habitants armés dans telle ou telle circonstance. À l'appel du suzerain, le vassal doit répondre en lui amenant ses propres soldats. Au niveau le plus bas du groupe social des militaires, il y avait des mercenaires permanents, fantassins qui gardaient et éventuellement défendaient le château, simples soldats ou sergents, gardes, gendarmes locaux. . .
    Entre les seigneurs et eux, les chevaliers : ceux qui, possédant un cheval, une armure et un bien propre pour assurer leur subsistance, mettaient leur force de combat, leur art de la guerre, au service d'un seigneur qui pouvait faire appel à eux, soit de façon permanente, soit selon ses besoins. Ils étaient des soldats de métier, des professionnels qualifiés; ils combattaient à cheval : on les appelait donc des chevaliers... Ils n'étaient pas toujours sous les armes, comme les soldats constituant la garnison du château. Ils devaient hospitalité à leur seigneur, en leur maison, et aide à toute demande de sa part.
    Ils étaient payés pour ces services, soit en argent, soit en bénéfices (part du four banal par exemple). Les exemples de Douzens et de Montégut, à ce propos, n'autorisent pas pour autant, à parler de co-seigneurie. S'ajoutent à ces revenus les éventuelles « prises de guerre », parts de butin, rançons, etc., ainsi que, sur le plan local, monnayage possible de services rendus aux habitants. On comprend dès lors que si un chevalier est quelque jour nanti par son seigneur d'un petit fief, il peut accéder à la noblesse, selon le processus antérieurement évoqué, et faire à son lignage une place au soleil, dynamique et conquérante. Car le statut (la fonction ? le métier ?) de chevalier est, avec ses avantages, héréditaire et se transmet de père en fils, ce dernier ayant à faire la preuve de sa valeur guerrière pour trouver un engagement. Cette valeur était le fruit d'un long et sévère entraînement, qui occupait l'adolescence du futur chevalier.
    Il faut bien comprendre que ces hommes n'étaient pas des anges, loin s'en faut, et que les connotations vertueuses induites par le terme « chevalier » n'apparaissent vraiment qu'au XIIe siècle. Hormis la fidélité au suzerain et l'amitié virile, les chansons de geste racontent essentiellement des actes de bravoure, des faits d'armes, des tueries... Les chevaliers de l'an mil étaient des mercenaires brutaux et rustres, voraces et impitoyables et, même plus tard, saint Bernard ne les aimait pas et les considérait comme des brutes dont il fallait canaliser, maîtriser l'énergie. D'autant que ce groupe humain devient de plus en plus nombreux, voire encombrant : guerriers de valeur plus nombreux que les fiefs disponibles, cadets issus de familles trop pauvres pour équiper chacun, nobles se faisant armer chevaliers pour bénéficier du prestige de la caste. Peu à peu, la chevalerie s'organise, se donne des règles. On peut dire aussi qu'elle est organisée et prise en main.
    L'Ordre de la Genette, créé par Charles Martel, semble, éphémère, n'avoir été qu'honorifique pour récompenser individuellement les guerriers les plus valeureux. La cérémonie de l'adoubement, héritière probablement de traditions anciennes, devint le symbole de l'existence de la chevalerie en tant que caste assez fermée, ce au Xe et au XIe siècle. Des rites précis lui conféraient un caractère initiatique : le nouveau promu recevait ses armes des mains d'un aîné, puis celui-ci lui portait un coup sur la nuque, la volée, par lequel il lui transmettait la force du véritable chevalier et l'introduisait dans la phalange. Phalange dont les membres outre leur combativité individuelle, constituaient une cavalerie lourde apte à un style de combat particulier : charge en groupe serré) escrime à la lance, puis maniement d'une longue épée. Pour ce faire, le combattant (ainsi que sa monture) était bardé de fer et son équipement comportait deux étriers qui lui assuraient un meilleur appui. C'est cette stratégie que le Temple a porté à son maximum d'efficacité.
    Pour diverses raisons, l'Église ne pouvait rester indifférente à ce phénomène. Elle a besoin de contrôler et diriger cette force vive pour illustrer ses thèmes moraux et religieux, pour d'autres objectifs également : les Croisades. Et, pourquoi pas, contrer les idées subversives propagées par la poésie courtoise... La cérémonie de l'adoubement est alors sacralisée : formation spirituelle, veillée de prières, serment de fidélité à Dieu, bénédiction... Tout cela était dans l'air du temps et d'autant mieux accepté que le prestige de la chevalerie s'en trouvait magnifié. ..
    A partir du XIe siècle, se développa une véritable mystique chevaleresque. Le chevalier doit posséder toutes les qualités, toutes les vertus chrétiennes. Brave et loyal au combat, il met son épée au seul service des justes causes, protège la veuve et l'orphelin, respecte la Trêve de Dieu. Dans la vie civile, il observe les règles de la bienséance, de la probité, de la droiture morale; il fait honneur à son rang, à sa caste, à l'élite à laquelle il appartient. Il est exemple et modèle, garant et promoteur d'une éthique civilisatrice incontestée et qui plus est, nécessaire. Pour la maintenance de l'ordre social, les suzerains aux divers niveaux ont besoin d'avoir, liés par la parole donnée, des féaux exemplaires, au courage et à la conduite impeccables: ce qui rejoint l'intérêt de l'Église, soucieuse de doter les cadres de la population d'une moralité élevée... Peu à peu, on ne pourra devenir chevalier que si l'on a l'accord et l'appui de l'Église. Mais au XIIe siècle encore, un roturier peut espérer, sur sa valeur propre, devenir chevalier. ..
