• LIVRE MANUSCRIT RENNES LE CHATEAU

     

    1

    Introduction :

    A première vue le petit village de Rennes-le-Château a tout d’un havre de paix, avec ses collines

    rocheuses et sauvages, ses sources thermales, et l’air vivifiant de la campagne languedocienne. Une

    vieille église du XI ème siècle y côtoie quelques maisons paysannes, et plus loin se dressent une tour néo-gothique ainsi qu’un ensemble de monuments du XIX ème siècle composé d’une terrasse, d’un chemin de ronde, et d’une villa dans le style Léon XIII. Peu de choses ont changé au village depuis le début du siècle, si ce n’est le va-et-vient incessant des visiteurs. En effet, les rues et les murs des maisons n’ont rien perdu de la patine du temps jadis, l’ensemble étant entretenu amoureusement par les quelques centaines d’habitants peuplant encore le lieu.

    Ces visiteurs, qui sont-ils ? Des amoureux des vieilles pierres, mais plus encore, des passionnés

    d’histoires mystérieuses et inexpliquées. Elles s’entrechoquent ici, dans cette terre coincée entre les

    villes de Limoux et Carcassonne, ancien carrefour migratoire des différentes ethnies qui composeront au fil des siècles l’Europe, et théâtre, au Moyen-Age, des luttes sanglantes qui opposèrent Cathares hérétiques et partisans de la vraie foi catholique.

    Sacré pour les Celtes1 et les rois Mérovingiens2, le pays du Razès le fut également pour les

    Wisigoths3 Ariens, dont les descendants devront faire face, au XIII ème siècle, à la grande croisade

    dite des Albigeois (c'est-à-dire des Cathares). Cette époque marque sans doute le véritable début du

    mythe du trésor de Rennes-le-Château tel qu’on le connaît désormais, les hérétiques passant alors

    pour être les gardiens d’un trésor autant inestimable que sacré. Chercheurs, historiens ou simples

    curieux ont tous l’intention, même s’ils ne l’avouent pas toujours, de découvrir à Rhedae (ancien nom

    de Rennes-le-Château) le fameux butin, mais peut-être aussi celui des Wisigoths ou bien encore celui des Templiers, puissants protecteurs tant des pèlerins que des richesses d’Orient et d’Occident,

    banquiers avisés qui s’implantèrent dans la région à l’apogée de leur influence politico-religieuse.

    Davantage qu’un simple village, Rennes-le-Château est à lui seul presque un concentré de l’Histoire

    de France, de ses oppositions idéologiques et ethniques sur lesquelles pourtant vont se bâtir, en

    grande partie, le monde que nous connaissons aujourd’hui. C’est dans cette atmosphère étouffante et hantée par l’ombre de ces spectres Wisigoths, Mérovingiens, Albigeois et Templiers, que François Béranger Saunière deviendra si célèbre.

    « Il était né dans l’Aude, à Montazels, le 11 avril 1852. On peut encore voir sa maison natale devant

    laquelle de beaux dauphins, sculptés au XVIII ème siècle, crachent d’une fontaine cerclée de fer.

    Malgré leur condition modeste, ses parents ne craignirent pas d’avoir sept enfants. Il était l’aîné et

    pour un aîné, à la campagne, on fait, comme on dit, des efforts. C’est sans doute ce qui lui permit

    d’embrasser l’état ecclésiastique. Ordonné en 1879, vicaire à Alet puis curé de l’humble village du

    Clat, il entrevoit peut-être une brillante carrière quand il est promu, après trois ans, professeur au

    séminaire de Narbonne. Mais il n’y reste pas plus d’un mois : intelligent et volontaire, il a trop

    d’indépendance d’esprit, et des manières trop désinvoltes au gré de ses supérieurs. Le 1er juin 1885,

    ceux-ci le nomment curé de Rennes-le-Château. » Gérard de Sède ; Le trésor maudit de Rennes le

    Château.

    L’église, dédiée à Marie-Madeleine est vétuste, et l’abbé, pauvre comme Job, demande à la mairie un crédit pour effectuer le minimum des réparations. Au même moment apparaît dans sa vie celle qui

    deviendra son éternelle confidente, sa compagne, sa complice : Marie Denarnaud, sa bonne…

    Onze ans plus tard, Saunière s’est métamorphosé en véritable Crésus : vérandas, zoo, chemin de

    ronde, restauration et « embellissement » complet de l’église, construction de la Villa Bethania et de la tour Magdala… L’abbé achètera même à lui tout seul la moitié du village ! Rien n’arrête plus sa folie des grandeurs. Mais avec quel argent ?

    Antoine Captier, dont l’aïeul était carillonneur au temps de Saunière, confie : « La villa Bethania

    (dédiée elle aussi à Marie-Madeleine) était très luxueusement meublée. Mon père m’a raconté ce que lui disait son grand-père. Celui-ci était descendu du clocher, un soir où les ouvriers avaient travaillé dans l’église. Il aurait vu un vieux pilier en bois, par terre, tout démonté, avec une partie pourrie et

     

     

    1 Ancienne population de la Gaule, qui peuplait le territoire qu’on nomme désormais « France ».

    2 Souche des anciens rois des Francs, réputés par les historiens du XIX siècle comme ayant donné naissance à la monarchie

    Française.

    3 Peuple barbare, originaire d’Inde et des contrées proches de la Mer Morte. Ils envahirent la Gaule, et furent connus pour être

    des hérétiques.

     

    2

    éventrée. Quelque chose brillait à l’intérieur. Il s’agissait en réalité d’une petite fiole, éclairée par un

    rayon de lumière, contenant un papier. Il porta le document à l’abbé Saunière. »

    Et comme par hasard, ce dernier décide aussitôt d’entreprendre durant le jour d’étranges fouilles. La

    nuit, paraissant gagné par une inexplicable insomnie, il erre sans raison, aux côtés de sa fidèle

    servante Denarnaud, dans le cimetière du village…

    L’abbé a tout l’air d’être un individualiste qui n’aime pas être dirigé, surveillé, classé ou déclassé

    comme « petit curé de campagne sans histoires et sans avenir » par ses paroissiens, ou même par

    l’autorité ecclésiastique. Saunière veut être au contraire un homme important, instruit et reconnu

    comme tel, recevant qui bon lui semble dans sa demeure (certains écrivains lui prêtent même des

    relations avec une cantatrice Emma Calvé4, ou un personnage important du Ministère des Affaires

    Culturelles de l’époque) et vaquant à ses loisirs, si peu orthodoxes soient-ils, sans devoir rendre de

    comptes à personne…

    Les villageois s’inquiètent, eux d’ordinaire si tranquilles et enferrés dans leurs petites habitudes. Du

    moins le paraissent-ils… Pressentant peut-être la future renommée sulfureuse de Rennes-le-Château,

    ils ouvrent grands leurs yeux et leurs oreilles afin de mieux surveiller, épier les surprenantes

    promenades de leur curé.

    « Personne ne sait ce que Saunière allait chercher la nuit dans le cimetière. Une indication ? Un

    message ? Un trésor enfoui dans une tombe ? Toujours est-il que ses paroissiens vont le surprendre,

    la nuit, en train de profaner systématiquement les tombes du cimetière. Il les creusera toutes »,

    raconte Jean-Luc Robin, restaurateur au village.

    L’abbé se lancera également dans un projet visant à construire une réplique de la grotte de Lourdes.

    Une bonne excuse, croit-on pour passer la plupart de ses journées sur les petites routes pierreuses

    environnantes, à la recherche des matériaux prétendument nécessaires à l’ouvrage… Une hotte de

    vendangeur sur le dos, les villageois en viendront à la conclusion qu’il scrute attentivement, pèse et

    repèse des cailloux en apparence insignifiants, en rejetant certains, en gardant d’autres.

    « Saunière va suivre pas à pas ce véritable jeu de piste, cette course au trésor, puisque chaque

    endroit découvert par lui semble désigner un endroit suivant », commente Jean Luc Robin.

    En quatre années est bâtie la tour Magdala, cette forteresse néo-gothique abritant une somptueuse

    bibliothèque enrichie de nombreux ouvrages que l’on croit être sur le thème de l’alchimie5. Le dallage

    de ce lieu est constitué de 64 cases, comme un jeu de damier dans lequel prennent place,

    discrètement, des anomalies de couleurs et de formes.

    Il n’en fallait pas plus pour que les chasseurs de trésor en déduisent que ladite tour abrite son grand

    secret… Peine perdue. Les fouilles clandestines ne donnent aucun résultat malgré des tentatives

    répétées, notamment au cours des dernières décennies. Ailleurs aussi, on creuse : sous les autels,

    les dalles, les stèles, dans la villa Bethania, etc., etc. Rien n’y fait, le secret reste intact, et les

    hypothèses se développent à mesure que le mystère s’épaissit, d’autant que l’explication officielle ne

    séduit pas : Bérenger Saunière aurait fait un trafic de messes, qui aurait provoqué la colère de son

    évêque d’alors, Monseigneur de Beauséjour. Celui-ci l’accusa en effet de détournement de fonds.

    « On pense qu’en dépit d’une interdiction émanant de ses supérieurs, il recevait des familles de

    l’extérieur du département (à qui il envoyait des lettres), des offrandes de messes qu’il aurait

    normalement dû célébrer. Mais il en recevait bien plus que ce qu’il pouvait en réalité célébrer. Luimême

    a toujours nié avoir détourné des messes. En tous cas, c’est une possible explication de ses

    importantes rentrées de fonds », raconte l’abbé et vicaire de Limoux, Gilles Semenou.

    Quoi qu’il en soit, les agissements bien trop voyants de Saunière seront condamnés le 5 décembre

    1911 : « Condamnons le prêtre Bérenger Saunière à une suspens a divinis ». Autrement dit, il n’a plus

    le droit d’administrer les sacrements, ni de dire la messe. Cette situation durera jusqu’en 1913, date à

    laquelle Saunière gagne son procès en appel au Vatican, grâce à l’intervention du chanoine et avocat

    Huguet, du diocèse d’Agen.

    4 La comparaison reste pertinente, bien que les rumeurs concernant une liaison amoureuse entre cette vedette et Saunière

    n’aient jamais été attestées, et demeurent par conséquent grandement sujettes à caution…

    5 La liste des ouvrages figurant dans la bibliothèque de l’abbé a été récemment découverte, et commentée. Contrairement à ce

    qui avait été prétendu, aucun livre d’alchimie n’y figure, ni aucun livre d’ésotérisme.

    3

    Un trafic de messes : une explication simpliste qui dissimule, aux yeux de certains chercheurs et

    occultistes, une information inédite et capitale, capable d’ébranler Rome et avec elle, le christianisme

    tout entier :

    Daniel Dugès travaille sur la « théorie Marie-Madeleine » depuis plus de 10 ans. Selon lui, la stèle de

    la marquise de Blanchefort renfermerait un message codé extraordinaire.

    Saunière l’aurait déchiffré, et c’est pour cela qu’il aurait tenté d’effacer les inscriptions de la tombe.

    Afin d’être désormais l’unique détenteur de la vérité cachée de RENNES-LE-CHÂTEAU.

    « Le texte présente des anomalies, à savoir un « T » à la place d’un « I », un « E » tout petit par

    rapport au mot « NOBLE » ; le « M » de Marie est séparé du mot et placé sur une autre ligne, et ainsi

    de suite. On obtient au final dans l’ordre suivant : « MORTEPEE ». Il s’agit d’un code, d’une clé qui

    permet le décodage par colonne. Avec ce mot, nous avons décodé des parchemins », déclare Daniel

    Dugès.

    Datés du XVIII ème siècle, ces documents auraient ainsi révélé au chercheur un très grand secret,

    perpétué et transmis par des prêtres depuis 2000 ans :

    « Il s’agit d’un temple qui est sous une montagne, créé par les Juifs venus se réfugier dans la Gaule

    Narbonnaise. Jésus-Christ serait arrivé ici. Il était Juif, de descendance Davidique, donc il était le roi,

    et a été accueilli comme tel dans la colonie. Marie-Madeleine étant sa femme, elle fut considérée

    comme la reine. Quand Jésus mourut, il fut enterré dans un temple à côté de Marie-Madeleine. Dans

    les textes que nous avons, il est précisé qu’il avait des enfants ».

    Saunière se serait rendu dans ce temple en compagnie d’initiés, tous membres d’une secte. Il aurait

    ensuite eu pour mission de mettre au point un plan d’accès complexe du tombeau sacré, enfoui, diton,

    à 124 mètres au-dessous du sol.

    Comme nous le comprenons, tout ceci n’est qu’affabulations…

    Il s’agit là d’une liste incomplète, et dont les événements, véhiculés par des auteurs en mal d’insolite,

    ne sont pas attestés. Mais il semblerait bien que le trésor de Saunière soit placé sous bonne garde et

    protégé par quelques rôdeurs-gardiens sans scrupules. La phrase « A Dagobert II roi et à Sion est ce

    trésor, et il est la Mort » figure, dissimulée, sur le petit parchemin. Pour mieux avertir du danger qui

    entoure le secret du curé depuis sa mort le 22 janvier 1917…

    Toutefois il est un fait étrange et qui n’a pas retenu l’attention des curieux de Rennes le Château

    jusqu’à présent.

    C’est que les gardiens du fameux secret tiennent à signaler qu’il est dangereux et, de ce fait ils sont

    menaçants. Mais ils ne veulent pas, d’un autre côté, que l’attention des foules s’en détourne, non

    seulement parce qu’« on » veut que les liens avec Sion soient bien apparents, mais tout se passe

    également comme si « on » se doutait que dans un avenir plus ou moins éloigné, ce secret devait

    déboucher, d’une manière toute médiatique et publicitaire, sur une révélation préparée et fabriquée de

    longue date.

    Cette révélation, quelle sera-t-elle ? Il ne faut présumer de rien…

    Cependant la mise en circulation de certains livres tels que le « Da Vinci Code » et d’autres, peut-être

    plus timides, pointe du doigt dans une direction dont les bornes indicatrices se font de plus en plus

    précises.

    Où conduisent ces chemins empruntés par Sion et l’Opus Dei, ces chemins qui, selon la formule

    consacrée, « devraient tous conduire à ROME », et mènent en définitive au sépulcre de Rennes-le-

    Château ?

    Mais, ferez-vous remarquer, quel lien peut-il y avoir entre Rome, symbole d’éternité, et un sépulcre,

    symbole de mort ?

    Uniquement le fait qu’une divinité a vaincu la mort du sépulcre, et s’est forgé une descendance dans

    l’éternité inaccessible, ou qu’un simple prophète a connu en tant qu’homme des affections et une

    lignée terrestres…

    Ne nous a-t-on pas fait remarquer qu’autour du « Saint Sépulcre » du Christ gravitaient des

    personnages tels que Marie-Madeleine ou Magdalena, personnalité qu’on nomme sans cesse quand

    on évoque Saunière, et qui semble entrer en action à chaque coin de route de ce village du Razès ?

    Ne nous affirme-t-on pas que cette pécheresse (à qui le Christ a dit : « va, et ne pêche plus ») se

    retrouve dans une multitude de tableaux destinés à nous insinuer, fort élégamment, que Jésus et elle

    s’étaient aimés charnellement et non pas en esprit ?

     

    4

    Certes, il ne convient pas de remettre en question les opinions et l’immense talent de peintres tels que

    Poussin ou Da Vinci, talents mis au service d’un idéal qui leur est propre.

    Mais faut-il pour autant suivre ces génies dans ce domaine de l’Etrange, sous prétexte de Révélations

    chuchotées depuis la nuit des temps et qui, vu leur ancienneté, ne peuvent être que véridiques ? Le

    bien et le mal sont aussi anciens que le monde. Et la notoriété d’adeptes talentueux, n’est pas une

    preuve d’authenticité.

    La beauté indéniable de tableaux mondialement connus et évoquant la vie de Jésus-Christ, ne peut

    pour autant nous persuader que s’y cachent des êtres placés là afin de nier la véracité des Saintes

    Ecritures. Peut-être d’ailleurs y sont-ils effectivement. Peut-être ont-ils été placés là par ces grands

    peintres, ou par d’autres… Nul ne le sait, et les siècles passent vite qui, en ternissant l’éclat de ces

    grandes oeuvres, ont donné maintes fois l’occasion de rafistoler, remettre en état et repeindre, avec ou

    sans art, ces magnifiques peintures.

    De détail en détail, on peut s’y perdre… Mais qu’est ce que cela prouve ?

    Puisque nous avons évoqué Marie-Madeleine, la mort du Christ et tout ce qui l’entoure, ajoutons que

    le mythe du Graal vient évidemment compléter cette description morbide.

    Aux XII ème et XIII ème siècles, des liens étroits unissaient les Cathares et le Saint Graal. « On

    prétend même que les romans du Graal, ceux de Chrétien de Troyes, sont une interpolation au coeur

    de l’orthodoxie chrétienne, de la pensée cathare.6 »

    En effet, à la fin du XI ème siècle, une mystérieuse communauté de moines arrive de Calabre dans

    les Ardennes, où ils sont accueillis par la tante et la mère adoptive de Godefroi de Bouillon. Celle-ci

    leur attribue Orval, ancienne terre d’un monastère.

    « Parmi ces moines figure sans doute Pierre L’Ermite, le précepteur de Godefroi et l’instigateur de la

    première croisade. Après 1108, les moines quittent Orval. Peut-être se rendent-ils à Jérusalem. Pierre

    L’Ermite gagne quant à lui la Terre Sainte, et on peut penser que ses congénères l’y suivent. A la

    demande de Godefroi de Bouillon, désormais maître de Jérusalem, une abbaye est construite sur le

    mont Sion.7»

    D’après ces auteurs les Cathares auraient donc bien un lien avec le Prieuré de Sion.

    Il apparaît donc, d’après tout ceci, que surgit un énorme doute quant au fait que, selon les derniers

    livres à succès parus, Marie-Madeleine ou Magdalena serait « elle-même le Saint Graal ! » Le doute

    est ici celui des lecteurs qui auraient pu se poser des questions. Pas celui des connaisseurs des

    Ecritures.

    En définitive, pour quels initiés le parcours déroutant et ombreux du « Da Vinci Code » se dérouleraitil

    ? Quel Christ, quelle Magdalena suivraient-ils dans ce dédale angoissant d’un palais de Minos ? Ces

    silhouettes qui nous devraient être sacrées, ne finiraient-elles pas, à les poursuivre ainsi dans les

    Labyrinthes tortueux et inconnus, par se confondre avec leurs propres ombres ? Et leurs ombres, à

    ces yeux fatigués de les suivre, ne deviendraient-elles pas elles-mêmes illusions de vérité ?

    A tout prendre et tout bien considéré, en lisant « The Rise », c’est vous qui découvrirez où se situe

    « Le Côté Obscur de La Force ».

    C.

    6 Cf. « L’Enigme Sacrée », par Henry Lincoln, Michael Baigent et Richard Leigh.

    7 Cf. « L’Enigme Sacrée », par Henry Lincoln, Michael Baigent et Richard Leigh.

    PDF créé avec la version d'essai pdfFactory www.gs2i.fr/fineprint/pdffactory.htm

    5

    Cet ouvrage est dédié à Daniel Castille, sans nul doute l’historien le plus érudit et le meilleur

    chercheur pluridisciplinaire de langue française subsistant à ce jour, dont l’éthique professionnelle

    sans faille nous accompagne chaque jour dans nos recherches, selon sa maxime :

    NE QUID FALSI AUDEAT.

    NE QUID VERI NON AUDEAT.

    « Qu’il n’ose pas dire quelque chose de faux,

    (et)

    Qu’il ne demeure pas sans oser dire quelque chose de vrai.

    (Devise de l’historien) »

    Avec nos amitiés les plus sincères,

    Les Auteurs.

    Ainsi qu’à Christine, Benoît, Jean, Elisabeth, Charles, Domitille, Eric, Marie Thérèse.

     

    6

    PRÉSENTATION DE L’AUTEUR DANIEL CASTILLE :

    Daniel Castille, né en 1949 à Lens, dans le nord de la France, est depuis toujours un passionné des

    mystères de l’Histoire, d’ésotérisme religieux et d’une manière générale, des phénomènes et des faits

    inexpliqués.

    Cette quête l’a amené à devenir un chercheur pluridisciplinaire de premier ordre et à partir de 1998,

    un membre respecté de la Société Académique de la région de l’Aube, en France.

    Son oeuvre se compose à ce jour de cinq ouvrages fort érudits, dans des registres divers :

    - « Le Diable Mérovingien », Editions Ramuel, 1998,

    - « Le Saint Suaire, la Vérité Cachée", Editions Ramuel, février 2000,

    - « Le Mystère des Vierges Noires (Virgini Pariturae) », JMG Editions, collection "Démons et

    Merveilles", décembre 2000,

    - « La Croix Ansée et le Livre de l’Invisible Divin », Editions Ediru, novembre 2002,

    - « Du Paganisme au Christianisme », JMG Editions, collection « Démons et Merveilles », juillet 2004.

    PDF créé avec la version d'essai pdfFactory www.gs2i.fr/fineprint/pdffactory.htm

    « THE RISE ». Copyright : Isaac ben Jacob. L’intégralité du texte ainsi que les idées développées dans le présent

    ouvrage, demeurent la propriété exclusive de l’auteur.

    7

    Section I : 1899, Marie Denarnaud et Bérenger Saunière.

    La vie de l’abbé Saunière, nous la connaissons désormais. Ses gestes, ses passions, les attitudes

    mystérieuses qu’on lui prête, et sa soudaine fortune ; tout ou presque nous a été raconté maintes fois

    au travers des livres. Mais l’histoire que nous avons désormais en tête, ce sont les films (le Da Vinci

    Code), ou encore les rumeurs qui l’ont faite. Comme projetée sur un écran de cinéma, cette oeuvre à

    prétention historique nous a relégués au rang de spectateurs, de simples témoins. Déformé sur la

    toile, l’abbé de Rennes-le-Château est devenu une image allégorique, le prétexte à tous les discours,

    toutes les thèses, et toutes les folies. Bref, la véritable épopée de ce curé de campagne n’est plus

    qu’un écho subtil, difficilement perceptible au travers du film qu’on nous en donne.

    Depuis presque 50 années, ce qu’on nomme la « recherche », c'est-à-dire les auteurs qui traitent du

    sujet, erre de conjectures en conjectures. Censés résoudre cette énigme, ils ont tous succombé à la

    fascination qu’exerce cet étrange abbé.

    Il faut dire que l’affaire de Rennes-le-Château cristallise leurs angoisses et satisfait leur besoin de

    rêve. Résoudre l’énigme devient superflu, et une volonté inconsciente s’empare d’eux : ignorer la

    vérité. Mais quittons un instant la place de spectateur qu’on nous a attribuée d’office, et devenons les

    réalisateurs de cette histoire. Comme si nous devions réécrire la vie de l’abbé Saunière, effaçons

    image par image, heure par heure, seconde par seconde la projection à laquelle nous étions conviés.

    Que le diamant posé sur le disque quitte son sillon, que le son et l’image se désynchronisent, que la

    pellicule cinématographique trahisse le projecteur et défile à l’envers ; que l’abbé Saunière, incrusté

    dans le faisceau de lumière qui couvre l’écran, rebrousse chemin, et revienne sur ses pas…

    Revenons en arrière, échappons-nous, et que de notre esprit ne subsiste nulle trace du spectacle

    auquel nous venons d’assister…

     

    8

    Il y a bien longtemps…

    Au beau milieu de cette année 1898 du pontificat de Léon XIII, l’abbé Saunière est inconnu, sauf

    évidemment de ses paroissiens. Ignoré superbement, il n’est tout au plus qu’un curé de campagne,

    accompagné d’une pauvre servante, Marie Denarnaud.

    En somme, il n’est que ce qu’il aurait dû rester, et personne ne porte attention à ses activités, ou se

    préoccupe de son destin.

    Il n’y aurait eu guère qu’un prophète pour voir en Bérenger un homme d’exception, et pour prévoir que

    sa vie serait plus tard l’objet de tant de vénérations et de touchantes controverses !

    En cette fin de siècle, peu de sujets passionnent les gens. Seules, une affaire de miracle, ou les

    facultés visionnaires d’un quelconque illuminé, auraient pu attirer l’attention des journaux ou créer un

    début de polémique. Or un ecclésiastique d’un rang si peu élevé, et qui au demeurant ne se faisait ni

    le messager des puissances célestes, ni le prédicateur de quelque cataclysme, ne pouvait en soi

    acquérir une telle notoriété.

    L’abbé n’est donc à cet instant qu’un prêtre de petite envergure, certes intelligent, mais terré dans une

    bourgade obscure du Razès. Aucune raison ne se présente donc pour que l’on tente d’extraire l’abbé

    de son époque ou de son contexte. Et d’ailleurs, n’est-ce pas le contexte qui donne à ce curé tout son

    intérêt, tout son piquant, et son mystère ? Baigné dès sa naissance dans l’ambiance Cathare qui

    caractérise si bien sa région, l’abbé, sans doute destiné à de plus hautes fonctions, demandera

    pourtant à y retourner, preuve s’il en est de son attachement à ses racines, au Razès.

    La seule base que nous possédons, en cette année 1898, et qui soulève quelques interrogations au

    sujet de Bérenger, se résume à ce qu’on peut lire dans ses carnets de comptabilité : l’abbé reçoit alors

    des dons fort conséquents de plusieurs dizaines de paroissiens, que rien ne semble distinguer des

    autres, de certains couvents, notamment celui de Castelnaudary, ainsi que de prêtres des cantons

    avoisinants. Quelques noms reviennent cependant à intervalles réguliers, dont Guillaume et

    Barthélemy Denarnaud. Ces derniers s’empressent d’ouvrir grandes leurs bourses, et contre toute

    logique, soutiennent financièrement le curé. Peut être s’agit-il là d’un geste généreux, car n’oublions

    pas que Marie Denarnaud est la servante de l’abbé, et le restera jusqu’à la fin. Sa confidente, et amie,

    son âme soeur, n’aurait-elle pas supplié ses parents, Guillaume et Barthélemy, pour que ceux-ci

    adoucissent, même temporairement, le quotidien de son cher abbé ?

    Il y a toutefois un doute, car les sommes qu’on verse à Bérenger sont loin d’être minimes : il s’agit en

    général de 50 ou 60 francs or, ce qui représente à l’époque des montants considérables.

    Un autre pourvoyeur de fonds reste discret, mais se remarque dans les carnets de compte. C’est

    l’aumônier de Rennes-les-Bains, le sieur Justin Sarda. Non content de verser des sommes qu’il ne

    possède sans doute pas lui-même, et qui le mettent presque au premier rang des donateurs, ce

    singulier personnage semble associé dans les carnets de comptabilité à d’autres patronymes, comme

    si ce dernier récoltait le montant financier que d’aucuns avaient mis sciemment à disposition… Sarda

    Cuxac, Sarda Pons, Sarda Raynaud, Sarda Maupome, Sarda Cazaux, ce sont là quelques-unes des

    associations de noms que l’on peut observer dans les papiers de l’abbé. Laurent Buchholtzer, un

    chercheur, en a fait récemment la retranscription. Un travail pénible et laborieux, et qui mérite tous les

    éloges.

    Au demeurant, le principal intérêt de ces documents réside dans la vision qu’ils donnent des

    circonstances qui ont prévalu à la fortune de Bérenger. Aussi, les curieux rapprochements qui s’y

    remarquent entre Sarda, et certains paroissiens, attirent notre attention, d’autant que ce genre

    d’associations ne se rencontre pas pour les autres donateurs, ou si peu… Mais que sait-on de

    l’aumônier de Rennes-les-Bains ? Presque rien, sinon que celui-ci avait des relations confraternelles

    et même amicales avec l’abbé, et qu’il officiait à l’établissement thermal de la commune.

    Or c’est ici justement que de façon furtive, presque anodine, nous nous sentons intrigués par la

    fonction qu’occupe Sarda : « aumônier des établissements de thermes de Rennes-les-Bains ». « Les

    thermes, les eaux guérisseuses », voilà au moins une indication qui nous permet de rapprocher Justin

    Sarda d’un autre ami de Saunière, l’abbé Boudet, et dont il est fait mention dans les Carnets. Dans la

    semaine religieuse de Carcassonne du 10 avril 1915, nous lisons en effet que Boudet étant décédé

    d’une maladie pénible et douloureuse, on se souviendra de lui surtout comme un médecin, certes des

    âmes, mais aussi des corps. Son érudition, et ses connaissances, avaient fait de Rennes-les-Bains

    « une clinique spirituelle », et les malades y affluaient pour recueillir les conseils de l’abbé Boudet,

    spécialiste des eaux thermales et de leurs facultés « guérisseuses ». Bérenger aurait-il eu quelque

    rapport avec une confrérie spécialisée dans les soins aux malades, et dont il aurait trouvé un moyen

    de tirer de l’argent ?

     

    9

    En 1899 commence pour Saunière une nouvelle année financière : celui-ci revoit ses ambitions à la

    hausse, car les flux d’argent qui lui parviennent deviennent considérables, et empruntent un réseau

    qui est devenu, entre-temps, national. Les dons ne proviennent plus seulement des environs, ou du

    département des Pyrénées-Orientales, mais sont expédiés de toute la France, particulièrement des

    hôpitaux de Soissons et de celui du Carmel de Caen (l’institut « Bon Sauveur »8). A bien des égards,

    1899 paraît donc être une année charnière, et signe un tournant décisif dans la carrière de l’abbé.

    Celui-ci perçoit de l’argent en grosses quantités venu de Normandie et du Pas-de-Calais, dans des

    proportions excluant un simple trafic de messes, ou de la générosité. Des personnes qu’il n’a jamais

    vues, qui lui sont étrangères, et dont il est même sensé ne point connaître l’existence, puisent dans

    les caisses de leurs couvents ou de leurs hôpitaux, et fournissent une manne sonnante et trébuchante

    à cet obscur curé de campagne. Or l’année suivante, en 1900, le montant des dons s’amplifie une

    seconde fois, et s’élargit encore à Chartres, Lourdes, La Rochelle, Calais et Valence, outre les villes

    déjà citées. A partir de cette date, lors des premières années du vingtième siècle, le réseau des

    localités extérieures à l’Aude et aux Pyrénées-Orientales d’où l’abbé tire ses principaux revenus, peut

    ainsi se répartir en deux groupes distincts : d’un côté le pôle Normandie et périphérie, avec Caen (Bon

    Sauveur), Rouen (les Soeurs de Ste Thérèse), Chartres (environ 10% des dons), et de l’autre le pôle

    Nord / Pas-de-Calais / Champagne, avec notamment Lille, Soissons (au moins 30% du financement

    de l’abbé), Troyes, Tourcoing, Douai, Calais, Amiens, et même Bruxelles et les Flandres.

    A première vue, le plus insolite reste qu’un abbé perdu au fond d’un village ruiné reçoive, tel un saint

    méritant ou un illustre ermite, des offrandes monétaires non seulement de sa région, mais aussi de

    provinces fort éloignées de la sienne. Rien n’obligeait ces institutions religieuses à se montrer aussi

    libérales, en arrosant de leurs largesses un curé qui ne représentait en théorie que peu de choses…

    En aucune façon des intentions de messes n’auraient suffi à justifier pareil trafic, aussi régulièrement,

    et dans des proportions aussi considérables ; c’est d’autant plus vrai dans le cas présent, car qui

    demanderait à un curé dont il ne peut connaître la renommée, ni l’éloquence, ni l’intensité de la foi, de

    célébrer des offices en son nom – et ce à des centaines de kilomètres de distance ? Il ne s’agissait

    donc pas d’un trafic de messes, comme on l’a cru longtemps, en s’appuyant sur les accusations

    portées par Monseigneur de Beauséjour. Celui-ci avait en effet intenté un procès à l’abbé, en

    qualifiant ces agissements de détournement de fonds, et d’entreprise collective…

    Mais déjà, et indépendamment des explications qui viendront ensuite étayer ce raisonnement, il est

    nécessaire de souligner un point d’importance : les localités du nord de la France, dont Bérenger

    Saunière tire l’essentiel de ses revenus, sont des régions qui par bien des côtés, partagent une

    histoire commune avec le Razès. Le Languedoc où exerce l’abbé, fut en effet le lieu d’émergence

    d’une hérésie moyenâgeuse : Le Catharisme. Or cette religion encore mal connue, s’était aussi

    implantée à Amiens tout d’abord, puis à Soissons. Ces villes seront décrites par Guibert de Nogent

    (« De Vita Sua », Livre III, chap. XVII) comme étant le siège d’une hérésie en tous points semblable à

    celle qui sévira dans le Razès. Evervin, le prévôt de Steinfeld, dans une lettre adressée à Bernard de

    Clairvaux, remarquera quant à lui que le Catharisme ne s’était pas cantonné aux localités précitées,

    mais avait aussi « infecté » Tourcoing, Bruxelles, Lille, Douai, Calais, Troyes, et les Flandres9 (ainsi

    que l’ensemble de la Champagne).

    Si rien n’est encore prouvé à ce stade, il faut bien admettre qu’une suspicion générale plane sur le

    financement de l’abbé Saunière, et qu’un sentiment étrange s’en dégage : Bérenger perçoit de

    l’argent de monastères qui n’ont aucun lien avec lui, mais dont la situation géographique est

    sérieusement en adéquation avec le passé hérétique et médiéval de sa propre région. Se pourrait-il

    que des monastères, ou certains de leurs membres, conservent des souvenirs de cette hérésie, et

    pourquoi pas, en soient les adeptes ? La question est posée. Reste que les emplacements des

    localités donatrices, et ceux des villes Cathares du Moyen-âge sont superposables ; et l’ensemble

    pourrait avoir un rapport avec le financement de l’abbé, ou avec un secret historique qu’il détiendrait…

    Bérenger avait-il trouvé le moyen de rentrer en contact avec un réseau d’hérétiques situé tout à la fois

    dans le nord de la France, en Normandie, et dans le Razès ? Une chose est certaine : le curé de

    Rennes, pour avoir de l’argent, utilise un réseau religieux. Peut-être, à défaut de Cathares, s’agit-il

    8 On pourra consulter avec profit dans l’appendice III « Vincent Ferrer : de la Sanch aux Carmels », l’explication détaillée des

    origines de cette source de financement de l’abbé.

    9 A propos des Cathares des Flandres, voir : « Continuat. Proesmonstrat., loc. cit. ep. Traject. Eccles. Ad Tridentinum

    Episcopum » (extrait de la Lettre de l’église de Maastricht à l’Evêque de Trente), et surtout, au sujet de leur implantation en

    Champagne, à Liège et dans le nord de la France, « Ep. Eccles. Leodiens. Ad Lucium Papa » (Lettre de l’église de Liège au

    Pape Lucius II). Au sujet des hérétiques de Cologne, consulter « Evervini Epist. » (Lettre d’Evervin), dans la Patrologie Latine

    de l’abbé J.P. Migne, Tome CLXXXII, pp. 676-680.

     

    10

    d’une confrérie, d’une secte, ou d’un ordre religieux précis ? D’autre part, tous les donateurs sont liés

    par quelque chose, et comme les carnets de comptabilité en témoignent, le réseau en question est

    principalement constitué de moines, ou de soeurs. L’argent est par conséquent octroyé à l’abbé pour

    une sorte de service religieux, qu’il nous est encore impossible d’identifier, mais que le Vatican et

    Monseigneur de Beauséjour qualifient de « trafic de messes ».

    En nous basant sur ce constat, suivons donc une double piste, celle des Cathares, et celle d’une

    confrérie. Bref, regardons de plus près ce qui aurait pu mettre l’abbé Saunière en relation avec un

    groupe plus ou moins occulte, et ayant un intérêt à le financer.

    Dans la chronique de St André de Cambrai (III, ap. Mon. Germ. VII, 540), mais aussi dans les lettres

    d’Evervin, prévôt de Steinfeld, adressées à St Bernard de Clairvaux, on nous dit que les Cathares, et

    ceux de la même secte et qui portent indifféremment les noms de Manichéens, de Patarins, etc., sont

    identifiables aux tisserands, et descendent de tisserands. On les appelle d’ailleurs Tisserands, ou

    « Textores » car cette profession était commune parmi ces hérétiques.

    Or Saunière connaissait tout à la fois l’abbé Boudet et l’aumônier Sarda de la paroisse de Rennes-les-

    Bains, le village juste en dessous de Rennes-le-Château. Ceux-ci l’approvisionnaient en argent, et

    récoltaient, semble-t-il auprès de laïques, des fonds supplémentaires. Mais, outre cela, il est

    intéressant de souligner que la commune où ils officiaient était une ancienne localité de tisserands. La

    chose est attesté dans l’ouvrage : « Origine du nom « Verzeille » « D’après les recherches de S.

    Raynaud ».

    Située à moins de 12 stades de Rennes-les-Bains, la commune de Verzeille était un important centre

    où l’on tissait de la toile, et où il y avait des Lollards, sorte d’hérétiques bien souvent regroupés en

    confréries. Il est donc aisé d’exécuter un rapprochement, car grâce à cette information, nous savons

    que la zone comprise entre cette commune et Rennes était peuplée de Tisserands et ce, pendant la

    période allant du Moyen-âge, jusqu’au XIX ème siècle. Regroupés en associations religieuses

    hétérodoxes, ils dépendaient de la grande confrérie de Tisserands des Pyrénées-Orientales, c'est-àdire

    de « La Sanch » de Perpignan, et d’Arles-sur-Tech.

    Sarda et Boudet adhéraient-ils à cette mouvance ? Cela est bien possible, d’autant que cette même

    confrérie veille sur les eaux thermales, et en a fait sa spécialité. Elle prête en effet à ces eaux des

    propriétés miraculeuses, et leur voue un culte sous le patronage de l’archange Raphaël (Archange, et

    médecin par les eaux soufrées).

    Notons à ce propos que Sarda n’était pas un simple abbé, mais avait pour profession celle d’aumônier

    des thermes de Rennes. Il lui incombait donc de se soucier de la santé des malades qui allaient s’y

    faire soigner. Tout comme l’abbé Boudet, il mêlait sans doute aux propriétés naturelles des eaux, une

    vertu religieuse. Or la confrérie de tisserands avait la tâche d’acheminer les malades à la source, et

    attribuaient les guérisons au pouvoir de l’ange Raphaël. Il n’est donc pas exclu que Boudet et Sarda

    fassent partie d’une confrérie de textores, par exemple celle de La Sanch.

    D’un autre côté, il est également établi que Bérenger n’ignorait pas l’existence de ces confréries.

    Jean-Patrick Pourtal, un chercheur, raconte à l’occasion d’une interview, que Sonia Moreu, une

    ancienne libraire de Rennes-le-Château, se rappelait que l’abbé avait éduqué un petit enfant du nom

    d’Abdon. Sonia avait bien connu certaines personnes qui vivaient à l’époque du curé, par exemple

    une Madame Olive, qui avait rencontré l’abbé Boudet. Elle se souvenait par ailleurs de l’enfant en

    question : Abdon était le fils d’une soeur de lait de Marie Denarnaud10. Le petit était donc très proche

    de la servante, et proche des Denarnaud qui participent tant, comme nous l’avons vu, au financement

    de l’abbé. Abdon fut donc confié à la garde de Saunière, sans doute sur les instances de Marie. Or,

    d’après Gérard de Sède et Sonia Moreu, l’enfant portait ce nom étrange en reconnaissance d’une

    guérison miraculeuse opérée grâce à une relique à Arles-sur-Tech : le tombeau des Saints Abdon et

    Sennen, d’où jaillit une eau guérisseuse, ou réputée comme telle. Aussi la famille, voyant que le petit

    allait succomber, l’avait confié à une confrérie, celle de la Sanch. Cette dernière, qui gardait et garde

    jalousement encore de nos jours ledit sépulcre, avait eu l’idée de l’utiliser sur l’enfant et de lui faire

    10 La mère du petit Abdon s’appelait Julie Fons.

     

    11

    goûter du liquide qui en sort. La chose avait plutôt bien marché, puisque l’enfant avait guéri, et depuis

    ce temps on l’avait baptisé « Abdon », en mémoire du miracle opéré par l’eau du tombeau…

    Bref, il fallait ainsi que Marie Denarnaud, ou sa soeur de lait, ou sa famille ait une dévotion particulière

    et très viscérale pour ce sépulcre, et pour la confrérie de tisserands qui le garde. Quant à Saunière,

    comme nous allons le constater, on ne peut pas dire qu’il ignorait d’où provenait le nom du petit enfant

    dont il avait la charge11.

    11 A ce sujet, Laurent Buchholtzer, un chercheur spécialiste de la comptabilité et de la correspondance de Saunière, nous a

    d’ailleurs confirmé, documents à l’appui, que Bérenger Saunière « attribua la guérison miraculeuse à Saint Abdon. Il remplit les

    formulaires pour faire avaliser ce "miracle" et le faire porter au crédit du saint. » On le voit donc, l’abbé Saunière nourrissait une

    dévotion toute particulière envers le tombeau suintant d’Arles-sur-Tech, et les deux saints Manichéens Abdon et Sennen (voir la

    partie consacrée à leur histoire, pour plus de précisions à ce sujet) auxquels il est dédié… A ce titre, la volonté caractérisée qu’il

    manifeste d’officialiser auprès du Vatican un « miracle » en relation avec St Abdon, est significative, car elle équivaut

    concrètement (et cela, Saunière ne pouvait l’ignorer) à une tentative de promotion de ce culte très particulier rendu à un

    « tombeau guérisseur ».

     

    12

    L’abbé Saunière à Arles-sur-Tech.

    C’est en 1886 que le curé de Rennes-le-Château offre un calice de vermeil à un certain abbé

    Grassaud d’Amélie-les-Bains. Ce geste n’a jamais été expliqué, mais il est par contre attesté, car le

    calice, lui, existe encore, et date approximativement du XVIII ème siècle. Preuve d’amitié ou signe de

    reconnaissance, ce cadeau nous a éveillé l’attention, et nous a convaincu que quelque chose de fort

    unissait les deux curés. Etaient-ils membres d’une même confrérie, par exemple de La Sanch ? Cela

    expliquerait l’assistance mutuelle dont ils feront preuve tout au long de leur vie. D’ailleurs Grassaud,

    était l’un des confidents de Bérenger, au même titre que Sarda, et Boudet. Tout d’abord professeur au

    Lycée Saint Louis de Gonzague de Perpignan, il devint ensuite prêtre d’Amélie-les-Bains, c'est-à-dire

    d’une commune thermale. Le lieu est ancien, et fut le premier siège de l’abbaye bénédictine

    transférée à Arles-sur-Tech, et jadis fondée par le moine Castellan, originaire d’Espagne. Vers 778, ce

    moine avait édifié une celle près des sources d’eaux chaudes, et en 881, celle-ci avait été déplacée

    par Sunifred pour l’établir à Arles, où ce dernier avait aussi placé le célèbre tombeau de marbre blanc

    (celui qui avait bien plus tard guéri le petit Abdon). Comme l’abbaye d’Arles-sur-Tech se trouvait

    primitivement à Amélie-les-Bains, et que les deux communes ne sont éloignées que de trois

    kilomètres, il est évident que l’abbé Grassaud devait être officiant aux cérémonies de la confrérie de

    La Sanch. Cette Archiconfrérie régente en effet le culte des Saints Abdon et Sennen, organise toutes

    les cérémonies relatives aux Saints, au tombeau, aux fêtes du village, et à celles d’Amélie-les-Bains,

    de Perpignan, et des autres stations thermales…

    Amélie, l’ancien siège de l’abbaye d’Arles, a d’ailleurs toujours gardé des liens avec Arles-sur-Tech,

    sa proche voisine, et bon nombre de malades en soins aux thermes demandent à l’aumônier, ou à

    l’abbé d’Amélie, de les conduire au tombeau d’Abdon et aux manifestations de La Sanch… Bérenger

    Saunière connaissait bien les lieux, et lors de sa visite à l’abbé Grassaud, n’avait pas manqué de se

    recueillir sur le sépulcre sacré de la confrérie des tisserands. Comme le souligne le chercheur Pierre

    Jarnac, « L’abbé s’est effectivement rendu à Amélie. Arles-sur-Tech, se trouvant donc sur son chemin.

    C’était pour aller voir son ami l’abbé Grassaud alors curé d’Amélie. Il est certain que l’abbé Grassaud

    a fait visiter à son confrère le site d’Arles-sur-Tech, car une carte postale a été envoyée d’Arles en

    octobre 1904 par Saunière à Marie sa servante, et que Saunière a ramené un flacon de cette fameuse

    eau "miraculeuse" ». Arles étant le siège d’un culte de La Sanch envers l’archange Raphaël et les

    Saints Abdon et Sennen, il fallait être en bons termes avec les membres protecteurs du tombeau, pour

    en extraire de l’eau… Ce que firent et Grassaud, et Saunière. Par ailleurs, Amélie-les-Bains est

    régulièrement fréquentée par la Sanch, et il est indéniable qu’être curé d’Amélie ne pouvait se faire

    qu’en étant membre actif de cette confrérie. Ce qui était sans doute le cas de l’abbé Grassaud. Or,

    bien plus tard, lorsque Bérenger aura quelques difficultés avec son évêque au sujet de son

    inexplicable fortune, Grassaud prendra la défense de son ami. Cette décision, notons-le, pourrait

    sous-entendre que l’abbé d’Amélie étant lié à La Sanch, celle-ci participait de près ou de loin au

    financement de Saunière, ou à sa sécurité juridique : C’est en effet l’abbé d’Amélie-les-Bains qui

    recommanda à Saunière un défenseur, le chanoine Huguet, dans le procès qui l’opposait à son

    évêque, et au Vatican. Il était donc vraisemblablement de l’intérêt de La Sanch de couvrir par le secret

    ces mouvements d’argent en fournissant à leur protégé, Saunière, quelqu’un capable de dissimuler la

    situation aux yeux des enquêteurs du Vatican… Pierre Jarnac confirme indirectement cet état de

    choses, puisque ce chercheur certifie que l’abbé Grassaud avait bien conseillé pour défenseur au

    procès le chanoine Huguet, et que c’est ce même abbé d’Amélie qui à la mort de Saunière « donnera

    de l’argent à Marie Denarnaud, sous la forme d’un prêt fictif, pour l’aider à survivre ! » Le prêt fictif

    décrit par Pierre Jarnac n’est-il pas la preuve que Grassaud connaissait le système de financement de

    Saunière, et avec lui peut-être la Sanch ?

    Nous avons là un faisceau d’indices qui tend à démontrer que trois abbés au moins connaissent

    l’origine de sa fortune : Sarda, Boudet, et Grassaud. D’autre part, comme le confirment les carnets de

    comptabilité du curé, Bérenger se faisait virer d’importantes sommes d’argent, non seulement de

    religieux de sa région, mais aussi de Normandie, et du Nord de la France. Un réseau de monastères

    et d’hôpitaux religieux intervient donc en sa faveur, lui verse les sommes convenues, et intègre

    forcément Sarda, Boudet et Grassaud à ses membres. Sinon, comment ces trois abbés se

    trouveraient-ils qualifiés d’importants donateurs dans les carnets de compte de Saunière ?

    Maintenant, puisque nos soupçons se portent naturellement sur la confrérie de La Sanch, étudions-la.

     

    13

    La Sanch, les Pénitents, Boudet, et l’abbé Lasserre.

    La Sanch est par bien des côtés une société mystérieuse et difficile à cerner ; aussi la comprendre, et

    l’étudier, n’est pas chose aisée. Cette confrérie bien que visible lors de ses processions, n’en demeure

    pas moins fort discrète. Des Pyrénées-Orientales, où son siège est à Perpignan, à la région de l’abbé

    Saunière, personne n’ignore sa présence, et tous la révèrent comme une sainte institution. Vieillards

    confits en dévotions, abbés et soeurs la côtoient, et s’enorgueillissent. La chose est surprenante, car

    tout le monde feint d’ignorer son existence, et dès que l’on tente d’aborder le sujet, la conversation fait

    invariablement place à un étrange silence. La Sanch est décidément invisible pour qui ne sait

    l’approcher. Il est vrai que sa présence ne se reconnaît qu’aux signes qu’elle grave çà et là dans la

    pierre des églises, ainsi qu’à sa statuaire bien particulière…

    Après bien des recherches sur les lieux, nous nous sommes fait une opinion à son sujet. Selon notre

    avis, retracer sa naissance et sa formation équivaut à soulever un problème religieux de taille, et lié à

    la nature même de la région. Les Pyrénées-Orientales portent bien leur nom, car elles furent le lieu

    d’importantes migrations, et reçurent l’influence de mouvements religieux hétérodoxes venus tout droit

    de Babylone. La Sanch, qui est née de ce terroir au passé tumultueux, reste d’ailleurs très imprégnée

    de doctrines orientales et Chaldéennes. La confrérie est pourtant d’obédience Catholique, et reconnue

    comme telle. Un étrange paradoxe qui fait de cette institution une organisation au double visage, l’un

    visible par tous, Chrétien, pieux, et plein de religiosité, l’autre, médiéval, sombre, et qui garde les traits

    profonds d’une origine zoroastrienne. Bref, héritière de la pensée Chaldéo-Manichéenne (Cathare) la

    Sanch est un îlot de Babylonie perdu dans les Pyrénées Orientales.

    Expliquons-nous.

    On s’accorde généralement pour donner deux origines à la Sanch. L’une Franciscaine, l’autre

    Dominicaine, la première étant la plus ancienne des deux.

    A ce sujet, Francesc Rozalén Igual12, nous dit en effet dans son livre « Fiestas en Honor de la

    Purisima » publié en 1997, qu’il existait à Lliria en Espagne une confrérie du « Sang de Jésus-Christ »

    (en Catalan : Sanch), et que celle-ci avait été fondée vers 1401. Les confrères, vêtus de cagoules, et

    vivant dans le secret, s’étaient installés dans une maison de la ville. Plusieurs fois par an, ils

    descendaient dans les rues, se flagellaient, se mortifiaient publiquement, et couvraient le sol de leur

    sang. Tel que le raconte un document découvert par ce chercheur, daté de 1574, et déposé aux

    archives du royaume de Valence13, l’histoire de cette confrérie est indissociable de celle des

    Franciscains. Ceux-ci, arrivant d’Assise, avaient amené avec eux des bandes de sectaires

    Manichéens et tisserands, originaires de Lombardie, de Bulgarie, et même d’Arménie. Lorsque les

    Franciscains s’était installés dans une maison aujourd’hui appelée « la Font de San Vicent Ferrer »

    (c’est-à-dire « la Fontaine de St. Vincent Ferrer »), à Lliria en Catalogne, ils avaient décidé de

    regrouper ces hérétiques dans une masure, et de leur donner des statuts. Depuis ce temps les

    confrères vaquaient à leurs occupations, et dans le plus grand secret pratiquaient des rites étranges.

    Quelques années plus tard, un dominicain, Vincent Ferrer, allait refonder La Sanch à Perpignan, et y

    intégrer d’autres hérétiques, des Cathares, et des Flagellants. Bernard Duhourceau14, qui s’est

    intéressé de près à cette confrérie, nous dit que c’est « au XV ème siècle qu’il faut chercher les

    origines (de la Sanch de Perpignan), quand le schisme d’Occident infestait l’âme des peuples de sa

    pourriture morale, de ses doutes et de ses angoisses. […] Alors arriva (à Perpignan) un homme dont

    la réputation entraînait les foules, […] un dominicain de Valence, Vincent Ferrer. » Un jour, Vincent

    ayant prêché aux foules avec une particulière vigueur, « une immense procession se forma, conduite

    par ses disciples, en longs vêtements sombres de pénitence et d’humilité. » « Le 11 Octobre 1416,

    dans l’église Saint-Jacques, Vincent Ferrer fondait la Confrérie du Précieux Sang (La Sanch). »

    Vincent, pour mettre sur pied l’institution, réunit à cet effet, les deux plus grandes confréries de la

    région, et les intégra à la nouvelle Sanch : celle des tisserands, des Cathares, la plus influente, et

    celle des jardiniers, c'est-à-dire des herboristes. Saint Vincent quant à lui, avait parfaitement

    conscience d’incorporer des hérétiques à sa confrérie, puisque son apostolat, rapporté par les

    historiens, consistait à convertir justement les Sarrasins, les Manichéens, et les Cathares… Il prêchait

    d’ailleurs comme eux la fin du monde, les calamités des derniers temps, la venue d’un siècle nouveau,

    etc. La chose est connue, puisqu’il est d’ailleurs resté dans « l’imagination populaire », sous le nom de

    « prédicateur de la fin du monde ». Ajoutons que Vincent n’était pas lui-même exempt de l’accusation

    d’hérésie. Il était ce qu’on appelle un « pénitent Flagellant », une sorte de moine plus ou moins laïque,

    vivant avec ses disciples, et dont le mysticisme religieux s’exprimait par de dures mortifications et des

    doctrines hérétiques. Clément VI, dans sa bulle « Inter Sollicitudines » du 19 novembre 1350, s’était

    12 Licencié en histoire à l’Université de Valence.

    13 Publié en 1973 dans le livre de « La Sang » par Luis Marti.

    14 Bernard Duhourceau, « Guide des Pyrénées Mystérieuses », éditions « Tchou ».

     

    14

    élevé contre ce mouvement qui inquiétait les clercs. Les Pénitents étaient descendus des régions

    cathares de Flandres et d’Italie centrale, et s’étaient mis en chemin pour Avignon. 50 années plus

    tard, on les retrouve au sud de la France, vers Perpignan. Dirigés par Vincent Ferrer, de grandes

    processions se forment, et rapidement on voit dans les rues d’étranges personnages affublés de

    cagoules, et se fouettant frénétiquement avec des instruments de torture. Le Concile de Constance

    (1414-1418), voyant que ces hérétiques professaient la ruine de l’église au profit d’une société sans

    clergé ni prêtres, condamne Vincent Ferrer. Des savants s’élèvent ensuite contre ce qu’ils nomment

    des mouvements de « Maniaques » reprenant en cela l’ancien terme qui les désigne sous le nom de

    Manichéens. Jean Gerson15 sera l’un des plus sévères critiques de Vincent Ferrer et de la Sanch. Lui,le grand théologien de l'Université de Paris, se scandalise de cette secte qui « infeste le Languedoc »,et écrit à Ferrer un discours où il l’accuse de pratiquer des « rites cruels », de ne « pas respecter la loi de Dieu » et d’avoir de mauvaises fréquentations.

    A l’époque de l’abbé Saunière, en ce XIX ème siècle, la confrérie n’avait toujours point changé.

    Préservant jalousement ses dogmes, ses rites, elle s’était ancrée à ses racines et n’avait pas abdiqué son véritable fond. Au Manichéisme Babylonien, elle avait simplement substitué un Christianisme oriental, vidé de sa moelle, et servant de support à son ancienne doctrine. Se croyant sans doute affranchie de la tutelle de l’église, les processions vont retrouver leur caractère initial, et se complaire dans le morbide. Comme le retrace avec talent Bernard Duhourceau16 « L'exhibition des symboles de la mort se multiplia, excitant des sentiments ambigus : des pénitents promenaient des crânes, des panneaux proclamant Memento moris (Souviens-toi que tu mourras), des plats chargés de cendres...

    Enfin le spectacle le plus attendu, trouble et violent, était celui des flagellants, le visage caché sous

    une cagoule, le torse nu, se fouettant avec des cordes à bouts ferrés. Ce n'était qu'un simulacre, le

    sang ruisselait sur leur peau. Les cris de la foule alternaient avec les chants liturgiques et les coblas

    des goigs célèbres. La flamme des torches et des cierges éclairait les images poignantes des misteris, les cagoules des pénitents, les flagellants couverts de sang. La procession, qui ne cessait qu'à l'aube, retrouvait l'atmosphère des vieux cultes orientaux et leur cruauté érotique. Les pénitents vêtus de rouge évoquaient les adeptes de Mithra sortant de leurs fosses, rouges du sang fumant des taureaux divins immolés sur leur tête. »

    L’auteur ne peut visiblement cacher ses sentiments, et avec une certaine honnêteté avoue qu’il y a

    chez ces flagellants quelque chose d’Oriental, et pourquoi pas de Mithraïque (une doctrine parente du Manichéisme). Cet aspect n’avait d’ailleurs pas échappé à l’évêque de Perpignan, Monseigneur Gouy, qui tenta d’interdire les processions, et les activités de La Sanch. Celles-ci furent de nouveau

    autorisées par Monseigneur Leuillieux17, l’ancien évêque de l’abbé Saunière. En outre, Leuillieux ne

    cachait pas sa sympathie pour la confrérie, et devenu Chanoine d’Honneur de l’église Saint-Jacques

    de Perpignan (celle des Sanch), il avait même posé dans l’arrière-sacristie des pierres

    commémoratives à leur intention.

    Bref, pour en revenir à l’abbé Saunière, et si nous examinons attentivement les éléments que nous

    avons exposés jusqu’à présent, plusieurs choses doivent attirer notre attention. Les Sanch sont les

    membres d’une secte que l’on nomme communément les « Pénitents ». De prime abord, ce nom

    n’évoque peut-être rien de très concret, et demeure flou. Pourtant le coeur du problème se situe bien à ce niveau, car un pénitent est en effet une sorte de rescapé du Moyen-âge, un religieux vêtu

    différemment des autres et qui porte une « caperutcha ». Il s’agit d’une bure dotée d’une cagoule,

    tenue caractéristique des Cathares. Or, bien souvent, lorsqu’on rencontre dans un texte historique ou

    dans un lieu les mots « pénitence », ou « pénitent », la chose paraît anodine. Il n’en est rien, et ces

    mots qui pour beaucoup sont dénués de sens, doivent au contraire évoquer pour nous la présence de Pénitents. La région de Rennes-le-Château ne manque pas de ce genre de personnes. Des pénitents, en effet, il n’y a en pas qu’à Perpignan, car la confrérie de La Sanch n’est que la tête de ce

    mouvement, et c’est d’ailleurs la raison pour laquelle cette dernière n’est pas une simple confrérie,

    mais une Archiconfrérie. De nombreux groupes de pénitents qui en dépendent ont élu domicile dans

    les villes de Narbonne, Limoux, Alet-les-Bains, c'est-à-dire tout autour de Rennes-le-Château. A

    Narbonne par exemple, la confrérie de Pénitents Bleus veille à la sépulture des défunts, et garde le

    cimetière. Aussi, lorsque Bérenger entre au séminaire de Narbonne en 1870, il est fort probable qu’il

    rencontre des membres de cette confrérie. En a-t-il été membre, on n’en sait rien, mais ce qui est

    certain en revanche, c’est le fait que certains de ses amis étaient fort proches de cette mouvance.

    15 Mgr. Leuilleux, OEuvres Complètes (Introduction, textes et notes par Mgr. Glorieux), Paris, Desclée, vol. II (l'œuvre épistolaire), 1960, pp. 200-202 ; vol. X (l'oeuvre polémique), 1973, pp. 46-51.

    16 Bernard Duhourceau, « Guide des Pyrénées Mystérieuses », éditions « Tchou ».

    17 Pendant sa carrière de prêtre à Rennes-le-Château, Saunière s’est trouvé sous l’autorité de trois évêques différents. Monseigneur Leuillieux, évêque de Carcassonne, fut ainsi le premier supérieur de l’abbé Saunière, avant la venue de Monseigneur Billard, puis l’avènement de Monseigneur de Beauséjour.

     

    15

    L’abbé Boudet, par exemple… Celui-ci s’intéresse beaucoup à Narbonne, à son histoire, et à son

    passé religieux. Il écrira d’ailleurs un livre étrange, qu’on prétend codé, et au titre évocateur de « Du

    Nom De Narbonne. » Mais le plus remarquable, c’est que l’ami intime de l’abbé Boudet, le curé d’Alet les-Bains Joseph-Théodore Lasserre, fréquentait depuis longtemps le milieu des confréries de

    Pénitents. Sa famille elle-même en faisait partie. François Lasserre, l’un de ses ancêtres directs, était

    en effet Prieur des Pénitents Bleus de Narbonne, et fut mêlé à une bien étrange histoire. A ce sujet,

    comme le rapporte André Douzet, un chercheur consciencieux, à l’époque de la Révolution Française, la basilique de Notre-Dame de Marceille, située à environ un kilomètre de Limoux, avait fait l’objet d’un inventaire. Ledit inventaire avait évidement pour but de confisquer les biens religieux au profit de l’Etat. C’est à cet instant qu’une « pénitente » vêtue d’un habit distinctif, avait dérobé une statuette de Vierge Noire, juste avant de disparaître dans un souterrain. Or quelque temps après cet épisode, on retrouva l’objet, soigneusement entreposé dans le coffre personnel de François Lasserre… Mais le

    plus curieux reste à venir, car le vicaire de Notre-Dame de Marceille, l’abbé César Brudinou, lui aussi

    grand-maître d’une confrérie de pénitents, semble insinuer dans une notice, que le lieu était un

    sanctuaire de la secte. Il raconte en effet que dans les sous-sols de la Basilique se déroulaient

    d’étranges choses, et que sous ses ordres travaillèrent trois hommes « durant 21 journées sans

    s’arrêter ». La besogne devait servir à remettre en état des souterrains, ainsi que des cryptes. André

    Douzet, qui consulta le texte original de la notice écrite par Brudinou, nous déclare que ce dernier

    « nous explique laconiquement qu’il s’agissait d’ouvriers volontairement en quête de pénitence et qui

    accomplirent le voeu d’oeuvrer 21 jours sans relâche, avant la fin de cette pénitence. » Ce qui permet

    à l’auteur que nous avons cité de conclure qu’« à l’évidence, toutes les opérations effectuées sur les

    souterrains de Notre-Dame de Marceille sont demeurées dans le milieu extrêmement fermé et secret

    que constituent les ordres de Pénitents. Et qu’il est notable qu’Henri Boudet, ami de Saunière et prêtre

    de Rennes-les-Bains, entretenait des liens plus qu’étroits avec le lieu. La chose est certaine, car dans

    son ‘Histoire du pèlerinage de Notre-Dame de Marceille’, l’abbé J. Th. Lasserre, curé d’Alet, cite

    d’ailleurs à de si nombreuses reprises l’abbé Boudet, en guise de source de référence, que l’on finit

    par se demander légitimement si Henri Boudet ne détenait pas plus d’informations sur les secrets de

    Notre-Dame de Marceille, que Joseph-Théodore Lasserre, pourtant spécialiste en la matière. »

    A la réflexion, si l’abbé Lasserre et Boudet fréquentaient le milieu des Pénitents, et détenaient même

    des informations capitales sur leurs activités clandestines, on ne voit pas pourquoi Bérenger Saunière

    n’aurait pas été tenu au courant. Ce dernier s’était en effet rendu sur les lieux de la confrérie, à Arlessur-

    Tech, et avait eu recours plus d’une fois à l’abbé Grassaud d’Amélie-les-Bains… L’échange de

    bons procédés s’était d’ailleurs sans doute déroulé dans le cadre d’une confrérie, puisque lié par une

    sorte de pacte, Grassaud fera de son mieux pour soustraire Bérenger à la vindicte du Vatican, et

    lorsque celui-ci sera décédé, accordera même à Marie Denarnaud un prêt fictif pour l’aider à vivre !

    Les indices les plus flagrants de l’attachement qu’avait Saunière envers les pénitents, c’est Saunière

    lui-même qui nous les donne : n’avait-il pas écrit au pied du maître-autel de son église la phrase

    suivante : « JESU MEDELA VULNERUM + SPES UNA POENITENTIUM + PER MAGDALENAE

    LACRYMAS + PECCATA NOSTRA DILUAS », qui signifie : « JÉSUS, REMÈDE AUX BLESSURES +

    UNIQUE ESPOIR DES PÉNITENTS + PAR LES LARMES DE LA MADELEINE + ENLÈVE-NOUS

    NOS PÉCHÉS » ? Ajoutons que cette prière pour le moins étrange était inscrite au bas d’un tableau

    peint par l’abbé lui-même, et représentant Marie-Madeleine méditant sur la Mort telle une pénitente,

    avec un crâne humain à ses pieds, ainsi qu’un flacon de parfum et un livre ouvert. Enfin, nous ne

    pouvons passer sous silence l’inscription qu’il fit graver sur le socle d’un pilier wisigoth portant une

    représentation de croix (qu’il prit d’ailleurs un malin plaisir à poser à l’envers, au pied du Calvaire de

    son jardin, en le surmontant d’une statue de la Vierge de Lourdes), elle constitue pour lui un « cri du

    coeur » en quelque sorte : « PÉNITENCE, PÉNITENSE ! »

    Une question reste toutefois en suspens…

    Si Bérenger adhérait à une confrérie de Pénitents, ou même à l’Archiconfrérie de la Sanch, qu’avait-il

    découvert de si secret et de si mystérieux ? En un mot, que lui avait-on appris au sein de cette

    mouvance, et dont plus tard, il tirera son immense fortune ? S’agit-il d’un secret historique lié aux

    Cathares ? La chose est vraisemblable. Toutefois, Monseigneur de Beauséjour accusait son abbé de

    trafic de messes, à défaut de savoir ce qui lui permettait d’obtenir de certains monastères de l’argent.

    On pourrait donc aussi envisager que Bérenger ait découvert une sorte de pratique religieuse qu’on

    pouvait éventuellement monnayer via un réseau d’anciens Cathares…. ? Cela expliquerait tout autant

    la confusion de son évêque, que l’adhésion de Saunière à des confréries de Pénitents…

     

    16

    La chose est donc encore obscure. Mais revenons un peu sur les coutumes de la Sanch. Nous

    pourrions peut-être trouver là un début de réponse, ou une piste à suivre…

    Bernard Duhourceau nous dit que la Sanch avait une activité bien particulière. A Perpignan, les

    condamnés à mort étaient en effet placés dans l’église Saint-Jacques, et passaient la nuit précédant

    leur exécution en compagnie des pénitents… C’était là pour nos Sanch un privilège qu’ils avaient

    obtenu à grand-peine, mais qui était devenu avec le temps une sorte de coutume. Aussi ne

    manquaient-ils jamais de réconforter les futurs suppliciés, et de les préparer à leur mort. Le

    lendemain, quelques heures avant l’exécution du misérable, les confrères l’enveloppaient dans une

    « cape rouge », et lui « voilaient le visage » avec une cagoule. Puis, l’accompagnant « sur le trajet de

    l’échafaud », les pénitents, demandaient aux passants et aux bonnes âmes de l’argent. A ce que l’on

    en sait, cet argent était destiné à payer les droits de sépulture du défunt, et à renflouer les caisses de

    la confrérie. D’ailleurs le rôle des Sanch ne s’arrêtait pas là, puisque ceux-ci s’étaient spécialisés dans

    l’accompagnement aux morts, et dans les enterrements. Après l’exécution, ils recueillaient en effet le

    cadavre, l’emmaillotaient, et le déposaient dans leur cimetière.

    Quoi qu’on en pense, il y a dans cette pratique quelque chose que l’abbé Saunière aurait pu exploiter

    d’une façon ou d’une autre… Les relations que l’abbé entretiendra avec des Hôpitaux, ou des

    Monastères, ne pourraient elles pas sous-entendre que l’abbé récupérait des droits de sépultures ?

    Les hôpitaux religieux de l’époque regorgeaient de malades et de mourants… Or Bérenger, tel

    qu’attesté dans ses propres carnets de comptes, contacte régulièrement de telles institutions, et en

    obtient rémunération. Il demandera ainsi des « messes », par exemple, à l’hôpital militaire de Stenay

    dans le nord de la France… Pourquoi ? S’agissait-il d’assurer aux malades une mort selon leur

    souhait, et de récupérer ensuite les droits de sépulture amassés par les défunts à cet effet ?

     

    .

    17

    Abdon et Sennen, les Saints Manichéens de la Sanch… et de Bérenger Saunière.

    L’origine Manichéenne de la Sanch devait être présente à l’esprit de Bérenger, et s’il adhérait à celleci,

    cela ne pouvait se faire qu’en étant partie prenante de cette idéologie, et en adorant ses Saints. Or

    la confrérie honore par l’intermédiaire du tombeau d’Arles-sur-Tech, des Saints eux aussi

    Manichéens… Abdon et Sennen.

    Pour nous en faire les témoins, il convient de retenir qu’en l’an 300 avant Jésus-Christ, la Voie Domitia

    était déjà la principale route reliant l’Espagne à Rome, et passait par Arles-sur-Tech. (Ville sise non

    loin de la frontière espagnole). Or précisément, on sait que les premiers Manichéens se sont répartis

    depuis Babylone jusqu’en Gaule, et jusqu’en Espagne par les grandes voies commerciales de

    l’Empire Romain, et après que Rome se soit inclinée devant Shapor, roi des Perses. (Mort de Gordien

    III, et défaite contre les Perses de 260 ap. J.-C). On peut ainsi dire que si Hannibal, en route vers

    l’Italie, emprunta la voie Domitia, il en fut à l’identique pour les Manichéens venus de Perse. C’est

    ainsi qu’un moine nommé Castellan, émigra vers l’an 778 des terres d’Espagne pour venir fonder une

    celle à Arles-les-Bains. [Cette dernière cité deviendra bien plus tard Amélie-les-Bains, paroisse de

    l’abbé Grassaud.] Une communauté se forma, et des bâtiments s’érigèrent bientôt sur les ruines d’une

    villa Romaine. A ce qu’on en dit, la celle était déjà située sur, ou à côté, des sources d’eaux sulfurées,

    et contenait un tombeau vide, celui qu’on retrouvera quelques années plus tard à Arles-sur-Tech. Mais

    en 881, les moines décident de transférer la communauté à environ trois kilomètres de cette localité,

    et posent la première pierre de l’église abbatiale d’Arles-sur-Tech.

    Selon les archives de l’abbaye, les moines emportèrent alors un sarcophage de marbre blanc, et le

    déposèrent devant la porte principale de l’édifice. L’abbatiale fut bientôt consacrée (1046), et même

    doublement, puisqu’une deuxième consécration intervint en 1157. Or, entre-temps, Arnulf était devenu abbé (en 957) d’Arles-sur-Tech, et soucieux de la renommée de son abbaye, alla à Rome supplier le Pape de lui accorder d’importantes reliques. C’est au cours du Carême de l’année 960, et toujours à Rome, qu’Arnulf eut un songe. Il s’entretint avec le Pape, et celui-ci lui répondit que les visions qu’il avait eues pendant la nuit, réclamaient par allégorie la présence des Saints Abdon et Sennen à Arlessur-Tech. Le pontife ordonna séance tenante que les précieuses reliques fussent apportées en procession. On alla donc les chercher dans les catacombes Pontiennes, car elles dormaient en ces lieux depuis fort longtemps (bien qu’une partie des reliques ait déjà été transférée auparavant dans certaines églises). Arnulf s’en retourna prestement à Arles-sur-Tech, chargé de sa merveilleuse marchandise. Mais, la chose étant d’un grand prix aux yeux de certains ecclésiastiques Romains et de quelques Manichéens du nord de la France, il ne prit possession que de la moitié des reliques, et fut contraint de donner l’autre à l’abbaye de Saint-Médard de Soissons (d’où le fait que le vénérable Saunière, d’après ses carnets, entretenait des relations plus que cordiales avec les divers groupes religieux de Soissons). Après un voyage « périlleux » et difficile, Arnulf parvint à Arles, le 24 octobre,jour de la fête de l’Archange Raphaël, et c’est ce jour que l’abbé choisit pour jeter quelques os des Saints Abdon et Sennen dans le fameux tombeau, et que l’eau en jaillit miraculeusement. (24

    Octobre, jour de l’Archange Raphaël, c'est-à-dire de celui qui agite les eaux guérisseuses, et qui bénit les eaux thermales). Or jusque-là, rien de bien curieux. Mais faut-il encore savoir qu’Abdon et Sennen sont deux Manichéens de naissance princière. Persans d’origine, et officiers de l’armée impériale de Shapor, ils ont participé à leur façon à la chute de l’Empire Romain. C’est en effet que Shapor, roi des Perses, et désireux d’étendre son pouvoir sur Rome, fit un jour mouvement vers Antioche et la prit d’assaut. Gordien III (238-244) furieux, lança l’armée impériale romaine sur cet ennemi, et fit reculer les légions Perses. Enhardi de cette petite victoire, Gordien s’attaqua ensuite à Babylone, et captura les deux princes que nous connaissons : Abdon et Sennen. Or ces deux personnages étaient de grands amis de Shapor, et furent donc traités avec quelques égards. On leur permit même de se mouvoir librement, et de s’installer à Cordula en Perse. Mais bientôt on les accusa d’hérésie, et on les soupçonna très vite de faire d’étranges rites sur les morts. Aussi furent-ils emmenés à Rome.

    Philippe l’Arabe étant parvenu à la magistrature suprême, et tout couvert de la pourpre impériale, les

    fit relâcher quelques années suivant cet épisode. Son règne ne dura toutefois que peu de temps, et

    Decius le remplaça bientôt. Ayant accédé au pouvoir, le nouvel empereur destitua le pape Fabian,

    qu’il trouvait quelque peu Manichéen, et lié avec trop d’amitié à Philippe l’Arabe (ou plus exactement,

    Philippe le Persan). Cet épisode passé, Decius s’intéressa de plus près à Abdon et Sennen, qui se

    disaient chrétiens. Il les fit juger puis condamner par le Sénat, pour Manichéisme. C’était le 29 juillet

    250, et les deux princes Perses furent menés au Colisée, et eurent la tête tranchée par les

    gladiateurs, avant d’être traînés autour de l’arène, et jetés au pied de la statue de Dieu.

     

    18

    Pourquoi de telles accusations à l’encontre de ces « premiers chrétiens » ? L’explication est simple :

    Abdon et Sennen étaient des Princes Perses, amis intimes de Shapor, l’empereur de cette même

    contrée. Or Shapor, avait bénéficié en 242 d’une entrevue avec l’ineffable Manès, le maître incontesté de nos chers Manichéens. Shapor avait compris l’intérêt de cette religion, et savait que l’ancienne doctrine des Mages devait prendre de nouvelles formes, et revêtir une apparence de Christianisme pour franchir les siècles, et enfin s’émanciper. Manès eut donc toutes les libéralités pour élargir sa communauté, sous l’égide de l’empereur (Shapor), et après quelques années de prêches et

    d’apostolat, le Manichéisme devint la première religion de Perse. Ajoutons que Manès connaissait de

    longue date l’empereur Shapor, ainsi que les princes de Perse, car il s’était lié d’amitié avec ces

    nobles personnes lors de son premier prêche public, le 23 mars 240, au couronnement de Shapor. Il

    était donc exclu qu’Abdon et Sennen n’aient pas connu personnellement Manès, et ne soient

    membres de sa secte, d’autant qu’être « Chrétien à Babylone » en ce temps était impossible, à moins de professer la foi Manichéenne…

    Il faut maintenant souligner le fait que l’abbé Saunière, élevant et enseignant le petit Abdon, fils d’une

    soeur de lait de Marie Denarnaud, ne pouvait ignorer l’origine de ce nom étrange, et la petite histoire

    de ce Saint Manichéen. A moins d’être totalement inculte, bien entendu ! Mais l’abbé aimait à

    parcourir l’histoire de son village et du Razès, et il serait fort dommage qu’il ait offert un calice de

    vermeil à l’abbé Grassaud d’Arles-les-Bains (nom d’origine de la commune d’Amélie-les-Bains),

    l’ancien lieu du tombeau, sans savoir quelles raisons l’y poussaient !

    Mais si Abdon et Sennen étaient effectivement des Manichéens venus de Perse, et que leur culte est

    actuellement et depuis le XV ème siècle perpétué par l’archiconfrérie de La Sanch, d’aucuns seraient

    tentés de souligner que la commémoration de ces reliques n’emporte point une survivance de

    l’idéologie de Manès… Or nous allons constater que les dépouilles d’Abdon et Sennen ne sont point

    parvenues seules à Arles-sur-Tech, et que certains symboles Manichéens, et Babyloniens sont eux

    aussi en grand honneur dans l’archiconfrérie de La Sanch ! La symbolique et le culte Babylonien ne

    sont donc pas morts, et pourrions-nous dire, bénéficient même d’une vivacité peu commune en ces

    terres des Pyrénées-Orientales, et au sein de la communauté dont Saunière se sentait si proche…

     

    19

    Le Tau Babylonien

    Comme nous l’avons découvert dans le dernier chapitre, les Saints Abdon et Sennen d’Arles-sur-Tech devaient avoir une grande importance dans l’esprit de Saunière. Cela se conçoit fort aisément, car ces deux saints Manichéens sont très honorés par l’archiconfrérie de La Sanch, et l’abbé, étant fort probablement lui-même Manichéen, devait forcément leur rendre un culte, sans pour autant que cela soit ostensible.

    Montrons-nous plus explicites, et portons donc notre regard sur le tombeau des Saints Abdon et

    Sennen d’Arles-sur-Tech. Ce sarcophage d’un volume de 330 décimètres cube, soit de près de 331

    litres, reçoit sur son côté gravé un emblème, qu’on suppose à tort être un khi (X) coupé d’un iota (I),

    nommé « Rhô ». Les spécialistes concluent ainsi que le symbole confesse l’appartenance chrétienne

    du corps anciennement contenu dans le tombeau, et qu’il signifie « Christos » ou « Ichthus ». On date

    de même le sarcophage de l’an 260. Or nulle croix ne se voit sur le tombeau, et rien ne permet d’être

    autant catégorique sur l’appartenance chrétienne de l’insigne portée dessus… D’ailleurs il ne s’agit

    nullement d’une combinaison d’un Khi et d’un Iota, mais d’une croix Ansée, autrement nommée

    « TAU ». Ajoutons que l’archiconfrérie de La Sanch connaît fort bien ce symbole, et atteste comme

    nous le verrons de sa signification et de son origine par l’usage qu’elle en fait. Il convient ainsi de jeter

    un oeil attentif sur ce symbole, le Tau, ainsi que sur son origine, pour constater qu’il est ensuite

    devenu l’un des emblèmes les plus significatifs de cette confrérie.

    Le Tau ou Croix Ansée est selon l’opinion la plus commune, originaire d’Egypte. Or il s’agit bien là de

    l’opinion commune, et non de celle des experts, qui ne se sont nullement trompés en lui attribuant

    plutôt Babylone comme patrie. Cette figure archaïque présente en effet un grand nombre de

    variantes, qui elles-mêmes ont évolué au fil du temps. C’est ainsi que l’impétrant novice, dérouté par

    cette diversité inattendue, et par les métamorphoses constantes du symbole, ne peut ordinairement lui

    donner une origine déterminée, ne sachant exactement quelle fut la forme première de ce signe.

    Il est d’ailleurs fort commun de confondre le Tau, dans sa forme ancienne, avec le monogramme du

    Christ, IX, imbrication de deux lettres grecques. Mais le Tau est, en réalité, une représentation

    graphique de la Triade Persique, c'est-à-dire du Mihir, l’un des emblèmes les plus anciens au monde.

    Ce dernier représente une Colombe blanche aux ailes déployées, superposée à une figure humaine

    centrale qui serait celle de Baal. Le tout adjoint dans sa partie centrale d’un cercle en forme de

    couronne.

    Or, ce qu’il convient de savoir justement, c’est que le Mihir a fait l’objet, au travers des siècles, d’un

    traitement graphique particulier. Celui-ci a été réduit, simplifié, et enfin exprimé soit par l’écriture

    cunéiforme, soit par le signe que nous connaissons actuellement : le Tau.

    M. Félix Lajard se faisant l’écho de M. Letronne, tous deux membres de l’Académie Royale des

    Inscriptions18, déclarait d’ailleurs : « certains cylindres persans représentent la croix ansée, mais la

    croix ansée persane est de beaucoup plus ancienne et plus archaïque que celle égyptienne. »

    « Lorsque, sur les cylindres assyriens, nous voyons devant deux mages, une croix ansée, et dans la

    main de l’initié, du novice, le symbole intermédiaire entre cette dernière et le tétragramme cunéiforme,

    ne sommes-nous pas tentés de supposer que cette transformation entre le signe et l’emblème de la

    triade divine, était le sujet d’un enseignement que l’initié recevait des mages ? »

    Or ce tétragramme cunéiforme n’est autre que la représentation écrite de la triade divine personnifiée

    par le Mihir. Ce Mihir des anciens Perses aurait ainsi pris la forme d’un ensemble de quatre

    caractères cunéiformes Babyloniens, dont la particularité aurait été de s’être ensuite modifié en un

    Tau (c’est-à-dire en un signe semblable à celui représenté sur le flanc du sarcophage d’Abdon et

    Sennen, dans l’abbaye d’Arles-sur-Tech). Félix Lajard soulignait de même ce point, en ajoutant que

    « Les diverses observations désignent l’Asie comme patrie de la croix ansée. Cette dernière nous

    reporte vers une contrée, celle des sanctuaires Chaldéens, à une époque très reculée. L’Egypte,

    dans la question de l’invention du Tau, peut-elle revendiquer la paternité du symbole ? Une longue

    18 Toutes les citations de Félix Lajard et de M. Letronne sont extraites de l’excellent ouvrage de Daniel Castille, « La Croix

    Ansée et le Livre de l’Invisible Divin », paru en 2002 aux éditions Ediru, une étude édifiante au sujet des origines persanes et

    babyloniennes de la Croix Ansée, que l’on dit improprement « égyptienne ».

     

    20

    étude des monuments d’Asie m’a conduit à découvrir entre ce même Tau, le tétragramme

    cunéiforme assyrien, et l’emblème de la triade persique, un rapport certain. »19

    C’est ainsi qu’il faut conclure en la préexistence du Tau Perse sur celui plus récent Egyptien. Mais

    plus encore, nous devons insister sur le fait que le Tau est associé dès son origine (à Babylone) à la

    Colombe, dont il se fait par ailleurs la représentation (en tant qu’expression synthétique du « Mihir »).

    Au demeurant, il faut bien souligner l’appartenance de ce symbole aux rituels d’initiation Chaldéens.

    C'est-à-dire son lien évident avec la religion des Mages Chaldéens, dont nous savons qu’ils furent les

    promoteurs du Manichéisme, et les maîtres de Manès. La religion des Mages, s’étant revêtue des

    apparences du Christianisme (voir l’annexe I « Puissance du Manichéisme », pour plus de précisions

    à ce sujet), il était normal qu’elle n’abdiquât point ses symboles, que l’on va ainsi retrouver dans la

    Confrérie de La Sanch et sur le tombeau d’Arles-sur-Tech… [Félix Lajard, au sujet de l’origine

    Chaldéenne du Tau : « Ainsi, la croix ansée semble se rattacher à un système d’iconographie

    pratiqué chez les Chaldéens d’Assyrie. Cette croix se lie plus encore à un système d’écriture en

    usage chez les Assyriens, et dont les Chaldéens furent les inventeurs. »20]

    19 Cf. Daniel Castille, « La Croix Ansée et le Livre de l’Invisible Divin », Editions Ediru, 2002.

    20 Cf. Daniel Castille, « La Croix Ansée et le Livre de l’Invisible Divin », Editions Ediru, 2002.

     

    21

    La Sanch et le Tau

    Sur la question de la récupération et de l’usage par l’Archiconfrérie de La Sanch de ce symbole (le

    Tau), il faut tout d’abord approfondir un point : dans les régions d’Egypte ancienne, le Tau se fait

    concept de purification lustrale, il en est l’esprit. En somme, le Tau est l’allégorie d’une cérémonie

    baptismale, par ailleurs identifiable visuellement, car sur un nombre important de figurations

    égyptiennes, sont dépeints des vases d’où s’écoulent de l’eau, ainsi qu’un torrent de « Tau ». Or à

    Babylone, les Chaldéens recevaient de même un baptême lustral, et de façon plus remarquable

    encore, les représentations que nous en avons, sont assorties de vases d’où jaillissent tant de l’eau,

    que des Tau cunéiformes. Ajoutons à cela que la colombe, type primaire du Mihir et de la triade

    Persique (laquelle donnera plus tard naissance au symbole graphique du Tau) est également utilisée

    dans les figurations sur fresques ou cylindres, à l’occasion des cérémonies d’initiations lustrales et

    baptismales. Il est ainsi permis de dire, en suivant M. Félix Lajard :

    « Par là nous acquérons la preuve que chez les Chaldéens, les Assyriens, et les Perses, l’acte du

    baptême emportait avec lui l’idée d’une purification, rendue efficace par l’intervention d’une triade

    persique et du Tau. »21

    L’idée principale que l’on doit retenir ici, peut se résumer à faire une analogie radicale entre le Tau, la

    Colombe, et l’eau, particulièrement celle qui soigne, ou la thermale. Or précisément, le tombeau des

    Saints Abdon et Sennen porte ce signe, ce Tau primitif, et est réputé guérir de certaines maladies par

    l’opération de l’eau miraculeuse qui en sourd. Une bénédiction de l’archange Raphaël venue de

    Perse et des Maîtres Chaldéens ! Mais allons plus loin encore dans l’analyse que nous faisons de la

    fréquence avec laquelle l’Archiconfrérie de La Sanch utilise le Tau, ce symbole Babylonien :

    A l’époque de la procession organisée par la Confrérie de La Sanch en commémoration des Saints

    Abdon et Sennen, les participants brandissent une croix en forme de Tau, et la promènent par toute

    la ville d’Arles-sur-Tech. Nous voyons ci-dessous une photographie de ce Tau, où l’on peut observer

    l’étrange cercle dans lequel anciennement on enroulait de la cire en spirale (symbole du Labyrinthe).