    C'est au XIIe siècle que sont fixés et rédigés les textes des chansons de geste, jusque-là de tradition orale, et qu'apparaissent les premiers romans courtois qui, bien que racontant des faits éloignés dans le passé, dotent les héros d'une mentalité contemporaine. En 1130, Thurold décline les 4 000 vers de la Chanson de Roland. Le Pœma deI Cid, en Espagne, est rédigé vers 1160. A cette époque, la poésie des troubadours propulse dans les esprits et sur la scène littéraire les problèmes personnels des individus, en proie aux tourments de leur vie intime, de l'amour, de la sensualité, des sentiments... Le chevalier du roman courtois illustre l'ambivalence conjuguant les gratifications complémentaires de la Foi et de la Pureté, avec les sentiments amoureux et l'appel de la chair.
    C'est l'époque également des quêtes intellectuelles et spirituelles, confinant souvent à l'ésotérisme. Les grands romans courtois trouvent leur inspiration, non - assez curieusement, en fait - dans l'actualité de la Croisade, mais dans une histoire romantique et mythique : Cycle de la Table Ronde, Quête du Graal.., chargée de traditions incontestablement celtiques, bien au-delà de leur localisation en Bretagne, au v;.e siècle, à la cour du roi Arthur... Traditions et mythes récupérés par l'Eglise, christianisés, modernisés. Développements dans lesquels la symbolique tient une grande place, parfois éclairée par les explications d'un moine passant par là. Explications ambiguës, qui donnent à penser à une charge d'ésotérisme prononcée, à travers le dédale de rites d'initiation à la Pureté qui, seule, conférera au héros la capacité de conquérir le Graal.
    Perceval le Gallois (1180) illustre ce thème fondamental, mais il est d'abord un traité d'éducation, un livre de morale chevaleresque, un «rituel de mondanités chrétiennes », à travers la narration d'une initiation progressive qui fait d'un damoiseau naïf et charmant un chevalier accompli. Ainsi s'épanouit au XIIIe siècle le modèle d'un chevalier mondain, vertueux, courtois, pieux et modeste. Sans qu'il y ait rupture apparente, nous sommes assez éloignés du modèle d'origine, même si abondent les rappels de vertus (fidélité au suzerain, courage au combat) qui semblent, en fait, aller de soi. Se sont imposées des obligations nouvelles, enrichissantes sur le plan de l'art de vivre, mais, d'ores et déjà, décadentes et réductrices.
    Il faut revenir en arrière pour poser deux jalons importants de l'histoire de la chevalerie. En 1064, le pape Alexandre II accorde l'indulgence plénière - c'est-à-dire l'assurance du Salut par la rémission de tous les péchés - à ceux qui meurent en combattant l'Infidèle. Beaucoup plus tôt, l'Islam avait promis également le Paradis à ses combattants contre les Infidèles... Les Vikings bénéficiaient du même privilège... Les Sioux le posséderont... et telle armée moderne impliquait la Divinité, en proclamant «Dieu avec nous...». Il faut noter qu'à l'époque, le Purgatoire, coercitif et salvateur à la fois pour les pauvres pécheurs, ne faisait pas encore partie de l'arsenal de la religion... La Croisade se prépare. Sous peu, avant la fin du siècle, elle déclenchera un fantastique regain de la Foi, répercutant, démultipliant sous une forme différente, vers l'ensemble de la population, la ferveur du haut Moyen Âge monastique. .. Et ce, par et pour son élite exemplaire et « médiatique» : la Chevalerie.
    La fondation des Ordres hiérosolymitains (de Jérusalem) est l'aboutissement et le couronnement d'une longue démarche. Des communautés charitables et hospitalières furent militarisées (Hospitaliers de Saint-Jean) et fut alors créée une Milice combattante (le Temple) devant - à l'origine - protéger et défendre le pèlerin et le pauvre. Ces ordres spécifiques, premiers en date, furent les modèles d'autres phalanges : Chevaliers Teutoniques, ordre d'AIcantara, de Montésa... Ces Ordres étaient dits « religieux militaires », et le mot religieux était premier, parce qu'il s'agissait de soldats du Christ. On constate que si, en son sein, le Temple fait la part belle à la chevalerie, il étend son recrutement à d'autres combattants et, en Occident, à des personnes beaucoup moins guerrières. La Milice était la «vitrine », l'expression exaltante d'une organisation aux multiples facettes. Ces Ordres, enfin, étaient parallèles à des institutions dans le camp adverse du même genre, animées par une éthique élitiste de même nature. Saladin (le chevalier Saladin) en est le plus bel exemple. Cela n'a pu que favoriser, envers et contre tout, des rapprochements entre gens se considérant comme pairs : estime réciproque, respect mutuel, peut-être plus... N'a-t-on pas accusé les Templiers de relations suspectes, voire de trahisons, avec leurs homologues musulmans ?