    Une seconde photographie montre une autre croix Ansée, avec toujours le même cercle au-dessus

    du trait central de la croix, mais avec la stupéfiante particularité de posséder une petite patte latérale

    caractéristique d’un Tau primitif et Babylonien. Les dates sont celles de la fondation de

    l’Archiconfrérie de La Sanch… et le labyrinthe en spirale est toujours présent dans le cercle.

    Maintenant on peut aussi supposer qu’Arles-sur-Tech étant un lieu de première importance pour La

    Sanch, le nom même de la ville exprime l’idée de Tau : Arles-sur-Tech = Arles Sur Tau. L’analogie

    peut évidemment paraître osée… Mais lorsque l’on sait que le Tau est un symbole baptismal, et

    associé aux eaux guérisseuses, il était aisé d’en conclure que le Tech, ce torrent, avec ses eaux

    thermales, peut en être l’image… Il faut par ailleurs noter qu’au point de vue hydrographique, les

    Pyrénées-Orientales présentent des particularités intéressantes. Parmi lesquelles trois grandes

    rivières, l’Agly, la Têt, et le Tech, qui se jettent dans la Méditerranée après un trajet quelque peu

    chaotique. Or, le Tech traverse la contrée appelée le Vallespir, la Vallée Sauvage (Valles Espirium en

    latin), et prend sa source par plusieurs petits rameaux au pied de la Eoque-Colomb et presque à la

    limite de l’Espagne. Or « Eoque-Colomb », signifie en vieux catalan, les « Eaux de la Colombe ». On

    comprend donc, dans un tel contexte, que le Tech puisse être associé au Tau… N’oublions pas que

    le prototype primitif du Tau, le Mihir, est une représentation de la Colombe, d’où jaillit de l’eau !

    21 Cf. Daniel Castille, « La Croix Ansée et le Livre de l’Invisible Divin », Editions Ediru, 2002.

     

    22

    Par ce Signe Tau, Tu Vaincras ce Daemon de Gardien

    Mais revenons dès maintenant à notre abbé Saunière. Celui-ci connaît fort bien ce signe baptismal,

    car c’est dans son immense désir d’embellir son église, qu’il fit construire juste après la porte, et le

    porche, « un groupe pour le moins surprenant : un diable hideux, sculpté et peint, grandeur nature.

    […] un bénitier le surplombe, et repose sur lui. […] Surmontant le tout, quatre anges font chacun l’un

    des gestes du signe de croix, accompagnés de l’inscription : Par ce signe tu le vaincras. » Ce sont

    les propos de Gérard de Sède dans son livre « Le trésor maudit de Rennes-le-Château ».

    Nous devons ici fixer notre attention sur l’ensemble de la composition. G. de Sède, comme inspiré

    d’une vision, nous déclare : « Nous sentons bien que ce groupe étrange, montage artificiel

    d’éléments qui ont peine à s’allier, est une sorte d’hiéroglyphe. » Le mot le plus frappant qui soit sorti

    de sa bouche est bien « hiéroglyphe ». L’auteur sait-il, ou lui a-t-on simplement indiqué qu’il s’agit

    bien d’un hiéroglyphe, ou plus exactement d’un signe que l’on retrouve tant en Egypte, qu’en

    Chaldée ? Le groupe de statues est en réalité un agencement, un hiéroglyphe typiquement

    Chaldéen : le diable Asmodée, que l’on retrouve dans le livre apocryphe et Chaldéen de Tobie, le

    bénitier qui pourrait fort bien ressembler à un baptistère, et non simplement à un bénitier, et enfin les

    quatre anges qui tracent un signe, mais tout autre que le signe de croix. L’ensemble de l’oeuvre

    représente le TAU des Mages, et de la religion Chaldéenne et Manichéenne. Pour nous aider à

    comprendre, quelques explications s’imposent : « Par ce signe tu le vaincras » est une phrase bien

    connue, celle adressée par un ange à Constantin. En 312, Constantin est vainqueur de son

    opposant, Maxence, à la bataille du pont Milvius. C’est Eusèbe de Césarée, dans sa « Vie de

    Constantin », et le célèbre historien Lactance, qui nous racontent la succession des événements et

    leur déroulement : Dans la nuit qui précède la victoire de Constantin, alors que le futur empereur est

    couché sous sa tente, une puissante lumière éclate soudain dans le ciel. Un ange surplombe de haut

    le souverain, et descend lentement vers lui. L’ange est entouré d’une clarté qui semble être plus ou

    moins rouge, mais qui n’éclaire pas au-delà de la zone de l’apparition. La créature venue des cieux

    lui donne un message qui contient ces mots : « Par ce signe tu vaincras. » « Ce signe », déclare

    Lactance, est un symbole païen de grande ancienneté, un X entrecroisé d’un I, avec pour ce dernier

    une forme de P vers le haut. Le jour suivant, Constantin fait graver l’emblème sur les boucliers de

    ses soldats, et Maxence son ennemi, avec toute son armée, sont mis en déroute. Un jour après,

    Maxence sera retrouvé noyé dans les eaux du Tibre, comme si l’emblème de Constantin avait fait

    pleuvoir sur lui un déluge (baptismal). Pour Constantin, la victoire est totale, et plus rien ne s’oppose

    désormais à ce qu’il soit seul empereur de Rome.

    Que dire sur le X, I, que l’empereur reçut pour signe ? Il s’agit de la retranscription exacte de

    l’inscription portée sur le tombeau des saints Abdon et Sennen d’Arles-sur-Tech : C’est le XI

    prototype ancien du Mihir, ancêtre du Tau Chaldéen et Egyptien, et qu’il nous a été donné de

    contempler dans notre exposé. Il est vrai que Constantin était, dans sa genèse, adepte du culte

    solaire « descendant ». Un culte figuré dans la Grèce antique, en Chaldée et dans l’Egypte ancienne

    par un soleil ou une tête d’homme, sur lequel ou laquelle se refermait goulûment la gueule d’un

    serpent géant. Etrange culte à vrai dire, puisqu’il est originaire de Chaldée, et fort honoré par les

    Mages Manichéens de ces contrées. Mais il convient de même de souligner que la famille de

    Constantin était devenue en grande part Manichéenne, et qu’il est donc tout à fait logique que nous

    trouvions le XI Chaldéen dans leurs symboles.

    A la fin de son existence, Constantin avait été baptisé par le Manichéen Eusèbe de Nicomédie. Ce

    dernier n’avait pas hésité à décider de la mort de bon nombre de membres de la famille de

    l’empereur. Ceci évidemment pour favoriser l’émergence de sa vénérable doctrine, et ne plus

    rencontrer d’obstacle au développement d’un christianisme chaldéen : la branche aînée de la

    dynastie impériale disparut donc. Seuls restèrent Julien, et Gallus son frère. Outre ce baptême et

    cette conversion à la religion chaldéenne, Constantin eut un fils, Constance, particulièrement versé

    en sciences Gnostiques et Perses. Nous le soulignons donc, tout concorde pour établir que ce

    monogramme, ce signe, appartient aux Manichéens, et qu’il correspond donc au culte des Mages de

    la contrée Chaldéenne. Le groupe de statues posé par Saunière dans l’église de Rennes-le-Château

    n’est donc que la figuration d’un Tau Perse, Babylonien, et confirme le fait que l’abbé était de religion

    Chaldéenne. Ceci est attesté par l’inscription « Par ce signe tu le vaincras », semblable au message

    que l’ange transmit à Constantin, et au symbole qui accompagnait cette missive : le X,I, que l’on voit

    à Arles-sur-Tech, ou prototype antique du Tau.

     

    23

    Gérard de Sède était donc dans la bonne voie en voyant dans cet assemblage d’Anges, de Diable, et

    d’inscriptions, un « hiéroglyphe ». Il n’avait simplement pas précisé que le « hiéroglyphe » était

    Chaldéen, issu de l’écriture cunéiforme, et que l’ange et l’inscription correspondaient à la vision de

    Constantin… Le signe que tracent les anges de l’église de Rennes n’est ainsi pas une croix ordinaire,

    mais bien un Tau (comme nous l’avons constaté dans notre étude).

    Nous devons toutefois retenir deux autres éléments de ce groupe de statues : les Anges, et le Diable

    Asmodée. Ces divinités célestes (anges) sont au nombre de quatre, et ceci ne se voit guère que

    dans le livre d’Hénoch, un ouvrage apocryphe en grande estime chez les Babyloniens (au sujet de ce

    livre, la tradition rapporte d’ailleurs, qu’Hénoch avait l’habitude de cacher les textes de ses prophéties

    dans des colonnes. Il n’y a donc plus lieu de s’étonner de ce que Saunière ait découvert ses

    parchemins dits « codés » également dans une colonne).

    Outre ce fait, il est important d’ajouter que l’un des anges est

    indubitablement Raphaël, car le Tau lui est spécifiquement associé. Et

    qu’en outre, le bénitier semblable à un baptistère est l’attribut presque

    constant de Raphaël en tant qu’ange gardien des thermes, des

    sources guérisseuses, et du tombeau suintant d’Arles-sur-Tech.

    Asmodée trouvera quant à lui sa place toute naturelle dans le reste de

    cette étude, et toujours en lien avec Raphaël. Mais avant de rentrer de plainpied

    dans le sujet, constatons simplement que le Tau, dit X,I, est

    indubitablement présent sur nombre de monuments à Rennes-le-

    Château : Tout d’abord sur la tombe du cimetière de Marie de Nègre

    d’Ables, marquise de Blanchefort, épouse de François d’Hautpoul, seigneur

    de Rennes-le-Château. Cette sépulture, répertoriée par Eugène

    Stublein pour son étrange graphique, désigne et le signe dont nous parlons, et l’abbaye d’Arles-sur-

    Tech. (L’inscription est gravée sur la tombe de la marquise de Blanchefort, et reproduite, d’après

    Gérard de Sède, dans le Bulletin de la Société des Etudes Scientifiques de l’Aude, ainsi que dans

    l’ouvrage d’Eugène Stublein, « Pierres gravées du Languedoc »). Il est en effet inscrit dessus

    « Noble Dame d’Arles », et non comme la logique l’aurait voulu : « Noble Dame d’Ables ». L’abbé

    Bigou, chapelain et confesseur de cette femme, avait visiblement une bien mauvaise orthographe,

    pour inscrire sur la dalle du sépulcre une telle déformation d’un patronyme, qu’il connaissait pourtant

    fort bien... Notons au passage que la marquise de Blanchefort avait pour prénom « Marie », et que

    l’ensemble de l’inscription « Noble Dame d’Arles », pourrait tout simplement signifier « Marie

    d’Arles », ce qui est effectivement le nom de l’abbaye d’Arles-sur-Tech. En outre, l’autre dalle de la

    même sépulture avait pour particularité de recevoir pour inscription la célèbre et énigmatique phrase

    du Tableau de Poussin, « Les Bergers d’Arcadie ». Mais curieusement celle-ci était écrite en

    caractères grecs, et se lisait ainsi : « ET IN ARCADIA EGO ».

    Cette phrase, faite de grec ou de langue vulgaire, ne se voit guère que sur les tombeaux : celui du

    tableau de Poussin, de la Tombe de Marie d’Ables, d’un monument mortuaire du XVIII ème siècle

    situé à Shugborough Hall en Angleterre, et du tableau de Giovanni Francesco Guerchino, de 1618,

    où, grande particularité, l’on voit surgir de la tombe, de l’eau. Or il s’agit dans ce dernier cas de la

    première représentation de cette inscription sur une sépulture. L’auteur de l’oeuvre avait-il eu pour

    modèle le tombeau des Saints Abdon et Sennen d’Arles-sur-Tech ? Certainement, d’autant que sur

    l’inscription de la tombe de Marie d’Arles, se découpent très nettement trois lettres, disposées en

    forme de triangle dans le coin inférieur gauche : PAX. Qu’elle était simple l’énigme ! « Pax » n’est

    autre que le nom qu’on donne à l’assemblage du signe X,I du tombeau d’Arles, et du symbole de

    Constantin. N’oublions pas en effet que Lactance déclarait à propos de ces lettres : « l’ange donna le

    signe, composé d’un X et d’un I légèrement incurvé en forme de P à son extrémité ». (XP, ou XI est

    le signe que l’on nomme généralement PAX. PX en serait l’abrévié.) Toutes les représentations de

    sépultures portant l’inscription « ET IN ARCADIA EGO » n’avaient donc pour objet que de nous

    figurer le tombeau d’Abdon et Sennen, celui qui reçoit le signe PAX, dit X,I (c’est-à-dire, l’équivalent

    du Tau) sur sa face avant. Il suffisait de retranscrire l’inscription en grec pour obtenir la dénomination

    en usage chez les Gnostiques, du fameux signe du Tau !

     

    24

    L’Arch-Ange Raphaël

    Nous sommes bien en présence d’un culte des morts, celui des sépulcres, de l’archange Raphaël,

    d’Asmodée et des Saints Abdon et Sennen. Pour nous en faire une idée plus claire, il convient de

    rappeler ce qui suit : c’est dans les années 960, en l’abbaye d’Arles-sur-Tech qu’après un long et

    pénible voyage, Arnulf, abbé des lieux, et de retour de Rome, vint déposer dans le tombeau sacré,

    les reliques de nos deux saints, Abdon et Sennen. Nous étions un 24 octobre, en la fête de

    l’archange Raphaël, et c’est en cet auguste jour que l’on vit jaillir l’eau du sépulcre glorieux. Le Tau

    gravé sur le tombeau des deux saints, à savoir le symbole baptismal (d’eau) de l’ancienne Chaldée,

    se trouve donc ainsi associé à l’ange Raphaël, divinité des eaux thermales (vénéré particulièrement

    dans les communes d’eaux, comme Rennes-les-Bains, Amélie-les-Bains, Alet-les-Bains, etc.) et

    guérisseur par les sources soufrées. De cette interdépendance entre les deux saints et l’archange,

    nous n’avons ici qu’une vue moderne ; car avant ce miracle du jaillissement de l’eau, Abdon et

    Sennen, dans leur genèse, furent très tôt liés à ce personnage céleste (Raphaël). En la fête de

    l’archange, le 24 octobre, le bréviaire Romain dit en effet ceci :

    [« St. Raphaël, Archange, - « Quand tu priais avec larmes, déclare-t-il à Tobit, (Livre apocryphe de

    Tobie, Vulgate) que tu ensevelissais les morts, que tu cachais les morts durant le jour dans ta

    maison, et que durant la nuit, tu les ensevelissais, c’est moi qui ai présenté ta prière au Seigneur. »

    Tobit devint aveugle, à cause de sa pratique, et la perte de sa vue, dit Saint Augustin, aboutit pour

    ce vieillard au bienfait de recevoir un médecin Angélique. St Raphaël fut en effet envoyé, comme

    l’ange qui venait mouvoir les eaux de la piscine probatique, pour guérir Tobie. La lecture de ce jour

    est celle du livre de Tobie : Tob. XII, 7-15.]

    Ce texte démonte avec beaucoup d’habileté le rapport qui existe entre St. Raphaël d’une part, et

    Abdon, Sennen, et Tobit d’autre part : Tobit devint aveugle, au sens du texte apocryphe, parce qu’il

    enterrait les morts en s’inspirant d’un rite interdit. Il ensevelissait les dépouilles de façon particulière,

    étrange, à l’image d’Abdon et Sennen, qui furent en leur temps condamnés à mort par l’Empereur de

    Rome pour de semblables faits (quand ils étaient encore à Babylone, en Chaldée). Le motif de la

    fureur des tribunaux était tout à fait connu en ce qui concerne Abdon et Sennen : le rite s’inspirait

    d’une procédure Manichéenne, et Rome exigeait sa condamnation et celle des deux saints, pour le

    fait d’avoir « enterré des morts secrètement sous les murs de leur ville natale, Babylone, et d’avoir

    pratiqué un rite d’inhumation odieux. » Ce chef d’inculpation est retranscrit dans les archives de

    l’abbaye d’Arles-sur-Tech. Or l’archange Raphaël présidait à la destinée de Tobit, et veillait sur ce

    saint personnage, comme le déclare le bréviaire, car il cachait et ensevelissait les défunts dans sa

    demeure. Abdon et Sennen ayant la même pratique, il était raisonnable que l’ange fît de même pour

    eux, veillât sur leur sépulture, et favorisât les miracles sur leur dépouille. Les deux saints de La Sanch

    et d’Arles se firent donc la parfaite image de Tobit, et reçurent ainsi la puissante protection de

    Raphaël, l’ange au Tau Babylonique.

    Revenons dès maintenant à l’abbé Saunière. Celui-ci pourrait être l’un des maîtres de cérémonie de

    La Sanch, cette organisation dont nous avons tant parlé. En bon tenant du culte sacré de l’archange

    Raphaël, l’abbé pratiquerait le culte des morts, conformément au sacerdoce des saints Abdon et

    Sennen, et de Tobit. La liturgie de La Sanch, fondée sur l’histoire de nos deux saints Babyloniques,

    Abdon et Sennen, se calque donc sur le Livre de Tobit, qui implique le « rituel » sur les morts sous le

    haut patronage de Raphaël. Pour en acquérir la pleine certitude, il nous suffit ainsi de jeter notre

    regard sur ce livre apocryphe dont nous avons cité le nom. Celui-ci met en scène tous les

    personnages que l’on rencontre dans l’énigme de Rennes-le-Château : Asmodée, sous le bénitier de

    l’archange, Raphaël et son Tau (que l’on voit tant sur le bénitier, ou indirectement, par son signe seul,

    sur la tombe de Marie de Blanchefort, que sur le tableau de Poussin), et enfin Tobie, dans le rôle de

    l’abbé Saunière cherchant son dépôt, autrement nommé trésor. C’est en commentant cet ouvrage

    Chaldéen apocryphe que nous allons relever les points de similitude avec la vie de l’abbé Saunière, et

    sa quête du trésor. « Ouvrage Chaldéen » souligne d’ailleurs parfaitement que le curé de Rennes était

    effectivement Manichéen, ce qui le rattache une fois de plus à La Sanch d’Arles-sur-Tech.

    Quoi qu’il en soit, le mystère posé par tant d’auteurs comme insoluble, va ici s’éclairer comme jamais.

     

    25

    Commentaire du Livre Apocryphe de Tobie/Tobit

    ou

    « L’invasion des Profanateurs de Sépulcres »

    Le Livre de Tobit s’est perdu dans sa version Chaldéenne, dont Saint Jérôme s’est servi pour sa

    Vulgate. Mais il reste de l’ouvrage plusieurs textes anciens qui portent témoignage et de son origine et

    de son antiquité : Les Codex Vaticanus, Alexandrinus, Venetus-Marcionus (le codex Marcion de

    Venise), la version apocryphe Arménienne, le Sinaïticus, l’ancienne Italique (Vetus Itala), et comme

    nous l’avons souligné, la Vulgate. A propos de cette dernière, St Jérôme nous apprend qu’il rechercha

    pour sa traduction en latin du Livre de Tobit, un texte Chaldéen, qu’il tenait pour origine de toutes les

    autres versions. Il semble qu’il exécuta sa traduction en un seul jour, et qu’il se permit de larges

    coupes dans le texte, anciennement plus long, car il assure aussi que c’est par contrainte qu’on le

    força à inclure cet ouvrage dans son oeuvre, La Vulgate. Dans sa « Lettre Ouverte », St. François de

    Sales déclare que chez les Protestants et dans l’Orthodoxie, tant que chez les Juifs, le livre de Tobit

    est considéré comme apocryphe, car lorsqu’au temps d’Esdras, les Hébreux inscrivirent au Canon les

    livres de l’Ancien Testament, ceux-ci n’y mirent point cet ouvrage. On disait d’ailleurs chez les

    protestants que Tobit ne pouvait être reçu car :

    1/ Les Hébreux ne l’avaient pas dans leur Canon,

    2/ que l’ensemble des églises n’avait pas d’estime pour l’ouvrage,

    3/ qu’Eusèbe de Césarée souligne qu’il sont « corrompus et falsifiés » (L. IV, c. 22),

    4/ que Calvin et Luther ôtent et « raclent du Canon Tobie », et s’en moquent et le tiennent pour fable.

    Ce sera aussi l’avis de Théodore de Bezae, qui y voyait un apocryphe.

    Et d’ailleurs, aucun livre des Saintes Ecritures ne sont rédigés autrement que d’Hébreu, ou de Grec.

    Or Tobit était écrit jadis en langue Chaldéenne, comme le déclare François de Sales : « St Jérôme

    atteste qu’il l’a traduit du Chaldéen en Latin, en l’épître « Epistola ad Chromatium et Heliodorum,

    Praefatio in Tobium. » Tobit est donc un livre de Chaldée, et d’origine Manichéenne. Les

    commentateurs des Saintes Ecritures n’hésitent d’ailleurs pas à dire que l’ouvrage fut sans doute

    repris par Théodotion, un disciple de Marcion très érudit, pour sa « Septante ».

    Au sujet de Marcion, il faut encore ajouter qu’il fut le philosophe gnostique que l’histoire a retenu pour

    avoir été excommunié par l’Eglise Romaine en 144 après J-C. Ce dernier avait soutenu que l’Ancien

    et le Nouveau Testament ne se référaient pas au même Dieu. Il opposait en effet le Dieu d’Amour

    décrit dans les Evangiles et plus généralement le Nouveau Testament, à un « dieu mauvais », violent

    et vindicatif, qu’il assimilait au Dieu décrit par Moïse. En conséquence de quoi, il avait décrété, à la

    semblance des Cathares du Moyen-Age (les Cathares vouaient une haine toute particulière à Moïse,

    qu’ils disaient « démon nocturne, père du vice, et fils de Lucifer »), que le Dieu d’Abraham, d’Isaac, et

    de Jacob était démoniaque, et qu’il fallait rejeter ou brûler tous les écrits de la Bible hébraïque comme

    contrefaçons hérétiques.

    Or donc, Marcion, considérant avec une grande perplexité l’état de la Bible admise à son époque (le II

    ème siècle après J-C), avait fort opportunément remarqué qu’il n’existait aucun canon unique des

    Ecritures, tout au moins officiellement. Afin d’asseoir son étrange doctrine, Marcion avait donc résolu

    d’élaborer son propre canon autonome. Et ce fut chose faite dès 150 ap. J-C., soit avant même la

    fixation officielle du canon de l’Eglise Romaine.

    Ce « canon » très particulier appelé « Canon de Marcion » ou « Canon Marcionite », est toujours

    révéré dans l’Eglise Syriaque actuellement, et consiste en l’exclusion de tous les livres du Nouveau

    Testament, hormis les Epîtres de Paul, dont il n'en connaît toutefois que 10 sur 14, ainsi qu’une

    version fort expurgée de l'Evangile selon Luc.

    Pour comprendre la raison du rejet des autres Ecritures, il nous faut éclaircir un autre point crucial de

    sa doctrine. En effet, Marcion disait que le dieu de la Nouvelle Alliance n’était point Jésus-Christ, mais

    seulement « Christ ». En vertu de cette opinion, il avait donc entrepris d’exclure du Nouveau

    Testament tous les livres contenant trop de références au nom de Jésus (Evangiles), et de

    « corriger » les autres afin de les y conformer.

     

    26

    Il est notable en outre que cet auteur concentre toute sa doctrine sur la personne de Paul, et de celui

    qu’on disait son compagnon de route, à savoir Saint Luc.

    Mais pourquoi donc privilégier Saint Paul au détriment des autres apôtres ?

    C’est dans le livre des Actes des Apôtres et plus précisément dans l’histoire de Saül, lequel devint

    Saint Paul à la suite de sa conversion, que nous trouverons la réponse.

    Né à Tarse en Cilicie (située dans l'actuelle Turquie) autour de l'an 10, Saül termina son éducation à

    Jérusalem, instruit par Gamaliel. Or Saül persécutait les croyants. Il participa ainsi à un certain

    nombre de lapidations.

    Ayant obtenu des lettres de recommandation l’autorisant à rechercher et persécuter les croyants à

    Damas, Saül en chemin, devint soudainement aveugle à cause de la vengeance de Dieu. Trois

    jours plus tard, il fut guéri par un disciple, du nom d’ANANIAS.

    Il se convertit ensuite au christianisme et se fit baptiser. Il changea alors d’identité, et devint Saint

    Paul, un apôtre.

    Il est donc très remarquable que Théodotion, l'auteur (entre autres) de la version grecque du livre

    apocryphe de TOBIE, tire précisément son inspiration du parallèle établi entre Saül guéri de sa cécité

    par le disciple ANANIAS, et le vieillard aveugle TOBIT guéri par l’archange Raphaël lui-même, et qui

    se présente pour la première fois au jeune Tobie, dans la Vulgate, avec ces mots : "JE SUIS

    AZARIAS, FILS D'ANANIAS LE GRAND". (voir à ce sujet le commentaire du Livre Apocryphe de

    Tobie/Tobit ci-dessous).

    A la lumière de ces considérations, y a-t-il encore lieu de s’étonner de ce que l’on retrouve dans une

    autre des oeuvres apocryphes de Théodotion, le CHANT DES TROIS ENFANTS DANS LA

    FOURNAISE, les mêmes noms d’ANANIAS et AZARIAS additionnés d’un certain Michaël (culte de

    Saint Michaël) ?

    Le Livre de Tobit procède donc effectivement d'une doctrine de type marcionite, puisqu'elle s'inspire

    de l'histoire de la vie de Saint Paul avant sa conversion, et que Théodotion, qui avait importé une

    traduction grecque du livre de Tobie dans la Septante, fut l’un des plus ardents disciples de Marcion.

    Il n’est donc point étonnant que l’abbé Saunière se soit inspiré du livre de Tobit, toute sa vie, lorsque

    l’on connaît l’origine Chaldéenne dudit texte, et son utilité dans la liturgie de La Sanch.

    A présent, voici le commentaire du Livre de Tobit. Commentaire mis en relief par rapport à la vie de

    l’abbé, et justifié par les analyses des Saints Pères.

    Ce fut une pénible tâche de retrouver ce livre apocryphe, et d’en tirer un texte au plus près de la

    version d’origine, tant le contenu en est détérioré, et les versions discordantes. C’est pour cela que

    nous ferons appel aux anciens codex, et à la Septante, lorsqu’il n’y aura qu’eux, et elle pour nous

    aider à dissiper un manque, ou une absence :

    « [Septante] : Livre de Tobit, fils de Tobiel, fils d’Ananiel, fils de Gabaël, (etc.). [Vulgate] Etant

    derrière le chemin (sillon) qui va au couchant (soleil descendant, culte du), TOBIT fut emmené

    captif aux temps de Sargon, roi des Assyriens. Et alors même que ses frères [Septante] allaient

    adorer le veau d’or, il épousa une femme nommée Anne, et il en eut un fils, auquel il donna le

    nom de Tobie. [Vulgate] Lors donc qu’il fut devenu captif en la ville de Ninive, il devint le

    marchand de Sargon et s’enrichit grandement. Et étant une fois allé à Raghès, ville des Mèdes

    (en grec : Rhagoï, en, Perse : Raga, en Mède : Rakkan, d’où le nom de Buga-Rakk, une

    montagne proche de Rennes-le-Château), avec 10 talents, provenant des largesses du Roi, il

    remit à un homme, Gabaël, un reçu contre cette somme d’argent. Sargon étant mort, son fils

    Shennab lui succéda. Mais le nouveau souverain faisait mettre à mort les frères de Tobit et

    était animé d’une grande haine contre eux. [[Vaticanus, Sinaïticus, Septante] Alors Tobit

    enterrait leurs cadavres, malgré les interdictions. Son fils, Tobie, un jour vint lui annoncer

     

    27

    qu’un homme venait d’être assassiné, et gisait dans la rue. Tobit se leva, prit l’homme et le

    ramena secrètement à sa maison, afin de l’inhumer pendant la nuit. Puis au coucher du soleil

    (culte du soleil descendant), Tobit sortit et mit le corps en terre. Or tous ses voisins

    l’injuriaient : « on a déjà ordonné de te faire mourir pour ce sujet, et voilà maintenant que tu

    recommences à donner aux morts ce rite pendant la nuit ». Un jour, ayant enterré des morts la

    nuit, Tobit se jeta au pied de la muraille, et ne rentra pas dans sa maison et s’endormit, comme

    mort. D’une hirondelle, de la fiente tomba dans ses yeux, et il devint aveugle. Alors ses amis lui

    dirent : « pourquoi as-tu donné cette sépulture aux morts ! » Anne, son épouse, tisserande,

    l’injuriait : « Voilà ce que t’a apporté de donner une sépulture aux morts ! » Tobit, étant aveugle

    dit : Seigneur, ne tirez point vengeance de mes péchés, car maintenant, votre châtiment est

    grand parce que j’ai enfreint vos préceptes. Désormais, que je rentre en terre, que je meure et

    que mon esprit soit enlevé. »].

    C’est dans les passages entre crochets que l’on comprend l’accusation que l’on porte contre Tobit, le

    père du jeune Tobie. Tobit devint aveugle par suite de son culte pour les morts, et du rite qu’il

    pratiquait dessus, la nuit. Ses amis, sa famille, ses voisins, se scandalisent en effet de sa conduite, et

    lui reprochent amèrement son culte. Ils l’avertissent même en ces termes : « on a déjà ordonné de te

    faire mourir pour cela. »

    Les Saints Pères ont aussi sous-entendu que l’aveuglement de Tobit signifiait que Tobit, pour avoir

    enterré des cadavres avec une mauvaise intention, était damné. Dieu, furieux des pratiques de Tobit,

    le rejetait, et le condamnait à vivre parmi les morts. D’où le fait que Tobit ne pouvait plus voir le jour,

    car il résidait désormais au royaume des ombres. Mais qui tuait les morts et en faisait des

    cadavres ? Qui donnait une occasion à Tobit de pratiquer son culte ? C’est Asmodée, le

    daemon gardien du trésor de Tobit. (Trésor de Rhagès, que l’on pourra connaître au cours du récit.)

    Car le successeur de Sargon, roi des Assyriens, Schénnab, dans le texte de Tobit, tue les

    hommes pour en faire des cadavres. Or son nom, Schénnab, est le même que celui du démon

    Asmodée en hébreu : Schénad. C’est ainsi que dans le passage suivant du livre de Tobit, nous

    voyons les épreuves de Sahra, fille de Raguel, qui est injuriée comme Tobit par sa famille, avec

    comme accusation de faire mourir, par Asmodée, ses maris. On la couvre de honte, et on la

    soupçonne de même de les tuer, et de les faire ensuite enterrer : « Un Daemon, Asmodée fait mourir

    tes maris, et tu en as eu déjà sept. Or tu as fait mourir tes maris, et préparer leur sépulture. »

    Notons que la femme de Tobit, Anne est une Tisserande dans le texte de la Septante, et ici nous

    voyons bien que le récit est d’origine Manichéenne. C’est en effet que nous avons expliqué que les

    tisserands sont au Moyen-Âge, le nom qu’on donne habituellement aux pratiquants de cette religion.

    Cette Anne, serait-elle la figuration de Marie Denarnaud, car elle sera enterrée avec Tobit, comme

    Marie avec Bérenger ? Nul ne le sait, mais Tobit est bien, quant à lui, l’image de l’abbé Saunière. Car

    c’est dans son livre, « Le Trésor Maudit de Rennes-le-Château », que Gérard de Sède affirmait que ce

    que « Bérenger (Saunière) avait le plus de mal à expliquer, c’est la raison pour laquelle il passait ses

    nuits enfermé dans le cimetière. […] Sa conduite faisait grandement murmurer : fût-ce aux yeux des

    plus mécréants, les tombes sont sacrées. D’ailleurs, au cimetière, le curé n’était plus chez lui, car en

    1895, la municipalité intimait l’ordre à l’abbé, de laisser les morts dormir tranquille. »

    Que faisait l’abbé au cimetière la nuit ? Pourquoi avait-il tant d’attention pour les sépultures, qu’elles

    soient celle de Marie de Blanchefort, de l’ossuaire qu’il édifia, ou de la tombe des « chevaliers » sous

    l’église ? Sous prétexte de quête d’un trésor, les divers écrivains ont justifié cette pratique de l’abbé.

    Or le livre de Gérard de Sède, et surtout les dépositions faites à la mairie et à la gendarmerie pendant

    la période 1891-1896, affirment que les paysans des environs se plaignaient de violations de

    sépultures, et de rites étranges. G. de Sède ajoute d’ailleurs que l’abbé avait déclaré un jour : « Il

    meurt chaque année plusieurs paroissiens ; le cimetière était devenu trop petit pour qu’ils aient une

    sépulture décente. Avec les restes des anciens morts, j’ai donc fait l’ossuaire que vous voyez ici. » Le

    curé de Rennes ne s’attaquait donc point seulement aux tombes garnies d’inscriptions étranges,

    comme on nous l’a fait croire, mais bien à toutes les sépultures du cimetière. L’abbé déterrait les

    cadavres lui-même, sans aucune surveillance, les changeait de place, et les transposait, pour on ne

    sait quel rite. Saunière ne laissait pas dormir les morts, et cette activité nocturne était la principale

    cause de protestation des villageois. Nous avons encore quelques autres témoignages de cette

    pratique de l’abbé.

    René Descadeillas, l’un des plus éminents auteurs de cette énigme, membre de la Société des Etudes

    Scientifiques de l'Aude (S.E.S.A.) et conservateur de la bibliothèque de Carcassonne, dans sa

    « Notice sur Rennes-le-Château et l'abbé Saunière », déclarait ainsi : « l’abbé avait provoqué des

     

    28

    réclamations à l'autorité préfectorale, de la part de plusieurs de ses concitoyens. Saunière s'enfermait

    de nuit dans le cimetière et y procédait à d'étranges bouleversements. […] On enjoignit donc à l'abbé

    Saunière de cesser de bouleverser le cimetière. Mais qu'y faisait-il ? Pourquoi bouleversait-il les

    tombes ? Mystère. »

    La chose est claire, le curé touchait aux tombes, de façon « étrange » comme le note l’auteur, et les

    villageois y voyaient « un mystère », une chose incompréhensible. Dans un autre document, « le

    manuscrit CORBU », parmi les tous premiers textes consacrés à l'affaire, nous pouvons lire de

    même : « Saunière s'attaqua au cimetière où il travaillait souvent seul. […] Le Conseil Municipal

    s'émut de la chose et lui interdit de travailler au cimetière. » Entre la version de Descadeillas et celle

    du Sieur Corbu, la première est de loin la plus véridique. Il est en effet remarquable de constater que

    la piste du trésor semble avoir été privilégiée par l’auteur N. Corbu. Ce dernier, présumant de cela,

    appuie ainsi sur le terme de « travail au cimetière », alors que ce qui révoltait les villageois, n’était

    point un « travail », mais comme le note Descadeillas, des agissements « étranges », un

    comportement inavouable, inclinant au « mystère ». Les deux auteurs se distinguent ici par une

    approche fondamentalement différente. N’oublions pas que Descadeillas était homme de savoir, fort

    instruit, et ne voyait pas forcément un trésor, ou la recherche d’un trésor, dans ce retournement de

    toutes les tombes du cimetière… Pour parfaire l’image que l’on peut se faire de ces agissements dans

    le cimetière, il nous reste deux plaintes, dont nous donnons ici la retranscription, empruntée à la

    banque de documentation de Laurent Buchholtzer, un chercheur émérite sans lequel, encore une fois,

    notre travail n’aurait pu recevoir une fin si aboutie (ses travaux demeurent à ce jour la seule base de

    documentation incontournable touchant les faits de l’affaire Rennes-le-Château.) :

    « Rennes-le-Château, le 12 mars 1895, Monsieur le Préfet. Nous avons l'honneur de vous prévenir

    qu'à l'accord du conseil municipal de Rennes-le-Château, à la réunion qui a eu lieu le dimanche 10

    mars à 1 heure de l'après-midi dans la salle de la Mairie. Nous, électeurs protestons qu'à leur décision

    le dit travail que l'on donne droit au Curé de continuer n'est d'aucune utilité, et que nous joignons pour

    appui à la première plainte, notre désir d'être libres et maîtres de soigner chacun les tombes de

    nos devanciers qui y reposent, et que M. le Curé n'aie pas le droit qu'après que nous avons fait des

    embellissements ou placer des croix ou des couronnes, que tout soit remué, levé ou changé dans

    un coin. »

    « Rennes-le-Château, le 14 mars 1895. Monsieur le Préfet. Nous ne sommes pas du tout contents

    que le cimetière se travaille, surtout dans les conditions qu'il en a été jusqu'ici. S'il y a des croix elles

    sont enlevées, des pierres sur les tombes aussi, et en même temps ce dit travail ne consiste ni

    pour réparation ni rien. Nous joignons notre signature : Faure Joseph, conseiller municipal, Clottes

    Isidore, garde particulier, pour servir comme témoins au sieur Garouste, Tysseire, et Mis ne sachant

    pas signer. »

    « Notre désir d'être libres et maîtres de soigner chacun les tombes de nos devanciers qui y

    reposent »

    Cette seule phrase de ladite déposition est lourde de sous-entendus. Les villageois de l’époque

    n’avaient plus la possibilité d’embellir les tombes de leurs aïeux, ni de les honorer, ni de les soigner.

    Le problème se situe ici au niveau du « culte », et des « honneurs » que les fidèles entendaient rendre

    aux sépultures. L’abbé ne réparait rien, et le but de ce remuement du cimetière, consistait à « retirer

    les croix », et à « soigner » les dépouilles des morts de « façon étrange », et totalement contraire aux

    volontés des villageois. Ils n’étaient point libres de « SOIGNER » à leur entendement les sépultures.

    Ce qui présuppose que la volonté de l’abbé était de « SOIGNER AUTREMENT » les morts, par

    exemple en remplaçant les croix par d’autres signes, ou en utilisant les ossements dans un rite

    nocturne. Les deux auteurs précédemment cités, ajoutent de même que le fait de « soigner » les

    tombes, pour l’abbé, s’accompagnait de la présence de Marie Denarnaud. Fait fort étrange,

    inexplicable, hormis l’hypothèse d’un rituel sur les morts et les ossements plus ou moins Catharisant.

    La puissante constitution de Saunière, son physique plutôt robuste, n’expliquaient pas qu’il ait besoin

    d’une femme pour soulever les tombes… Le rituel était donc plus proche du « Consolamentum »,

    c'est-à-dire d’un rite Cathare qui se paye très cher, car indispensable au repos du « fidèle ». Jean-

    Marie Vidal, dans son ouvrage « Doctrine et Morale des derniers Ministres Albigeois » soulignait en

    effet ceci : « On l’administre aux mourants, voire aux morts, lorsqu’ils ne peuvent plus pécher. »

    N’oublions point que Marie Denarnaud aurait pu faire le rôle, dans le rite, du « Socius », c'est-à-dire

    de l’assistante de cérémonie d’un Parfait Cathare. Le propre d’un couple de parfaits n’est-il pas de ne

    PDF créé avec la version d'essai pdfFactory www.gs2i.fr/fineprint/pdffactory.htm

    « THE RISE ». Copyright : Isaac ben Jacob. L’intégralité du texte ainsi que les idées développées dans le présent

    ouvrage, demeurent la propriété exclusive de l’auteur.

    29

    point être uni dans la chair ? Autrement dit, Marie Denarnaud pouvait être la « parfaite », du « parfait »

    abbé Saunière.

    Une telle pratique ne pouvait aller sans une motivation particulière, à savoir le rituel de Tobit, repris

    ensuite par les Saints Chaldéens, Abdon et Sennen. L’abbé ne pouvait ignorer ce rite, et se voulait le

    maître de cérémonie d’un culte secret et nocturne, sous le haut patronage de l’archange Raphaël de

    La Sanch. Mais reprenons le cours de notre récit :

     

    30

    Un Poisson sur le Grill

    « [Septante, Sinaïticus, Vaticanus] A Ecbatane, ville de Médie, Sahra, fille de Raguël, fut de

    même que Tobit, injuriée. Car elle avait eu successivement sept maris, et Asmodée, un

    Daemon, les avait fait mourir la nuit. Elle fut injuriée par sa famille en ces termes : « Meurtrière

    de tes maris ! Un Daemon, Asmodée fait mourir tes maris, et tu en as eu déjà sept. Or tu as fait

    mourir tes maris, et préparer leur sépulture. » Ayant été couverte de honte, elle songeait à être

    enterrée, et à se pendre. » (Comme Tobit !)

    DEUXIÈME PARTIE DU LIVRE DE TOBIT :

    « [Raphaël, ange, fut envoyé pour guérir Tobit, et Sahra.] Se croyant déjà mort, Tobit, le père

    aveugle, fit venir son fils Tobie, et lui demanda de prendre soin de sa sépulture (sans doute lui

    demande-t-il de faire le rite). [Tobit se souvint aussi de l’argent qu’il avait déposé chez Gabaël,

    à Rhagés de Médie. Il dit à son fils : sois diligent, et va chercher le dépôt à Rhagès, et retire la

    somme d’argent. Ceci est en vue de ma sépulture. Le fils répondit : mais comment puis-je

    retirer l’argent et le dépôt ? Tobit déclara : Cet homme, Gabaël, tu ne le connais pas, mais je te

    donne un billet, une preuve de reconnaissance, et si tu lui montres, il te remettra le dépôt. Mais

    choisis-toi un compagnon de route pour y aller. Tobie, le fils, étant sorti, trouva l’ange Raphaël,

    semblable à un homme. L’ange déclara : je suis Azarias, fils d'Ananias le Grand. Je connais la

    route de Rhagès, et j’ai logé chez Gabaël. Rhagès est sur une haute montagne, et j’y suis bien

    souvent, et toi tu es ici, à Ecbatane, en plaine.] Tobie se mit en route avec l’ange. […] [Il fit sa

    première halte près du fleuve Tigre et descendit sur la rive pour se laver les pieds. Voici qu’un

    énorme poisson s’élança pour lui dévorer le pied. Raphaël, l’ange, lui dit : « Prends-le par les

    ouïes et tire-le à toi ! » Ce qu’ayant fait, il le tira sur la terre sèche. L’ange lui déclara : « Vide ce

    poisson, et conserve le coeur, puis le fiel et le foie, car si tu poses des charbons dessus, la

    fumée qui en sortira chassera Asmodée, et le fiel redonnera la vie à ton père, et il recouvrera la

    vue. » Tobie obéit et posa ensuite le poisson sur un grill.]

    Plusieurs choses de grande importance sont à dire ici : Gérard de Sède déclare dans son ouvrage

    « Le Trésor Maudit de Rennes-le-Château », qu’il a consulté les papiers personnels de Bérenger

    Saunière, et que l’un d’eux a attiré tout particulièrement son attention. Il s’agit d’un étrange

    cryptogramme, celui que l’on nomme désormais : « Le Sot Pécheur ». Dans les différentes éditions de

    son livre, le cryptogramme représenté, change de présentation, et varie dans l’assemblage de signes

    et de lettres sans signification, disposées autour de quelques phrases, elles, parfaitement

    compréhensibles. Il y a une raison à cela : G. de Sède avait trouvé un texte sans codage, qui n’était

    qu’un extrait du livre de Tobit. Le trouvant trop explicite, il l’avait entouré d’une suite de signes

    inintelligibles, et ce afin de faire croire qu’il fallait trouver un code, là où il n’y avait, en réalité, qu’un

    texte liturgique !

    Le texte du « Sot pécheur », une fois débarrassé de sa gangue de « cryptage », n’est en effet que le

    suivant :

    « P.S, Sot Pécheur à l’embouchure du Rhône, son poisson sur le grill deux fois retourna. Un Malin

    (Asmodée) survint, et 25 fois le goûta. Cuit, il ne resta que l’arête. Un ange veillait et en fit un peigne

    d’or. B.S. Cur. ».

    Le texte ne peut être contesté dans sa validité, car il contient tous les personnages du groupe de

    statues qui est à l’entrée de l’église de Rennes : Le Malin, le Diable Asmodée, l’ange Raphaël,

    gardien, et vainqueur du Malin, et l’assemblage de lettres sur le bénitier : B.S., à savoir les initiales de

    Bérenger Saunière, dans le rôle de Tobie. Cet écrit de l’abbé témoigne de sa dévotion pour le Livre

    Chaldéen de Tobit, car il reprend tous les éléments du passage que nous avons cité au-dessus :

    « Tobie descendit sur la rive du Tigre », semblable à cette phrase : « Sot pécheur à l’embouchure du

    Rhône ». Puis, ensuite : « Tobie obéit, et posa ensuite le poisson sur un grill », identique en

    substance au passage suivant : « Son poisson sur le grill, deux fois retourna ». Enfin, nous voyons

    apparaître le Malin, Asmodée : Livre de Tobit : « la fumée qui en sortira chassera Asmodée », et dans

    le cryptogramme : « Un Malin (Asmodée) survint, et 25 fois le goûta ».

    Pour terminer, l’ange veille : « L’ange lui déclara : Vide ce poisson », passage identique à : « Un ange

    veillait et en fit un peigne d’or ».

    Le poisson représente en effet, d’après les Pères de l’Eglise commentant le livre de Tobit, le corps de

    tout homme. Celui-ci est dévoré, dans l’extrait de l’abbé, par le Malin, c'est-à-dire Asmodée, qui tue

    PDF créé avec la version d'essai pdfFactory www.gs2i.fr/fineprint/pdffactory.htm

    « THE RISE ». Copyright : Isaac ben Jacob. L’intégralité du texte ainsi que les idées développées dans le présent

    ouvrage, demeurent la propriété exclusive de l’auteur.

    31

    les maris de Sahara dans Tobit, et assassine les morts que le saint homme devra ensuite enterrer.

    Asmodée, c’est la mort qui est le lot de tous les hommes. Mais par l’opération d’un rite Chaldéen, et le

    patronage de l’ange Raphaël, le cadavre devient de l’or. Il est donc purifié. C’est le culte de Tobie,

    alchimique en Diable. Aussi dans le passage écrit par Bérenger Saunière, l’ange fait du « reste du

    poisson », du cadavre, un peigne d’or. La boucle est bouclée, reste à parler encore d’une chose :

    Saunière, pour son « commerce » de rites sur les morts, devait impérativement s’adresser à des

    croyants. Mais non des croyants ordinaires : des croyants Chaldéens. Ceux-ci devaient attendre avec

    impatience le jour bénit où leur dépouille bénéficierait du rite tant désiré. Par le livre de Tobit, nous

    comprenons donc que l’abbé ne pouvait s’adresser qu’à des filiales de La Sanch, telles la confrérie du

    St Sépulcre, ou encore l’Ordre du Carmel. Il fallait en effet trouver des personnes désireuses d’un tel

    rituel et au courant de la pratique.

    D’autre part, comme nous le constatons dans le livre de Tobit, le vieux père (que nous comparons ici

    à un ecclésiastique défunt de l’époque de Saunière), en quelque sorte déjà mort et enterré (aveugle =

    enterré), se souvient « de l’argent qu’il avait déposé chez Gabaël, EN VUE DE SA SÉPULTURE, à

    Rhagès de Médie, sur la montagne », et qu’il faut pour son inhumation, donner « un billet, ou preuve

    écrite de reconnaissance », et qu’ainsi, le déposant (Hôpital religieux par exemple) remettra au

    célébrant (à celui qui exécutera le rite sur le cadavre), c’est-à-dire à Tobie son fils, le dépôt, ou trésor.

    C’est une quête au dépôt, à savoir une raison de financement pour l’abbé Saunière. Le but final étant

    de faire toucher le cadavre par l’ange guérisseur, qui terrasse Asmodée, auteur de la mort. Nous

    entrevoyons ainsi le fonctionnement du « commerce de morts » de l’abbé. L’abbé envoyait « une

    demande de messe mortuaire » à un hôpital religieux, un couvent, un monastère, une maison de

    retraite faisant partie de la mouvance Chaldéenne, et recevait l’argent que l’un des morts de la maison de retraite (ou hôpital, etc.) avait mis en prévision de sa sépulture (car l’argent qui est sur la montagne de Rhagès est celui mis en dépôt par Tobit, le vieux père, aveugle et au sens du texte, déjà mort, et qui est « EN VUE de sa sépulture », comme l’affirme la Vulgate). En contrepartie, les religieux ayant reçu la demande de messe, devaient fournir un billet de reconnaissance à l’abbé, et lui délivrer la somme mise de côté par le mort pour sa sépulture. La cérémonie avait le but suivant : Le corps du défunt, comme dévoré par Asmodée, devait être mué en « or » (un symbole) par le rite d’inhumation,et surtout par la rencontre avec l’ange Raphaël (qui peut être une statue à l’efficacité particulière, ou une sorte de talisman). Car c’est vers la fin du livre de Tobit, que nous voyons que le dépositaire de l’argent (qui peut être pour Bérenger Saunière, un couvent, un hôpital), celui qui va donner l’argent, doit remettre le billet de reconnaissance à l’ange. Très vraisemblablement afin que la volonté du défunt soit respectée. (Le corps devant par cette pratique être purifié par l’ange.)

    C’est la raison pour laquelle l’abbé Saunière désirait avec ardeur, de faire construire près de chez lui

    une maison de retraite. Pour renforcer ses finances, il lui fallait plus de prétendants au rite mortuaire.

    La maison de retraite aurait été remplie de candidats, qui le jour de leur mort venu, auraient laissé de

    côté une somme d’argent importante, et un billet de reconnaissance pour que Saunière pratique le

    rite. Pierre Jarnac et Laurent Buchholtzer, deux grands chercheurs, ont en effet retrouvé les pièces

    justificatives, prouvant que l’abbé avait ce projet en tête depuis fort longtemps.

    C’est ainsi que Laurent Buchholtzer déclarait ceci : « C’est lors de son procès surtout que l’abbé

    Saunière opposa cet argument à ses accusateurs22. Dans l’une des lettres qu’il leur adresse, il

    explique que plusieurs années auparavant, il s’en est ouvert à son évêque (note : Monseigneur

    Billard, ici), qui n’a pas émis d’objection. Apparemment, personne ne nie ce fait à l’évêché. On peut

    néanmoins s’étonner de ce que Bérenger Saunière n’ait jamais habité dans la villa lui-même, ni Marie Denarnaud d’ailleurs.

    Dans la correspondance, on s’aperçoit qu’avant de se mettre à construire la villa à Rennes, Bérenger fait des recherches dans la région pour une maison [note d’Isaac ben Jacob : le lieu ne lui importait donc point, seule la perspective de la réalisation d’une maison de retraite comptait à ses yeux]. Ce fait prouve à mon sens que l’abbé n’a jamais souhaité habiter ou utiliser pour luimême ce bâtiment, qui devait avoir une autre destination. Je juge l’utilisation comme une maison de retraite pour des prêtres âgés probable [note d’Isaac ben Jacob : des prêtres âgés, qui dans la logique de notre raisonnement, devaient servir de candidats au rite mortuaire], mais le manque de suivi au niveau du diocèse peut faire soupçonner qu’elle n’ait pas été destinée aux prêtres du diocèse [note d’Isaac ben Jacob : elle est donc liée au financement de l’abbé, sur la preuve de ses carnets de comptabilité, lesquels démontrent amplement que son financement provient d’un milieu ecclésiastique, généralement situé en-dehors du diocèse, et ce particulièrement 22 L’argument en question consistait pour Saunière à tenter d’échapper aux accusations de détournement de fonds dont il fera l’objet de la part de Monseigneur de Beauséjour et du Vatican, en arguant que les énormes dépenses effectuées « apparemment » à titre personnel pour financer la construction de la somptueuse villa « Béthanie », n’auraient eu pour but que d’édifier une maison de retraite.

     

    32

    après 1899. Or le projet de construction de la maison de retraite date précisément de 1899, et il

    est fort à supposer que l’abbé avait en vue d’utiliser cette bâtisse pour accroître ses revenus].

    Les courriers en question sont des 1er et 2 mai (Bizanet), 8 et 10 juin 1899. La maison fut construite de 1900 à 1905, en 1907 si l’on tient compte de la tour, qui est terminée plus tard. Elle subit un incendie

    en 1903, mais les archives de gendarmerie qui auraient pu en faire état sont introuvables, et l’on ne

    peut savoir si ce fut un accident ou un geste criminel. » La raison de ce projet n’était pas connue.

    Dans l’optique d’un rite mortuaire Chaldéen, Bérenger aurait donc délibérément appliqué la

    dénomination de « Béthanie » à sa maison de retraite, car, dans la Bible, Béthanie est le lieu de la

    résurrection de Lazare en la présence de Marie-Madeleine. C’est un culte des morts et des sépulcres

    auquel nous assistons ici, et l’on pourrait s’interroger sur les liens existants entre le fait que l’abbé

    nomme cette demeure Béthanie, et la symbolique du Tau Tobiaque, qui signifie en Egypte : « nouvelle

    vie, résurrection ».

    C’est ainsi qu’apparaît la justification du procès intenté par le Vatican contre Bérenger Saunière. Les

    actes du procès parlent très nettement d’un trafic de messes mortuaires. Mais la raison profonde de

    cette action en justice n’est pas explicitement retranscrite. Or si nous considérons le schéma de base

    du livre de Tobit, il nous apparaît que c’est bien le rite mortuaire, et le trafic d’argent qui se greffe par

    au-dessus, qui est la cause de tant d’émois au Vatican. Les plaintes de villageois pour les

    profanations de sépultures se trouvent donc amplement justifiées.

     

    33

    L’invocation des Anges

    Suite et fin du Livre de TOBIT : (résumé fortement abrégé)

    « Tobie appela auprès de lui l’ange et lui dit : Maintenant que nous avons fait un grand chemin

    ensemble, prends avec toi des bêtes de somme, […] et va trouver Gabaël, sur la montagne de

    Rhagès. Tu lui remettras le billet de reconnaissance, et il t’en donnera un autre, avec l’argent

    en dépôt, en contrepartie. Et moi, je prendrai ensuite l’argent qu’il t’aura donné. Car tu sais que

    mon père compte les jours pour sa sépulture. Raphaël étant venu sur la montagne de Rhagès,

    trouva Gabaël, lui rendit son billet et reçut tout l’argent. »

    Voici la fin du livre de Tobit, où l’on voit l’ange recevoir le billet et l’argent, sur la montagne de Rhagès.

    Il faut comprendre ici, que Gabaël est le déposant, c'est-à-dire par exemple pour Saunière, un hôpital.

    Celui-ci remet l’argent, mis jadis en dépôt par le mort, éventuellement un ecclésiastique dans l’histoire

    de Bérenger23. Ce mort est dans le texte Chaldéen identifié à Tobit, le père, qui étant aveugle est

    comme enterré. C’est donc bien en vue de la sépulture de ce mort, et pour lui apposer le rituel que

    Gabaël a l’obligation de rendre l’argent, et de donner le billet de recommandation. Raphaël, en

    possession du dépôt monétaire, délivre ensuite l’argent à Tobie, qui est l’image de Saunière en son

    temps. La somme versée est dans cet ouvrage fixé à 10 talents. Le montant n’est pas discutable, car

    de nature religieuse. Il ne s’agit donc nullement du prix d’une messe ordinaire, car 10 talents font

    actuellement un peu plus de 7000 $, somme absolument considérable, pour un rituel, visiblement

    indispensable. Le trafic de « rites sur les morts », est donc infiniment plus rentable qu’un vulgaire trafic

    de messe. Le Vatican ne pouvait l’ignorer !

    Mais où se situe Rhagès, la montagne de l’ange ? Rhagès, était pour l’abbé Saunière, le Buga-

    Rhagès. Le nom de cette localité de Médie est d’ailleurs Rakkan, à savoir RaK. Il était donc facile de

    superposer les noms, et de considérer que le Bugarach, cette montagne non loin de Rennes-le-

    Château, pouvait se faire l’image de ce lieu : RaK (Rhagés, ou Buga-RAK). Sommes-nous parvenus

    au seuil de l’énigme ? Certes : En l’église du Bugarach, les vitraux représentent de façon

    exceptionnelle, les passages du livre de Tobit, que nous avons commenté. L’ange y est dessiné sans

    visage, et porte le nom de Raphaël. Tobie, le fils de Tobit, est aussi figuré sur les vitraux, mais cette

    fois-ci avec son visage, comme si le personnage avait été incarné assez récemment par un homme

    qu’on pourrait identifier… L’abbé Saunière.

    23 Au sujet de ce personnage Gabaël, on consultera avec profit une certaine note rédigée par Voltaire dans « L’Encyclopédie ».

    Jugez plutôt :

    « Note_29 : Il y eut en effet le Juif Gabelus qui eut des affaires d’argent avec le bonhomme Tobie, et plusieurs doctes très

    sensés tirent de l’hébreu l’étymologie de gabelle, car on sait que c’est de l’hébreu que vient le français. »

    La gabelle était en effet, un impôt sur le sel, aux origines, nous le voyons, manifestement plus troubles qu’il y paraît…

     

    34

    Boudet et le Labyrinthe.

    Penchons-nous un instant sur les écrits du Sieur Boudet. Celui-ci nous parlera lui-même d’un symbole

    qui lui aussi est originaire de Perse et des Chaldéens, avant que de devenir l’attribut des

    Manichéens : le Labyrinthe.

    Extrait de « La Vraie Langue Celtique », de Henri Boudet, relatif aux labyrinthes (pp. 83-84-85) [extrait

    décodé]

    « Quoiqu'il paraisse indispensable, en parlant de l'Afrique,

    de s'occuper des Egyptiens, cependant nous laisserons de

    côté et leurs monuments et la longue liste de leurs rois. Le

    Labyrinthe égyptien et Mesraï m, premier [1]roi du pays, nous

    arrêteront à peine un instant. Mesraï m, second [Ra(ï) m Sec] = [RaMSes, dont le tombeau est

    découvert en 1881] fils de

    Cham ( !), nous offre une preuve de la sûreté et de la véracité

    des affirmations de Moï se dans (ville de Sedan ? [se dans]) le dénombrement des chefs

    de peuple issus des trois fils de Noé et dans les établissements

    qu’il leur attribue, affirmations qui sont une base

    scientifique inébranlable. Mesraï m est célèbre comme premier

    roi d'Egypte : il mérite néanmoins d'être autrement signalé

    à cause d'une fantaisie architecturale léguée par lui aux

    siècles

    – 84 –

    futurs et dont ceux-ci, dans leur ingratitude, ont oublié l'auteur.

    Les anciens avaient bâti en différentes contrées certains

    monuments appelés labyrinthes, et les plus renommés

    étaient celui de Crète attribué à Dédale, et celui d'Egypte,

    dont le savant architecte était demeuré inconnu. Hérodote

    fait du labyrinthe égyptien l'oeuvre de douze rois, tandis que

    Pline pense que Tithoès seul doit en revendiquer la gloire.

    D'après la description faite par Hérodote de cet édifice,

    douze palais étaient enfermés dans une seule enceinte.

    Quinze cents appartements, mêlés de terrasses, étaient disposés

    autour de douze salles principales, et les communications

    étaient ménagées de telle sorte, que ceux qui s'engageaient

    dans le palais étaient impuissants à en retrouver la

    sortie. Il y avait encore quinze cents (1500) appartements souterrains.

    Cette construction était-elle un monument consacré au

    soleil, comme Pline semble le croire, ou bien était-elle destinée

    à la sépulture des rois ? N'était-ce pas plutôt un caprice,

    une fantaisie d'un architecte habile (architecte de renom) dont les hommes

    avaient perdu le souvenir ? Mesraï m seul peut nous mettre

    sur la voie et nous montrer l'issue de ce labyrinthe d'hypothèses,

    en avouant qu'il est bien l'auteur de cet édifice

    étrange, formé de longues rangées d'appartements, et dû à

    une fan-taisie,[Thésée]

    – 85 –

    taisie à un caprice de son esprit – maze (méze) labyrinthe,ou bien encore to maze(mazdéen ?) (méze) égarer, embarrasser, [emb-Arras-ser : ville d’Arras ?]–row (rô) rangée file, – whim (houim), caprice, fantaisie.”

    Il va sans dire que ce texte est fort mal écrit, et que les défauts de syntaxe et d’orthographe ont été

    longuement médités. Mais la question qui nous occupe actuellement peut se résumer à ceci :

    pourquoi Boudet parle-t-il du Labyrinthe et de son origine, dans un ouvrage qui a priori ne concerne

     

    35

    que la langue celtique, et la région de Rennes-les-Bains ? Il n’y avait aucune utilité à cela, d’autant

    que détailler l’origine de cet étrange symbole obligeait l’abbé à des détours par l’Egypte, et à soulever

    certains aspects historiques plutôt dérangeants… Il est d’ailleurs curieux de constater la stupéfiante

    ressemblance entre notre enquête, et les propos tenus par Boudet. Il nous a en effet été donné de

    parcourir en peu de lignes la question épineuse de l’origine du Tau. Ceci dans un cheminement

    intellectuel qui nous a fait passer des Manichéens de La Sanch, à Arles-sur-Tech, puis enfin par

    l’Egypte, et Babylone. Or l’abbé choisit une tâche difficile, celle de ne point choisir le dédale de

    Thésée pour son exposé sur le Labyrinthe, mais de regarder vers l’Egypte, patrie de transition du Tau,

    et de ce symbole. L’abbé connaissait-il la véritable origine de ce signe ? Certainement, d’autant que

    sur l’une des photographies d’Arles-sur-Tech que nous présentons au sujet du Tau, il est clairement

    visible que la partie supérieure du symbole reçoit une sorte de Labyrinthe spiriforme. Le même que

    l’on retrouve en Egypte sur certains bas-reliefs, et surtout en Perse, dans sa forme de spirale. Mais y

    a-t-il un fondement au texte de l’abbé Boudet ? C'est-à-dire, y a-t-il une base historique à cette

    affirmation que le Labyrinthe soit né ou ait transité dans des temps anciens par l’Egypte ? Nous

    pouvons affirmer que oui… L’une des plus anciennes descriptions de Labyrinthe est celle due au

    géographe Strabon qui, semble-t-il, visita cet édifice long de 300 pas et large de 240. La construction

    s’élevait jadis sur les bords du lac de Moeris, non loin de la pyramide de Hawara construite par

    Amenemhat III. Or le texte de Boudet est une adaptation de celui de Strabon :

    « J’ai regardé le lac Moeris, j’ai vu dis-je ce labyrinthe qui ne cède en rien aux pyramides. Il est

    construit comme un palais de douze parties ; chacune d’elles comprend un nombre égal de pièces,

    maintenues par de lourdes colonnes. On ne peut compter les allées couvertes, car elles s’emmêlent

    devant leurs façades, et des couloirs sinueux s’entrecroisent à l’infini. Aucun étranger n’y peut trouver

    son chemin, ou en sortir s’il n’a reçu le chemin d’un guide. Le plafond de chaque pièce est fait d’une

    seule pierre, et les galeries sont couvertes par des blocs énormes. »

    Diodore de Sicile assure quant à lui que le labyrinthe Crétois n’était qu’une copie de celui d’Egypte.

    « Dédale avait imité l’enchevêtrement du Labyrinthe d’Egypte, construit par le dieu Mendès, ou selon

    d’autres par le roi Marro. »

    Boudet n’était donc pas un ignorant, car on serait tenté de dire que pour la rédaction de son ouvrage

    sur « la vraie langue celtique », il eût été infiniment plus aisé de s’attacher au Labyrinthe Crétois qu’à

    celui d’Egypte. Il fallait donc une intention bien particulière et une volonté pleine d’intelligence de la

    part de l’abbé pour utiliser dans son livre ce Labyrinthe, et pour souligner quelque chose de précis. Or

    c’est en Egypte que les Antiquaires en curiosités archéologiques ont pour la première fois décrit le

    Tau, et se sont aperçus que celui-ci gardait dans sa forme quelque chose d’Asiatique, et pour tout dire

    de Persan. En serait-il de même pour le Labyrinthe ? Cela semble vraisemblable, d’autant que ce

    monument d’Egypte décrit par Strabon est plus récent que le plus vieux Tau enregistré dans cette

    même contrée. Si le Tau, symbole Chaldéen, est parvenu en Egypte, alors que son origine était en

    Perse, à Babylone, la logique voudrait que le Labyrinthe puisse de même être apparu sur la terre des

    Pharaons par l’opération d’une immigration de Persans venus de Babylone, ou d’Assour.

    Posons donc cette question : Le Labyrinthe serait-il à l’image du Tau, issu de la noble religion des

    Chaldéens, et en ce cas pourrait-il appartenir aux Manichéens leurs successeurs? Dans un premier

    temps, il faut rappeler les écrits de François Colonna. Celui-ci, dans son ouvrage imprimé à Venise en

    l’année 1499, raconte l’histoire étrange de Poliphile, qui dans un songe s’émerveille de contempler un

    labyrinthe dont le porche supporte ces quelques lettres : « Thespion ». Il faut ici entendre par ce mot,

    « La Destinée ».

    Or ce labyrinthe possédait une unique voie, un seul chemin pour le parcourir. Pour parvenir au centre,

    il fallait en outre passer 7 tours, et 7 rivières enroulées toutes ensembles. C’est ainsi que le jésuite

    Tiraboschi, s’interrogeant au sujet de ce songe, en tira cette conclusion surprenante : « Heureux celui

    qui parvient seulement à savoir dans quelle langue est écrit ce labyrinthe. On y voit un confus

    mélange d’histoire, d’antiquités, avec le plus curieux entassement de mots, d’idées arabes,

    chaldéennes, lombardes ! ». Tiraboschi n’avait-il pas en tête la possible origine Chaldéenne du

    Labyrinthe ? A la vue de ce songe, ne lui était-il pas revenu à l’esprit que ce symbole pouvait être

    attaché aux Lombards, c'est-à-dire à ceux parmi lesquels un grand nombre de Manichéens

    séjournaient ? Mais il n’était pas sans ignorer que le Père de l’Eglise St. Hippolyte, dans sa

    « Réfutation de Toutes les Hérésies » avait recueilli un psaume gnostique Naassénien, qui décrivait le

    parcours d’un Labyrinthe Mystique. Il n’est donc pas question ici de discuter de l’origine de ce signe.

    Mais bien plutôt d’essayer de comprendre en quoi l’utilisation de ce symbole par Boudet est

    révélatrice des aspirations secrètes de Saunière, et de ses liens avec un certain milieu…

     

    36

    Tout d’abord, et à la façon d’une introduction, il convient de se rappeler que la tombe de Blanchefort

    portait une araignée gravée dessus. Or Fulcanelli, dans son « Mystère des Cathédrales » écrivait

    ceci : « Ariane est une forme d’airagne (araignée), par métathèse de l’i. En espagnol, Ñ se prononce

    GN ; (araignée, airagne) peut donc se lire arahné, arahni, arahgne. » D’où l’auteur en concluait que

    l’araignée pouvait symboliser en terre Hispanique le fil d’Ariane, et par delà, le Labyrinthe. A noter que

    le « terribilis est locus iste » n’est autre, pour Paul de Saint-Hilaire, que l’antienne de la dédicace

    gnostique du labyrinthe…

    Le symbole est donc présent, tout au moins par allégorie. Mais commençons sur le chemin des

    choses sérieuses : non seulement on trouve le Labyrinthe apposé sur le Tau d’Arles-sur-Tech, mais

    on le rencontre aussi sur le pavement de certaines églises françaises. Or elles sont peu nombreuses

    ces églises, à porter ce signe antique ! En effet il n’y aurait guère que les cathédrales d’Amiens,

    d’Arras, d’Auxerre, de Bayeux, de Caen, et de Chartres, Guingamp, Orléans, Poitiers, Reims, St

    Omer, et Sens pour posséder un labyrinthe, soit dans le pavement, soit dans une pièce fermée au

    public… Pour la France entière, on peut dire que le signe n’est pas courant, et qu’il est révélateur pour

    la localité qui le contient, d’un passé plutôt mouvementé. Notons d’ailleurs les localités : Guingamp,

    lieu de passage et d’implantation de « La Sanch » et de St Vincent Ferrier [note : pour plus de

    précisions à ce sujet, se reporter à l’annexe 2], Caen, idem, Bayeux, idem, Chartres, dont nous

    savons grâce aux carnets de comptabilité que Saunière recevait de l’argent, Orléans, décrit comme

    centre d’hérésie Manichéenne dès le XI ème siècle, Amiens, Arras, St Omer, Chartres, Auxerre,

    idem !

    L’affaire n’était pas très compliquée à comprendre, il fallait simplement s’interroger sur la cause, et les

    points communs reliant les organismes et localités dont l’abbé percevait des fonds… Mais un point

    reste à éclaircir : Il s’agit d’une question ayant trait au premier évêque de Saunière, à savoir

    Monseigneur Leuillieux.

    Monseigneur Leullieux, dont les armoiries sont inscrites sur l’église de Rennes-le-Château, est né à St

    Omer, c'est-à-dire qu’il baignait depuis son enfance dans cette ambiance de Labyrinthe, car l’édifice

    religieux du lieu en contient justement un. La possibilité d’une initiation n’est donc pas à exclure,

    surtout si l’on prend en compte l’hypothèse où ceux qui ont construit le Labyrinthe de St Omer,

    peuvent fort bien avoir des successeurs toujours en place en ce XIX ème siècle… C’est ensuite qu’il

    devint Vicaire Général du diocèse d’Arras. Une étrange coïncidence, car Arras possède aussi son

    Labyrinthe, et fut de même le siège d’une communauté d’hérétiques au Moyen-âge… Enfin, l’évêque

    fut nommé à Carcassonne par décret du 16 décembre 1872. C’est à cette époque qu’il rencontre

    Saunière, et qu’il veille sur l’église du curieux abbé. Mais précisions encore une chose : Mgr. Leullieux

    fut à cette époque Chanoine d’Honneur de Perpignan, et il lui était impossible de ne point connaître

    l’Archiconfrérie de « La Sanch », car cette dernière règne en maître sur l’Eglise Saint-Jacques, et

    étant Chanoine d’Honneur de cette église, la plus importante de Perpignan… la chose se comprend

    donc fort bien ! (cf. Vapereau, « Dictionnaire des Contemporains », 1893.)

     

    37

    SECTIONS IV, V, VI, et VII

    Nous entrons de plain-pied, en cette section, dans l’analyse synchronique de la survivance, à travers

    les âges, en France, en Italie et en Espagne (mais aussi d’une manière générale en Europe), de la

    pratique d’un culte Mortuaire Chaldéen secret. Ce culte étant exclusivement perpétué par des

    Chaldéens Manichéens ; démontrer sa pratique du Moyen-Âge jusqu’à nos jours, à défaut, jusqu’à

    l’époque de l’abbé Saunière (XIX ème siècle), équivaut fort justement à déterminer la persistance d’un

    réseau religieux Chaldéen, ancien et actuel, et ce en Occident. Ce réseau, de par son origine

    Irakienne et Iranienne, mais aussi par ses attaches avec l’Islam radical, serait de nature, le cas

    échéant, à influer sur la géopolitique européenne, et à dévier vers l’hyper-terrorisme. D’autre part, le

    rite mortuaire susvisé, ne pouvant être dissocié de ceux qui le pratiquent, c'est-à-dire de ses

    célébrants, l’étude aura pour but de soulever un faisceau de données historiques tendant à établir

    d’un côté, que les Chaldéens Manichéens n’ont pas disparu, et se sont au contraire introduits dans les

    ordres religieux pour les contrôler, voire dans la politique pour faire de même, de l’autre, qu’ils n’ont

    point perdu leur nature religieuse Chaldéenne, du seul fait de la pratique dudit culte mortuaire.

    L’affaire de l’abbé Saunière et de Rennes-le-Château, sera à ce titre le point de convergence des

    données de ce rapport.

    En forme de raccourci, et le sujet étant déjà abordé en annexe, il convient de citer Jean-Daniel

    Dubois, directeur d'études à la Section des Sciences Religieuses de l'Ecole Pratique des Hautes

    Etudes. Cet homme de science édite des textes coptes, gnostiques et manichéens et dirige, en outre,

    la revue internationale d'études sur les littératures apocryphes, « Apocrypha ». Expert en religion

    Manichéenne, ce dernier, lors d’un article, avait donné un aperçu particulièrement intéressant sur

    l’origine, les migrations, et l’influence de cette religion en Europe du Moyen-Âge, et dans le monde :

    « La religion manichéenne est née en Iran […] et s'est répandue en Orient et en Occident dès le III

    ème siècle. En entrant en Occident par les marges orientales de l'Empire romain, les premiers

    manichéens ont été perçus comme des Perses, des espions, venus de l'Iran sassanide. […] Les

    manichéens ont subi une persécution de la part de l'Empire romain, en 302, à la veille de la Grande

    Persécution contre les chrétiens (à partir de 303). Et comme le manichéisme n'a pas cessé de se

    répandre malgré la persécution, il a subi un deuxième train de mesures discriminatoires. Les

    chrétiens ont fait du manichéisme une hérésie du christianisme, à commencer par l'Histoire

    Ecclésiastique de l'évêque Eusèbe de Césarée, écrite au début du IV ème siècle : « En ce temps-là,

    le fou qui a donné son nom à l'hérésie démoniaque s'armait lui aussi de la perversion de la raison ; le

    démon, Satan lui-même, l'ennemi de Dieu, poussait cet homme pour la ruine d'un grand nombre. […]

    Il était démoniaque et insensé. […] Il s'efforçait de contrefaire le Christ. […] Et, du pays des Perses, il

    les répandait (note : ses disciples) sur la terre habitée de nos jours comme un poison mortel » (Livre

    VII, 31).

    Entré dans le Bassin méditerranéen par la Palestine et l'Egypte, sans doute dès le milieu du III

    ème siècle, le manichéisme est déjà suspect en Egypte auprès des autorités ecclésiastiques avant la

    fin du III ème siècle. On possède, par un papyrus daté des années 280-300 (le papyrus Rylands grec

    469), une lettre d'un évêque d'Alexandrie mettant en garde contre les efforts missionnaires de

    manichéens. […] Mais la réfutation la plus sévère du manichéisme proviendra finalement des

    décisions conciliaires de l'empereur chrétien Théodose à la fin du IV ème siècle (381-383) qui visent à

    interdire certaines hérésies, y compris le manichéisme, sous prétexte que les manichéens se

    cachent dans les rangs des églises chrétiennes sous le couvert de sortes de moines ou

    d'ascètes. […] Entouré de quelques disciples, Mani lance très tôt un programme missionnaire,

    vers l'Inde, puis le Nord de l'Iran, l'Ouest et l'Est. A sa mort en 277, plusieurs disciples ont fondé

    des communautés manichéennes qui savent exporter leurs doctrines et leurs pratiques rituelles.

    Vers la fin du III ème siècle, on trouve des manichéens en Egypte. Au début du IV ème […], au temps

    de Saint Augustin, les manichéens parlent latin ou grec. Trois siècles plus tard, on en trouve en

    Chine devant expliquer leurs doctrines aux autorités impériales. […] Du VIII ème au XI ème siècle, on

    rencontre le manichéisme sur les routes des steppes de l'Asie centrale ; il devient même la religion

    officielle des princes ouïgours. […] Marco Polo dans ses voyages, à la fin du XIII ème siècle, en

    découvre encore au sud de la Chine (Zaitoun). […] Cette expansion rapide du manichéisme est

    fondée sur une visée missionnaire particulière. […] A voir la proximité de la figure manichéenne de

    Jésus avec celle des chrétiens, on peut comprendre que certains chrétiens anciens aient pris le

    manichéisme pour une hérésie du christianisme. »

     

    38

    Ce texte, à bien des égards, contient des informations importantes. L’auteur donne un aperçu tout à

    fait surprenant de la vivacité du Manichéisme et de son aptitude à se répandre en Orient (Chine, Inde,

    Iran, Perse), en Afrique (Egypte) dans les pays du nord (Russie, steppes d’Asie centrale), et en

    Occident, ce dès le III ème siècle. Il note d’ailleurs qu’« au temps de saint Augustin, les manichéens

    parlent latin ou grec. » C’est assez dire qu’ils ont dès cette époque les facultés d’adaptation pour

    pénétrer en Europe, via la Mer Morte, et « le Bassin méditerranéen par la Palestine et l'Egypte ». De

    même, il est intéressant de constater que cet expert fait une distinction fondamentale entre le

    christianisme des origines, et le manichéisme. Il dit en effet qu’on « peut comprendre que certains

    chrétiens anciens aient pris le manichéisme pour une hérésie du christianisme ». De cela ressort, que

    l’auteur opère une distinction de nature et d’origine du manichéisme et du christianisme. Les deux

    religions se ressemblent, ont des similarités, mais ne poursuivent pas les mêmes buts, et sont dans

    leur construction, leur formation et leur dogme, très différentes, voire totalement étrangères.

    Nous ne reviendrons point sur cet aspect, qui fut développé dans notre étude spécialisée sur les

    fondements du manichéisme. Il convient au contraire de retenir ce point mentionné par ledit Daniel

    Dubois : « Mais la réfutation la plus sévère du manichéisme proviendra finalement des décisions

    conciliaires de l'empereur chrétien Théodose à la fin du IV ème siècle (381-383) qui visent à interdire

    certaines hérésies, y compris le manichéisme, sous prétexte que les manichéens se cachent dans

    les rangs des églises chrétiennes sous le couvert de sortes de moines ou d'ascètes ». En

    pénétrant en « Occident par les marges orientales de l'Empire romain », les manichéens n’ont donc

    « pas cessé de se répandre malgré la persécution ». Pour mieux échapper à celle-ci, les tenants de

    cette religion se sont ainsi infiltrés dans l’église Romaine, et sous le couvert de « moines ou

    d’ascètes », se sont substitués progressivement, et de façon secrète, à certaines congrégations

    religieuses, particulièrement monacales, ou assimilables. C’est la conclusion logique que l’on peut tirer

    des propos de cet expert ès manichéens. Nous allons constater combien les déclarations de l’auteur,

    reprises de l’empereur Théodose, peuvent se révéler exactes, vérifiables, et ce bien après cette

    période (bien après le III ème siècle). Il reste à noter que l’empereur Théodose souligne que ces

    manichéens ont coutume de se dire « ascètes ». Le dictionnaire Larousse donne d’ailleurs une

    définition de ce mot fort intéressante : « Personne qui se consacre aux exercices de piété et aux

    mortifications. » Théodose nous délivre donc ici un indice de taille, puisque la classe religieuse au

    Moyen-Âge répondant à ce critère est celle des Pénitents et des Flagellants, sorte de moines laïques

    pratiquant la pauvreté extrême, et surtout la mortification. Mais nous anticipons ici sur les

    développements de ce rapport. Il convient donc de recadrer l’analyse et de poser le fondement du

    raisonnement, en donnant un aperçu de la pénétration du Manichéisme en Italie au Moyen-Âge, du XI

    ème au XII ème siècle. C'est-à-dire dans le pays où Théodose a pu constater l’infiltration des

    Chaldéens Manichéens dans les ordres religieux.

    Appréhender l’Italie religieuse du Moyen-âge n’est pas chose facile pour les historiens d’Europe de

    l’ouest. Est-ce par manque de documents, ou par subjectivisme, mais les conditions d’émergence du

    Catharisme et du Manichéisme dans ce pays semblent ne présenter que peu d’intérêts pour les

    universitaires Français. Ceux-ci se bornent à étudier le Catharisme comme phénomène

    spécifiquement européen, en niant ses attaches Orientales et Chaldéennes. Nous abandonnerons

    donc ces chercheurs à leurs dogmatismes partisans, pour nous tourner vers des sources Byzantines

    et Bulgares. Au XI ème siècle, l’Italie est largement influencée par la Bulgarie et l’Orient, et reçoit de

    ces deux régions de colossales migrations de Manichéens. L’abbé Bergier, et Bossuet avaient déjà

    soulevé cet épineux problème en déclarant que le Paulicisme, l’une des branches majeures du

    Manichéisme, s’était réfugié en Bulgarie, et que ses adeptes avaient pris le nom de Bulgares, de

    Bougres, ou de Bogomiles. De là ces hérétiques s’étaient fait des établissements en Italie, et dans

    toute la Lombardie. Les mêmes propos se retrouvent dans « Le Recueil » d’Etienne de Bourbon,

    dominicain du XIII ème siècle, pour qui les « Cathares s’appelaient aussi Bulgares, parce que leur

    berceau Occidental se trouvait en Bulgarie 24 ». L’Italie fut donc par bien des côtés l’héritière de la

    Bulgarie, mais les barrières culturelles qui séparent les pays de langue slave, des latins, rendent la

    chose méconnue. Ainsi, l’influence de la Bulgarie dans le développement socio-cultuel de l’Europe

    n’est pas négligeable. Comme le démontrait l’Académicien et professeur Dimitar Angelov, dans une

    communication prononcée en ouverture du symposium international « Bogomilisme et Catharisme »

    tenu à Sofia en 1992, « l’histoire plus que millénaire de la Bulgarie a connu des moments qui

    24 Recueil Inédit d’Etienne de Bourbon, Publié par Lecoy de la Marche, Paris 1887.

     

    39

    témoignent de sa présence non seulement géographique et territoriale, mais aussi fondamentale en

    Europe, et de la part considérable qu’elle a prise dans […] le destin historique d’une partie du

    continent. […]. Toutes les recherches sérieuses des auteurs Bulgares et étrangers aboutissent à la

    même conclusion : […] Originaire de la Bulgarie du X ème siècle, la doctrine Bogomile ne s’est

    pas cantonnée dans les terres Bulgares, mais a pris au cours de son développement une

    envergure européenne. » Née de la Chaldée, c'est-à-dire de l’Irak, le Manichéisme s’est très tôt

    développé dans les pays voisins, c'est-à-dire dans les terres sous domination Byzantine, et

    notamment en Bulgarie. Bien avant que ne soit dénoncée l’hérésie en Occident, des traités de

    réfutation Byzantins décrivent et nous font connaître « l’ampleur de la secte et ses idées. »25 Prêché

    aux foules sous le règne du roi Bulgare Pierre (927-969), le Bogomilisme (entendez le Manichéisme)

    est présent et attesté dans cette contrée par le « Traité contre les Bogomiles » du prêtre Cosmas 26,

    dont la rédaction peut être située vers l’an 972, ou même antérieurement. Selon toute logique, la

    composition de cet écrit répond à une nécessité : celle de dénoncer une hérésie qui semble s’être

    implantée en Bulgarie depuis déjà fort longtemps. La secte ne peut d’ailleurs s’être répandue dans ce

    pays après le VIII ème siècle, puisque les traités la décrivent non pas comme une hérésie naissante,

    mais comme un immense mouvement de fond très solidement ancré dans la population locale. La

    situation en Bulgarie semble ainsi, aux yeux des commentateurs, particulièrement désespérée : le

    théologien Byzantin Orthodoxe Euthyme Zigabène dans sa « Panoplie Dogmatique » (XII ème siècle)

    insiste sur le fait que les Manichéens Bogomiles contaminent les sphères du pouvoir. Des conciles

    Bulgares et Serbes s’élèvent aussi pour dénoncer « l’hérésie immonde et maudite », à l’exemple de

    ceux de 1221 et du synode du 8 avril 1203 (Concile de Jica sous la présidence de l’archevêque

    Orthodoxe Sava). Mais les autorités se bornent au constat dramatique que formule très bien le

    professeur Dimtar Angelov : « L’influence […] de l’hérésie grandit de plus en plus, […] et la prédication

    des hérétiques ne donnait pas de signes d’affaiblissement. Sous diverses appellations, le

    Bogomilisme continua à se répandre dans les terres Serbes, et aux autres pays voisins : la Bosnie.

    […] Malgré de cruelles mesures, la dangereuse hérésie prit un regain de force sous le règne de

    Manuel Ier Comnène (1143-1180). […] Les successeurs des Bogomiles, connus sous le nom de

    Patarins ou de Kutugeri, propagèrent leur doctrine […] jusqu’à la conquête des Turcs. » Beaucoup de

    sources pourraient être encore citées afin de tracer un portrait plus convaincant de la toute-puissance

    de l’hérésie en ces contrées. Mais il nous suffira d’ajouter que lorsque le prince Duklja Vukan (1175)

    avertit la papauté que le pays est contaminé par la secte, il souligne que le Ban Kulin accorde aux

    Bogomiles le nom de « Chrétiens par excellence ». Or d’après Radin Butkovic (mort en 1467), l’Eglise

    de Bosnie et de Bulgarie est constituée de ces « Chrétiens par excellence ». Ce qui signifie que les

    deux confréries de Manichéens de Bulgarie, « Ecclesia Bulgara », et « Ecclesia Dragovitsia », étaient

    devenues l’Eglise nationale. En d’autres termes, l’Orthodoxie avait disparu depuis déjà quelques

    siècles de Bulgarie, de Serbie, et de Bosnie.

    Mais « l’Eglise Bulgare », ne va pas se cantonner aux pays de l’Est. Bien au contraire, cette dernière

    va s’exporter, se transposer, et s’institutionnaliser progressivement dans toute l’Italie, et en Lombardie

    27. Le constat est simple, comme l’énonce lors du symposium de 1992 le Professeur Angelov, « Nous

    disposons de données positives sur les rapports économiques et culturels qui existaient entre l’Italie et

    les Balkans aux X ème et XI ème siècle. […] Le caractère presque identique du Bogomilisme Bulgare

    et du Catharisme en Italie […] suggère l’existence d’un lieu de filiation entre les deux doctrines

    dualistes. […] L’influence du Bogomilisme se fait sentir d’abord en Italie du Nord (Lombardie).