    De l'Ordre des Palmes académiques au Rotary-club, du Mérite agricole à telle Franc-maçonnerie, les chevaliers actuels ont remplacé la volée de l'adoubement par une pacifique accolade. Ils se considèrent parfois comme l'élite réelle de la Société qui, sans détenir le pouvoir, l'influence et l'oriente. La solidarité, l'esprit de caste, jouent pleinement entre pairs, ce qui est de droit strict. Ces complémentaires ne se veulent pas péjoratifs : générosité, altruisme, service public, charité... sont l'expression sociale, l'image de marque de ces divers organismes. Parmi les Ordres qui ont perduré au travers des siècles, l'Ordre de Malte est le plus connu, ne serait-ce que pour son action concernant les lépreux. Cela dit, se méfier des contrefaçons : en France, actuellement, environ trente-cinq «ordres de chevalerie» se réclament de l'héritage spirituel du Temple et, moyennant cotisation, offrent à leurs adhérents le privilège d'en assurer la pérennité.
    La fin du XIIe siècle marque un tournant décisif dans l'évolution de la chevalerie française. L'accès à la noblesse, par le biais du métier des armes, par la voie de la chevalerie, est alors fermé. La mutation impose la nécessité d'être noble pour être armé chevalier. Philippe Auguste fixa à 1199 la date d'authentification des titres nobiliaires : seuls furent pris en considération les actes, hommages et chartes antérieurs à cette date. Il s'agissait de fixer la «pyramide féodale» et d'apurer la situation des personnes, biens et droits. Amalgamant noblesse et chevalerie, l'édit royal écartait donc - sauf cas très exceptionnels -les roturiers de la noblesse et même de la chevalerie. Ce fait, et cette date, expliquent certaines modalités concernant l'enrôlement et la place des chevaliers dans la Milice du Temple : il y a eu, en quelque sorte, un« avant» et un« après ».
    Pour les combattants temporaires, un rituel d'admission, comportant des engagements relatifs à l'obéissance et au respect de la Règle, faisait de ces « confrères» des Templiers, pour la durée de leur engagement. Aucune confusion n'est possible, ni avec les vœux monastiques, ni avec l'admission dans l'Ordre en tant que novice, ni avec le rituel de l'adoubement chevaleresque. En aucun cas, il ne suffisait d'entrer au Temple pour devenir chevalier, ainsi que certains textes le donneraient à penser. . .
    En revanche, il était tout à fait cohérent qu'un postulant à la chevalerie souhaite être adoubé au sein de l'Ordre. A condition qu'il remplisse les conditions requises, soit, au-delà de la valeur militaire prouvée, « posséder des armes, un cheval et un bien personnel ». Avoirs qu'il abandonne à l'Ordre s'il se fait moine ou qu'il cédera, tout ou partie, sous une forme ou sous une autre, dans le cas d'un engagement à terme (legs du cheval et des armes s'il meurt au combat, par exemple. .. ou legs plus tard au moment de son décès...). Sont ainsi armés chevaliers, au sein de la Milice, en tant que «chevaliers du Temple », des pupilles de l'Ordre, éduqués au métier des armes dans les commanderies... des fils de seigneurs amis... et bien évidemment ces chevaliers d'origine roturière que nous avons évoqués plus haut. Il semble même que, dans certains cas, la cérémonie d'adoubement soit renouvelée, pour conférer à l'impétrant la dignité supplémentaire de chevalier du Temple. Or, le retour à la vie civile de ces chevaliers d'origine roturière pouvait poser problème: ils étaient quasi anoblis puisque adoubés, mais souvent non chasés, non titulaires d'un quelconque fief. Il y a fort à parier qu'un bon nombre d'entre eux restaient alors dans la Milice, jusqu'à ce que, éventuellement, leur échoie un fief en Terre Sainte.
    Certains commentateurs ont cru pouvoir écrire qu'au début les Templiers accueillaient n'importe qui et que, de n'importe qui, ils faisaient des chevaliers... A partir de 1200, ce n'est pas la morgue des Templiers qui les a amenés à restreindre cette part de leur recrutement à la classe nobiliaire, mais, inversement, ce sont les règles de la chevalerie qui ont joué en ce sens... et qui sait,... qui ont peut-être suscité peu à peu la dite morgue... Sur bien des plans, qui s'entrecroisent et se conjuguent, le XIIIe siècle apparaît, malgré sa brillance, comme une période de déclin pour la chevalerie, pour la noblesse, pour le Temple...
    La hiérarchie sociale, et plus particulièrement la hiérarchie de la caste militaire se retrouvent donc dans la Milice combattante. Ceux, avant ou après 1200, qui ne peuvent accéder à la chevalerie, s'engagent donc (parfois sont recrutés et payés par le Temple), en tant que combattants de second rang, sergents d'armes ou simples soldats. Ce qui n'empêche pas certains sergents de faire carrière au sein de l'Ordre, nous l'avons déjà indiqué : en 1307, sept templiers furent arrêtés en la Maison de Toulouse : deux chevaliers et cinq sergents ou frères servants. Or, le commandeur, Othon Saumate, n'était ni chevalier, ni noble, mais frère de second rang. Dans la période qui suivit, les frais d'emprisonnement comportaient deux tarifs, celui des chevalier_ étant double de celui des autres. Le pouvoir judiciaire voulait-il ignorer délibérément la hiérarchie propre à l’Ordre ? Toujours est-il qu'au procès, les chevaliers furent surtout visés et l'indulgence fut plus grande pour ceux que l'opinion publique pouvait regarder comme menu fretin... Les chevaliers furent-ils sanctionnés comme plus gravement coupables ? Ou leur condamnation était-elle censée frapper plus fort - et satisfaire ? -l'opinion publique qui les considérait comme faisant partie de l'élite.