    C’est là que vers les années 60 du XII ème siècle, se situe l’activité du prédicateur Bogomile Marko.

    […] Les idées du dualisme absolu pénétrèrent aussi chez les Cathares Italiens. […] Les relations entre

    Italie et Bulgarie […] se prolongent. On sait qu’en 1190, le supérieur de l’Ecclesia Bulgara se rend

    auprès des Cathares de Concorezzo pour remettre à leur évêque Nazaire le principal apocryphe

    Bogomile, l’Evangile de Jean, ou Livre Secret.28 […] Les Bulgares avaient ainsi procuré à leurs

    confrères Italiens les livres indispensables à la propagation de leurs idées. » Remarquons que la

    Lombardie, est citée pour épicentre de la propagation de cette organisation religieuse en Italie. Ainsi,

    malgré le fait que les Manichéens s’implantèrent tout d’abord dans le nord de l’Europe, via la Bulgarie,

    25 J. P. Migne, Patrologie Grecque, 122, ce. 19-876. « Sur le bogomilisme dans l'empire byzantin » ; Dimitar Angelov, « Der

    Bogomilismus auf dem Gebiete des Byzantinischen Reiches. Ursprung, Wesen und Geschichte », Rodichnik na Sofîiskiia

    universitet, Filosofsko-istoritcheski Fakoultet 45, 1947-1948, pp. 1-60 ; 46, 1949-1950, pp. 1-45.

    26 Traité édité par Lou. K. Begounov, « Kosma Presbiter Vsla-Vianskikh literaturakh », Sofia 1973, pp. 297, et suivantes…

    27 Sur les ressemblances entre le bogomilisme et le catharisme, voir Dimitar Angelov, « Bogomili i Katari, Slavanskie kulturi i

    Balkani », Sofia 1978, pp. 84-99. Ainsi que D. Angelov, « Bogomilstvoto v Balgaria », p. 176, et J. Ivanov, « Bogomilski knigi i

    legendi » (« Livres et Légendes Bogomiles »), p. 66.

    28 J. Ivanov, « Livres et Légendes Bogomiles », Sofia, 1925, pp. 73.

     

    40

    comme le rapporte M. Pfister 29, il n’en demeure pas moins que c’est bien en Italie, en Lombardie, et

    dans tout le nord du pays que cette secte prit les plus grandes proportions, et s’infiltra véritablement

    dans les ordres religieux au Moyen-Âge. Il nous reste encore des témoignages de ce temps lointain

    où l’Italie était devenue la plaque tournante du Manichéisme. Dans un texte « Les actes du concile

    cathare de Saint Félix da Caraman », cité par Nicolas Vignier en son « Recueil de l’histoire de l’Eglise

    depuis le baptême de Notre Seigneur Jésus-Christ »30, l’auteur nous donne un singulier aperçu de la

    propagation de cette religion dans ce pays : « Comme nous le trouvons écrit chez un auteur ancien,

    l'hérésie a été apportée des parties d'outre-Mer, à savoir de la Bulgarie. De là, elle s’est étendue par

    les autres provinces, […] au pays de Languedoc, de Toulouse et de Gascogne, qui la fit dire aussi des

    Albigeois, qu'on appela semblablement Boulgres pour Bulgares et cottereaux pour Cathares. L'auteur

    pré-allégué parlant de l'origine de cette hérésie […] dit en ces termes : Primus temporibus haeresis

    Catharorum in Lombardia multiplicari coepit, Primum habuerunt Episcopum quendam Marcum

    nomine, sub cuius regimine omnes Lombardi, et Tusci et Marchiani regebantur. Iste Marcus ordinem

    suum habeat de Bulgaria. Veniens autem quidam Papa Nicetas nomine a Constantinopoli in

    Lombardiam, Coepit accusare ordinem Bulgariae quem Marcus habeat. Unde Marcus episcopus

    haesitare incipiens, relicto ordine Bulgariae, suscepit ab illo Papa Niceta ordinem Drugurie cum suis

    complicibus, et tenuit per multos annos. » [Note : Ce qui peut être traduit ainsi : « Dans les premiers

    temps, l’hérésie des Cathares commença de se répandre en LOMBARDIE. Ils eurent un premier

    Evêque que l’on nommait Marc, et sous son autorité se trouvaient régies toute la Lombardie, et la

    Toscane et les Marches. […] Il vint également quelqu’un d’hérétique du nom de Pape Nicétas de

    Constantinople jusqu’en Lombardie. »]

    Les régions de Toscane, des Marches, de Lombardie, et plus généralement de tout le nord de l’Italie

    comportaient donc des églises Manichéennes. Mais ce témoignage reste insuffisant pour se faire une

    idée exacte du nombre de ces sectaires et de l’implantation du Manichéisme dans les couches

    sociales italiennes. Le fait qu’une ou des églises Cathares se soient implantées dans l’Italie du Nord

    ne signifie pas en soi que les sectaires puissent être une multitude. Or, d’autres documents nous

    donnent un recensement plus pointilleux sur les implantations de cette organisation religieuse, et

    surtout sur l’étendue et la pénétration de la secte dans les strates sociales les plus diverses : Vittorio

    Sabbadini, professeur, lauréat en lettres modernes à l’Université de Bologne, et archiviste auprès des

    Archives d’Etat de Mantoue, rapporte que dans le « De Heresi Catharorum », de 1210, il est déclaré

    que l’église Manichéenne de Lombardie était formée de 6 diocèses. L’Église de Concorezzo, l’Église

    de Desenzano, l’Église de Bagnolo San Vito, l’Église de Marca Trevisiana (la Marche de Trévise),

    l’Église de Florence, enfin, l’Église de la Valle Spoletana (Vallée de Spolète). A cela il faut ajouter un

    autre document qui donne un aperçu saisissant de l’ancrage de l’hérésie dans les populations. Il s’agit

    du témoignage daté de 1250 de Raniero Sacconi, ancien cathare devenu Dominicain 31, qui ajoute

    des précisions particulièrement précieuses sur le nombre exact des hérétiques. Ce dernier calcule

    qu’il existe « treize Eglises cathares, 500 « parfaits » (célébrants cathares) pour celle de Desenzano

    en Italie, au moins 1500 pour les concorésiens toujours en Italie, environ 200 pour l’Eglise de Bagnolo

    San Vito, peut être 100 dans la Marche de Trévise, 150 « Parfaits » en ce qui concerne l’église de

    France, enfin près de 200 dans les Eglises de Toulouse, de Carcassonne et d’Albi. Dans sa

    déclaration, le témoin ajoute que 500 Eglises Manichéennes sont situées à Constantinople, en

    Roumanie, Lydie et en Bulgarie, et que son analyse de l’importance de la population Cathare ne

    prend en compte, en l’état de la situation et de ses connaissances, que les prêtres cathares, les

    « Parfaits », car pour ce qui est du nombre des croyants hérétiques en Italie et dans les localités

    citées, il atteint « un nombre infini ».

    Le témoignage en question est un document rare, qui n’existait point du temps de Bossuet,

    notamment car les archives n’avaient pas toutes été dépouillées. Ce travail de recherche et de

    recensement des textes de l’Inquisition et des sources historiques fut en grande part accompli par le

    moine Dominicain Antoine Dondaine, au XX ème siècle, et dont nous donnons ici les références en

    note.32

    29 Pfister, « Etudes sur le règne de Robert le Pieux », Paris, Wieweg, 1885, p. 326.

    30 Nicolas Vignier, « Recueil de l’histoire de l’Eglise depuis le baptême de Notre Seigneur Jésus-Christ », Leyden, 1601, p. 268.

    31 Raniero Sacconi, « Summa de Catharis », 1250.

    32 Dondaine, A., „La hiérarchie cathare en Italie II : Le Tractatus de hereticis d’Anselme d’Alexandrie“, in : Archivum Fratrum

    Praedicatorum (Archives de l'Ordre Dominicain), 20, 1950, s. 234-324.

    Dondaine, A., "La hiérarchie cathare en Italie I : Le De heresi catharorum", in: Archivum Fratrum Praedicatorum 19, 1949, s.

    280-312.

    "De Heresi Catharorum in Lombardia", in A. Dondaine, "Les hérésies et l’Inquisition aux XII-XIII ème siècles", Norfolk 1990, III,

    pp. 306-312]

     

    41

    Au demeurant, les migrations de Cathares que nous venons d’observer en Italie, à cette époque,

    proviennent du bassin méditerranéen, de Bulgarie, de Croatie, d’Albanie, mais aussi visiblement

    d’Anatolie et de la zone territoriale située au-delà de l’Empire Byzantin. Il serait dommage de nier cet

    état de fait, car les premiers témoignages sur l’hérésie sont Byzantins et Arméniens, et datent du VIII

    ème siècle. L’hérésie était donc connue et commentée dans les régions sous domination Byzantine,

    bien avant que l’Occident n’ait à se préoccuper du problème. Comme le défend Philippe Ilial, le codirecteur

    de la revue « Les Temps Médiévaux », et diplômé d’Etudes Approfondies en Histoire, la

    secte Manichéenne des Pauliciens de Chaldée et d’Arménie pourrait s’être très tôt implantée en

    Bosnie, et en Bulgarie. Il s’agit d’une étrange secte dualiste, née à Babylone, et dont certains

    établissements en terre Bulgare semblent s’être constitué dès 969, sous les bons auspices de Jean

    Tzimiscès. Les Pauliciens, fortement implantés dans le sud de l’Arménie, étaient situés

    stratégiquement entre les frontières de l’Empire Byzantin, et l’église Orthodoxe d’Arménie, mais aussi

    non loin de la Thrace, et de la Bulgarie. En 719, le patriarche de l’Eglise d’Arménie, Jean d’Ojoun, dit

    le Philosophe, se scandalise des pratiques de la secte, de son importance, et de ses prédications, et

    décide d’élever un Synode pour détruire ce qu’il nomme « les fils de Satan ». Justifiant la

    condamnation des Pauliciens, et désirant que l’univers entier se révolte contre leurs rites odieux, Jean

    d’Ojoun rédige dans la foulée des « Actes » chargés de décrire leurs cérémonies : Il soutient que les

    Pauliciens s’assemblent secrètement certaines nuits, et que les mères s’accouplent avec leurs fils, et

    que les filles font de même avec leur père. Si un enfant venait à naître de ces unions incestueuses, il

    était convenu de jouer à le lancer de l’un à l’autre des sectaires, jusqu’à ce que mort s’ensuive. Le

    dernier à recevoir l’enfant, et dans les bras duquel il décédait devenait le Parfait, le prêtre de

    cérémonie de la secte. Le corps de la pauvre créature devait ensuite servir de festin pour

    commémorer « l’élection » du nouveau maître de l’Ordre. Jean d’Ojoun raconte qu’à cette occasion le

    sang de l’enfant était tiré dans un réceptacle, et que mélangé à de la farine, les fidèles en

    confectionnaient des hosties.

    Le récit du Patriarche d’Arménie, il est vrai, semble difficile à croire, tant on recule devant l’idée que

    des sectaires puissent pousser aussi loin l’abomination. Néanmoins ce témoignage contient sans

    doute une part de vérité, puisque faisant le lien entre les Pauliciens, et les Bogomiles, le célèbre

    Byzantin Michel Constantin Psellos (1050) décrit dans son dialogue « Sur l’Opération des Démons »

    une cérémonie semblable en Thrace Bogomile. Outre le début de la cérémonie qui est identique, il

    ajoute simplement que l’enfant était écorché, et que le sang ainsi recueilli ne servait pas forcément à

    confectionner une hostie, mais pouvait être incorporé à divers aliments ou à des breuvages, qui

    n’étaient d’ailleurs pas réservés seulement aux membres de la secte, mais pouvaient être donnés en

    signe de bienvenue aux visiteurs.

    Il serait difficile de ne pas relier ce rite Cathare Bogomile à la pratique des Pauliciens. La filiation

    semble évidente, sur ce point mais aussi plus globalement sur le plan des migrations. La secte

    Manichéenne des Pauliciens jouxte en effet dans son implantation les cathares Bogomiles de

    Bulgarie, et les colonies de Pauliciens bénéficient d’une forte implantation en territoire slave, dont est

    proche l’Arménie ; ce qui était l’occasion de prêches sur le long de la frontière Bulgare. D’ailleurs, le

    peu de différences qu’établissent les commentateurs Byzantins entre Pauliciens et Bogomiles est à

    même d’établir leur proche parenté, car pour les auteurs des traités contre l’hérésie, le Bogomilisme

    est un déplacement d’est en ouest de la même secte.

    En revenant contempler l’Italie du XI ème siècle, il nous est donc aisé de comprendre que les

    mouvements migratoires Hérétiques dont elle s’imprègne, sont originaires de Perse, de Bagdad

    (Babylone), de Chaldée (Irak, Iran, Syrie). Les sectaires passent par le détroit du Bosphore et la Mer

    Noire, pour remonter ensuite par la Bosnie et la Bulgarie, dans le nord de l’Europe, et en Italie, d’où ils

    essaiment enfin en France, et dans les Flandres. Ce parcours de la secte est d’ailleurs fort bien

    démontré par Vittorio Sabbadini dans son ouvrage « Gli eretici sul lago : Storia dei Catari Bagnolesi »

    33 « Les hérétiques sur le lac : Histoire des Cathares Bagnolais ». L’auteur nous dit ceci : « Dans le

    concile de St. Félix de Caraman, en 1167, Niketas venu de Constantinople en Italie unifia le

    Catharisme […] des pays Latins dans le dualisme de l’église de Thrace ou de Macédoine. La doctrine

    se maintint dans le courant Albanais, avec pour siège Desenzano. […] Les populations de Thrace

    professaient ce dualisme depuis au moins 1149. Ceux-ci émigrèrent en Lombardie, et Vénétie, à

    Vérone […]. »

    Il s’impose donc de conclure que le courant doctrinal Cathare provient directement de la zone

    territoriale située au-delà de Constantinople, à savoir l’actuel Irak, et la Chaldée. Le principal

    réformateur Cathare, l’évêque Niketas émigre en effet de ladite zone, remonte vers la Thrace, passe

    par l’Albanie, fait sans doute un détour par la Bosnie, et arrive enfin en Italie pour prendre possession

    33 Vittorio Sabbadini, « Gli eretici sul lago : Storia dei Catari Bagnolesi », San Nicolo Po, mai 2003.

     

    42

    de son église. Nous avons donc bien affaire à un courant Manichéen Chaldéen directement émigré

    des territoires de Moyen-orientaux, et de l’Iran. Le Dominicain Anselme d’Alexandrie, en son traité

    « Des débuts et de l’origine de l’hérésie dualiste au Moyen-Âge », de 1270, soutenait d’ailleurs que le

    Manichéisme et le Catharisme né en Asie Mineure, s’étaient propagés dans l’Empire Byzantin et

    jusque dans la Thrace, pour parvenir dans tout l’Occident.

    La secte Cathare n’est donc pas différenciable des Manichéens, et ce sur deux plans, celui de

    l’origine géographique, enfin celui du dogme dualiste (comme nous l’avons vu dans notre étude

    doctrinale consacrée à ce sujet).

    Au demeurant, et au vu des éléments susvisés, il faut bien constater que l’Italie contenait une

    population Manichéenne d’une exceptionnelle importance, tant par le nombre des hérétiques, que par

    la pureté de leurs rites. Rites directement inspirés de pratiques Chaldéennes (eu égard le fait que

    certains de leurs prêtres, tel Niketas de Constantinople, venaient directement de territoires proches du

    centre culturel Irakien – n’oublions pas que l’Anatolie possède une frontière commune avec ce pays –

    ). Dans la seule région du Nord de l’Italie, Raniero Sacconi dénombre plusieurs milliers de Parfaits

    Cathares, et renonce même à évaluer la population de « croyants manichéens », car dit-il, leur

    nombre est « infini ». C’est dire si l’étendue de l’hérésie est considérable. Dans ce contexte, il

    apparaît, à bien des égards, que la pénétration du Manichéisme dans les diverses couches sociales

    était si profonde, que dans certaines villes, telles que Florence, elle ne pouvait qu’être plus importante

    que le Catholicisme. Si nous suivons le raisonnement des recenseurs de l’hérésie, il n’était plus

    possible de réprimer la population de croyants Manichéens, car trop large, trop diverse, trop

    structurée. Réprimer l’hérésie aurait équivalu à martyriser la presque totalité de l’Italie. La question

    peut d’ailleurs se poser en d’autres termes : L’Eglise Catholique, existait-elle encore ?

    Au regard de la pénétration de la secte dans les différentes régions d’Italie, qui nous le rappelons est

    en ce temps le centre du Catholicisme, il était impossible de renouveler les membres du clergé

    Catholique, sans introduire des Manichéens dans la hiérarchie ecclésiastique. Alors qu’en cette

    période les Papes, les Cardinaux, les Evêques sont Italiens par tradition, la question se pose

    sérieusement de savoir dans quelles mesures l’Eglise avait la marge de manoeuvre nécessaire pour

    recruter d’autres ecclésiastiques que des Manichéens ? La chose est encore plus troublante lorsque

    l’on apprend que les Manichéens d’Italie furent infiniment moins persécutés que ceux du Languedoc,

    ou d’ailleurs. Comme le souligne Jean Duvernoy, docteur en droit, licencié ès Lettres, éminent

    spécialiste des Cathares et continuateur des recherches d’Antoine Dondaine, dont nous avons parlé

    plus haut, « […] Des mouvements comparables (de Cathares) sont apparus en Occident peu après

    l’an Mil, que l’on qualifia de "manichéens". Le catharisme indubitablement a connu un large

    développement en Allemagne, en Flandre, et Champagne, en Bourgogne, et surtout dans le Midi et

    l’Italie aux XlI ème et XIII ème siècles. Réprimé au XlII ème siècle par la Croisade contre les Albigeois et

    l’inquisition, il s’est maintenu au XlV ème siècle en Italie, et a subsisté en Bosnie […] » Les

    Cathares Manichéens du sud de la France, d’Allemagne, de Flandre, et de Champagne ont donc

    infiniment plus souffert des persécutions que ceux d’Italie. La croisade des Albigeois réprime en effet

    le Languedoc, et vers le XII ème siècle, des bûchers sont élevés en Champagne, en Flandre, et dans

    d’autres pays du Nord de l’Europe. Mais rien n’indique que les Manichéens d’Italie soient

    particulièrement visés par l’Inquisition avant le XIV ème siècle.

    Ajoutons d’ailleurs que Philippe Martel, enseignant à l’Université Paul Valéry, et chercheur au CNRS

    ESA (5475) étaye cette assertion, lourde de conséquences : « On l’a dit, le Catharisme est un

    phénomène européen. […] Il se développe durablement […] dans la lointaine Bosnie, […] et dans ses

    deux bases jumelles, […] que sont l’espace Occitan, et l’Italie du Nord. Si les Cathares Occitans

    sont persécutés dès le début du XIII ème siècle, leurs frères Lombards (Italie) jouissent d’un

    certain répit : il faut attendre 1281 pour qu’ils aient leur propre Montségur, le château de

    Sirmione, aux bords du Lac de Garde. Dans l’intervalle, les communautés Cathares d’Italie du

    Nord jouent le rôle de base arrière pour les Cathares Occitans. […] C’est chez leurs frères Italiens

    […] (que les Manichéens Occitans) viennent parfaire une éducation religieuse qu’il n’est plus guère

    possible d’assurer dans un pays d’OC quadrillé par l’Inquisition. » Il est plus que curieux de constater

    que ces deux déclarations font état d’une persistance de l’hérésie, en Italie, bien au-delà des dates

    limites admises pour les autres pays. L’église persécute les Cathares du Languedoc, et des autres

    contrées, mais se montre incapable de réduire en Italie, en son sein, sur son propre territoire, le

    développement de l’hérésie. Comment admettre que l’Eglise Romaine traite en priorité le problème

    Cathare Languedocien, avant même de remédier à l’hérésie Lombarde qui la menace directement ?

    Elle attendra 1281 pour entreprendre en Italie du Nord une répression en demi-teinte, qui ne touchera

    d’ailleurs que peu de zones et dans des proportions fort réduites. Ce qui signifie qu’entre les

     

    43

    premières persécutions au Languedoc, et les tentatives de l’Eglise pour juguler l’hérésie en Italie,

    selon les historiens, presque 100 à 150 ans vont s’écouler. Aussi, et par anticipation sur les

    conclusions du ce rapport, il semble que deux constatations puissent ressortir de cet ensemble

    d’éléments :

    1/ l’Eglise Romaine n’intervient pas avant 1281 contre l’hérésie Cathare Italienne, car la pénétration

    du Manichéisme dans sa hiérarchie ecclésiastique et la multitude de Cathares répartis sur son

    territoire, lui interdisent toute réactivité.

    2/ Entre le laps de temps des premières répressions vers le début du XIII ème siècle (de l’hérésie au

    Languedoc et dans les pays du nord de l’Europe), et l’époque du siège du château de Sirmione, en

    Italie, les Cathares Manichéens de Lombardie et de la zone du nord du pays, ont bénéficié d’au moins

    une centaine d’années pour prévenir une éventuelle attaque, et s’adapter en se dissimulant. Ce qui

    pourrait expliquer par ailleurs qu’avant et qu’après la date de 1281, finalement très peu de Cathares

    Italiens seront inquiétés par l’inquisition. (voir note 34)

    Nonobstant, il apparaît sur le premier point, qu’en réalité, les persécutions de Cathares du Languedoc

    ne sont pas à l’initiative de l’Eglise Romaine. Ce sont les barons du nord de l’Europe qui entament

    d’eux-mêmes la répression, et l’Eglise, seulement après, prendra le relais. Se reporter aux travaux de

    Julien Havet, « L'hérésie et le bras séculier au Moyen-Âge jusqu'au XIII ème siècle »35, où l’auteur fait

    observer que le Roi Robert condamna les Cathares d’Orléans au bûcher, alors qu’il n’était point

    coutume de le faire dans l’Eglise Romaine. Pour l’occasion il eut, en 1022, à inventer le supplice. (La

    réaction provient donc, dans un premier temps, du pouvoir temporel, et non de celui ecclésiastique.)

    La question doit donc se poser de savoir si l’Eglise Romaine était en mesure de riposter contre

    l’hérésie, et si conséquemment, et au vu de son impuissance, elle n’était pas en proie à une infiltration

    de la secte. Mais cet aspect sera développé dans la suite du rapport, bien qu’il faille rappeler que

    l’empereur chrétien Théodose soulignait déjà que « les manichéens se cachaient dans les rangs

    des églises chrétiennes. »

    34 Sur le second point : Cet écart de presque 100 années entre l’Italie et le Languedoc, dans la répression de l’hérésie, doit

    laisser supposer que les Manichéens d’Italie, ont eu le temps de prendre des mesures pour échapper au sort qui pouvait leur

    être réservé. Comment expliquer en effet que l’immense population de Cathares présente dans ce pays, tel que rapporté par

    Raniero Sacconi en 1250, se soit volatilisée bien avant 1281, et ce alors que les mesures prises contre les hérétiques furent

    bien moindres en Italie qu’ailleurs ? Il y a là une contradiction qui ne trouve d’explication que dans l’assimilation progressive des

    Manichéens par l’Eglise Romaine. En d’autres termes, les Manichéens ont pénétré le milieu ecclésiastique, tant en l’infiltrant,

    qu’en y participant, « sous couvert de moines ou d’ascètes » (Théodose, comme rapporté plus haut.) Cette infiltration du clergé

    Manichéen dans l’Eglise Romaine, il va de soi, ne peut avoir eu lieu, dans sa grande majorité, qu’entre la fin du XII ème siècle,

    et la date de 1281. A savoir, comme nous l’avons déjà exposé, entre les premières persécutions au Languedoc et dans les

    pays du Nord, et la date de 1281 correspondant à la volatilisation incompréhensible de la secte en Italie. Cet aspect, ainsi que

    le culte des morts, seront d’ailleurs l’objet de la suite de cette étude.

    35 Julien Havet, « L'hérésie et le bras séculier au Moyen-Âge jusqu'au XIII ème siècle », Paris, 1881, p. 488-517.

     

    44

    Section V

    Nous revenons à cette interrogation : Que sont devenus les Manichéens Cathares d’Italie entre la fin

    du XI ème siècle et le début du XIV ème siècle ? L’Italie de cette période est le siège de la Chrétienté.

    La Rome Catholique vient de succéder à l’Empire Romain, et s’est approprié ses structures, et son

    pouvoir temporel, en prétextant l’existence d’une « donation de Constantin ». L’église régit donc toute

    la société italienne qui est essentiellement féodale, agricole et confessionnelle. Le clergé, assis dans

    son rôle de prolongateur de l’Empire Romain, ne s’exprime que par le latin, la langue des savants, des

    clercs, et ne communique que peu avec la population. Cette dernière n’utilise plus réellement le latin,

    et lui préfère la langue vernaculaire. Mais le modèle social féodal (qui n’est que le résultat de

    l’effondrement de l’Empire Romain) implose totalement vers la fin du XI ème siècle. En Italie Centrale

    et en Lombardie, la société se transforme ; les villes de commerce avec l’Orient se développent

    fortement, et de nouvelles classes sociales apparaissent et dominent progressivement les autres : les

    marchands. Les campagnes sont victimes d’exode rural, et le commerce croissant des villes d’Italie

    avec l’Asie Mineure provoque un attrait, mais de même une surpopulation dans les centres urbains.

    Cette situation engendre misère, et forte contestation du modèle social, d’autant que les villes, par

    leurs continuels rapports marchands avec l’Orient, sont un lieu de brassage d’idées, et de pénétration

    du Manichéisme (via les idées transportées par les marchands). C’est aussi l’époque des grandes

    hérésies Manichéennes et Cathares, et des épidémies de peste, et des luttes incessantes entre la

    Papauté et l’Empire Germanique pour la suprématie politique (Querelle des Investitures, guerre entre

    Guelfes et Gibelins).

    La société de l’Italie du Nord et du Centre rompt donc ses liens avec le clergé catholique (liens déjà

    fort fragiles), et devient contestataire, voire hérétique, ce, en réaction au contexte et sous l’influence

    des courants de pensée venus d’Asie Mineure.

    C’est en ce temps qu’apparaissent dans toute l’Europe, et particulièrement dans le Nord et le Centre

    de l’Italie, l’Ouest Allemagne, le Nord de la France, et le Languedoc (Sud de la France), c'est-à-dire

    dans les zones connues pour être l’établissement des Cathares et des Manichéens, des sectes ou

    confréries de Pénitents Flagellants. Voltaire en son « Dictionnaire Philosophique » s’étonnait d’ailleurs

    de la force de ces mouvements religieux extrémistes, à l’orthodoxie plus que douteuse : « Au

    commencement du XII ème siècle, il se forma en Italie des confréries de Pénitents, à Pérouse, et à

    Bologne. Les jeunes gens, presque nus, une poignée de verges à la main […] se fouettaient dans les

    rues. Les femmes les regardaient à travers les jalousies des fenêtres, et se fouettaient dans leurs

    chambres. […] Ces flagellants inondèrent l’Europe : on en voit encore beaucoup en Italie, en

    Espagne, et en France, à Perpignan (Sanch) […]. Une histoire des Pays-Bas, composée par

    Meteren36, rapporte que le Franciscain Adriacem, grand prédicateur de Bruges, fouettait ses

    pénitentes toutes nues. […] Dans plusieurs couvents de moines et de religieuses on se fouette sur les

    fesses. Il en a résulté (note : de ces pratiques issues des sectes de pénitents) quelquefois d’étranges

    impudicités, sur lesquelles il faut jeter un voile. »

    Ce premier témoignage rend assez bien compte de la propagation de cette secte de Pénitents à

    travers toute l’Europe, et soulève quelques problèmes quant à la moralité de ses membres. Voltaire

    souligne que « ces flagellants inondèrent l’Europe », et nous appuyons son assertion, car le

    développement des mouvements de Flagellants Pénitents, au Moyen-Âge, fut fort conséquent et pour

    tout dire colossal, bien que méconnu des historiens : On en trouvait, et pour la plupart des cas, on en

    dénombre encore en France, à Marseille 37, à Toulouse 38, à Nice 39, à Limoges 40, en Provence, à

    Monaco, Limoux, etc. 41, mais aussi à Cologne 42, et d’une façon générale dans presque toutes les

    villes de Flandres, de l’Ouest Allemagne, de Belgique, de l’Est de la France, et du sud de ce même

    pays 43. L’Italie se distingue toutefois par sa densité exceptionnelle de confréries de Pénitents

    36 Histoire des Flagellants, p. 198, Meteren, Historia Belgica, anno 1570, De Thou, liv. XXVIII.

    37 Allier, R., « La compagnie du très saint sacrement de l’Autel à Marseille. Une société secrète au XVII ème siècle »,

    Champion, Paris, 1909, et Barnes, Andrew E., « De Poenitentibus Civitatis Massalia », Ph.D. Princeton University, 1983.

    38 Boursiquot, Jean-Luc, « Pénitents et société Toulousaine au siècle des lumières », Annales du Midi, 1976.

    39 Bordes, Maurice, « Contribution à l’étude des confréries de pénitents à Nice au XVII ème siècle », Annales du Midi, 1978.

    40 Cassan, Michel, « Les multiples visages des confréries de dévots », idem.

    41 Froeschlé Chopard, « La religion populaire en Provence Orientale », Paris, 1980.

    42 Gérard Chaix, « Les confréries à Cologne », éd. F. Thelamon, Rouen, 1987.

    43 Michel Vovelle, « Géographie des confréries », revue d’Histoire de l’Eglise Française, 1983.

     

    45

    Flagellants. Nous nous bornerons à citer, pour exemple, quelques régions et villes : Calabre 44,

    Florence 45, en Italie centrale 46, à Venise, en Piémont, etc. 47.

    Nonobstant, il est intéressant de souligner que Voltaire note que la pratique de la flagellation, propre

    aux pénitents, semble s’être perpétuée, au-delà des simples confréries, dans certains ordres religieux

    tels que les Franciscains. L’auteur rapporte ainsi que c’est un Franciscain, le père Adriacem, qui

    perpétuait à Bruges cette coutume de se flageller nu et collectivement.

    Jean Chélini48 (Hachette Pluriel, rééd. 1997, puis dans un article de la revue Historia), professeur à la

    faculté de droit et de sciences politiques d’Aix-Marseille III, et directeur de l’Institut de Droit et

    d’Histoire Canonique d’Aix, donne un portrait plus précis de cette mouvance religieuse, et esquisse

    une ébauche de réflexion sur l’origine de cette secte de Pénitents Flagellants : « Les sociétés de

    portes rassemblent (note : à cette époque en Italie) des artisans et les marchands des rues qui

    mènent aux seuils de la ville. Là se tiennent les marchés des paysans et des forains. Ces hommes

    forment une milice piétonnière qui défend l’accès de la ville. […] Dès leur origine, ces sociétés ont

    des liens étroits avec la vie religieuse. Les réunions se tiennent dans une église ou sur un parvis,

    dans les cloîtres des couvents. Le groupe social prend souvent la forme d’une confrérie religieuse

    avec son Saint Patron. […] Elles (note : les confréries) se manifestent pendant la semaine sainte.

    Elles organisent aussi des processions de Pénitents. […] Aux XIII ème, et XV ème siècles en Italie et

    dans le reste de l’Europe […], elles prennent une tournure spectaculaire au travers de

    flagellations sur les places et les chemins. Des désordres publics […] s’ensuivent. […] La

    hiérarchie et les autorités doivent sévir contre les dérives anticléricales et sectaires de

    certains. En 1454, 22 flagellants sont ainsi livrés au bûcher à Ascherleben en Thuringe, d’autres

    après avoir abjuré leurs erreurs, sont condamnés à porter un vêtement spécial qui permet de

    les reconnaître. […] Les confréries pullulent dans les villes Italiennes, comme à Ravenne, Modène,

    Pavie, Ferrare, ou à Vérone. On en trouve en Flandre […].

    On retiendra de ces deux extraits que les confréries de Pénitents qui « inondèrent l’Europe » au cours

    de cette période, sont nées en Italie (et dans les Flandres, etc.) lors des grandes foires du MoyenÂge,

    c'est-à-dire au contact des marchands, et lors des brassages culturels Orient / Occident qui

    avaient lieu à ces occasions. Il est de même intéressant de constater que les ordres de Pénitents se

    « tiennent dans les églises ou sur les parvis, ou encore dans les cloîtres des couvents ». Le caractère

    ascétique et monacal de ces confréries s’en trouve souligné. Mais l’information la plus pertinente reste

    que les confréries de Pénitents du XII ème et XIII ème siècle possèdent un caractère hérétique tout à

    fait notable. Jean Chélini évoque « les dérives sectaires, et anticléricales » des Pénitents flagellants,

    Voltaire souligne les « impudicités », les pratiques douteuses de cette classe de religieux. 22

    Flagellants sont même « livrés au bûcher à Ascherleben en Thuringe ». Les Pénitents sont d’ailleurs

    régulièrement l’objet de tels supplices et de mesures répressives, mais leur nombre considérable, et

    leur dissimulation parmi les religieux ascètes et les couvents (Cisterciens, Bénédictins, etc.) leur

    permettent d’échapper en réalité à tout contrôle de l’Eglise. Jean le Bel, né à Liège vers 1290 d’une

    famille d’échevins, soupçonne ainsi les Pénitents d’avoir eu la volonté de renverser l’Eglise, de

    remplacer la liturgie et le rituel catholique par une sorte de sacrement de pénitence (flagellation), et

    d’avoir converti à leur doctrine un très grand nombre de villes de tous pays.

    Dans ses « Vrayes Chroniques » écrites sur la demande de Jean de Beaumont, fils cadet du comte de

    Hainaut, il déclare en effet ceci : « (Pendant la grande peste, en Allemagne, les pénitents) gagnaient

    une place où ils se dévêtaient jusqu’à leur linge, deux fois par jour, et se fouettaient de coups de

    lanières et d’aiguilles fichées en elles autant qu’ils le pouvaient, si bien que le sang de leurs épaules

    coulait de tous côtés. […] Quand certains de ces pénitents vinrent à Liège chacun courut les voir. […]

    Il semblait à tous qu’ils fussent de saintes personnes. […] Certains habitants de Liège apprirent

    leurs manières, traduisirent leurs cantiques, et rejoignirent en grand nombre leur troupe ; ils

    44 Esposito G., « Per la storia delle confraternite del rosario in Calabria », 1980.

    45 John Henderson, “The Parish and the Poor in Florence: The Case of San Frediano”, 1988, et même auteur, “Confraternities

    and the Church in Late Medieval Florence”.

    46 John Henderson, “The Flagellant Movement and Flagellant Confraternities in Central Italy”, 1978.

    47 G. Martinelli, « Storia delle confraterniti di Perugia dalle origini al 19 th, Annali », et G. M. Monti, « Le confraternite medievali

    dell’alta e media », ainsi que Richard MacKenny, « Devotional Confraternities in Renaissance Venice », Voluntary Religion, eds.

    W. J. Sheils and D. Wood, Blackwell, Oxford, 1986.

    48 Jean Chélini, « Histoire religieuse de l'Occident médiéval », Hachette Pluriel, réédition, 1997.

    Le thème des pénitents a également été repris par le même auteur dans l’article suivant : « Entre confrères, faut s’entraider ! »

    paru dans la revue Historia Thématique, N° 065 du 01/05/2000, p. 53, Rubrique : « Un Moyen Age inattendu », Dossier : Jean

    Chélini.

     

    46

    parcoururent les pays de Liège, de Brabant, de Hainaut, et d’ailleurs. […] La mode s’en

    développa tellement, que toutes les bonnes villes étaient remplies de ces gens qui s’appelaient

    flagellateurs et confrères. […] Si le Pape ne les avait pas condamnés par un grave jugement, ils

    auraient fini par détruire la sainte église. Ils commençaient déjà à perturber le service et les

    offices de la sainte église, certains prétendant par leur sottise que leurs cantiques et leurs

    flagellations étaient plus dignes que les rituels de l’église. On se demandait même si cette folie

    n’allait pas se développer au point de jeter bas l’Eglise, et de tuer prêtres, et clercs par convoitise

    de leurs bénéfices. »

    Jean le Bel, à l’appui des autres chroniqueurs de son temps, souligne l’ampleur considérable du

    développement de la secte de Flagellants, et rapporte le caractère hérétique de ces confréries. Les

    flagellants sont en effet condamnés par plusieurs Papes et seigneurs sur ce motif, dont Clément VI en

    1349, l’empereur d’Allemagne Charles, et Philippe le Bel.

    Comme le note l’auteur, on les accusait partout d’attenter à la vie des clercs et des prêtres, de se

    livrer à des débauches collectives, de renier les sacrements de l’Eglise, de rejeter la hiérarchie

    ecclésiastique, l’autorité pontificale, et de voir dans la flagellation le seul acte de salut. Clément VI

    qualifie d’ailleurs les flagellants d’hérétiques, de superstitieux, de débauchés, et déclare les croire

    coupables de croyances diaboliques, et interdit d’héberger des pénitents, ou de participer d’une

    quelconque façon à leurs rites.

    Ajoutons que l’on retrouve constamment de semblables accusations touchant cette secte dans les

    chroniques anciennes. Dans le « Dictionnaire Général de Biographie et d’Histoire Comparée » de Ch.

    Dezobry et de Th. Bachelet, on lit en effet : « les pénitents étaient des séditieux, des pilleurs, des

    meurtriers, et se portaient à toutes sortes d’excès et de débauches. Cette secte se répandit en

    Souabe, en Lorraine, en Alsace, en Flandre, dans le midi de la France, et en Italie. »49

    Dans « The Catholic Encyclopedia »50, on lit de même au sujet des pénitents: « Une secte fanatique

    et hérétique qui prospéra au XII ème siècle et lors des siècles suivants. […] La terrible peste de 1295,

    la tyrannie et l’anarchie sans fin à travers les Etats Italiens, les prophéties concernant l’Antéchrist et la

    fin du monde par Joachim de Flore (Cistercien) et ses semblables avaient […] (permis

    l’organisation) d’une confrérie de « Disciplinati di Gesù Cristo » en Ombrie, qui s’étendit rapidement

    à travers le centre et le Nord de l’Italie. […] Ces sectes se répandirent au-delà des Alpes, jusqu’en

    Alsace, Bavière, Bohème, et Pologne, Autriche, Hongrie. En 1347 la Peste Noire balaya l’Europe […]

    et avec une extraordinaire soudaineté, les compagnies de Flagellants réapparurent. En Italie le

    mouvement, en accord avec le tempérament du peuple, […] s’étendit rapidement dans toutes les

    classes de la communauté. Sa diffusion était marquée et aidée par les chansons populaires de la

    Passion du Christ et des Douleurs de Notre-Dame, tout pendant que dans sa vague apparaissaient

    d’innombrables confréries dédiées à la pénitence et aux oeuvres de miséricorde en corporation. […] Ils

    fondèrent tous des Case di Dio (Maisons-Dieu) qui étaient des centres où ils pouvaient se rencontrer.

    […] des tendances à l’hérésie devinrent vite apparentes […]. Les confréries s’adaptèrent à

    l’organisation permanente de l’Eglise. »

    A la lumière de ces textes et de ces auteurs, il apparaît que la secte des Pénitents Flagellants est un

    mouvement géopolitique hérétique d’envergure Européenne comparable aux grandes hérésies

    Manichéennes.

    Il est d’ailleurs intéressant de constater que cette secte se développe tout d’abord en Italie centrale, et

    du nord, sur le terroir des Cathares, et que ces derniers évoluent simultanément, et se propagent

    conjointement dans les Flandres, l’Ouest Allemagne, le Sud de la France, etc. Et ce, dans la période

    allant du XII ème siècle au XIV ème siècle. La répartition géographique des deux sectes est

    exactement la même, empreinte des supports de propagation identiques, et comme le note

    l’Encyclopédie Catholique, « s’étend rapidement dans toutes les classes de la communauté en Italie »

    et ailleurs. Nous remarquerons enfin, comme le déclare Jean Chélini, que les confréries tiennent bien

    souvent leurs réunions dans « les cloîtres des monastères », et selon Jean le Bel « qu’Il semblait à

    tous » que les Pénitents « fussent de saintes personnes ».

    D’où il ressort que ces hérétiques rassemblés dans les couvents, et semblables à des moines, étaient

    difficilement identifiables, en-dehors des cérémonies de flagellation. Nous avons ici une méthode de

    dissimulation excessivement proche de celle des Manichéens, dont l’Empereur Théodose avait ainsi

    mis en relief le comportement : « Ils se cachent dans les rangs des églises chrétiennes, sous

    49 V. J. Boileau, « Historia Flagellantium », Paris 1700, in-12, trad. fran. Abbé Grouet. Et Amst, 1701, Thiers, « Critique de

    l’histoire des flagellants », Paris, in-12. Enfin, P. Du Cerneau, « Lettres sur l’histoire des flagellants », 1700.

    50 The Catholic Encyclopedia, volume VI, 1909, by Robert Appleton, Nihil Obstat, September 1st, 1909, Remy Lafort, Censor.

     

    47

    couvert de moines ou d’ascètes ». Or les Pénitents du Moyen-Âge sont des ascètes, adeptes de la

    mortification (Flagellation), répondent aux critères qui les font qualifier d’hérétiques, et sont une sorte

    de moines laïques.

    Bien que délaissés par les historiens de l’Eglise et des religions, il apparaît donc que les Pénitents

    Flagellants pourraient être le maillon de transition, en Occident, entre l’état de secte du Manichéisme,

    et une infiltration en masse de cette organisation dans le Catholicisme Romain. Ceci étayé par une

    assertion de l’Encyclopédie Catholique de 1909 au sujet des sectes de Pénitents : « Les confréries

    s’adaptèrent à l’organisation permanente de l’Eglise. » Nonobstant, pour nous faire une idée plus

    précise de la nature des Pénitents, il convient de développer trois angles de recherche :

    [1] Les habits de Pénitence et l’ascétisme des Cathares

    [2] Le rite Mortuaire Chaldéen Manichéen

    [3] Un exemple de confrérie de Pénitents : les Humiliati

    [1] Les habits de Pénitence et l’ascétisme des Cathares

    Comme le souligne Jean Chélini, que nous avons étudié plus haut, les Pénitents, « après avoir

    abjuré leurs erreurs, sont condamnés à porter un vêtement spécial qui permet de les

    reconnaître ». Or nous lisons dans le « Dictionnaire général de biographie et d’histoire comparée »51

    que les membres de la secte « portaient une sorte de manteau […] avec une croix rouge devant et

    derrière, et (qu’ils) avaient la tête couverte d’une cagoule ». De nos jours, il est encore permis de voir

    les Pénitents de Perpignan, de Limoux, et des villes du Sud de la France, de Belgique (Fumes) et

    d’Italie (Florence), arborer cet habit qu’on nomme communément vêtement de “pénitence” ».

    Cet accoutrement n’était donc point seulement celui d’une faction de Flagellants reconnus

    officiellement hérétiques, mais bien celui de tous les Pénitents. Il est composé d’une tunique, le

    « Sac » commun à toutes les sectes de Flagellants, symbole de leur « égalité ». Formé d’une seule

    pièce de toile rude, le « Sac » est prolongé dans le dos d’une cagoule qui une fois rabattue, couvre la

    face du Pénitent lors des cérémonies de l’ordre. La cagoule lui garantit aussi l’anonymat, chose

    requise dans ce genre de secte. Cet habit caractéristique était destiné premièrement à les « faire

    reconnaître », et à permettre à la population de les distinguer dans la foule et de ne point se mêler

    avec eux. Pour comprendre le processus, il faut analyser les procédures de recherches et de

    sanctions des hérétiques par l’Inquisition : Elles sont définies par le concile de Toulouse en 1229 à

    l’occasion de la croisade contre les Albigeois, c'est-à-dire contre les Cathares Manichéens du Sud de

    la France. L’objectif de la procédure inquisitoriale est « d’amener l’hérétique à se reconnaître

    coupable », et le cas échéant à ce qu’il fasse « Pénitence ». Dans la perspective où l’accusé est

    reconnu coupable de Manichéisme, il se voit condamné à porter une tenue de pénitent, celle décrite

    ci-dessus.52 Il ressort de cela que la « livrée de pénitent » figure au relevé des différentes modalités de

    condamnation des Cathares pour déviance doctrinale marquée, et rébellion vis-à-vis de l’Eglise ou

    « des saintes institutions ».

    A ce vêtement étaient en outre systématiquement joints des signes d’infamie, destinés à désigner les

    hérétiques au peuple. Le statut 10 du concile de Toulouse impose ainsi à tous les inculpés susvisés,

    « le port de deux croix de tissu cousues sur la poitrine, l’une sur le côté droit, l’autre sur le côté

    gauche ». L’obligation est renouvelée en 1233 lors du concile de Béziers, enfin elle est réaffirmée en

    1242 lors d’une assemblée similaire à Tarragone en Espagne. Les dispositions visant les hérétiques

    Cathares Manichéens ont été revues et précisées à mesure que les sectaires proliféraient. Outre le

    vêtement de pénitent, et l’imposition de deux croix, celles-ci devaient être fixées précisément pour

    l’une sur la poitrine, et pour l’autre entre les épaules, à savoir dans le dos. Le concile de Béziers

    ordonne encore que le nombre de croix cousues sur le « Sac » de pénitent soit augmenté à 3 pour les

    hérétiques condamnés. Les relaps, c’est à dire ceux qui avaient récidivé, étaient affublés quant à eux

    de 4 croix de couleurs diverses.

    De la sorte, puisque les « Pénitents Flagellants »53 « portaient une sorte de manteau […] avec une

    croix rouge devant et derrière, et (qu’ils) avaient la tête couverte d’une cagoule », il ne peut y avoir de

    doute sur le fait qu’il s’agisse ici de membres anciens ou actuels de sectes manichéennes. Les signes

    51 « Dictionnaire général de biographie et d’histoire comparée », Ch. Dezobry et Th. Bachelet, Paris, 1857.

    52 Gabriel Audisio, « Le barbe et l’inquisiteur : procès du barbe Pierre Griot par l’inquisiteur Jean de Roma », éditions Edisud,

    1979.

    53 « Dictionnaire général de biographie et d’histoire comparée » de Ch. Dezobry et Th. Bachelet, Paris, 1857.

     

    48

    d’infamie, et la tunique nommé « Sac » n’apparaissent en effet dans la procédure inquisitoriale que

    lors du Concile de Toulouse, ce pour désigner au peuple les hérétiques Cathares du Sud de la

    France. Mais, notons-le bien, l’habit de pénitent « inventé » par l’Inquisition, ainsi que la « Pénitence »

    imposée à l’hérétique en expiation de ses erreurs, n’exclut nullement le fait que les Flagellants

    pratiquent une forme d’ascétisme, de mortification, et de vêture qui leur soit propre. Dans ce cas

    précis, les mesures discriminatoires prises par l’Inquisition n’auraient été que partiellement en

    contradiction avec le comportement habituel des Pénitents, ce par rapport à leur coutume de se

    flageller, et de faire repentance en portant une livrée distinctive. Les inquisiteurs, souvent d’anciens

    Cathares convertis, auraient ainsi été inspirés de recourir à cette mesure discriminatoire (le vêtement

    de Pénitence), sur la base des usages et coutumes des Cathares Manichéens, cela en les

    accentuant. En d’autres termes, il est historiquement fort probable que les Cathares fussent à l’origine

    les « inventeurs » de leur propre « repentance », chose qui leur convenait car adeptes par nature de

    la mortification, et des vêtements distinctifs et humiliants.

    Dans le descriptif du Consolamentum Cathare54, il est permis de lire que le rituel se « poursuit par la

    vêture, célébration qui consiste en l’imposition d’une « livrée de l’hérétique » […] qui se composait de

    vêtements noirs […] ou d’un simple cordon de lin ou de laine qui se portait autour des reins, sur la

    chemise pour les hommes, sur la chair même pour les femmes ». On nommait les hérétiques ainsi

    parés, des « hérétiques vêtus ». Le vêtement noir dont il est ici question est une tenue de pénitent

    encagoulé, encore nommée « Sac ». Le signe distinctif devenu plus tard infamant, existait donc

    antérieurement aux procédures inquisitoriales, et ne fut qu’une reprise, accentuée par cette institution,

    des coutumes habituelles des hérétiques.

    Sur un autre plan, les Cathares Manichéens sont encore des « Moines Pénitents, ascètes, adeptes de

    la mortification ». Ceci mérite d’être souligné car cet aspect, bien souvent ignoré des différents

    historiens, est significatif quant à la filiation Manichéenne des Pénitents Flagellants. J. M. Vidal, en

    son ouvrage « Doctrine et morale des derniers ministres Albigeois », déclarait que les « hérétiques

    Cathares ne devaient rien posséder », et qu’« à l’exercice des mortifications corporelles, les

    hérétiques joignaient des actes de dévotion très nombreux ». Les Manichéens Cathares ne devaient

    rien détenir en propre, et vivre de mendicité, ou mettre leur bien en commun en sorte de collectivisme

    monacal (ce que certains ont qualifié de communisme avant l’heure). Mais il est de même notable

    qu’ils pratiquaient la mortification, l’ascétisme, et la pénitence. Celle-ci (la mortification) pouvait

    prendre la forme d’un jeûne fort rigoureux, de prostrations, de privations de certains aliments tels que

    la viande, etc. Mais fort peu de documents nous font connaître la nature véritable de la mortification

    physique et rituelle pratiquée par les Cathares (serait-ce la flagellation ?). Il est par contre certain que

    ces sectaires glorifiaient l’état de « Pénitence ». Dans l’ouvrage de E. H. Broadbent, « Le pèlerinage

    douloureux de l’Eglise à travers les âges »55, Chapitre VII, « Les sectes » « 57, Sectes qui dénaturent

    le Christianisme. – Cathares », on lit ce qui suit : « Le dualisme qui, sous la forme de Manichéisme,

    avait eu tant de partisans dans l’église des premiers siècles, et qui était professé aussi par les

    Pauliciens, reparut de nouveau sous la forme du Catharisme. […] Le système (note : la doctrine des

    Cathares) reposait sur l’antagonisme de deux principes, l’un bon, l’autre mauvais. […] D’après le

    dualisme absolu, c’est le principe mauvais qui a créé la matière, le bon n’a créé que les esprits ; une

    partie de ceux-ci furent entraînés sur la terre et enfermés dans des corps (note : c'est-à-dire que

    l’homme est dans leur conception prisonnier de son corps) ; Dieu consent à ce qu’ils y fassent

    pénitence et qu’ils passent, de génération en générations, d’un corps à un autre. […] Cette

    doctrine a pour conséquence pratique un ascétisme très rigoureux. »

    La pénitence Cathare est donc induite par la pensée Manichéenne. Il ne s’agit point ici d’une simple

    coutume, ou d’un cérémoniel tardif, mais d’une obligation religieuse typiquement Manichéenne,

    inscrite dans une perspective de réincarnation. Nous pourrions même ajouter que la « Pénitence » est

    l’un des fondements essentiels du Catharisme, nonobstant leur rite mortuaire. La « repentance » est

    d’ailleurs le point commun de nombreuses sectes Manichéennes et dualistes. Toujours dans « Le

    pèlerinage douloureux de l’Eglise à travers les âges », au chapitre VII, section 55, il est en effet dit

    ceci : « Vers 1260 un artisan de Parme, Gérard Ségarelli […] forma une congrégation de frères

    apostoliques, appartenant pour la plupart aux classes inférieures et parcourant le pays […] en

    mendiant et en exhortant le peuple et le clergé à faire Pénitence. En 1286 Honoré IV leur défendit

    de continuer ; en 1290 Nicolas IV renouvela cette défense. […] En 1294 Ségarelli fut condamné à la

    prison perpétuelle ; en 1300 on le brûla comme relaps. »

    54 Doat, XXV, folio 60 ; ms. 609 de la bibliothèque de Toulouse, folio 50 ; Guiraud P., CV.

    55 E. H. Broadbent, « Le pèlerinage douloureux de l’Eglise à travers les âges », traduit de l’anglais, Yverdon (Suisse), 1939.

     

    49

    Ségarelli, doctrinaire dualiste, avait pour habitude de prêcher la pénitence et de fustiger le clergé pour

    sa richesse ostentatoire. Mais n’étant pas très instruit, il disait « Penitenzagite » au lieu de

    « poenitentiam agite », « faites pénitence ». Son successeur Fra Dolcino de Novare continua son

    oeuvre de pénitence dans une vision apocalyptique inspirée de Joachim de Flore. Selon ce dernier, la

    fin du monde était proche, et la mortification et la flagellation étaient les seuls moyens d’échapper au

    terrible courroux divin. Plus tard, la secte prit le nom de confrérie Dolcinienne, et eut une activité de

    contestation sociale particulièrement développée avec des revendications égalitaires. Quoi qu’il en

    soit, il est donc communément admis que la « Pénitence » est un exercice de piété qui s’est perpétué

    des Manichéens aux Pénitents Flagellants. Cette pratique semble au demeurant être liée à une vision

    apocalyptique du monde, et paraît être attachée à un désir de pauvreté ou de contestation sociale.

    (Faire pénitence était censé opérer un contraste avec l’opulence du clergé de l’Eglise Romaine.)

    [2] Le rite Mortuaire Chaldéen Manichéen

    Le rite Mortuaire Chaldéen Manichéen est une curiosité que l’on voit décrite dans certaines

    chroniques, mais qui généralement n’attire pas l’attention des historiens. Il est aussi vrai que lorsque

    le rite est attesté à une époque et dans un lieu déterminés, il apparaît hors de son contexte d’origine,

    ce qui ne laisse point supposer qu’il soit la continuation d’une pratique suivie constamment au travers

    des siècles, par la même secte. A notre connaissance, le rite apparaît historiquement pour la première

    fois dans le livre apocryphe de Tobie, qui n’est reconnu ni par l’église Protestante, ni par l’Orthodoxie.

    Le pasteur évangélique Daniel Lortsch, dans son ouvrage « Les Apocryphes de l’Ancien

    Testament »56, définit d’ailleurs la nature des livres apocryphes et les classifie en y incluant les écrits

    de Tobie : « On appelle livres apocryphes un certain nombre d’écrits postérieurs à Esdras (note :

    Auteur du Canon Biblique hébraïque) qui n’ont jamais appartenu à la Bible hébraïque, mais qui se

    trouvent dans la traduction grecque de l’Ancien Testament dite des Septante. […] En voici

    l’énumération, d’après l’ouvrage récent intitulé : « Les livres apocryphes de l’Ancien Testament,

    traduction nouvelle avec notes et introductions. », Société Biblique de Paris, 1909 (L’auteur est M. le

    pasteur Randon) :

    « Macchabées, I, II, III ; Tobie ; Judith ; Additions à Esther ; Les trois pages de Darius ; Suzanne ; Bel

    et le Dragon ; La prière d’Azarias ; La prière de Manassé ; Baruch ; Lettre de Jérémie ; la Sagesse de

    Jésus fils de Sirach ou l’Ecclésiastique ; La Sagesse de Salomon ou la Sapience ».

    Concernant le livre de Tobie, l’auteur n’hésite pas à souligner le caractère peu biblique, superstitieux,

    « déviant » avec tendance à l’affabulation de l’ouvrage : « […] Tobie n’est qu’une fiction dans

    laquelle on a voulu imiter, mais sans grand succès, le poème de Job. L’unique intérêt qu’il ait pour

    nous, c’est de nous donner quelque idée des superstitions des Juifs de la Palestine à cette

    époque, et probablement aussi de ceux de la Babylonie, touchant les anges et les démons. »

    Comme nous l’avons précédemment exposé dans un chapitre, l’histoire décrite dans le livre de Tobie

    peut être ainsi résumée : Tobit, le père, de la Tribu de Nephthali fut emmené captif en Assyrie. Il était

    animé « d’un grand zèle à donner la sépulture aux morts ». Et lorsque le roi Sargon l’eut

    condamné pour cette pratique interdite, Tobit se cacha un temps, puis revint ensuite en sa

    demeure. Lors d’une fête, son fils, Tobie le jeune, lui annonça qu’un « enfant d’Israël » venait d’être

    assassiné et qu’il gisait dans la rue. A l’instant Tobit le père se leva de table et « arriva au cadavre ».

    « Il le prit et le rapporta secrètement à sa maison, afin de l’inhumer après le coucher du soleil ».

    « Quand le soleil fut couché, il sortit et mit le corps en terre », et pour cela fut blâmé par ses voisins

    et son épouse. Car « on avait déjà ordonné de le faire périr pour ce sujet ». « Un jour qu’il

    s’était fatigué à donner la sépulture aux morts, étant parvenu prés de sa maison, il se jeta au pied

    de la muraille et fut pris comme de mort ». Pendant qu’il était « immobile », « il tomba d’un nid

    d’hirondelles de la fiente sur ses yeux » et Tobit devint « aveugle ».

    Au demeurant, dans le texte des Codex Vaticanus, et du Sinaï, il apparaît que c’est L’Eternel, le

    Seigneur qui couvre Tobit de cette infirmité (aveuglement) pour ses péchés et pour sa pratique

    d’enterrer les cadavres. Tobit déclare en effet : « Votre châtiment est grand parce que j’ai enfreint vos

    préceptes ». Ajoutons que le châtiment s’est déjà accompli dès lors que Tobit devint aveugle, car il

    reste sous le fondement de la muraille (après avoir enterré un mort), ne rentre pas chez lui, reste

    immobile, et perd la vue comme s’il était mort subitement. L’aveuglement de Tobit est donc la

    représentation d’une condamnation à mort qui était la contrepartie légale de cette pratique

    56 Daniel Lortsch, « Les Apocryphes de l’Ancien Testament », Librairie Delachaux et Niestlé, 1917.

     

    50

    interdite. Tobit ayant enterré contre la loi les cadavres, est considéré par le texte comme condamné à

    mort et mort lui-même (aveugle, il ne peut voir le jour depuis le fond de sa sépulture, il est comme

    enterré).

    Mais reprenons. C’est ensuite, que Tobit se figure, par une sorte d’anticipation, être du nombre des

    défunts et demande à son fils, Tobie, de venir auprès de lui afin d’entendre et d’exécuter ses

    dernières volontés. Il lui suggère de le « mettre, une fois mort, en terre », et l’avertit « qu’il a déposé

    10 talents d’argent entre les mains d’un certain Gabaël, frère de Gabarias, à Rhagès ville de Médie. »

    Il ajoute encore : « Va maintenant chercher un homme fidèle qui aille avec toi, afin que tu rentres en

    possession de cet argent, pendant que je suis encore là. » Tobie le fils s’en va donc en

    compagnie de l’ange Raphaël pour aller quérir ladite somme, jadis mise en dépôt par son père. A leur

    retour, Tobit père recouvrera la vue.

    Plusieurs choses sont ici à souligner : Tobit pratique un rituel mortuaire que l’on nomme

    habituellement « culte des morts ». Dans le livre apocryphe susvisé, l’ensevelissement des morts, est

    l’essentiel de la croyance de Tobit, et pourrait-on dire, sa profession de foi. C’est en inhumant les

    morts que le livre de Tobie (dans sa version non résumée) prétend que Tobit, le père, se sanctifie et

    tend à se rapprocher de la volonté de l’Eternel. Or le même texte est par bien des aspects fort ambigu,

    puisqu’il souligne que ses voisins lui reprochent d’ensevelir les morts et de leur rendre des

    hommages. Au demeurant, ce rituel Mortuaire ne trouve aucune justification au sein du texte biblique

    canonique, et n’a pas de fondement dans la tradition judaïque.

    Le livre de Tobie excuse la conduite du personnage par « sa grande sainteté », sa bonté pour les

    morts, et par une mise à l’épreuve venant de Dieu qui serait similaire à celle de Job. Toutefois, cet

    « aveuglement » et cette « mise au sépulcre anticipée » de Tobit pour avoir « touché des cadavres »

    seraient plus probablement une malédiction légale promulguée par Moïse, et décrite dans la loi

    Mosaïque. Le verset 10 du livre cité dit en effet ceci : « Un jour qu’il (Tobit) s’était fatigué » jusqu’à « et

    fut comme pris de mort » débute ainsi dans les manuscrits grecs de la Septante et de la version

    Ancienne Italique (du même livre) : « cette nuit-là même, comme il était couché et immobile, étant

    impur au pied de la muraille ». « Etant impur » décrit une souillure légale de la Loi Mosaïque. Tobit,

    en ensevelissant les cadavres, avait en réalité contracté une impureté lévitique qui lui interdisait de

    rentrer dans sa demeure et de toucher quiconque, afin de ne point transmettre sa souillure. Il faut

    savoir à ce sujet que la Loi de Moïse et la Bible hébraïque ne reconnaissent ni le « culte des morts »,

    ni les hommages rendus aux défunts. Moïse avait d’ailleurs expressément prescrit de ne pas

    « toucher les morts », ce en toute situation, quand bien même le défunt aurait été tué par une main

    ennemie.

    Au livre Canonique des Nombres, XIX, 1 à 21 nous lisons en effet que l’Eternel parlant à Moïse

    déclare : « C’est ici une ordonnance de la loi que l’Eternel a commandé d’observer, disant […] (verset

    11) Celui qui touchera un corps mort, de quelque personne que ce soit, sera souillé. […] (v. 13)

    Tout homme qui aura touché le corps mort de quelque personne qui sera morte, et qui ne sera point

    purifié, a souillé le pavillon de l’Eternel ; aussi une telle personne sera retranchée d’Israël. […] (v.

    16) Et quiconque touchera, dans les champs un homme qui aura été tué par l’épée, ou quelque mort

    ou quelque os d’homme, ou un sépulcre, sera souillé. […] (v. 21) Et ceci leur sera une

    ordonnance perpétuelle. » L’aveuglement de Tobit n’est donc pas une « mise à l’épreuve divine »

    mais une malédiction formulée par la loi mosaïque qui interdit tout « culte des morts », tout hommage

    rituel aux défunts, toute fascination malsaine pour les sépulcres et autres choses mortuaires. Notonsle,

    l’ordonnance de la loi mosaïque est « perpétuelle » et ne peut être abrogée par une coutume ou

    une pratique postérieure.

    Le livre de Tobie, dont le but principal est de glorifier l’ensevelissement des morts ainsi que les

    hommages rendus aux sépulcres et cadavres, contredit ainsi les ordonnances de la loi, de la Bible, et

    se caractérise par sa déviance et ses superstitions. Le caractère apocryphe du livre s’en trouve

    renforcé. D’autre part, contrairement aux pratiques des peuples voisins, particulièrement des

    Chaldéens, les juifs orthodoxes n’ont jamais considéré que l’ensevelissement des corps fût une

    condition du salut des âmes des défunts. Nous découvrons en effet ceci dans le livre des Psaumes,

    LXXIX, v. 2, Psaume d’Asaph : « (Les nations) ont donné les corps morts de tes serviteurs pour

    viande aux oiseaux des cieux ; la chair de tes bien-aimés aux bêtes de la terre. 3, Elles ont répandu

    leur sang comme l’eau, à l’entour de Jérusalem ; et il n’y avait personne qui les ensevelît. »

    L’inutilité de la sépulture et des rites mortuaires est de même réaffirmée au Deutéronome XXVIII, v.

     

    51

    26 : « Et les corps morts seront en nourriture à tous les oiseaux des cieux, et aux bêtes de la terre.

    […]. »

    Au demeurant dans « La Cité de Dieu », et « De Cura pro Mortuis Gerenda » écrit en 422 par St.

    Augustin, l’auteur donne ces quelques indications à Paulin, évêque de Nole, en réponse à cette

    question : « l’offrande que l’on octroie au clergé pour les morts apporte-t-elle la rémission des

    péchés aux âmes ? ». Saint Augustin n’hésite pas à marteler ainsi que « Pour les Anciens, le sort

    des défunts après la mort était conditionné aux rites funéraires et à la sépulture. Mais dans la

    perspective du salut, ces rites ne sont d’aucune utilité. […] L’idée selon laquelle la sépulture est

    nécessaire au salut est en effet fort éloignée de la vraie foi, car comme il est écrit dans les Psaumes

    (LXXIX v. 2, et suivants) et au Deutéronome (XXVIII v. 26), les cadavres peuvent être jetés en

    pâture aux oiseaux des cieux et aux bêtes de la terre, cela n’a pas d’influence : les bêtes qui les

    dévorent ne peuvent point agir sur des corps prédestinés à la résurrection. […] Les fidèles ne

    perdent rien à être privés de sépultures, pas plus que les païens ne gagnent à la recevoir. […]

    Laisse les morts honorer les morts, avait répondu le Christ à un homme qui désirait rendre hommage

    à son père défunt avant de le suivre. […] Aussi dans les Gaules, les corps des martyrs furent jetés aux

    chiens. Les débris de leurs membres laissés par les chiens et leurs ossements furent brûlés jusqu’à la

    dernière parcelle. […] Cet anéantissement, nous sommes tenus de le croire, n’a été permis par Dieu

    que pour apprendre aux chrétiens que leur mépris de la vie doit se doubler d’un mépris encore

    plus grand pour leur sépulture. »

    Dans « Coutumes de l’Eglise Universelle » à savoir « Consuetudines », Saint Augustin ajoute enfin :

    « Les prières pour les morts ne sont pas fondées sur La Loi, une loi, ou un texte sacré canonique,

    mais sur une tradition, une coutume. »

    C’est assez dire que le « culte des morts » ne repose sur aucun fondement biblique et qu’il est

    fortement réprouvé chez les Hébreux et dans les premiers temps du christianisme. Né du livre de

    Tobit (mais vraisemblablement antérieur), le rituel mortuaire est d’ailleurs d’origine Chaldéenne et non

    biblique. St. Jérôme, dans sa préface, avoue ainsi que le texte de Tobit venait de Chaldée, de

    Babylone (Irak) et « qu’il fit la traduction de cet ouvrage en un seul jour d’après un manuscrit

    Chaldéen qu’un vieux savant juif lui interprétait en hébreu. » Le « culte des morts » est donc une

    superstition typiquement Babylonienne, et Manichéenne, puisque force est de constater qu’au regard

    de nos travaux (Section spécialisée sur le Manichéisme), la religion des Mages (Chaldéens) est

    passée dans le Catharisme et le Manichéisme via Manès. Il en aura été de même pour le « culte des

    morts ».

    Notons en outre que le rite mortuaire est célébré moyennant un prix, parfois élevé. Dans le livre

    de Tobie, nous lisons en effet que le père (Tobit) se figure, par une sorte d’anticipation, être mort (car

    il est répréhensible de la peine capitale, peine édictée contre la pratique mortuaire dont il s’est montré

    coupable), et demande à son fils de venir auprès de lui, afin d’exécuter ses dernières volontés. Il lui

    suggère de « rentrer en possession de 10 talents d’argent mis en dépôt chez Gabaël », pendant

    qu’il n’est pas encore inhumé. Or Tobit le père recouvrera la vue, la vie, au retour de son fils,

    porteur de ladite somme d’argent et de quelques « talismans » récupérés lors de ce voyage. Les 10

    talents d’argent sont donc le « moyen » du rachat de l’âme de Tobit.

    Dans un autre ouvrage apocryphe, Macchabées II, Chapitre XII, v. 40 et suivants, nous y trouvons

    encore un « culte mortuaire », où cette fois le payement du prix pour le rachat de l’âme des défunts

    est explicite : « Ils trouvèrent, sous les tuniques de chacun des morts, des objets consacrés,

    provenant des idoles de Jamina et que la Loi interdit aux juifs. […], [42] Puis ils se mirent en prières,

    demandant que le péché commis fût entièrement pardonné ; […] Puis, ayant fait une collecte où

    ils recueillirent la somme de 2000 drachmes, Judas Macchabée l’envoya à Jérusalem pour être

    employée à un sacrifice expiatoire. [46] Voilà pourquoi il fit ce sacrifice expiatoire pour les

    morts, afin qu’ils fussent délivrés de leurs péchés. » L’idée développée dans ce livre apocryphe a

    visiblement inspiré cette interrogation de l’évêque de Nole : « l’offrande que l’on octroie au clergé

    pour les morts apporte-t-elle la rémission des péchés aux âmes ? » Saint Augustin y avait

    répondu par la négative. La Bible et la Loi Mosaïque en font de même. Au demeurant, il est notable

    que ce récit, où l’on voit apparaître le « culte des morts » et le « payement du prix », est aussi

    d’origine Chaldéenne. Le livre des Macchabées fut en effet rédigé par des juifs, en Grec, et non en

    Hébreu, au retour de la Captivité à Babylone, en Chaldée. Le « culte des morts » étant proscrit par la

    Bible et les livres Canoniques, le récit des Macchabées et le « rite payant » en Judée ont donc pour

    origine la promiscuité des juifs avec les Chaldéens de Babylone, et conséquemment sont issus d’un

    transfert de pratiques, de rites, et d’idées. Tant au regard de cela que de sa nature, le rite mortuaire

    est donc Chaldéen Manichéen. Il implique en effet :

     

    52

    I La vénération de la dépouille des morts, des sépultures, voire des reliques.

    II La pratique d’ensevelir les défunts.

    III D’être une profession de foi sans condition.

    IV Le payement d’un prix élevé pour le rite.

    V La négation de la prédestination de l’homme et de son libre-arbitre.

    VI D’être la condition du salut des morts.

    Sur les trois derniers points, il convient de relever qu’ils constituent l’essentiel de la doctrine dualiste

    Manichéenne, définie par la conférence d’Archélaüs (évêque de Charcar en Mésopotamie) contre

    Manès, ainsi que par les références suivantes : (Collectan. Monum. vet. Eccl. Graecae et Latinae, in-

    4° ; Romae, 1098, actes de la conférence d’Archélaüs contre Manès. Saint Cyrille de Jérusalem,

    Catech., 6 et Saint Epiphane, Haer., 26. Cotelier tom. 1 « Des Pères apostoliques », p. 543 et

    suivantes. Instit. Hist. Christ. 2 ème partie, ch. 5, p. 351. St. Augustin, « Contra Advers. Legis et

    Proph. », 1, 2, ch. 12, n°39. St. Augustin, « De Morib. Manich. », ch. 12, n°25, etc.).

    « Manès admettait deux principes […] l’un, dieu bon, créateur des esprits, l’autre mauvais, créateur du

    monde et de l’homme. C’est ce qu’on appelle le dualisme ou dithéisme. […] Dans ce système »,

    comme le rapporte l’abbé Bergier, et les références ci-dessus, « nous (les hommes) n’avons rien à

    craindre de nos crimes. […] Il n’y a plus ni bien, ni mal […]. Cette doctrine est destructive de toute loi

    et de toutes sociétés, car l’homme ayant été créé par le mauvais dieu, ses actes ne dépendent pas de

    sa volonté, réputée inexistante, mais des influences qu’il reçoit du bon ou du mauvais dieu. Le librearbitre

    est nié, l’homme est irresponsable de ses fautes, et il ne lui appartient pas d’être bon ou

    mauvais, ni de pouvoir se racheter de ses erreurs. » Or il faut souligner que « l’offrande que l’on

    octroie au clergé » (comme vu dans le livre apocryphe des Macchabées) ou le prix payé pour le

    rite mortuaire (livre de Tobit) « est censé apporter la rémission des pêchés aux âmes »,

    indépendamment des fautes ou de la volonté du défunt. Le prix étant la condition du rite, et ce

    dernier étant le garant du salut de l’âme, nous sommes dans un système typiquement Manichéen de

    négation du libre-arbitre et d’irresponsabilité de l’homme vis-à-vis de ses erreurs. Ce n’est pas

    l’homme qui se rachète, c’est le prix payé et le rite qui effacent tout péché.

    Ajoutons que nous trouvons un « culte des morts » similaire chez d’autres sectes de rite Chaldéen.

    Marcion, dualiste et gnostique Chaldéen, né à Sinope au second siècle après Jésus-Christ, pratiquait

    un rite de même nature qui impliquait la négation du libre-arbitre : Dans l’histoire de St. Jean

    Chrysostome, Archevêque de Constantinople57, il est dit en effet ceci : « Les hérétiques ariens (ancien

    nom des Manichéens), anoméens et sabelliens ne furent pas les seuls sectaires que le zèle de

    Chrysostome eut à combattre. L’Eglise d’Antioche, était désolée par toutes les erreurs qu’enfante

    l’orgueil. Marcionites, Valentiniens, gnostiques, manichéens, macédoniens, […] toutes les sectes,

    toutes les erreurs anciennes et nouvelles avaient leurs adeptes dans la ville patriarcale. […]

    Chrysostome les combattait […]. Ainsi, dans l’homélie 40 ème (De Natura Incomp., Homil., IV), sur la

    première Epître aux Corinthiens, il s’écrie : « Voulez-vous que je vous dise comment les disciples de

    Marcion entendent l’Ecriture sur la nécessité du Baptême ? […] Parmi eux, quand un catéchumène

    vient à mourir subitement sans avoir reçu le baptême, certains ont trouvé le moyen de le baptiser

    après sa mort. On s’approche du lit du défunt, on lui parle, on l’interroge, on lui demande s’il veut être

    baptisé ; le mort ne répondant pas, quelqu’un caché sous le lit se charge de répondre pour lui et dit

    qu’il veut être baptisé. Le défunt reçoit à l’instant le baptême dans la personne de celui qui a

    répondu. » Il faut dire que Marcion prêchait l’existence de deux principes, l’un bon l’autre mauvais, et

    qu’à son idée, l’homme avait été créé par le diable. Imitant en cela la doctrine des Mages Chaldéens

    reprise plus tard par Manès, Marcion ne pouvait conditionner le salut des âmes qu’à un baptême

    mortuaire. Niant le libre-arbitre et la prédestination de chaque être, il se figurait que le salut ne pouvait

    s’acquérir que par le « culte des morts ». Cette pratique Marcionite fut bientôt condamnée par l’Eglise,

    et c’est d’ailleurs ce que nous apprend Voltaire dans son Dictionnaire Philosophique : « Saint

    Epiphane et Saint Jean Chrysostome nous déclarent que […] chez les Marcionites on mettait un

    vivant sous le lit d’un mort, on lui demandait s’il voulait être baptisé, le vivant répondait oui ; alors on

    prenait le mort, et on le plongeait dans une cuve. Cette coutume fut interdite. »

    57 « Doctrine de l’Eglise, sa vie, ses oeuvres, son siècle, influence de son génie », par M. L’abbé J. B. Bergier, missionnaire de

    Beauprés, Ambroise Bray, éditeur, Paris, 1856.

     

    53

    Dans le registre des rites mortuaires Chaldéens, l’Egypte semble tenir une place particulière. Gaston

    Maspero58, professeur de langue et d’archéologie égyptiennes au collège de France, et directeur

    général des Antiquités de l’Egypte, relève ainsi qu’il existe des liens ténus entre la religion des Mages

    Chaldéens et celle d’Egypte, notamment en ce qui concerne les âmes des morts : « (Les Chaldéens)

    avaient une législation et une religion complète. Leur écriture était hiéroglyphique à l’origine, comme

    celle de l’Egypte. […] Il semble bien que les premiers chaldéens se fissent de notre monde une idée

    analogue à celle que les égyptiens avaient conçue. Les esprits, les « ZI », (étaient similaires)

    dès l’origine aux doubles égyptiens (sorte d’esprits) qui comprennent les âmes des morts. […]

    (Chez les Chaldéens) les âmes arrivent de même que chez les égyptiens au pied de la grande

    montagne d’occident […] dans le Kournoudé. Pour cette religion, il n’y a ni récompense pour les

    justes, ni châtiment pour les impies. »

    Nous voyons bien que l’Egypte et son système religieux subirent l’influence de la doctrine

    Chaldéenne. Et ce, comme le souligne l’auteur précité, dès le commencement de cette civilisation.

    Mais aussi tout au long des siècles, notamment par le biais des « alliances » entre monarques, et des

    colonisations réciproques Egypte / Chaldée. Vers 2560 avant Jésus-Christ (IV ème dynastie), on

    trouve ainsi les premières traces d’un culte des morts qu’on nomme habituellement « Fête d’Ouag ».

    Elle se déroule, en suivant le cycle lunaire, 17 jours après le début du nouvel an. Dans le cas d’une

    transposition vers notre calendrier actuel, la célébration aurait conséquemment lieu un 17 janvier. On

    y pratiquait un « culte des morts privé », sans rapport avec les offices religieux ordinaires (pour de

    plus amples informations au sujet de cette fête d’Ouag ou Wagy, se reporter aux références données

    en note 59).

    Chez les Chaldéens, comme le déclare Fernand Nicolaÿ 60, « il était enseigné que des divinités

    avaient pour mission de ressusciter les morts et que le principe vital, Ekimu (l’âme), se dégageait du

    corps des défunts si les parents le vénéraient. » Le salut des âmes était donc conditionné au rite

    mortuaire, c'est-à-dire aux pratiques d’ensevelissement des cadavres, ainsi qu’aux prières que les

    proches et des parents voulaient bien leur accorder. Or, en Egypte et au sujet de la fête « d’Ouag » ou

    « Wagy » que nous venons de voir, Ferdinand Nicolaÿ, dans le Tome II de son « Histoire des

    Croyances », ajoute que le défunt devait recourir aux prières des parents « parce qu’une fois le

    dernier souffle rendu, […] l’âme ne pouvait rien pour elle-même ; désormais elle devait tout tenir

    de la piété de ses amis, et de ses proches, ou de sa prévoyance à se préparer un “pécule” ».

    En Egypte, le salut du défunt n’était donc pas fonction des vertus du mort, ni de sa vie passée, ni de

    ses actes bons ou mauvais, mais du rite funéraire, de la « vénération de ses parents pour ses restes »

    et du « pécule » amassé en vue de sa sépulture (et pour payer le clergé). Le culte mortuaire est ici

    payant, et présente toutes les caractéristiques propres à la religion mortuaire des Chaldéens. La fête

    d’Ouag égyptienne, célébrée le 17 ème jour après le début du nouvel an, comporte tous les éléments

    constitutifs d’une négation du libre-arbitre de l’homme, d’un rite funéraire surtaxé, et d’un

    système religieux Chaldéen Dualiste (repris ensuite par les Manichéens et leur doctrine).

    Gaston Maspero soulignait que dans la religion Chaldéenne « il n’y avait ni récompense pour les

    justes, ni châtiment pour les impies » ; nous pouvons admettre qu’il en est de même en Egypte, et que

    cette « pratique mortuaire » a été importée de Chaldée, et s’est répandue très tôt, d’abord dans la

    religion égyptienne, puis ptolémaïque, enfin à l’époque moderne, chez les gnostiques dualistes et

    manichéens d’Alexandrie, et de toute cette contrée.

    Au Moyen-Âge, en Europe, la religion Chaldéenne d’Irak s’est perpétuée via le Manichéisme (tel que

    nous l’avons appris précédemment). On redécouvre d’ailleurs le « culte des morts » chez les Cathares

    du Nord et du centre de l’Italie, des Flandres, de l’Ouest Allemagne, et du Sud de la France. C’est la

    conclusion logique que l’on tire de l’analyse de leurs pratiques et de leur doctrine. Ces sectaires

    possédaient un seul et unique sacrement important, le Consolamentum ; qu’on peut qualifier de

    « Culte des morts ». Jean-Marie Vidal (1872-1940), en son ouvrage « Doctrine et morale des derniers

    ministres albigeois »61, relevait ainsi « l’importance, la nécessité de ce rite, et sa signification

    58 Gaston Maspero, « Histoire Ancienne des peuples de l’Orient classique » (5 tomes), Paris, 1895–1908, Livre II : « L’Asie

    antérieure avant et pendant le temps de la domination égyptienne », Chap. IV, « La Chaldée ».

    59 Perpillou-Thomas, F., « Fêtes d’Egypte ptolémaïques et romaines, d’après la documentation papyrologique grecque »,

    Universitas Catholica Lovaniensis, Lovanii, 1993, et même auteur, « Fêtes d’Egypte d’après les papyrus grecs », A. N. R. T.,

    Lille, 1991. Enfin, Altenmüller, H., « Das Fest des Weissen Nilpferd und das Opfergefilde », N°1, pp. 29-44, Hommages à Jean

    Leclant, IFAO, Le Caire, 1994.

    60 Fernand Nicolaÿ, « Histoire des croyances, superstitions, moeurs et usages selon le plan du décalogue », Tomes I, II et III

    (3ème édition), éditions Victor Retaux, 82 rue Bonaparte, Paris, 1900 (ouvrage couronné par l’Académie Française).

    61 Vidal, J.-M., « Doctrine et morale des derniers ministres albigeois », Revue des Questions historiques, LXXXV (1909), 357-

    409, LXXVI (1910), 5-48. Reprod. en fac-sim. : Nîmes, Impr. C. Lacour, éd. Rediviva, 2002.

     

    54

    multiple ». Il ajoutait qu’on lui attribuait des « effets merveilleux, et variés », et qu’il constituait « le

    résumé de cinq à six sacrements de l’Eglise catholique : baptême des morts, confirmation,

    pénitence, extrême-onction ». « On l’administrait aux adultes qui voulaient embrasser l’état de

    « Parfait » (note : de prêtre Manichéen) […] c’était l’exception. […] On le conférait aux mourants,

    c’était le cas ordinaire. […] ». On remarquera les notions attachées à ce rite : la pénitence, chère

    aux flagellants ascètes, et le baptême mortuaire semblable aux pratiques de Marcion, dont Saint Jean

    Chrysostome et Saint Epiphane s’étaient scandalisés.

    Le Consolamentum est encore une négation du libre-arbitre, comme le rapporte J.-M. Vidal dans

    l’ouvrage précité : « L’hérétication, le Consolamentum, dûment reçu à l’article de la mort, les

    lavait (note : les hérétiques cathares) de toutes les fautes, les dispensait de toute restitution et de

    toute réparation. Dettes, vols, usures cessaient, étaient pardonnés. Hoc communiter heretici renebant

    quod sive eorum credentes redderent illud quod male acquisiverant, sive non, solummodo quod

    reciperentur per hereticos, quod absoluti essent ab omnibus peccatis et salvarentur. (Sermo G.

    Belibasta, folio 216c, et cf. Art. Her., P. Maur., VIII, LIV, et folio 117e, ainsi que Molinier, op., cit., p

    283 ; Schmidt, II, p. 84.) »62

    Le Consolamentum, similaire au rite mortuaire Chaldéen, garantit le salut des âmes indépendamment

    des fautes commises par le défunt pendant son existence. Les croyants peuvent ainsi « se livrer à

    toutes les turpitudes, persuadés qu’ils sont que leurs péchés leur seront pardonnés à l’heure dernière

    par la réception du sacrement (Consolamentum) (Art. Her., P. Maurini, XXIII, XL ; Sermo J. Auterii, fol.

    251c ; Sermo G. Belibasta, fol. 261b) ».

    Le rite est enfin payant. C’est ce que l’on apprend de J.-M. Vidal, lorsqu’il déclare que « dès qu’un

    parfait (note : prêtre Cathare) est mandé au chevet d’un mourant, il se rend en toute hâte. […] or avant

    tout, le mourant est prié de payer ses dettes envers l’église cathare. S’il s’y refuse, on refuse

    aussi de le recevoir dans le rite. » Des dettes peuvent être entendues de plusieurs façons, mais non

    des dettes contractées au profit du clergé cathare. Le rite est surtaxé et son prix est la condition de sa

    délivrance ; car il s’agit d’une rémunération en vue de la « vénération du défunt », identique à celle

    constatée pour le « culte des morts » Chaldéen. Le cas n’est pas isolé ou résiduel, puisque d’autres

    documents nous font connaître cette pratique Cathare. Reinerius Sacchoni63, grand historien, taxe les

    Parfaits d’avarice à l’occasion du rituel du Consolamentum, et dans le « Rituel Cathare »64 nous lisons

    « qu’un croyant malade ou mourant doit quelque chose et que s’il peut le payer, il doit le faire. Et s’il

    ne veut pas le faire, il ne doit pas être reçu dans le rite ». (« Rituel Cathare », p. XXII). La même chose

    est répétée dans les références suivantes : cf. Douais, « Les Albigeois, leurs origines »65, p. 247 et

    Guiraud, « Questions d'histoire et d'archéologie chrétienne »66, p. CLXXXIII.

    « Pour recouvrer les dettes contractées par les croyants à l’égard de l’église, les hérétiques

    recouraient même au refus du Consolamentum. […] L’article de la mort, pour les Parfaits, était

    aussi l’instant pour se faire donner des legs. » L’argent est la condition du rite, conformément aux

    pratiques Chaldéennes et Manichéennes. Si le croyant ne peut se racheter par ses actes, et que son

    libre-arbitre est nié, il lui incombe de se préparer « un pécule » sa vie durant afin d’obtenir, la mort

    venue, le rite salutaire.

    Vers le XII ème et XIII ème siècle, en Italie du Nord et du centre, et d’une manière générale dans

    toutes les provinces européennes qui sont le siège des Manichéens, « le culte des morts » passe des

    Cathares chez les Pénitents Flagellants. Des groupes de ces sectaires appelés « Flagellants » ou

    « Milices de Pauvres Pénitents du Christ », se forment dans les villes et villages d’Italie, de l’Ouest

    Allemagne, de Flandre, du Nord et Sud de la France, et se chargent d’assurer presque exclusivement

    l’ensevelissement des morts. Sous couvert de moines ou d’ascètes, ces confréries chantent les offices

    des défunts, assurent l’aide humanitaire, et se spécialisent dès l’origine dans l’organisation des

    obsèques et dans l’assistance aux mourants. Certaines confréries font l’objet de mesures de

    répression. En 1389, une horde de pénitents surnommée les Bianchi, dévale les Alpes, et se propage

    62 Molinier, Charles, « L'Inquisition dans le Midi de la France », Paris, 1880. Schmidt, C., « Histoire et doctrine de la secte des

    Cathares ou Albigeois » (2 volumes), Paris, 1849.