    Ce rappel historique concernant la chevalerie nous permet peu ou prou de mieux situer certains aspects de l'Ordre du Temple, au sein d'une évolution plus générale, à la conjonction d'événements divers, événements dont la Croisade en Terre Sainte apparaît comme élément déterminant. Dans le même ordre d'idées, on peut se demander de quand datent les formules, « ordre religieux-militaire» ou « moines-soldats». . .
    Pour la première fois dans l’histoire de la chrétienté, il y a amalgame entre deux vocations parfaitement opposées : celle du moine, homme de paix et celle du soldat qui se bat et tue. Certes, les chansons de geste parlaient d'évêques combattants, mais ils ne se servaient de leur masse d'armes que pour assommer et non trucider. Désormais, l'Église arme son propre bras et tue au nom de Dieu, au lieu de faire combattre, en son nom et à sa place, les princes temporels et les bellatores... On dit que, dans un premier temps, saint Bernard se déroba lorsqu'il s'agît de rédiger les statuts de la Milice. Il ne se dérobait pas lorsqu'il disait : «La mort donnée ou reçue pour le Christ ne comporte d'une part rien de criminel, et mérite de l'autre une grande gloire. Tuer un ennemi pour le Christ, c'est gagner le Christ en soi. Le chevalier du Temple est aux ordres du Seigneur pour, selon la parole de saint Pierre, punir les mauvais et rendre honneur aux bons ». Il ne pouvait ignorer que, parmi les chevaliers du Temple, beaucoup avaient prononcé leurs vœux monastiques. .
    Au prestige de la vertu religieuse, il ajoutait celui des armes et de l’épopée :
    « Ce chevalier du Christ est un croisé permanent, dans un double combat, contre la chair et le sang. Il s'avance sans peur, ce chevalier, en garde à droite et à gauche. Il a revêtu sa poitrine de la cotte de mailles, son âme de l'armure de la Foi. Muni de ces deux défenses, il ne craint ni homme, ni démon. Allez donc de l'avant avec assurance, Chevaliers, et chassez devant vous, d'un cœur intrépide, les ennemis de la Croix du Christ. De sa charité, vous êtes sûrs; ni la mort, ni la vie ne pourront vous séparer. Comme il est glorieux, votre retour de vainqueur au combat... Comme elle est bienheureuse, votre victoire de martyr au combat...»
    Ou encore :
    « Ils vont et viennent sur un signe de leur Commandeur, ils portent les vêtements qu'il leur donne, mangent ce qu'il leur octroie, ne recherchant ni d'autres habits, ni d'autre nourriture. Ils se méfient de tout excès en vivres et en vêtements, ne désirant que le nécessaire. Ils vivent tous ensemble, sans femme ni enfant. On ne trouve dans leur compagnie ni paresseux, ni flâneur; lorsqu'ils ne sont pas de service (ce qui n'arrive que très rarement), ou en train de manger leur pain, en rendant grâce au Ciel, ils s'occupent à réparer leurs vêtements ou leurs harnais déchirés ou déchiquetés. Ou bien, ils font ce que le Maître leur commande, ou ce que les besoins de la Maison leur indiquent... Les paroles insolentes, les actes inutiles, les plaintes et les murmures, les rires immodérés, s'ils sont remarqués, ne restent pas impunis. Ils détestent les échecs et les dés, ils ont la chasse en horreur, ils ne trouvent pas, dans la poursuite des oiseaux, le plaisir accoutumé. Ils évitent et abominent les mimes, les magiciens et les jongleurs, les chansons lestes et les soties. Ils se coupent les cheveux ras, sachant de par l'Apôtre que c'est ignominie pour un homme que de soigner sa chevelure. On ne les voit jamais peignés, rarement lavés, la barbe hirsute, puants de poussière, maculés par leur harnais et par la chaleur. . . »
    Superbe ! Comment ne pas comprendre, au vu d'un tel lyrisme, pourquoi s'étonner qu'en ces temps de sensibilités exacerbées, d'enthousiasmes absolus, d'engagements illimités, de foi ardente... des institutions comme le Temple n'aient pas été adulées, vénérées, soutenues? Couverts de gloire au service du Christ et, en même temps, comme le Christ infiniment pauvres et humbles, les Templiers entrent vivants dans leur propre légende. Le chevalier templier représente l'idéal absolu de son époque. Mais ce texte a aussi, en arrière-plan, un caractère incantatoire : il affirme, pédagogiquement, la perspective éthique de l'Ordre pour en fortifier l'impact et la puissance. Car ces Templiers héroïques ne sont que des hommes, et non des anges... Ils sont le produit et le reflet de leur temps, de leur civilisation.
    En un sens, la croisade a délesté l'Occident de reîtres brutaux et encombrants pour en faire, au-delà du fait que beaucoup d'entre eux recherchaient en Orient l'aventure et la richesse, les serviteurs d'une cause spirituelle grandiose. La prise de Jérusalem fut marquée par un carnage épouvantable, encore amplifié par les probables exagérations enthousiastes des chroniqueurs. Puis, « les vainqueurs accoururent vers l'Eglise du Saint-Sépulcre et là, s'embrassant les uns les autres, ils pleurèrent de joie et remercièrent le Dieu de miséricorde de leur avoir donné la victoire...» Nos sensibilités actuelles sont sans doute plus touchées que les mentalités de l'époque, mais il faut essentiellement admettre que la brutalité et la vulgarité étaient l'apanage plus des Occidentaux que des musulmans et que, face au raffinement de la civilisation orientale, les Croisés faisaient figure de barbares, dans leur mentalité, leur comportement, leurs actes.