    63 Raniero Sacconi, « Summa de Catharis », 1250.

    64 « Rituel Cathare », édité par Cunitz, Iéna, 1852.

    65 Abbé Douais, « Les Albigeois, leurs origines », Paris, 1878.

    66 Voir Jean Guiraud, « Questions d'histoire et d'archéologie chrétienne », Paris, 1906, au sujet de la « morale » des Cathares.

    Autre oeuvre du même auteur, « L'inquisition médiévale » Coll. « La vie chrétienne N°6 », éd. Grasset, Paris, 1928. Idem,

    « Histoire de l’Inquisition au Moyen-Âge » (2 volumes), éd. Picard, Paris, 1935-1938. Idem, « Histoire de l’Inquisition au MoyenÂge

    », Taillandier éditeur, Paris XV ème, 1978.

     

    55

    dans toute la Haute Italie. Mais à l’approche des Etats de l’Eglise Romaine, le pape, pressentant un

    danger, ordonne de les faire brûler.

    En 1414, 127 flagellants sont exécutés à Sangershausen sur la requête du grand inquisiteur

    Schoenfeld. Enfin, le Concile de Constance les condamne comme hérétiques. Le mouvement des

    flagellants est à cette occasion requalifié de sectaire dans un ouvrage de Jean Gerson intitulé en

    français « Traité contre la secte de ceux qui se flagellent » (titre original : « Epistula ad Vincentium »,

    « Lettre Contre Vincent ») ; où St. Vincent Ferrer, fondateur des pénitents de Perpignan, est

    fermement dénoncé. Mais l’expansion des confréries, qui sont d’ailleurs solidement implantées depuis

    l’an mil sur tous les secteurs que nous avons énumérés, ne peut plus être endiguée. Le « culte des

    morts » sort donc du secret où il était jusqu’à présent confiné, et se popularise au-delà de toutes

    proportions. Chaque ville d’Italie possède ses propres pénitents, et compte jusqu’à 50 confréries

    différentes, toutes chargées de l’ensevelissement des morts. Pour exemple, à Florence,

    l’Archiconfrérie de la Miséricorde, autrefois Milice de Santa Maria, s’acquitte de l’assistance aux

    mourants, et de l’enterrement des citoyens. Fondée en 1224, mais présente bien avant, la confrérie

    avait vu le jour officiellement pour soutenir les Guelfes, partisans du Pape, dans la guerre qui les

    opposait aux Gibelins de l’empereur d’Allemagne. Dans cette lutte, les Gibelins s’étaient associés aux

    Cathares de la région, nommés autrement « Patarins ». La confrérie de la Miséricorde de Florence

    avait eu la tâche de tenter de les assimiler. L’entreprise semble avoir échoué, tout au moins pour le

    parti du Pape, puisque les membres de la Miséricorde ont revêtu très tôt l’habit de pénitent, si typique

    des Cathares, tout d’abord rouge, puis changé en noir vers 1497. Le 31 mars 1329, la Miséricorde est

    promue par la commune de Florence au rang « d’organisation publique » autonome. Elle forme

    ensuite d’autres sous-structures dans la ville, toutes chargées du culte des morts. On lui prête même

    la paternité de la Croix-Rouge, qui aurait été fondée à Florence sous son influence. Nonobstant,

    l’importance de la Miséricorde n’exclut pas la présence très ancienne, d’autres confréries de pénitents

    dans la même localité ; car les Médicis et le moine Dominicain hérétique Savonarole (brûlé sur la

    place publique de Florence) possédaient eux aussi leurs propres confréries d’encagoulés.

    Quant à la pratique du culte mortuaire chez les Pénitents, à l’occasion des ensevelissements, elle

    nous est rapportée par un grand nombre de sources, généralement rassemblées dans les archives

    départementales pour la France, ou dans celles des confréries ou de l’Inquisition pour les autres pays.

    Citons pour mémoire un texte d’Alexandre Dumas, assez long, mais qui nous donnera un aperçu de

    l’importance des confréries de pénitents en Italie, à Naples ici, et de la tarification du « culte » rendu

    aux morts :

    In : Alexandre Dumas, Le Corricolo (récit du voyage de l’auteur à Naples),

    chap. VI

    « […] Les procès durent à Naples trois fois plus longtemps qu'ils ne durent à Paris. […]

    Le jour où nous la traversions, il y avait encombrement ; nous fûmes forcés de descendre de notre

    corricolo pour continuer notre route à pied, et nous allions à force de coups de coude parvenir à

    traverser cette foule, lorsque nous nous avisâmes de demander quelle cause la rassemblait : on nous

    répondit qu'il y avait procès entre la confrérie des pèlerins (note : une autre désignation pour :

    « pénitents ») et don Philippe Villani. Nous demandâmes qu'elle était la cause du procès : on nous

    répondit que le défendeur, s'étant fait enterrer quelques jours auparavant aux frais de la confrérie des

    pèlerins, venait d'être assigné afin de prouver légalement qu'il était mort. […] Nous demandâmes

    à Francesco ce que c'était que don Philippe Villani. En ce moment, il nous montra un individu qui

    passait tout courant.

    - Le voici, nous dit-il.

    - Celui qu'on a enterré il y a huit jours ?

    - Lui-même.

    - Comment cela se fait-il ?

    - Il sera ressuscité.

    - Il est donc sorcier ?

    - C'est le neveu de Cagliostro.

    […]

     

    56

    « Le 15 novembre 1834, la congrégation des pèlerins reçut l'avis suivant. Le sieur don Philippe Villani

    étant décédé du spleen, la vénérable confrérie des pèlerins est priée de donner les ordres les plus

    opportuns pour ses obsèques. »

    Pour que nos lecteurs comprennent le sens de cette invitation, il est bon que nous leur disions

    quelques mots de la manière dont se fait à Naples le service des pompes funèbres.

    Une vieille habitude veut que les morts soient enterrés dans les églises : c'est malsain, cela

    donne l'aria cattiva, la peste, le choléra ; mais n'importe, c'est l'habitude, et d'un bout de l’Italie à

    l'autre on s'incline devant ce mot.

    […] Chacun de son vivant prend ses précautions pour échapper aux croque-morts, à la charrette et

    au Campo-Santo (note : la fosse commune, cimetière des pauvres). De là les associations pour les

    pompes funèbres entre citoyens ; de là les assurances mutuelles, non pas sur la vie, mais sur

    la mort.

    Voici les formalités générales de réception pour être admis dans un des cinquante clubs mortuaires

    de la joyeuse ville de Naples. Un des membres de la société présente le néophyte qui est élu

    frère par les votes d'un scrutin secret : à partir de ce moment, chaque fois qu'il veut se livrer à

    quelque pratique religieuse, il va à l'église de sa confrérie ; c'est sa paroisse adoptive ; elle

    doit, moyennant une légère contribution mensuelle […], l’enterrer après sa mort. […]

    Si au contraire, on a négligé cette formalité, non seulement on est obligé de payer fort cher toutes

    les cérémonies qui s'accomplissent pendant la vie, mais encore les parents sont forcés de

    dépenser des sommes fabuleuses pour arriver à cette magnificence de funérailles […]. Le 2

    novembre, jour de la fête des trépassés, les catacombes de chaque confrérie sont ouvertes au public.

    […] Alors on hisse les squelettes des frères qui sont morts dans l'année, on les habille de leurs

    beaux habits, on les place religieusement dans des niches préparées à cet effet tout autour de

    la salle ; puis ils reçoivent les visites de leurs parents, qui fiers d'eux, amènent leurs amis et

    connaissances, pour leur faire voir la manière convenable dont sont traités après leur mort les

    gens de leur famille. Après quoi, on les enterre définitivement dans un jardin d'orangers qu'on

    appelle Terra Santa.

    Toutes les corporations funèbres ont des rentes, des droits, des privilèges fort respectés ; elles sont

    gouvernées par un prieur élu tous les ans parmi les confrères. Il y a des confréries pour tous les

    ordres et pour toutes les classes : pour les nobles et pour les magistrats, pour les marchands et pour

    les ouvriers. […]

    C'est de cette honorable confrérie (note : celle des pèlerins) que faisait partie don Philippe Villani ; et il

    avait si bien senti l'importance d'en rester membre, que, si bas qu'il eût été précipité par la roue de

    la fortune, il avait toujours pieusement et scrupuleusement acquitté sa part de la cotisation

    annuelle et générale. […]

    Vingt-quatre heures après le décès, terme exigé par les règlements de la police, le convoi (note :

    mortuaire) s'achemina en conséquence vers la maison de don Philippe. Un comte, choisi parmi la plus

    ancienne noblesse de Naples, tenait le gonfalon de la confrérie; puis les confrères, rangés deux à

    deux et habillés en pénitents rouges, précédaient une caisse mortuaire. »

    Ce que nous venons de lire, et qui est rapporté par Alexandre Dumas dans ce récit de son voyage à

    Naples, ne laisse guère de doute. Tous les éléments sont rassemblés pour déterminer qu’un culte des

    morts était, et est sans doute toujours, en grand honneur à Naples. L’auteur note qu’il fut de coutume

    pour chaque citoyen de prendre des « assurances mutuelles, non sur la vie, mais sur la mort » et que

    « d’un bout à l’autre de l’Italie on s’inclinait » devant cette pratique. Que cela soit de la religion, des

    rites, ou de la foi du fidèle, l’ensemble tourne irrésistiblement vers les funérailles, dernière et suprême

    vanité. Qu’importe que le fidèle se soit bien ou mal conduit sa vie durant, l’essentiel est de ne pas

    échoir à la fosse commune, ou d’être enterré sans pompe, ou plutôt sans rites. Le culte des morts de

    Naples, comme nous le voyons en suivant ce texte, passe par une adoration des sépulcres, et par un

    souci obsessionnel et constant pour la dépouille des défunts. C’est une profession de foi

    inconditionnelle, sans réserve, doublée d’une conséquence : Le culte des morts rythme le cours de

    l’existence du croyant. Celui-ci doit être admis dans « l’un des cinquante clubs mortuaires de la ville »

    selon une procédure stricte, et un cérémonial précis, exactement comme dans un groupe occulte. A la

    suite de quoi, le fidèle doit « changer de paroisse pour aller à l’église de sa confrérie », de celle qui

    accomplira son ensevelissement. Le croyant n’est donc point attaché à l’Eglise Catholique, ni à son

    évêque, mais bien à son club mortuaire, à cette religion spéciale, sans autre considération.

     

    57

    Il convient d’ajouter, en outre, que nous relevons encore ici tous les critères caractéristiques du rite

    mortuaire Chaldéen : Tout d’abord l’ensevelissement est conditionné au payement d’un prix. Celui-ci

    peut être cotisé au cours de la vie du croyant. Alexandre Dumas le dit d’ailleurs, « chacun de son

    vivant prend ses précautions, […] (le fidèle) contribue moyennant une légère cotisation mensuelle » et

    il était admis qu’« il fallait acquitter scrupuleusement sa part de la cotisation annuelle. » Au demeurant,

    si le prix payé au final est jugé insuffisant, ou s’il y a défaut de règlement, ou encore inconstance dans

    les versements, « les parents sont forcés de dépenser des sommes fabuleuses, et on est obligé de

    payer fort cher toutes les cérémonies. » Nous sommes à la limite du chantage, quoi que visiblement

    les croyants se prêtent fort bien aux contraintes engendrées par ce type de superstitions.

    Il est donc ici question d’un prix, dont il est fortement recommandé de s’acquitter en vue du salut. Ce

    prix s’accompagne non seulement d’un rituel, mais aussi d’une adoration des morts, visible d’ailleurs à

    ce qu’on « hisse les squelettes des frères » et qu’« on les habille de leurs beaux habits » pour

    les faire admirer par leurs parents. Mais il faut aussi souligner un aspect plus ou moins sectaire de

    cette coutume de Naples et des autres villes d’Italie, car le croyant doit s’intégrer à une confrérie, y

    adhérer, et pourrions-nous dire, se prêter au jeu qui consiste à faire partie d’un groupe mortuaire

    secret et élitiste, dont les membres sont le plus souvent anonymes, abrités par leurs cagoules. C’est le

    principe des confréries de pénitents. Celles-ci peuvent porter différents noms, être en grand nombre

    dans une même ville sans pour autant se faire remarquer, mais sont reconnaissables, à certaines

    périodes (époque du Carême, ou lors des enterrements), par leur accoutrement particulier. L’auteur

    précité déclare d’ailleurs que les « confrères » du club mortuaire étaient « rangés deux à deux et

    habillés en pénitents rouges ». Les mots sont assez lourds de sens pour que l’on comprenne qu’à

    Naples, les ensevelissements, les rites funèbres et l’adoration des morts, etc. étaient l’apanage

    exclusif des pénitents. Aussi, le nom de la société dont il est question dans le texte [Confrérie des

    Pèlerins] n’est autre que l’une des très nombreuses dénominations de ce genre d’institutions.

    Selon Alexandre Dumas, toutes les villes d’Italie possèdent leurs confréries. Nous l’avons constaté au

    travers des références et documents développés tout au long de cette étude. Il est toutefois

    intéressant de relever que ces Flagellants Pénitents sont, de notoriété, spécialisés dans le « don de

    linceuls, dans le tissage de ceux-ci, dans l’emmaillotage des morts (note : Momification ?), et dans les

    ensevelissements. On ne peut donc douter que les confréries mortuaires soient de rite Chaldéen

    Manichéen, et fussent le maillon de transition entre les sectes dualistes de l’an mil, et une

    institutionnalisation de cette mouvance via certains ordres monastiques, issus desdites confréries.

    Mais comme nous l’avons dit précédemment, les zones peuplées anciennement de Cathares

    Manichéens sont le siège de pénitents flagellants, et l’ensemble se recoupe donc fort bien.

    On retrouve d’ailleurs des clubs mortuaires en France, et dans tous les pays cités dans la présente

    étude.

    A Aigues-Mortes, la Confrérie des Pénitents Bleus fut créée pour la prise en charge des mourants, le

    service des obsèques, l’ensevelissement des morts, et la garde des hôpitaux. Toujours dans le même

    registre d’activité, Aigues-Mortes contient plusieurs autres confréries : celle des Pénitents Noirs,

    approuvée par l’Evêque du Diocèse vers 1661, et les Frères des Lumières du Saint-Esprit, plus

    connus sous le nom de Pénitents Blancs, enfin les Pénitents Gris Cordeliers. Au sujet de cette

    dernière confrérie, l’histoire retient son nom dès 1248, lorsque Louis IX vint à Aigues-Mortes pour la

    croisade, et qu’il donna forme institutionnelle et charte de droits à un groupe plus ou moins clandestin

    de Franciscains Pénitents. Vers 1350 il se constitueront en confrérie de Flagellants, et prendront un

    soin jaloux à garder leur cimetière.

    Nice n’a quand à elle rien à envier à Aigues-Mortes, puisqu’elle possède aussi ses propres Pénitents :

    - Les Noirs, chargés des besognes mortuaires, et de tanner les peaux. Laïcs Catholiques, ils

    comptent dans leurs membres des hommes et des femmes, mais se comportent comme des

    moines ascètes.

    - Les Rouges, spécialisés dans l’adoration des reliques, et du Saint Suaire, qu’ils supposent

    avoir séjourné dans la région lors de son transfert de Chambéry à Turin.

    - Les Bleus, chargés anciennement des lépreux et de leur sépulture.

    - Enfin et pour finir, les Blancs, qui dès l’origine administraient les hôpitaux de la région, et

    préparaient les funérailles des malades en fin de vie.

     

    58

    Loin de n’être basées qu’à Nice, les confréries sont réparties sur tous les villages environnants, et l’on

    compte au moins une chapelle de Pénitents pour chaque bourg ou lieudit. Il en est de même pour les

    villes de Limoux, avec pas moins de 6 catégories différentes de Pénitents, Monaco, Millau, Aix-en-

    Provence, Ajaccio, Avignon, Montpellier, Nanterre, Paris, Perpignan avec sa Sanch, dans toutes les

    agglomérations et villages de Catalogne, et d’une manière générale dans toutes les circonscriptions

    contenant des Cordeliers Pénitents, des Flagellants, ou des ordres monastiques pratiquant des

    mortifications poussées et des procédures d’ensevelissement hors normes. Toutes ces institutions

    sont en lien permanent avec leurs soeurs, qui sont plus de 7000 en Italie.

    Reste que l’on pourrait douter que le « payement d’un prix » au club mortuaire soit réellement

    obligatoire pour le salut de l’âme du mort. Le texte d’Alexandre Dumas ne permet pas, en effet de

    déterminer efficacement cet aspect, puisque dans les exemples qu’il donne, l’ensemble de la

    procédure (Payement, culte des morts, etc.) se déroule absolument normalement. (Bien qu’il note que

    l’absence de prix payé, ou de cotisation régulière au club mortuaire, multiplie très fortement les frais).

    Cette lacune va être comblée grâce à Voltaire, qu’on ne présente plus.

    Voltaire, dans son « Dictionnaire Philosophique » rapporte une affaire, somme toute assez commune

    aux confréries de Pénitents, mais qui en son temps fit grand bruit. Il s’agit du procès criminel qui

    opposa le Seigneur de Saint-Mesmin aux révérends Pères Cordeliers Pénitents d’Orléans67, en 1534 :

    « L’illustre maison de Saint-Mesmin avait fait de grands biens au couvent des Cordeliers, et avait sa

    sépulture dans leur église. La femme d’un seigneur de Saint-Mesmin, prévôt d’Orléans, étant morte,

    son mari, croyant que ses ancêtres s’étaient assez appauvris en donnant aux moines, fit un présent

    à ces frères qui ne leur parut pas assez considérable. Ces bons franciscains s’avisèrent de vouloir

    déterrer la défunte, pour forcer le veuf à faire réenterrer sa défunte en leur terre sainte, en les payant

    mieux. Le projet n’était pas sensé ; car le seigneur de Saint-Mesmin n’aurait pas manqué de la faire

    inhumer ailleurs. Mais il entre souvent de la folie dans la friponnerie.

    D’abord l’âme de la dame de Saint-Mesmin n’apparut qu’à deux frères. Elle leur dit: « Je suis

    damnée comme Judas, parce que mon mari n’a pas donné assez. » Les deux petits coquins qui

    rapportèrent ces paroles ne s’aperçurent pas qu’elles devaient nuire au couvent plutôt que lui profiter.

    Le but du couvent était d’extorquer de l’argent du seigneur de Saint-Mesmin pour le repos de

    l’âme de sa femme. Or, si Mme de Saint-Mesmin était damnée, tout l’argent du monde ne pouvait la

    sauver; on n’avait rien à donner ; les cordeliers perdaient leur rétribution.

    Il y avait dans ce temps-là très peu de bon sens en France. La nation avait été abrutie par l’invasion

    des Francs, et ensuite par l’invasion de la théologie scolastique ; mais il se trouva dans Orléans

    quelques personnes qui raisonnèrent. Elles se doutèrent que si le grand Être avait permis que l’âme

    de Mme de Saint-Mesmin apparût à deux franciscains, il n’était pas naturel que cette âme se fût

    déclarée damnée comme Judas. Cette comparaison leur parut hors d’oeuvre. Cette dame n’avait point

    vendu Notre Seigneur Jésus-Christ trente deniers ; elle ne s’était point pendue ; ses intestins ne lui

    étaient point sortis du ventre : il n’y avait aucun prétexte pour la comparer à Judas.

    Cela donna du soupçon; et la rumeur fut d’autant plus grande dans Orléans, qu’il y avait déjà des

    hérétiques qui ne croyaient pas à certaines visions, et qui, en admettant des principes absurdes, ne

    laissaient pas pourtant d’en tirer d’assez bonnes conclusions. Les cordeliers changèrent donc de

    batterie, et mirent la dame en purgatoire.

    Elle apparut donc encore, et déclara que le purgatoire était son partage; mais elle demanda d’être

    déterrée. Ce n’était pas l’usage qu’on exhumât les purgatoriés, mais on espérait que M. de Saint-

    Mesmin préviendrait cet affront extraordinaire en donnant quelque argent. Cette demande d’être

    jetée hors de l’Église augmenta les soupçons. On savait bien que les âmes apparaissaient souvent,

    mais elles ne demandent point qu’on les déterre.

    L’âme, depuis ce temps, ne parla plus ; mais elle lutina tout le monde dans le couvent et dans l’église.

    Les frères cordeliers l’exorcisèrent. Frère Pierre d’Arras s’y prit, pour la conjurer, d’une manière qui

    n’était pas adroite. Il lui disait : « Si tu es l’âme de feu Mme de Saint-Mesmin, frappe quatre coups » ;

    et on entendit les quatre coups. « Si tu es damnée, frappe six coups » ; et les six coups furent frappés.

    « Si tu es encore plus tourmentée en enfer parce que ton corps est enterré en terre sainte, frappe six

    autres coups » ; et ces six autres coups furent entendus encore plus distinctement. « Si nous

    67 « Seigneur de Saint-Mesmin contre Pères Cordeliers Pénitents d’Orléans », 1534, en manuscrit à la Bibliothèque du roi de

    France, n°1770.

     

    59

    déterrons ton corps, et si nous cessons de prier Dieu pour toi, seras-tu moins damnée ? Frappe cinq

    coups pour nous le certifier » ; et l’âme le certifia par cinq coups.

    Cet interrogatoire de l’âme, fait par Pierre d’Arras, fut signé par vingt-deux cordeliers, à la tête

    desquels était le révérend Père provincial. Ce Père provincial lui fit le lendemain les mêmes questions,

    et il lui fut répondu de même.

    On dira que l’âme ayant déclaré qu’elle était en purgatoire, les cordeliers ne devaient pas la supposer

    en enfer ; mais ce n’est pas ma faute si des théologiens se contredisent.

    Le seigneur de Saint-Mesmin présenta requête au roi contre les Pères cordeliers. Ils

    présentèrent requête de leur côté; le roi délégua des juges, à la tête desquels était Adrien

    Fumée, maître des requêtes.

    Le procureur général de la commission requit que lesdits cordeliers fussent brûlés ; mais

    l’arrêt ne les condamna qu’à faire tous amende honorable la torche au poing, et à être bannis

    du royaume. Cet arrêt est du 18 février 1534. »

    Que dire d’autre après cette lecture ? L’absence du prix payé emporte bien la damnation du croyant.

    Nous sommes donc devant un cas typique de « Culte des morts », pratiqué par des Pénitents. Nous

    soulignons au passage que le procureur général de la commission requiert que les Pénitents

    Cordeliers soient brûlés en place publique. C’est avouer qu’il s’agit d’un cas d’hérésie, et que l’on

    soupçonne la pratique d’une sorte de Consolamentum Cathare. Orléans est d’ailleurs une ville connue

    pour avoir hébergé une masse très importante de Manichéens, et ce dès le XI ème siècle.

    Enfin, il convient de dire quelques mots sur la période du XVI ème siècle. L’institutionnalisation du

    « Culte des morts » opéré par les confréries et la montée en puissance des ordres de Pénitents eurent

    quelques conséquences. Quelles sont-elles ? La réponse est simple, mais non sans importance.

    I

    mportance, car le « Culte des morts » deviendra la base de la théologie Catholique avec le Concile

    de Trente (1545-1563). (Dirigé en grande partie par les pénitents Franciscains). Cette assemblée va

    rappeler avec une force extraordinaire les dogmes inventés sous l’impulsion des mouvements de

    Flagellants de l’an mil. Tout d’abord la théologie du Purgatoire, qui est réfutée par les Orthodoxes, et

    par les Protestants, et dont les Saints Pères n’ont jamais voulu ; mais dont l’utilité principale est de

    servir de prétexte aux messes surtaxées. Ensuite les indulgences, et pénitences, qui sont

    généralement liées à la même doctrine et évidemment tarifés. Bref il s’agit de toute la théologie du

    « culte des morts ». Le décret du Concile portant sur la valeur des messes mortuaires et sur leur

    caractère indispensable, va asseoir définitivement la doctrine du Purgatoire et en faire un fondement

    inébranlable du Catholicisme (à ce sujet, voir la référence en note 68).

    Comme le dit M. Daumas dans son « Ethnologie historique, La mort en Occident », le XVI ème siècle

    est d’ailleurs l’époque où fleurissent de nombreux traités qui « vont défendre le purgatoire » et tout ce

    qui touche aux indulgences et autres prières tarifées (se reporter aux travaux de Cajetan, et Eck). Il

    s’ensuivra un commerce gigantesque de messes mortuaires. Le même auteur, Daumas précise ainsi

    qu’« entre 1550 et 1800, les parisiens » vont demander par « testament 90 millions de messes qui

    occupent quotidiennement 1000 prêtres ». Avec le Concile de Trente, l’Eglise Romaine ratifie donc

    des traditions suspectes et des coutumes mortuaires assyro-chaldéennes, jadis mises à l’index. C’est

    ainsi que le culte des morts s’auto-justifie grâce au Purgatoire, et se substitue progressivement aux

    dogmes classiques et orthodoxes, pour devenir une pièce centrale du Catholicisme.

    Simple, car l’approbation par l’Eglise Catholique des doctrines mortuaires et pénitentielles, va

    déclencher un vaste mouvement de rejet en Europe : Le protestantisme.

    M. Daumas, ethnologue, que nous venons de citer, dresse à ce sujet, un portrait assez étonnant de la

    situation à l’époque :

    « Les bouleversements du XVI ème siècle correspondent avant tout à un affrontement doctrinal

    entre la réforme protestante et la contre-réforme catholique. L’eschatologie protestante rejette

    naturellement l’idée d’un purgatoire, incompatible avec le salut par la foi. […] Avec le Purgatoire

    68 Thomas, « Anthropologie de la Mort », Payot, 1975 et Le Goff, « La naissance du Purgatoire », Gallimard, 1985.

     

    60

    disparaissent les prières pour les morts, et, de manière générale, toutes les oeuvres qui restent

    liées chez les catholiques à l’obtention du salut. […] (Chez les Protestants) Celui qui a la foi est

    sauvé : tant que la foi ne vacille pas, l’eschatologie protestante se montre rassurante, l’homme se

    plaçant entièrement dans les mains de Dieu. La crainte de la mort diminue, remplacée par la crainte

    de Dieu. La foi protestante n’a plus de supports, de béquilles. Mais en refusant l’intercession pour

    les morts, elle introduit une coupure entre les vivants et les disparus. »

    Il est notable que le protestantisme s’est rebellé contre le « Culte des morts », et qu’en rejetant la

    doctrine du Purgatoire, il a supprimé le support que les confréries de Pénitents avaient élaboré à cet

    effet. Le 31 octobre 1517, Martin Luther, le père du Protestantisme, dépose sur les marches de

    l’Eglise de Wittenberg ses « 95 thèses ». Par ces lettres, il proteste violemment contre le trafic des

    indulgences et le trafic des morts. En quelques questions, il remet à plat l’histoire de l’Eglise

    Catholique, et vise au coeur du problème :

    « Pourquoi […] les commémorations des défunts subsistent-elles ? »

    « Pourquoi le Pape ne redonne-t-il pas les bénéfices fondés sur cette pratique, alors qu’il est contraire

    à la foi de prier pour les rachetés ? »

    La Réforme va opérer une scission entre le domaine de l’Eglise et le domaine des morts. Les

    cimetières protestants vont se déplacer au pourtour des villes, et les défunts ne seront plus enterrés

    dans le temple de Dieu. Or c’est Luther qui sera le promoteur de cette attitude, car il écrit aux

    prédicateurs de la ville de Breslau et invoque des textes bibliques afin de faire enterrer les morts hors

    des églises. Pour le Protestantisme, il faut rompre avec tout ce qui peut servir de base au culte des

    morts. Et Luther semble en avoir une pleine conscience, car les protestations de la Réforme tournent

    invariablement autour du payement d’un prix pour le salut des âmes, et des indulgences tarifées.

    Mais contre qui les reproches du protestantisme s’adressent-ils réellement ? Quelle mouvance

    Catholique va se porter en première ligne pour riposter à la suppression par les Protestants de la

    doctrine du Purgatoire ? Autrement dit, qui va se sentir visé par la Réforme ?

    D’après le « Dictionnaire Général de Biographie et d’Histoire Comparée » de Ch. Dezobry et Th.

    Bachelet (Paris, 1857), le roi de France « Henri III s’était enrôlé parmi les Flagellants et avec lui toute

    sa cour, vers 1574. On vit alors les blancs (note : les Pénitents Blancs), ceux du Roi, les noirs, ceux

    de la reine, les bleus, ceux du Cardinal d’Armagnac. » Or les premiers protestants de la ville de Millau

    s’installent dans cette localité vers 1563 ; et les Pénitents avec à leur tête Henri III, justement, vont

    immédiatement ouvrir les hostilités. Henri III fait raser les fortifications de Millau pour déloger les

    Protestants Calvinistes. Et de 1570 à 1573, la ville devient le théâtre d’abominations et de massacres

    commis par la Contre-Réforme (Pénitents). Une guerre terrible commence entre Protestants et

    Catholiques. Ce qui débouchera en août 1572 sur le massacre de la Saint-Barthélemy, ordonné par…

    Henri III.

    Comment douter que le massacre de la Saint-Barthélemy soit l’oeuvre des Pénitents Flagellants ?

    Henri III était à la tête des confréries, et ce sont ces dernières qui fomentent la Contre-Réforme et qui

    instituent la Ligue, c'est-à-dire l’alliance des Catholiques contre le Protestantisme. Voltaire le dit

    d’ailleurs lui-même en son « Traité sur la Tolérance » publié en 1763 : « CHAPITRE II,

    CONSÉQUENCES DU SUPPLICE DE JEAN CALAS ;

    Si les pénitents blancs furent la cause du supplice d'un innocent (note : Voltaire parle ici de affaire

    « Jean Calas », un protestant qui s’était suicidé et dont la famille avait été accusée à tort par des

    Pénitents de l’avoir assassiné), de la ruine totale d'une famille, de sa dispersion et de l'opprobre qui ne

    devrait être attaché qu'à l'injustice, […] ce malheur doit sans doute les rendre pénitents en effet pour

    le reste de leur vie ; eux et les juges doivent pleurer, mais non pas avec un long habit blanc et un

    masque sur le visage qui cacherait leurs larmes.

    On respecte toutes les confréries : elles sont édifiantes; mais quelque grand bien qu'elles puissent

    faire à l'Etat, égale-t-il ce mal affreux qu'elles ont causé ? Elles semblent instituées par le zèle qui

    anime en Languedoc les catholiques contre ceux que nous nommons huguenots (Protestants).

    […] Et que serait-ce si ces confréries étaient gouvernées par des enthousiastes, comme l'ont été

    autrefois quelques congrégations des artisans et des messieurs, chez lesquels on réduisait en art et

    en système l'habitude d'avoir des visions, comme le dit un de nos plus éloquents et savants

    magistrats ? Que serait-ce si on établissait dans les confréries ces chambres obscures,

    appelées chambres de méditation, où l'on faisait peindre des diables armés de cornes et de

    griffes, des gouffres de flammes, des croix et des poignards, avec le saint nom de Jésus au-dessus

    du tableau ? Quel spectacle dans des yeux déjà fascinés, et pour des imaginations aussi enflammées

    que soumises à leurs directeurs !

     

    61

    I

    l y a eu des temps, on ne le sait que trop, où des confréries ont été dangereuses. Les frérots,

    les flagellants, ont causé des troubles. La Ligue commença par de telles associations. Pourquoi

    se distinguer ainsi des autres citoyens ? S'en croyait-on plus parfait ? Cela même est une insulte au

    reste de la nation. Voulait-on que tous les chrétiens entrassent dans la confrérie ? Ce serait un

    beau spectacle que l'Europe en capuchon et en masque, avec deux petits trous ronds audevant

    des yeux ! Pense-t-on de bonne foi que Dieu préfère cet accoutrement à un justaucorps ? Il y

    a bien plus : cet habit est un uniforme de controversistes, qui avertit les adversaires de se

    mettre sous les armes ; il peut exciter une espèce de guerre civile dans les esprits. »

    L’auteur ne laisse aucun doute, et l’affirme, « La Ligue commença par de telles associations », c'est-àdire

    par des mouvements de pénitents. Il fallait que le protestantisme et Luther aient visé juste avec la

    suppression du Purgatoire et l’interdiction du culte des morts, pour que tant de Flagellants s’insurgent

    jusqu’à commettre le massacre de la Saint-Barthélemy !

     

    62

    SECTIONS VIII, IX et X

    Section VIII

    Les Humiliati

    Avant de pouvoir conclure définitivement que les Manichéens, via les confréries de Pénitents, ont

    formé, en Europe, un ordre religieux secret et interne à l’Eglise Catholique, il faut encore examiner un

    dernier aspect. Après analyse du « vêtement de Pénitence », et de son origine, ainsi que de la

    continuité du « Culte des Morts» à travers les sectes de Manichéens, puis de Flagellants ; le cas des

    Pénitents Humiliati doit retenir pleinement notre attention. Il s’agit d’un exemple, parmi d’autres, d’une

    reconversion de Manichéens dans un ordre Pénitentiel, qui sera plus tard intégré directement à

    l’Eglise Catholique (en gardant évidemment toutes ses particularités d’origine). Cet exemple sera

    l’occasion de constater qu’il est aussi possible de caractériser l’appartenance Manichéenne d’un

    Ordre, ou d’une confrérie de Pénitents, en observant la profession première qu’exercèrent les

    membres fondateurs.

    Nous l’avons vu, le livre de Tobie trouve son origine chez les Chaldéens de Babylone. Or,

    dans cet ouvrage apocryphe, la femme de Tobie, Anne, « tisse tous les jours de la toile ». Autrement

    dit, Anne est décrite comme exerçant la profession de tisserande. Pour le Manichéisme, né de la

    religion des Mages Chaldéens, ce métier deviendra une « profession de foi ». Saint Bernard dira

    d’ailleurs, au sujet des Manichéens et Cathares des Etats du Nord de l’Europe, « que les membres qui

    composaient cette société secrète étaient principalement des gens du peuple, parmi lesquels on

    distingue des tisserands. »69. Pour un autre commentateur, Eckbert de Schönau70, les « tisserands

    étaient si nombreux chez les Cathares, qu’ils donnèrent leur nom à la secte ». On peut ajouter que

    d’une façon générale, pendant tout le Moyen-âge, les Manichéens Cathares seront désignés sous

    l’appellation générique de Tisserands. E. Vacandard, Premier aumônier du lycée de Rouen,

    soulignera ainsi dans « Cathares, les origines de l’hérésie Albigeoise » que « parmi les sectaires

    figuraient en première ligne des tisserands, connus dans le pays sous le nom d’Arriens »71. Quant à

    Jean Duvernoy dont nous avons déjà parlé, il est du même avis, puisqu’il souligne dans son ouvrage

    « Le Catharisme : La religion des Cathares, Privat, 1979 » (p. 307 à 308) que « Les hérétiques

    Cathares reçurent de nombreuses appellations pour les différencier du reste de la population :

    Bonshommes par ci, Patarins, par là ; en France on les surnommait plus communément « Albigeois »,

    ou « Tisserands »72. En fait la première mention du terme (de tisserand) se trouve dans le Nord, sous

    la plume du chroniqueur Baudry, évêque de Noyon Tournai (1097), à propos de Ramihrd, brûlé à

    Cambrai en 1077 : « de cette secte, beaucoup demeurent dans certaines villes jusqu’à maintenant. Et

    vivant du tissage, ils en portent le nom. »73.

    Dans l’ouvrage « Le Peuple » de Jules Michelet (1789-1874), un historien français assez peu connu,

    au chapitre « Servitudes de l’ouvrier dépendant des machines », nous lisons ceci : « Les tisserands

    mystiques du Moyen-âge furent célèbres sous le nom de Lollards ; parce qu’en effet, tout en

    travaillant, ils lollaient, chantaient à voix basse, ou du moins en esprit. […] J’ai parlé tout à l’heure des

    tisserands de Flandre […] des lollards, bégards, comme on les appelait. L’église souvent les

    persécuta comme hérétiques. […] Le vrai nom de cette classe, c’est le premier que l’Italie leur

    donne au Moyen-âge : Humiliati. » (Jules Michelet, « Le Peuple », Comptoir des Imprimeurs-Unis,

    Paris, 1846)

    Les Pénitents Humiliati sont donc des tisserands de Flandre, de Champagne et d’Italie du Nord,

    anciennement persécutés comme hérétiques. D’autres précisions nous sont apportées à leur sujet

    dans « The Catholic Encyclopedia », ouvrage qui nous donne un portrait plus exhaustif de cette

    confrérie. (Volume VII, 1910 by Robert Appleton Company. Nihil Obstat, June 1st, 1910, Remy Lafort,

    S. T. D. Censor, Imprimatur + John Cardinal Farley, Archbishop of New York.) :

    69 Bern. Sermo. In Cant. 65, N° 5.

    70 Advers. Catharos, Sermo I., 1530.

    71 Vacandard citera pour cette assertion diverses sources qui témoignent du fait que cette opinion était très répandue : « De

    Textoribus, quos Arrianos ipsi nominant ». [Gaufrid., ep. N° 4], ainsi que [Gaufrid]. Ep. Ap. Migne, E. CLXXXV, p. 410-415, N° 4.

    72 Voir également Eckbert de Schönau, « Sermones Contra Catharos » (1165), Migne PL 195, Ch. 14, « Hi sunt quos vulgo

    Catharos vocant... Hos nostra Germania Catharos, Flandria Piphles, Gallia Texerant ab usu texendi appellat »: « ce sont eux

    qui s’appellent vulgairement Cathares... Ceux que l’on appelle dans notre Allemagne Cathares, en Flandre Piphles, en France

    Tisserands, en raison de leur pratique du tissage ».

    73 Ed. Le Glay, chronique d’Arras et de Cambrai, Paris 1834, p. 356 à 357 ; Frédéricq, op. cit., p. 10 et 11.

     

    63

    “Humiliati : Un ordre Pénitentiel qui remonte, selon certaines autorités, au début du XI ème siècle,

    mais plus probablement au début du XII ème siècle, au règne de l’Empereur Henri V, lequel, après

    avoir maîtrisé une rébellion en Lombardie (note : sans doute une rébellion de Manichéens, au

    regard de leur implantation dans cette région), ramena les principaux nobles des cités impliquées en

    Allemagne comme prisonniers. Détournés des vanités de ce monde, ceux-ci se revêtirent d’un

    vêtement de Pénitence gris, et se dévouèrent aux tâches […] de mortification. Sur quoi,

    l’Empereur, après avoir reçu leur serment de fidélité, leur permit de rentrer en Lombardie. […] Leurs

    liens avec les manufactures allemandes de laine (note : ils étaient donc tisserands) leur permit

    d’introduire des techniques améliorées (de tissage) en Italie, donnant ainsi à l’industrie (textile) une

    grande impulsion. […] Sur les conseils de St. Bernard, en 1134, nombre d’entre eux, […] se retirèrent

    du monde, établissant ainsi leur premier monastère à Milan. Ils échangèrent leur habit couleur

    cendre pour un vêtement blanc. Quelques années plus tard, sur les conseils de Saint Giovanni

    Oldrado di Meda (note : supérieur bénédictin de cet ordre de Pénitents. Giovanni di Meda est mort

    vers 1159), ils embrassèrent la règle de Saint Benoît, adaptée par Jean de Meda à leurs

    besoins ; (et) reçurent l’approbation d’Innocent III vers 1200. […] L’ordre grandit rapidement […],

    forma des associations commerçantes au sein du peuple, et joua un rôle important dans la vie civique

    de chaque communauté où il était établi. (Mais), de graves abus furent commis, que Saint Charles

    Borromée (note : Archevêque de Milan, et administrateur de l’ordre) fut chargé par Pie V de réformer.

    Ses efforts […] soulevèrent une telle opposition au sein d’une minorité, qu’une conspiration fut

    fomentée, et qu’une tentative d’assassinant fut faite sur sa personne par l’un des Humiliati ; un certain

    Girolamo Donati, surnommé Farina. Cette tentative d’assassinat causa l’exécution des principaux

    conspirateurs et la suppression de l’ordre par une bulle du 8 février 1571 (note : de Pie V). Les

    maisons et possessions des Humiliati furent attribuées à d’autres ordres religieux, parmi lesquels les

    Barnabites et les Jésuites. »

    A la lecture du document mentionné ci-dessus, plusieurs éléments paraissent devoir être analysés.

    Tout d’abord, la date de fondation de l’ordre des Humiliés semble remonter à une lointaine époque.

    Pour certaines sources, la confrérie serait même antérieure au début du XI ème siècle ; mais on

    admet aussi qu’elle peut dater du début du XII ème siècle. La fondation, et selon la version qu’on

    retiendra, se situerait donc entre les dates de 1017, ou de 1178, que les divers historiens donnent

    généralement.

    Or, comme le souligne Philip Schaff dans son livre « History of the Christian Church » (Oak Harbor,

    Washington State ; Logos Research Systems, Inc., 1997) « Il est très probable que St François

    emprunta son idée (du Tiers Ordre Pénitentiel Franciscain) aux Humiliati […] bien connus dans le

    nord de l’Italie ».

    En d’autres termes, l’antériorité de l’Ordre des Humiliés sur les autres congrégations du type

    Franciscains, Dominicains, plus récentes, mais elles aussi caractérisées par leur nature

    « pénitentielle », permettrait d’en conclure que les Humiliati ont servi d’exemple, ou de prototype, à

    d’autres pénitents pour créer des Ordres religieux. Les Humiliati seraient ils les premiers Manichéens

    pénitents a s‘être incorporés officiellement à l’Eglise Romaine, sous couvert de moines ou

    d’ascètes ? Nous ne trancherons pas la question, qui restera donc en suspens.

    L’important est ici de retenir que l’Encyclopédie Catholique mentionne que les Humiliati sont des

    Tisserands, et que ceux-ci étaient aussi des Pénitents. Nous avons là, une équivalence entre

    Pénitents, Tisserands, et Manichéens. Rappelons-le, tous les chroniqueurs du Moyen-âge sont

    unanimes, les Cathares ou Manichéens sont des Tisserands. Or si ces mêmes tisserands Manichéens

    portent le nom d’Humiliati, et « se revêtent d’un vêtement de Pénitence gris, et se dévouent aux

    tâches (…) de mortification », il y a fort peu de chance pour qu’il y ait une quelconque différence

    entre Pénitents et Manichéens.