    L'histoire n'a pas retenu de «crimes contre l'humanité» à l'encontre des Templiers; peut-on penser alors que le Temple a réussi la mutation mentale de ses guerriers, tout au moins dans une large mesure? Sous plus d'un aspect, on peut comparer la Milice à un moderne «corps franc»: s'y engageaient, non seulement les «chercheurs de Dieu et d'héroïsme », ces croyants absolus prêts à donner leur vie pour leur idéal, mais aussi, et de plus en plus peut-être, ceux que notre siècle appelle des «marginaux », des «têtes brûlées », aventuriers plus ou moins traqués, amants déçus, voire criminels peu ou pas repentis, ambitieux plus ou moins ratés, cadets de famille peu ou prou désargentés, en bref la clientèle de l'actuelle Légion étrangère ou des bataillons d'intervention spéciale. Ils trouvaient là, élément capital, un encadrement hors pair et une discipline de fer, qui leur ouvraient un refuge, un terrain d'aventures, une occasion de s'exprimer totalement, de retrouver Dieu, d'assumer leur salut en combattant pour la cause la plus gratifiante qui soit.
    Il fallait effectivement du caractère pour, quotidiennement, côtoyer la mort avec l'impératif de ne jamais reculer, avec la certitude de ne pouvoir, prisonnier, ni se racheter, ni échapper à la décapitation, avec l'obligation de se battre même en état de péché mortel et de risquer, sans la craindre, une mort conduisant peut-être à l'enfer à cause de cela. Ce dernier trait a donné à penser à certains commentateurs que le fameux crachat sur la croix faisait partie d'un conditionnement mental excluant toutes les peurs et intégrant toutes les disciplines, en se remettant totalement entre les mains de Dieu, sans l'assurance du pardon... ce qui va bien au-delà du texte pontifical de 1064, assurant l'indulgence plénière. Si les desperados modernes équilibrent leur vie de combats hasardeux par une débauche effrénée et amorale, les Templiers, à l'inverse, trouvaient dans la bataille un exutoire à une vie de prière et d'élévation spirituelle... Ils vivaient en marge de la société franque d'Orient, dont ils méprisaient et critiquaient le faste, le luxe, les mœurs, la mollesse...
    Certaines commanderies d'Occident étaient des camps d'entraînement à l'art de la guerre (on imagine bien des manœuvres de cavalerie lourde sur le Larzac...) mais aussi des centres d'éducation pour les futurs chevaliers, où les préceptes de l'éthique de la chevalerie templière étaient enseignés à de jeunes nobles : les Templiers de Monzon furent les tuteurs et les maîtres des princes catalans.
    L’ost templier était commandé par le Grand Maître de l'Ordre et ne dépendait, en principe, que de la papauté. Certaines nominations hâtives, imposées par l'urgence, ne furent pas des plus heureuses : une mauvaise utilisation de la force représentée par ce bloc impressionnant de chevaliers cuirassés provoqua quelques désastres jalonnant douloureusement une trajectoire de faits d'armes glorieux. Souvent, les contempteurs du Temple dénonçaient sa « prudence », qui était en fait réalisme et stratégie. Bien avant Crécy, les chevaliers français ont aimé les charges héroïques, désordonnées... désastreuses. Et les Templiers étaient prêts aux risques et aux charges désespérées, s'il s'agissait d'un défi froissant l'orgueil et le renom de l'Ordre. Histoire ou légende ?, pour riposter à: «Vous aimez trop cette tête blonde...», le maréchal de Grailly, outragé, abdique toute raison et entraîne une charge furieuse qui, à Castelrobert, voit périr inutilement 130 chevaliers, lancés contre 5 000 musulmans. « Discipline ou faiblesse ? Aucun frère ne s'élèvera contre cet ordre inouï, si peu dans la ligne de l'Ordre... Et ne s'insurgera contre le Maître (Ridefort) qui abandonna les siens au cours de la bataille... 130 têtes se balançaient au bout des piques» (R. Gui).
    En effet, les Templiers pris - et les Hospitaliers - étaient impitoyablement exécutés. (Cependant, on connaît le cas de quelques Templiers, prisonniers et esclaves des Sarrasins, qui parvinrent à survivre. .. tel Bernard de Foulques qui, après trente ans de captivité, rejoignit sa maison d'origine du Mas-Deù, en Roussillon, bien après la suppression de l'Ordre.) Selon la règle des Ordres religieux militaires, les chevaliers ne pouvaient pas se racheter, et l'Ordre ne les rachetait pas. Ils étaient d'ailleurs bien trop dangereux pour leurs ennemis qui auraient refusé toute tractation. Un moine-soldat du Temple valait, dit-on, trois chevaliers francs ordinaires et dix musulmans. A Castelrobert, il ne s'agissait donc que de se battre à un contre quatre.. .!
    Tous les autres chevaliers pouvaient se racheter en payant rançon et en abandonnant cheval et armes. Les Sarrasins comprirent vite ces règles qui étaient celles des guerres féodales et les adoptèrent... Au vrai, il fallait un acharnement hors de pair pour se faire tuer en combattant... ou beaucoup de malchance. Tant qu'il était à cheval, le chevalier franc, casqué, casaqué, botté de fer, était quasi invulnérable. Sa lance et son écu étaient plus grands et plus lourds que ceux de son adversaire; il était surentraîné aux duels à l'épée. En face, les Sarrasins voltigeaient sur de petits chevaux rapides, légers, inefficaces dans le combat rapproché devant les destriers caparaçonnés de cuir rembourré de crin, protégés par des plaques de fer pesant jusqu'à cinquante kilos.
    Ces chevaux devaient être importés d'Occident où ils étaient élevés et dressés, puis transportés - dans de piètres conditions : suspendus dans l'entrepont par des lanières sous-ventrières - vers Limassol et la Terre Sainte. L'élevage des chevaux de guerre se développa; on dit que les premiers tziganes, arrivant alors en France, furent bien accueillis en raison de leurs compétences. Certaines commanderies se spécialisèrent dans cette production. À Sainte-Eulalie, un frère spécialisé en était responsable, mais si, en 1307, trente-cinq chevaux sont mentionnés dans l'inventaire, il ne s'agit probablement plus de destriers... Quoi qu'il en soit, le troupeau devait être plus fourni lorsque, à certaines époques, la Milice disposait de 30 000 bêtes (le chiffre de 50 000 n'est pas ridicule, si on ajoute les animaux de bât). S'il est jeté à terre, le chevalier combattant, empêtré dans son armure, est perdu et à merci; mais, pour cela, il faut abattre le cheval... Or, en soi, le destrier est une prise très précieuse : en 1269, un cheval de guerre vaut 85 livres tournois; en 1303, 280, soit plus de la moitié de l'équipement complet d'un chevalier estimé à 470 livres... L'adversaire, même musulman, peut avoir intérêt à faire prisonnier le cheval, donc à l'épargner au maximum. Sinon, il s'acharnera, au contraire, à tuer ou blesser les montures, pour affaiblir le plus possible l'armée franque.
    À l'apogée de l'Ordre, vers 1200, la Milice disposait de 15 000 lances, soit 15 000 chevaliers, moines-soldats ou engagés, liés avec la plupart des familles nobles d'Europe. Elle était forte de 40 000 sergents et combattants de second rang, fantassins divers et turcopoles, valets d'armes, écuyer; fort de sa discipline et de son courage, appuyée par une flotte importante, riche de forteresses en Orient, en Espagne, en Occident.
    Un siècle plus tard, l'effectif n'atteignait plus, pour l'Ordre entier, que 2 000 chevaliers et 10 000 frères inférieurs. Parmi eux, de plus en plus de mercenaires rétribués qui se louaient à l'Ordre, sans lui appartenir. Certains seront, lors du Procès, des témoins précieux pour l'accusation.
    Il n'entre pas dans notre propos d'analyser les causes de la perte de la Palestine, ni même de chercher à savoir si les batailles perdues ont précipité le déclin de l'Ordre... Au printemps de 1307, Jacques de Molay, battu, rentre à Paris, avec une suite de « soixante chevaliers, de sergents, de turcopoles, d'esclaves noirs, de douze chevaux chargés d'or, d'argent, de joyaux... des armes magnifiques, des objets somptueux...» (Bordonove).
    Saint Bernard est bien loin... Devenus impopulaires (peut-être moins dans les provinces du Sud d'ailleurs), Michelet dira d’eux : « . . . Inutiles, formidables, odieux, ils revenaient... Qu'allaient-ils faire de tant de force et de tant de richesse ? Unis aux Hospitaliers, aucun roi du monde n'eût pu leur résister...». Faute d'avoir pu contenir le vertige de leur propre puissance, ils encoururent alors - fut-il inspiré, colporté et orchestré par leurs ennemis ? Probablement oui - ce terrible jugement du peuple : «C'est grand dommage qu'on n'en purge pas le monde...».
    Ils avaient eu une gloire inégalée, conquise à grands coups de bravoure. Leur gonfanon portait la devise : «Non nobis, Domine, non nobis; sed nomini tuo da gloriam». (Pas pour nous, Seigneur, pas pour nous, mais pour la gloire de Ton Nom.) Pari peut-être humainement impossible à tenir sur une longue période ? Dès le départ, cette ambition sublime et la puissance peu à peu acquise reposaient sur un équilibre contre nature tout à fait fragile, celle du moine-soldat, homme de paix et homme de mort... La Foi militante était le fléau de cette balance: qu'un des aspects l'emporte sur l'autre, que l'un et l'autre se ternissent ou suscitent des dérives, que des contingences matérielles s'imposent trop lourdement... et l'Ordre est perdu dans son essence même. Sans que l'on puisse toujours démêler ce qui est cause de ce qui est conséquence...
    Bien des raisons s'additionnent à ce sujet : enthousiasme déclinant par suite de l'enlisement des opérations militaires... « Aristocratisation »(!) de plus en plus marquée de l'Ordre? Évolution historique de la chevalerie vers le paraître et les mondanités ? Goût de plus en plus vif pour un certain confort dû à l'influence orientale?... À la longue mal supportée, la contradiction entre la richesse de l'Ordre et la pauvreté individuelle imposée à ses membres, souvent d'origine noble ?... Et, somme toute, l'histoire qui va, et ses valeurs nouvelles... Bref, des fêlures apparaissent relativement vite. Dès 1200, l'évêque Foulques qui dénonçait les trois «filles» de Richard Cœur de Lion : la Cupidité, la Luxure et la Superbe, se voit répondre qu'il les mariait, respectivement, à Cîteaux, aux prélats et au Temple. L'écart irréductible par rapport aux principes des origines se manifeste par une arrogance qui rend les Templiers antipathiques, même si, à aucun moment, ils ne négligent leur mission de charité, d'assistance et d'aumône... Les Hospitaliers, considérablement riches, et peut-être plus «nobles» encore, échappent à ce jugement, car ils continuent la guerre sur mer, à partir de Rhodes.
    Ce déclin du Temple s'inscrit dans le bilan général des croisades, que
    W. Durant résume ainsi :
    « La civilisation musulmane s'était montrée supérieure à la chrétienne, pour le raffinement, le confort, l'éducation, l'art de la guerre.
    L'effort des papes pour donner la paix à l'Europe, par le moyen d'une entreprise commune, avait été brisé par les ambitions nationalistes. La féodalité se releva avec peine de ses échecs. Bien faite pour l'aventure et l'héroïsme individuel dans un petit rayon, elle ne sut pas adapter ses méthodes au climat oriental et aux expéditions lointaines, se révélant incapable de résoudre les problèmes de ravitaillement et de communications. Elle épuisa ses moyens d'action et émoussa son esprit. Pour financer leurs expéditions, beaucoup de chevaliers avaient vendu ou hypothéqué leurs biens à un suzerain, un usurier, à l'Église ou au roi. Ils avaient renoncé, contre argent comptant, à leurs droits... L'autre effet important des Croisades fut de stimuler la vie séculière, en particulier l'industrie et le commerce. Des connaissances nouvelles, des produits nouveaux apparurent et, surtout, le commerce se développa d'une façon spectaculaire. Avec lui, les affaires... et le rôle grandissant de l'argent... Les Croisades avaient commencé avec une féodalité agraire, inspirée par la barbarie germanique et le sentiment religieux; elles s'achevaient avec le développement de l'industrie et l'expansion du commerce, en une révolution économique qui annonça et finança la Renaissance ». Ajoutons : « qui favorisa la montée en puissance d'une nouvelle classe sociale : les bourgeois, et, en particulier, des plus actifs d'entre eux : les marchands et les banquiers».
    Idéaux de la chevalerie et objectifs premiers du Temple ne pouvaient que se débiliter et se perdre peu à peu, en dépit des apparences. Le Temple évolua, il entra dans ce jeu obligatoire à sa survie. La Milice était un gouffre financier qui aspirait une quantité formidable d'argent. Le réseau des Commanderies et des seigneuries fournissait des sommes considérables et se développait toujours, même, paradoxalement, au XIIIe siècle. La richesse de l'Ordre allait croissant. Il se livra alors à des opérations bancaires de grande envergure. Le temps des faiseurs d'argent était venu, celui des idéalistes s'estompait. Tout craqua à la fin du siècle, quand la machine, privée de son exutoire en Terre Sainte, se mit à tourner à vide alors que la trésorerie tournait à plein. . .
    Revenant aux chevaliers du Temple, on ne saurait oublier que, dans les régions méridionales, l'Ordre recruta beaucoup parmi cette petite noblesse, dont nous avons dit que, active et conquérante, pauvre mais superbe, elle était représentative de son environnement, de l'esprit et de la culture de ce Pays. À ce titre, nous la pensons plus proche des «chevaliers de la première époque» que coupable d'avoir apporté dans l'Ordre le goût du luxe et des beaux harnais. On ne saurait oublier également qu'au XIIIe siècle, d'autres chevaliers, d'autres nobles, parfois proches parents de Templiers, s'engagèrent dans une autre aventure spirituelle, le catharisme. Alors, on déclencha contre eux et leur Pays, une autre croisade, au cours de laquelle les chevaliers adversaires ne se reconnurent point, au cours de laquelle les actions chevaleresques furent - significativement - absentes... Le Temple resta neutre en cette affaire.
    On ne trouve pratiquement pas de noms de ces combattants en Terre Sainte, ou en Espagne. Avec Hugues Rigaud, les seuls patronymes qui émergent des textes d'époque sont ceux de politiques, d'administrateurs, de dignitaires locaux. Certes, ces personnes ont dû, à un moment ou un autre, combattre dans la Milice, mais ce n'est pas à ce titre que l'histoire a retenu leur nom, sauf exceptions. La biographie de la plupart des Grands Maîtres est assez mal connue. Le travail de M-L Blust-Thiele propose à ce sujet la caution d'une érudition fondée sur des bases solides. Quelques-uns d'entre eux sont peut-être originaires du Midi, mais aucune preuve n'en soutient vraiment l'hypothèse.
    Evrard des Barres est donné comme pyrénéen par plusieurs auteurs, mais sans référence précise... L'homme fut Maître en France avant d'être élu Grand Maître en 1147. Le chroniqueur royal de Louis VII, Othon de Deuil, vante son habileté diplomatique lors d'une entrevue avec l'empereur de Byzance et, surtout, ses vertus de chef de guerre; «Quos contra Magister Templi, Domnus Evrardus de Barris, religions venerandus et ad militam exemplar probitatus cum fratibus, suis vigilanter et prudente conservabat us pro prias et hiebatur pro posse viriliter alienas...»À la bataille du défilé de Cadmus, il sauve le roi d'un fort grand péril, regroupe l'armée en détresse, reprend en main le sort de la bataille et rétablit la situation. Et puis, très rapidement, il se démet de ses fonctions et devient moine à Clairvaux; il est inscrit au Ménologue cistercien et cité le 11 novembre : «À Clairvaux, le Bienheureux Évrard, qui, après avoir vaillamment combattu les Sarrasins, abdiqua sa dignité de Grand Maître des chevaliers du Temple et brilla comme un astre étincelant dans l'Ordre de Cîteaux ». Il est permis de considérer Évrard des Barres comme le modèle du parfait Chevalier du Temple. Une légende - invérifiable - veut que ses armes (?) aient été représentées en la chapelle, aujourd'hui détruite, du Temple de Cahors. M-L Blust-Thiele propose quant à elle la région de Meaux comme berceau d'Evrard des Barres...
    Bertrand de Blanquefort, parfois revendiqué comme audois par certains auteurs régionaux - et plus précisément originaire de la région de Rennes-Ie-Château -, était en fait originaire de la région bordelaise, ce que les textes prouvent clairement. Si cette famille de Blanquefort, girondine, essaima effectivement en Languedoc, dans l'Aude et en Aveyron, ce ne fut que plus tard...
    Maître en Provence et en Espagne, Grand Maître de 1179 à 1184, Arnaud de la Tour Rouge (francisation très probable de Torroge ou de Terra Rubra) est quelquefois cité dans des textes régionaux. En 1167, il était commandeur d'Espalion (mais est-ce bien le même?, un léger doute existe). Arnaud de Torroge était très probablement catalan. A son époque, Provence Languedoc et Catalogne constituaient une seule «province templière », apparemment la plus forte et la plus active de l'Ordre. Saint Gilles n'apparaîtra que beaucoup plus tard, vers 1240, lorsqu'une scission sera opérée, séparant la langue provençale de la langue ibérique.
    Dans le roman historique de Barret et Gougaud, Le Templier de Jérusalem (Les Tournois de Dieu), Gilbert Hérail est donné comme étant d'origine rouergate. Maître en Provence, il fut deux fois battu par des « capitaines» (Gérard de Ridefort et Robert de Sablé) pour l’accession au titre suprême. Son élection correspond à une reprise en main de la Milice par la hiérarchie classique de l'Ordre. Son bref mandat (1196-1201) correspond à peu près à l'apogée du Temple, qu'il administre avec sagesse et rigueur, fortement soutenu par le pape Innocent III. Fin diplomate, il conclut diverses trêves avec les musulmans, en profite pour réorganiser la phalange et ses points d'appui, en même temps qu'il relève son autorité et son influence. M.-L. Blust-Thiele n'évoque pas d'ascendance aveyronnaise pour G. Hérail ( ou Érail); elle propose les hypothèses de Polignac (Haute-Loire) et, plus en retrait, celle de la Catalogne, Erill étant une graphie possible du patronyme, ainsi qu'un nom de famille existant dans la région.
    Grand Maître de 1244 à 1250, Guillaume de Sonnac mourut glorieusement à Mansourah, en protégeant le roi. Il entretint des rapports nombreux avec les rois et les puissants, ainsi qu'avec... les Sarrasins. Son nom est associé à l'ésotérisme des mystérieuses pratiques prêtées aux Templiers. Il n'existe toutefois aucun texte de sa main en ce sens. Un lieu dit Sonnac, fief d'une famille de petite noblesse de ce nom, existe en Rouergue, près de Drulhe, d'où l'idée de certains auteurs (dont M.-L. Blust-Thiele) de situer ses origines en ce lieu. D'autre part, des éléments de même ordre sont avancés en Bas Languedoc, non loin de Pézenas... La région de Matha, dans les Charentes, propose des éléments identiques; et un commandeur du nom de Guillaume de Sonnas (ou Sonai, ou Senai) fit effectivement carrière dans la région -carrière que l'on peut suivre valablement d'après les textes connus - avant sa nomination à la Maîtrise d'Aquitaine, en 1242. Il s'agit donc, plus que probablement, de ce personnage. . .
    Pour conclure, évoquons «la Règle ». Il faut bien la distinguer du rituel d'admission souvent donné dans les études sur l'Ordre. Il faut aussi considérer qu'il ne s'agit pas de la Règle de l'Ordre lui-même qui, en tant qu'ordre monastique, fonctionne selon le mode cistercien, avec, peut-être, quelques adaptations. La Règle dont il est fait si souvent allusion est celle de la Milice combattante, dont elle définit la discipline et codifie le fonctionnement. Elle était, d'une certaine façon, le texte du contrat proposé à ceux qui voulaient rejoindre ses rangs et, en tant que telle, parfaitement connue. L'octroi de cette Règle par le concile lui conférait valeur et prestige. Elle consacrait, en particulier, la vocation par excellence de la chevalerie : le service de Dieu. ..
    Les rédactions successives connues de cette Règle témoignent de l'évolution déjà évoquée des notions en cause, par des adaptations cherchant à préserver l'essentiel, à maintenir les perspectives de l'origine, à conserver l'enthousiasme et la discipline nécessaires dans une optique chevaleresque résistant, autant que faire se pouvait, aux tentations mondaines.
    Lors du Procès, ni la Règle de la Milice, ni le statut monastique de l'Ordre ne furent mis en cause... Oh accusa les rituels et les pratiques, on parla d'hérésie et de doctrine secrète, d'ésotérisme et de cultes initiatiques. Mais, à l'époque comme depuis, aucun des multiples travaux sur ce thème n'a pu apporter d'argument décisif venant à bout des données de base ci-dessus évoquées....





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