    La création de l’Ordre des Humiliati serait ainsi le cas le plus ancien et le plus frappant d’une

    dissimulation en masse des Manichéens au sein de l’Eglise Catholique. Nous remarquerons à ce

    sujet, que les Humiliati semblent manifester le désir de rentrer dans l’Eglise en « embrassant la règle

    de Saint Benoît, adaptée par Jean de Meda à leurs besoins. » C’est dire que les Ordres

    Monastiques comme les Bénédictins servaient de support à la pénétration de la secte des pénitents !

    Mais passons, car une question plus préoccupante doit retenir notre attention. Certains historiens,

    pourraient arguer que la reconversion des Manichéens en Pénitents Humiliati, puis en Ordres

    Religieux dits « Catholiques », serait un élément plaidant en faveur d’une autre hypothèse : Les

    Humiliati se seraient réellement convertis au Catholicisme. Or, outre ce que nous avons déjà abordé

    au sujet de la continuité du « Culte des Morts » (Preuve s’il en est que la persistance d’un culte aussi

    typique emporte forcément persistance de toutes les idées qui vont avec), d’autres documents vont

     

    64

    nous confirmer qu’il n’en est rien, et que les Humiliati sont restés des hérétiques et des sectaires au

    sens le plus pur du terme.

    L’ « Encyclopédie Catholique », il faut le dire, ne donne que peu de précisions sur le caractère

    hérétique des Humiliati, hormis le fait que l’ordre fut interdit par Pie V. Cette confrérie est en effet

    identifiée comme étant à l’origine des Franciscains ; et dénoncer cette secte équivaut à mettre en

    cause la bonne foi des « Ordres Mendiants et Pénitents » (Franciscains, Dominicains, et leurs

    innombrables filiales du Carmel), c'est-à-dire, ce qui représente au Moyen-âge prés de 70% du

    Catholicisme monacal. Quoiqu’il en soit, certaines précisions sont donc nécessaires afin d’éclairer la

    trame des faits qui conduira en 1571 à l’abolition de la confrérie :

    Chronologiquement, si les Humiliati embrassèrent effectivement la règle de Saint Benoît, ils furent

    aussi condamnés par le Concile de Vérone et excommuniés en 1184. C’est ce que nous relevons

    dans l’ouvrage « Ribelli, 1000-2000, Un lungo millennio » de Marco Sommariva (Editions

    Malatempora, 2002, collection « Perturbazioni »), dont le titre doit être traduit de l’italien par

    « Rebelles : 1000-2000 : un long millénaire. »

    « (Les Humiliés), On les voit à Milan et dans d’autres villes lombardes autour de la moitié du XII ème

    siècle. Ce sont des groupes de laïques qui vivent en commun. […] Ils refusent de prêter serment

    dans les tribunaux. […] Ils se considèrent comme de vrais fidèles, vrais chrétiens et vrais

    catholiques. Ils demandent au Pape Alexandre III la confirmation de leur vie en commun. Ils

    l’obtiennent, mais quelque chose ne le rassure pas (note : ne rassure pas le Pape, Alexandre III), vu

    qu’ils ont défense de faire « conventicula » (note : c’est-à-dire qu’ils sont interdits de réunion et de

    rassemblement) et de prêcher en public. […] Pour les Humiliés, arrive tout d’abord la condamnation

    du Concile de Vérone de 1184, suivie d’une série d’excommunications. »

    Avant de faire l’objet d’une condamnation officielle, les Humiliati représentaient donc un danger

    suffisant pour que le Pape leur interdise de prêcher en public, et de se rassembler. Ce qui signifie

    qu’ils n’avaient pas l’autorisation de propager (de prêcher) leurs idées (visiblement révolutionnaires

    pour l’époque), ni de se rassembler en vu de fomenter des troubles. Les idées émises par les

    Humiliati impliquaient, semble-t-il, une contestation de l’autorité de l’Eglise, et peut être des

    revendications égalitaires. C’est ce que nous laissent penser Madeleine et Roland Conte dans leur

    ouvrage « Les confréries de Pénitents » lorsqu’ils déclarent que les Humiliés « avaient choisi de

    pratiquer la pauvreté […] de prêcher la pénitence […] et prétendaient amorcer un retour à l’église

    primitive ». Il s’agirait donc de thèses proches de celle professées par Dolcino de Novare, un

    Manichéen dont nous avons déjà parlé. Cette information est par ailleurs confirmée par la bulle papale

    « Ad Abolendam » de Lucius III, promulguée au Concile de Vérone. Ce document cité dans « The

    Disciplinary Decrees of the Ecumenical Council » (B. Herder Book Co., St. Louis, 1937, p. 242-243)

    stipule en effet que le Pape prescrivit en bloc des sanctions contre les Cathares, Manichéens,

    Patarins, et Humiliati. Bref, la bulle « Ad Abolendam » ne fait aucune distinction entre les Humiliés et

    les Manichéens, et les rend coupables des mêmes idées et des mêmes actes.

    Après cette condamnation, comme le donne d’ailleurs l’Encyclopédie Catholique, les Humiliés se

    réconcilièrent avec l’Eglise Romaine, et furent même reconnus en 1201 par le Pape Innocent III. Dans

    « History of Dominican Laity, Part 1 » (by Richard Weber, O.P.), on ajoute encore « qu’une portion de

    ce groupe (note : une portion des Humiliés) se réconcilia avec l’Eglise sur la base d’une distinction :

    ceux qui prêchent doivent devenir des ecclésiastiques, et être ordonnés. Ils devinrent l’ordre

    clérical des Humiliati. Ceux qui demeurèrent laïcs formèrent un ordre laïc ».

    La confrérie, nous le constatons, devient, avec l’approbation d’Innocent III, un ordre religieux à part

    entière. Ce n’est qu’en 1571, sous la pression protestante, et afin de laisser le moins possible prise à

    la critique Luthérienne (qui n’aurait pas manqué de dévoiler les pratiques douteuses de la confrérie),

    que l’Ordre des Humiliati sera supprimé. Selon l’Encyclopédie Catholique, l’Ordre des Pénitents

    Humiliati commettait de « graves abus ». Mais en quoi consistaient-ils ?

    Voltaire, qui aborde aussi le sujet dans son « Essai sur les moeurs et l’esprit des nations » (Chap.

    CLXXVI) ne dit que ceci : « Les religieux de cet ordre, établis principalement au Milanais, vivaient

    dans le scandale. » L’information est maigre, même si d’autres sources les accusent de dépravations,

    chose semblable aux propos de l’auteur.

    Ce n’est que dans un ouvrage en langue italienne que les raisons de la dissolution de l’ordre vont

    trouver un nouvel éclairage : Il s’agit de « La Lombardia nel secolo XVII – Ragionamenti di Cesare

    Cantù » (La Lombardie au XVII ème siècle – Raisonnements de Cesare Cantù), Milano, 1854. Dans la

    seconde partie « I Borromei » (« Les Borromée »), on y apprend ceci :

    « Les frères Humiliés qui introduisirent chez nous les manufactures de laine, s’étaient extrêmement

    enrichis, et corrompus. Ils possédaient 94 maisons, capables d’abriter 100 frères chacune. […] Saint

     

    65

    Charles (note : Charles Borromée, Archevêque de Milan et administrateur de l’ordre) chercha à les

    réformer […] (car) les frères Humiliés tiraient des manufactures (de laine) des rentes de 25.000

    zecchini (note : pièces d’or de l’époque) et étaient remplis de répugnantes dépravations. […]

    (note : à ce sujet, voir aussi CESARE CANTÙ, Gli eretici d'Italia (« Les hérétiques d’Italie », Turin,

    1867 ; Milan, 1873 entre autres), vol. II, p. 291).

    « Manzoni a mis par écrit la façon dont Frédéric Borromée (note : les Borromée étaient deux :

    Charles, et Frédéric Borromée, son cousin) effectuait les visites (à son clergé), et nous conservons

    « Exordia plebanarum visitationum », qui sont les discours qu’il avait coutume de tenir au début de ses

    visites. […] Heureux de se retrouver alors au milieu de son clergé, à ce clergé dont il voyait certes les

    désordres, mais dont il ne se plaisait pas à exagérer les fautes face au monde. […] Il voulait […]

    qu’ils ne bâclent point la messe, qu’ils ne laissent point d’immondices dans les lieux saints,

    qu’ils ne spéculassent point sur les cadavres et sur les sépultures, […] qu’ils ne discutent pas

    trop avec leur peuple, car trop discuter, remue des doutes et des questions. […]

    Et (Frédéric Borromée) ajoutait des mots que nous désirerions ardemment voir écrits sur certains

    livres actuels, qui camouflent du nom de catholique une réaction imprévoyante :

    « Petite n’a pas été la rougeur, que soudainement j’ai senti venir sur moi à l’heure où je me suis mis à

    penser qu’il convenait aussi que je tienne avec vous le long raisonnement au sujet des événements

    tellement horribles et abominables qui se sont produits ; et moi-même je raisonnais pour ainsi dire en

    ces termes : je suis archevêque, serai-je aussi contraint à chercher moyen de persuader quelques-uns

    de mes prêtres, afin que diligentement, ils se gardent des laides avarices au sujet des morts ? Je

    suis Archevêque d’une très noble, et très ancienne église métropolitaine, devrai-je à cela

    m’employer ? Meilleures devraient être mes études, et plus dignes mes oeuvres : et de plus fins

    travaux je recherche et désire ardemment de vous, vous qui m’écoutez, qui vous êtes trempés dans

    ce vice. […] Toutefois aujourd’hui il m’est convenu de démontrer avec force paroles, que même les

    barbares observent cette loi de ne point mutiler les cadavres ; et que les philosophes profanes,

    et non seulement les Evangiles, de cela vous persuadent ; et que le soin des morts vous a été

    commis, afin que vous soyez éloignés de toute corruption d’illicite gain. […] Et dernièrement je

    me suis vu forcé de comparer ces prêtres avides à des bêtes sauvages. »

    Le pauvre Charles Borromée, et son cousin Frédéric avaient visiblement mis le doigt sur l’occupation

    principale et illicite du clergé de Milan, et de la confrérie des Humiliati : « Le Culte des Morts ». Les

    accusations mentionnées dans l’oeuvre de Cesare Cantù ne peuvent donner lieu à mésinterprétation.

    Le clergé est coupable de « bâcler les messes », de « spéculer sur les cadavres et sur les

    sépultures », et de « mutiler » la dépouille des morts. Un portrait fort peu flatteur des Humiliati, et qui

    anima chez eux une certaine rancoeur, puisque Charles Borromée fit ensuite l’objet d’un complot, et

    de plusieurs tentatives d’assassinat. Les raisons de la suppression de l’ordre sont donc limpides : les

    Humiliati, bien qu’intégrés à l’Eglise Catholique, avaient conservé toutes les pratiques et idées propres

    aux Pénitents et aux Manichéens. Au travers des siècles, rien n’avait pu modifier leur nature profonde,

    seule l’apparence avait changé. De Manichéens, ils étaient devenus de faux Catholiques…

     

    66

    OUVERTURE

    Section IX.

    L’Inquisition institutionnalise l’hérésie au coeur de l’Eglise Romaine.

    I. L’Empire des Pénitents, et la querelle des investitures.

    L’infiltration et le poids de l’hérésie Manichéenne en Europe se sont tout d’abord faits sentir avec

    l’apparition au sein de l’Eglise Catholique de l’ordre des Humiliati. Mais d’autres confréries de

    Pénitents vont bientôt évoluer, et créer elles aussi des ordres religieux, et non des moindres : l’Ordre

    Franciscain, et l’Ordre Dominicain. Communément nommées Ordres Mendiants, ces deux institutions

    originellement formées d’hérétiques vont, au cours de ces XII ème et XIII ème siècles, passer de l’état

    de sectes Manichéennes, à celui éminemment plus enviable et prestigieux d’Ordres majeurs de la

    chrétienté. Les pénitents perfectionnent donc leur procédé d’intoxication de l’Eglise, et cessent la lutte

    directe avec cette dernière pour mieux contourner ses défenses. La méthode est particulièrement

    vicieuse, car elle va consister pour les hérétiques à faire pénitence, c'est-à-dire à se reconnaître

    coupables d’hérésie, afin de se repentir en fondant des Ordres, en devenant moines, et pourquoi pas

    inquisiteurs. Les hérétiques abdiquent donc en apparence leur religion, et prétextent créer des ordres

    Catholiques pour convertir leurs confrères. Qu’y a-t-il de mieux qu’un hérétique pour connaître,

    démasquer, et détruire une hérésie ? C’est à peu près l’argument qu’utilisèrent les Pénitents pour

    solliciter des Papes l’approbation, puis la reconnaissance de leurs ordres. L’ennemi de l’Eglise venait

    d’établir son domicile en son sein, et deviendra plus tard avec l’Inquisition (formée des Dominicains et

    des Franciscains) le garant de la foi Catholique. Mais la chrétienté n’aurait pas laissé faire ces sectes

    dont elle avait vu les oeuvres par le passé, si elle n’avait pas été contrainte par des causes

    extérieures. Trois éléments seront d’ailleurs décisifs dans cette prise de contrôle de la Catholicité par

    les hérétiques : leur nombre incalculable et leur implantation dans les masses populaires, leur

    répartition géographique, et ce que nous allons voir maintenant, leur pouvoir politique, l’Empire

    Germanique.

    Le royaume germanique va naître de la bataille de Fontenay-en-Puisaye, au sortir de laquelle les

    petits fils de Charlemagne vont se partager les terres de leur grand-père. La défaite de Lothaire,

    l’héritier légitime, et le traité de Verdun de 843 contraignent ce dernier à céder à ses frères son

    patrimoine : la Francie Occidentale à Charles le Chauve, et ce qui deviendra l’Allemagne, à Louis II le

    Germanique. Lothaire conservera quant à lui la Francie médiane.

    Dès cette époque l’Allemagne naissante, dirigée par Louis II le Germanique, va subir l’influence de la

    Thrace, et de la Bulgarie. Le prince Bulgare Boris s’allie en effet à Louis le Germanique contre

    l’Empire Byzantin. Le but est, semble-t-il, de prévenir une avancée de l’Orthodoxie sur la Thrace et la

    Macédoine. Or la population de Bulgarie, notamment la noblesse, est déjà très infectée par l’Hérésie

    Manichéenne, dont les représentants dans la région sont les Pauliciens. Pour la Bulgarie, la

    conversion à la religion Byzantine et Orthodoxe n’est donc pas encore à l’ordre du jour. Pourtant, le roi

    Boris cède finalement aux menaces de Michel II, l’Empereur Byzantin, et renonce temporairement à

    son traité d’assistance mutuel avec Louis le Germanique. Mais il ne s’agit là que de diplomatie, car

    lorsque les menaces de Byzance ne se révéleront pas effectives, le souverain Bulgare fera une

    nouvelle fois volte-face. Boris ne peut en effet tolérer que l’Orthodoxie s’implante durablement dans

    son pays, et fort du soutien de son peuple qui est tout à la fois Manichéen, et païen, il se ralliera à son

    premier ami. Cette alliance entre la Bulgarie et l’Allemagne ne durera pas très longtemps. Elle sera

    remise en question régulièrement par l’Empire Byzantin, qui verra dans cette relation un désir

    d’indépendance religieuse traduisant une dérive sectaire de la Bulgarie : le Bogomilisme, c'est-à-dire

    le Manichéisme accommodé à la sauce Bulgare.

    Les rapports entre les deux pays ne cesseront pourtant pas, et se perpétueront tout au long du

    Moyen-âge. Aussi, tel que le rapporte le professeur Dimitar Angelov, les sectes de Pénitents et de

    Manichéens utiliseront le territoire Bulgare comme base arrière pour se propager en Italie, mais aussi

    en Allemagne et en Saxe. La voie migratoire reliant la Bulgarie à l’Allemagne permettra donc aux

    hérétiques de se répartir dans les limites de l’Empire Germanique. D’ailleurs, nous devons remarquer

    que si aujourd’hui la répartition géographique des Pénitents et des Manichéens, sur une carte de

    l’Europe, semble épouser les frontières de plusieurs pays à la fois, il n’en était pas de même au

    Moyen-Age. Les Pénitents et les hérétiques de Flandres, de Lombardie, de Cologne, de Champagne,

    d’Allemagne, et d’Italie centrale étaient tous implantés à l’intérieur des frontières de l’Empire

    Germanique, mais non au-delà. N’oublions pas en effet que l’Allemagne, du IX ème siècle au XI ème

    siècle, va poursuivre une expansion fulgurante et réunir sous son égide toutes les localités où

    siégeront plus tard les Manichéens. Otton (950) fils du Duc de Saxe Henri 1er l’Oiseleur, entame un

     

    67

    processus d’ouverture de l’Allemagne vers les pays de l’Est, et repousse la frontière de la Germanie

    jusque sur les rives de la Neisse et de l’Oder. A l’Ouest, Otton pénètre en Italie, et se fait sacrer par le

    Pape en 1014. Entre les dates de 1014, 1033, 1034, les différents Empereurs d’Allemagne vont donc

    étendre leurs domaines à la Lombardie, à l’Italie centrale, au royaume de Bourgogne (très proche,

    sinon englobant les régions Cathares du sud de la France), à la Flandre, l’Alsace, la Champagne, et

    leur suzeraineté sera reconnue par les souverains de Hongrie, de Pologne, et du Danemark.

    Certains scientifiques d’envergure internationale, telle Anne Brenon, s’interrogent d’ailleurs sur la

    propagation du Catharisme en Europe, et supposent qu’un « évènement aurait touché en même

    temps, vers l’An Mil, la Champagne, l’Aquitaine, l’Occitanie (note : région proche de la Bourgogne

    Germanique) et l’Italie du Nord ». Nous avons peut-être une solution, car l’évènement en question et

    pour les dates précises, correspond à l’expansion de l’Empire Germanique. Autrement dit, la Bulgarie

    semble avoir transposé son hérésie en Allemagne dès le VIII ème siècle, et celle-ci s’est propagée en

    Europe au fur et à mesure que les frontières de ce pays s’élargissaient.

    Toutefois, il faut noter que cela ne signifie pas que la population allemande ait été contaminée par

    l’hérésie dans les mêmes proportions que celles que l’on connaît pour la Lombardie, et l’Italie

    Centrale. Il semble en effet que l’hérésie se situait seulement au niveau des familles impériales

    Allemandes, et chez les Princes électeurs. Plusieurs indices nous le confirment, car lorsque l’Empire

    Germanique va se déplacer et se rétablir en 1519 en Espagne, et que Charles V (dit Charles-Quint,

    catholique, Roi d’Espagne en 1516, puis Empereur Germanique, maître d’une partie de l’Italie, de la

    Flandre, et de l’Autriche) prendra sa tête, l’Allemagne va se révolter et la population locale, avec l’aide

    des Luthériens, deviendra subitement protestante. C’est aussi à cette époque que les anciens

    Guelfes, partisans des Papes, et ennemis jurés des empereurs d’Allemagne (mais aussi des

    Cathares, et des Patarins d’Italie), se convertiront au protestantisme, et feront volte-face. Il semble

    ainsi que la naissance du protestantisme, et conséquemment le rejet du culte des morts, permettent

    de conclure que l’hérésie en Allemagne était plus le fait des Princes et des dirigeants, que de la

    population.

    Vraisemblablement, les Princes et les familles impériales Germaniques sont donc les promoteurs

    politiques de l’hérésie en Europe, et comme nous le verrons, ces derniers ont effectivement protégé

    les Manichéens, et ordonné d’établir des ordres monastiques à leur bénéfice. C’est ce qu’on nomme

    la Querelle des Investitures, et ses suites.

    L’affaire débute vers le milieu du XI ème siècle, au moment où la Papauté tente de juguler l’hérésie

    Manichéenne qui la menace. La dynastie impériale Germanique des Franconiens, inaugurée par

    Conrad II dit le Salique, ouvre les hostilités contre l’Eglise. Les Empereurs revendiquent, au titre de

    leur origine Carolingienne (de Charlemagne), la suprématie sur le Pape et le droit d’investir les

    évêques, c'est-à-dire d’exiger de certains laïques ou clercs, choisis par eux, des sommes d’argent

    importantes pour leur attribuer des charges épiscopales. Cette pratique entre dans le registre de la

    Simonie, et va très vite provoquer une réaction virulente de l’Eglise Romaine. Mais pour comprendre

    le véritable fond du problème, il faut tout d’abord souligner que le terme de « Simonie » est tiré du

    nom d’un certain Simon le Magicien, l’un des hérétiques les plus connus du premier siècle après

    Jésus-Christ. Selon l’« Histoire Ecclésiastique » d’Eusèbe de Césarée, Simon avait rencontré Saint

    Jean et Saint Pierre à Samarie, en Judée. Très intéressé par leurs dons, il voulut s’approprier leurs

    « pouvoirs ». Simon pensait en effet que les miracles provenaient de pratiques magiques, et qu’il

    suffisait de connaître leur « formule » pour en faire aussi. Il proposa donc à ces deux Saints d’acheter

    les « dons du Saint-Esprit ». Saint Jean et Saint Pierre refusèrent, et condamnèrent ses actes. Mais

    Simon persista, et ayant échoué dans son « achat », se tourna vers des Mages Chaldéens qui lui

    apprirent à monter en ascension, à réveiller les morts, etc. On raconte que Simon le Magicien, ayant

    trouvé le moyen de s’élever aux cieux, finit par tomber de très haut, et s’écrasa au sol, le cou brisé.

    Depuis cette époque on nomme le trafic de messes mortuaires, le trafic de Pénitences, ou le fait de

    payer un prix soit pour le salut de l’âme d’un mort, soit pour une charge épiscopale, de la Simonie, du

    nom de Simon le Magicien. D’après le droit Canon, la Simonie est un « crime, sanctionné par

    l’excommunication majeure, et l’obligation de restituer à l’Eglise le prix indûment perçu. » A défaut, la

    personne coupable est qualifiée « d’hérétique », et son commerce, de « détournement de fonds ». La

    Simonie avait débuté en Occident sous Charlemagne, lorsque celui-ci avait institué des sessions

    judiciaires épiscopales (note : différentes des sessions judiciaires civiles). L’évêque devait établir dans

    le ressort de chaque paroisse un tribunal, dont le but était d’enquêter sur les moeurs des concitoyens.

    Les personnes incriminées étaient ensuite condamnées à faire pénitence, soit en recevant le fouet,

    soit en séjournant quelques temps en prison. Jusque là rien que de très normal, sauf que le coupable

    avait le droit, en confessant ses péchés, de s’épargner la pénitence en versant à l’autorité

    ecclésiastique de l’argent. Vers l’An Mil, avec la montée en puissance des confréries de Pénitents, les

    tribunaux ecclésiastiques de Charlemagne perdent leur caractère répressif primitif et s’orientent vers

     

    68

    la Simonie, pour en faire un usage industriel 74: Les « libri poenitentiales » (« livres pénitentiels »)

    offrent aux condamnés la possibilité de racheter les fautes commises par de l’argent. Trois recueils

    nous sont parvenus, le Disciplinis Ecclesiasticis, le Causis Synodalibus et le Volumen Decretorum,

    rédigés semble-t-il entre 907 et 1020, les deux premiers à Trèves, le dernier à Worms (deux villes

    d’Allemagne). Selon ces documents, les peines ecclésiastiques (des flagellations collectives ou

    individuelles) pouvaient être échangées contre « un rachat en monnaie ». La somme était fixée en

    fonction de la fortune du coupable. Si le condamné avait une santé fragile, il avait tout intérêt à payer

    rapidement son confesseur, car dans le cas contraire il devait réciter jusqu’à 20 fois les psaumes, et

    recevoir 15.000 coups de fouet. Les flagellations, évidemment, étaient exécutées dans le cadre des

    confréries de Pénitents. Et celles-ci étant spécialisées dans le commerce de la mort, nous devons en

    conclure logiquement que la Simonie, dans le droit canon, est un terme qui désigne, certes, la

    tarification des pénitences, mais aussi le Culte des Morts, et le trafic de charges épiscopales. C'est-àdire

    tout ce qui se rapporte à la religion, et qui, dans une perspective de négation de la prédestination

    des justes, se monnaye. Quant à nos Empereurs Germaniques, on ne peut pas dire qu’ils firent

    mystère de leurs pratiques et opinions à ce sujet.

    Voltaire nous raconte en effet dans son « Essai sur l’histoire générale et sur les moeurs et l’esprit des

    Nations » (Chap. 41) que l’Empereur Germanique Othon IV « mourut […] en 1218 comme un pénitent.

    (Car) il se faisait, dit-on, fouler aux pieds de ses garçons de cuisine, et fouetter par des moines. » Les

    Empereurs Germaniques adhéraient donc à des Sectes de Pénitents Flagellants, et il était pour ainsi

    dire naturel que ces monarques s’opposent à l’Eglise en ce qui concerne l’investiture des évêques, et

    la question de la Simonie…

    Une lutte longue et pénible s’ouvre ainsi entre le Pape et l’Empereur de 1075 à 1250.

    Othon le Grand, en 962, avait obtenu du Pape Jean XII le pouvoir de décider de l’élection d’un

    Pontife75, et l’Empereur Germanique Henri IV veut désormais rendre ce droit effectif. Il réclame au

    Pape, sur cette base, de permettre aux laïques, famille impériale, et ducs, de nommer des évêques

    moyennant finances, et d’accorder au trône Germanique la prééminence sur l’autorité pontificale. Très

    vite des camps se forment ; les Guelfes partisans du Pape s’opposent aux Gibelins partisans de

    l’Empereur, et la guerre se propage dans toute l’Italie, et les Etats du Sud de l’Allemagne. Les

    accusations fusent entre les deux camps, et Grégoire VII (le Pape d’alors) invective l’Empereur, et

    l’insulte en le traitant de sacrilège, et de tyran. Il déclare ensuite le croire coupable d’hérésie. Enfin, au

    concile de Rome en l’an 1074, Grégoire VII excommunie comme simoniaques les conseillers d'Henri

    IV, et les évêques qui avaient reçu du monarque l'investiture. Mais la lutte et les querelles se

    temporisent légèrement avec le concordat de Worms de 1122. En réalité, rien n’est réglé, chaque

    camp se fige dans ses positions, et le pire reste à craindre.

    Avec l’avènement de la lignée Impériale des Hohenstaufen, l’hérésie des princes germaniques devient

    extraordinairement démonstrative, et, tant pour la Papauté, que pour le monde chrétien, il apparaît

    désormais au grand jour, que le pouvoir politique de l’Empire est à la solde des Manichéens.

    Frédéric Ier Barberousse (un Hohenstaufen) (1152-1190) et Frédéric II, reprennent en effet les

    hostilités contre l’Eglise, et soutiennent ouvertement l’hérésie Cathare Manichéenne. Comme le

    souligne Anne Brenon, paléographe, diplômée en sciences religieuses de l’école des Hautes Etudes,

    et conservateur en chef du patrimoine de France, « tant que la stature de Frédéric II domina, les

    Cathares des cités n’eurent guère plus à craindre de l’Eglise Catholique, que l’antipathie de ses

    grands clercs et les médisances de leurs traités. » L’auteur du « Vrai Visage du Catharisme » continue

    d’ailleurs et explique que « la seule force politique capable de soutenir (l’église Cathare) était à

    l’évidence la caste de l’oligarchie urbaine qui soutenait le parti de l’Empereur […] : celle des

    Gibelins. » L’information nous est confirmée par d’autres auteurs, puisque nous pouvons lire dans

    « Les premiers Disciples de Saint Dominique »76 du Père Antoine Touron, qu’« à Pavie (note : ville

    des territoires Italiens de l’Empire Germanique), les hérétiques étaient depuis longtemps au pouvoir,

    et que cette cité était également une place forte de Frédéric II, dont les Gibelins, […] persécutaient

    constamment ceux qui favorisaient l’autorité de l’Eglise. » Grisés par la Querelles des Investitures, et

    le soutien sans faille que leur apporte leur empereur, les hérétiques Manichéens d’Italie, vont même

    jusqu’à reconnaître en Frédéric II de Hohenstaufen un messie oeuvrant pour un nouvel âge : le

    « règne du Saint Esprit » ; dont l’avènement devait se produire après « la destruction de l’église

    romaine corrompue » et la victoire de l’Empire Germanique sur le clergé rebelle…

    74 « Le Pèlerinage Douloureux de l’Eglise à travers les âges », E. H. Broadbent, traduit de l’anglais, Yverdon (Suisse), 1938.

    Voir la Section 9 : « Le monde laïque. Les pénitences. »

    75 Ce qui avait donné lieu à l’élection en 999 du Pape Sylvestre II, moine sorcier, magicien, occultiste, que certains historiens

    n’hésitent pas à qualifier d’hérétique.

    76 « Les Premiers disciples de Saint Dominique, par le Très Rév. Victor F. O’Daniel, O. P., S. T. M., Litt. D. Adapté et augmenté

    d’après l’Histoire Abrégée des Premiers Disciples de Saint Dominique, du père Antoine Touron. » The Rosary Press, Somerset,

    Ohio, 1928.

     

    69

    Les origines de cette politique de l’Empire Germanique, et les véritables ambitions de Frédéric II de

    Hohenstaufen ont été volontairement ignorés par de nombreux historiens, et ce, pendant fort

    longtemps. Avec les études assez récentes sur la sépulture de ce monarque, on reconnaît toutefois

    que Frédéric avait effectivement de sérieuses tendances à l’hérésie, et que ses ancêtres peuvent être

    soupçonnés des mêmes travers. Un article passionnant paru dans la revue allemande

    « Morgenstern », basé sur les recherches de Eberhard Horst77, historien spécialiste de l’histoire des

    Hohenstaufen et biographe de Frédéric II, nous apprend en effet que « le plus grand empereur et roi

    du Moyen-Âge, le Hohenstaufen Frédéric II » était un hérétique Oriental. L’auteur poursuivait en

    soulignant que les accusations portées par le Pape Grégoire IX à l’encontre du souverain étaient

    finalement fondées, et que Frédéric ressemblait à une sorte de pénitent Chiite. Il faut dire que Horst,

    dans son étude, donne tous les éléments pour en arriver à cette conclusion. Il raconte en effet qu’en

    1781, lors de l’ouverture du tombeau de Frédéric II par l’Administration Royale des Antiquités, on

    trouva le cadavre de l’Empereur enroulé dans une tunique de Pénitent Flagellant très particulière : elle

    était en soie, « brodée des aigles impériaux », et doublée d’un « sous vêtement en lin couvert de

    caractères Coufiques qui rendait hommage à Frédéric en tant que Sultan » (note : l’écriture

    « coufique » est le nom que l’on donne aux inscriptions arabes calligraphiées). « Son épée était

    rentrée dans un fourreau Sarrasin, et à ses côtés reposaient, sur des coussins […], sa couronne ainsi

    que le globe du monde, (le tout) sans la croix (qui est pourtant) constamment présente sur les sceaux

    impériaux. » Eberhard Horst concluait que l’habillement mortuaire ainsi que les offrandes « ne

    pouvaient pas avoir été choisis inconsidérément. »

    Il convient toutefois de tempérer l’opinion de cet article, qui présuppose que l’empereur était un

    pénitent Chiite. Frédéric était certes un Pénitent, mais Manichéen, et non Chiite. Il est vrai que les

    deux se flagellent, mais comme le déclare Voltaire dans son « Essai sur les Moeurs des Nations »78,

    « le Pape n’avait pas réellement accusé l’Empereur d’être un Mahométan. Il avait simplement affirmé

    dans sa lettre circulaire du 1er juillet 1239 que Frédéric disait à qui voulait l’entendre que « L’univers a

    été trompé par trois imposteurs, Moïse, Jésus-Christ, et Mahomet. » L’Empereur avait évidemment

    pactisé avec les Mahométans puisque lorsqu’il guerroyait dans les Etats de l’Eglise, il employait des

    « bandes d’archers sarrasins » (il était l’allié du Sultan Salaheddine). Mais si Frédéric critiquait Jésus-

    Christ tout autant que Mahomet, c’est qu’il était Manichéen et non simplement musulman.

    Il est remarquable d’ailleurs que les Manichéens ont toujours vécu en parfaite harmonie avec les

    Musulmans. Nous en avons un exemple avec la Bulgarie, qui bien qu’étant le siège de l’hérésie

    Manichéenne pour les pays de l’Est, n’a trouvé aucune difficulté à se convertir à l’Islam lors de son

    invasion par les Turcs.

    Maintenant, nous devons nous poser cette question : Quelle finalité pouvait bien être poursuivie par

    les Empereurs Germaniques au travers de la « querelle des investitures » et de ces guerres inutiles

    entre « Guelfes et Gibelins »?

    La réponse peut être la suivante, car nous soutenons en effet que cette « Querelle des Investitures »

    traduit une volonté précise des Empereurs Germaniques :

    Créer au sein de l’Eglise des Ordres Monastiques, Pénitentiels, Simoniaques, et Manichéens.

    Si l’Empereur usait de Simonie pour investir les évêques, c’est que ces évêques admettaient la

    Simonie et se conformaient à cette pratique, soit par ambition, soit par religion. La Simonie, et

    personne ne l’ignorait en ce temps, était un acte honni, hérétique, contraire au précepte énoncé dans

    l’Evangile de Saint Matthieu, selon lequel « Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement. » (Mt.,

    X. 8.) Plier devant la volonté de l’Empereur, et payer un prix pour obtenir une charge épiscopale, ne

    pouvait se faire sans se reconnaître Manichéen. Il y a donc collusion entre les souverains

    Germaniques, et un certain nombre de sectes Pénitentielles, et d’ecclésiastiques, pour que l’empire

    s’affranchisse de la tutelle Papale, et possède le droit d’autoriser la création de charges épiscopales,

    et d’ordres monastiques selon des principes Simoniaques. En résumé, la « Querelle des investitures »

    est donc le moyen pour l’Empire, d’une déstabilisation de la Chrétienté, et l’expression du désir de

    créer des ordres religieux hérétiques contre l’avis de la Papauté. Aussi comme l’explique

    remarquablement l’ouvrage de Georges Jehel 79 à la rubrique « La spiritualité en question » : « les

    foyers virulents de […] déviances religieuses », dans les villes Italiennes, « ont contribué à propager

    l’hérésie » ; « et la Simonie », tout autant que « la Querelle des Investitures en seront issues, […]

    77 Eberhard Horst, „Der Sultan von Lucera. Friedrich II und der Islam“ (« Le Sultan de Lucera. Frédéric II et l’Islam »), Freiburg.

    Basel. Wien. 1997. Editions Herder/Spektrum, Bd. 4453. Cet ouvrage est cité et commenté dans la revue Morgenstern N°3,

    1997, voir l’article „Ein neues Indiz – Nachlese“ (« Un nouvel indice – Fiche de lecture »), de Ustad Tarik T. Knapp, rédigé à la

    suite de l’étude „War der deutsche Kaiser Friedrich II. von Hohenstaufen ein Muslim?“ (« L’empereur allemand Frédéric II de

    Hohenstaufen était-il musulman ? »), dans le n°2 de la revue, par le même journaliste, en 1996.

    78 Chapitre LII, « De l’empereur Frédéric II ; de ses querelles avec les Papes. Des accusations contre Frédéric II. »

    79 Georges Jehel, « Les villes d’Italie, XII ème - milieu XIV ème siècle : sociétés, pouvoirs, économies, cultures. » Editions du

    Temps, Nantes, 2004.

     

     

    70

    inspirées largement du manichéisme d’origine zoroastrienne. » L’hérésie venait de trouver un appui

    politique indéfectible, l’Empire Germanique, et allait utiliser ce puissant outil pour s’emparer de l’Eglise

    Romaine, et plonger l’Europe dans la tourmente de plusieurs guerres mondiales.

    Après la mort de Frédéric II de Hohenstaufen, l’Empire, usé par les excommunications et la fronde de

    la Chrétienté, va voir s’effriter ses frontières, et naître de sa dépouille des régions autonomes. La

    cartographie moderne de l’Europe venait de voir le jour.

    Mais contrairement aux apparences, l’Empire avait achevé sa tâche. Profitant du chaos provoqué par

    la « Querelle des Investitures », et de l’anarchie dans les territoires Italiens, les souverains allemands

    avaient fait naître des Ordres Monastiques hérétiques.

    C’est tout d’abord l’Ordre des Pénitents Humiliati.

    Originaires de Lombardie, mais antérieurement de Bulgarie, les confrères « Humiliés » avaient été

    ramenés en Allemagne par l’Empereur Henri V, lors de troubles provoqués en Italie du Nord par les

    Gibelins. N’ayant visiblement aucun différend avec ce dernier, puisque étant hérétiques, les confrères

    se soumirent bien volontiers, et prêtèrent serment de fidélité au souverain. Ce serment impliquait

    évidemment que l’Ordre ainsi fondé par le monarque lui soit définitivement attaché. Aussi, confiant

    dans les desseins des Humiliés, Henri V les laissa partir, et ceux-ci rentrèrent en Lombardie. Une fois

    établie dans les monastères de la région de Milan, la confrérie commença à s’exercer à la Simonie, au

    culte des Morts, et finit plus tard par être officiellement déclarée hérétique.

    L’Ordre des Moines Pénitents de Prémontré est aussi fondé sous les bons auspices d’Henri V…

    « Saint » Norbert voit le jour à Xanten (en Allemagne) en 1080. Proche parent des empereurs

    germaniques, il exprime très tôt son désir de servir Henri V et devient son aumônier. Fortement

    critiqué pour sa vie dissolue, et sa « passion pour les plaisirs des sens», c’est à 33 ans qu’il décide de

    faire pénitence, et de « renier » son passé. Ordonné prêtre, il se met à prêcher dans les rues, et

    exhorte la population à faire pénitence en pratiquant la flagellation, et la mortification du corps.

    Simplement revêtu d’une cagoule, et d’un froc, Norbert demande audience au Pape Gélase II, et

    plaide sa cause auprès de lui, car dit-il, le clergé et la population de sa ville natale le persécutent, et

    ne l’autorisent pas à prêcher. On tentera même par deux fois de l’assassiner. Il faut dire que Norbert

    est un agitateur, un flagellant, un simoniaque, et que sa réforme de l’Eglise en Allemagne ne convient

    point au clergé. Qu’importe, le Pape, sous la contrainte de l’Empereur, autorise le moine à prêcher.

    Norbert ne lui témoignera pourtant pas de reconnaissance, puisqu’il plaidera la réconciliation entre le

    Pape, et l’empereur, sachant que la Simonie était un crime. C’est en 1120 que ce proche de la famille

    impériale fonde à Prémontré (dans l’actuel département de l’Aisne, en France) une communauté. Aidé

    par Hugues de Fosses, son disciple, il deviendra enfin l’un des artisans les plus acharnés de la

    codification de la vie monastique, et conclura une alliance à ce sujet avec le bien aimé Saint Bernard.

     

    71

    L’Ordre du Saint Sépulcre.

    Fils d’Eustache II, comte de Boulogne, et de l’héritière des Ducs de Brabant, Godefroi de Bouillon naît

    vers le milieu du XI ème siècle. Son ancêtre, Charlemagne, fait de lui un parent des empereurs

    germaniques. Mais bien que son oncle lui cède en 1076 son duché de Basse-Lorraine, il n’en aura

    pas, dans un premier temps, la libre disposition. L’empereur d’Allemagne le prive en effet de cet

    héritage, et ne lui laisse que la terre portant son nom (Bouillon) ainsi que la ville d’Anvers. Néanmoins

    Godefroi sait être fidèle, et possède l’esprit de famille. Aussi se porte-t-il au secours de l’Empereur

    Henri IV, son parent, lorsque celui-ci est accusé de Simonie, et entre en conflit avec le Pape. En

    remerciement, le souverain germanique lui rendra le Duché de Basse-Lorraine en 1089, et lui

    demandera, étant l’un des vassaux de l’empire, de suivre de près la première croisade, et si possible

    de s’arroger le titre d’« Avocat du Saint Sépulcre ». (Équivalent de Roi de Jérusalem). Cette mission

    avait naturellement pour but de préparer le terrain de l’Empereur, qui désirait être couronné Roi de

    Jérusalem. (La chose se réalisera d’ailleurs, lorsqu’en 1229 Frédéric II de Hohenstaufen sera

    couronné roi de la ville.) Godefroi de Bouillon part donc, et rejoint Jérusalem et l’armée des Croisés le

    7 Juin 1099. La ville est prise le 17 Juillet 1099, et les troupes Arabes de Iftiker ad Daula sont

    chassées de la place. Le même jour, les princes chrétiens se réunissent, et conscients de la volonté

    de l’Empereur Germanique, élisent Godefroi de Bouillon « Roi de Jérusalem ». Celui-ci refuse le titre,

    mais non la charge, et demande à être appelé « Avocat du Saint Sépulcre ». Ce refus n’est

    évidemment pas dicté par un accès d’humilité, mais par des « raisons religieuses impératives ». Le

    Saint Sépulcre est à l’époque, en effet, un lieu particulièrement apprécié pour se flageller… De

    nombreux pénitents viennent là, afin de se mortifier, et pour se complaire dans le morbide. Hérétiques,

    ils le sont, puisque les flagellants n’honorent pas le Sépulcre du Christ parce qu’il avait été le prélude

    à la résurrection, mais parce qu’ils y voient avant tout un lieu de mort, un lieu de douleur, en un mot,

    un lieu de souffrances et de peines extrêmes. Lorsqu’on lit le commentaire de Saint Bernard sur le

    Saint Sépulcre80 on comprend que ce lieu n’évoquait à l’époque pour ses adorateurs, ni la vie du

    Christ, ni sa résurrection, mais seulement la mort, et la flagellation. Le Sépulcre du Christ était donc

    d’un attrait tout particulier pour des pénitents flagellants amateurs de rites mortuaires. Aussi Godefroi

    de Bouillon, dès son élection, désire organiser autour du Sépulcre une société religieuse. Il confie la

    garde du lieu à une milice de vingt moines flagellants81, les réunit en Chapitre, et les place semble-t-il

    sous la règle dite de Saint Augustin. A cet ordre se lie très vite une fraternité de pénitents, et d’anciens

    croisés, le tout formant dès 1114, et 1118 une importante congrégation82 : L’Ordre des Pénitents de

    Sion, qui se divisera en plusieurs branches, mais sera la base de l’Ordre du Saint Sépulcre. La perte

    de Jérusalem par les croisés éteint l’Ordre du Saint Sépulcre, et celui-ci revient en Italie où il sera

    hébergé par des Pénitents Franciscains, mais aussi en Flandre, et à Orval (localité située dans

    l’actuelle Belgique). Vers 1333, le Pape confie la garde du Saint Sépulcre et « l’église de la

    flagellation » aux frères pénitents de Saint François. Ceux-ci prendront à nouveau le nom d’Ordre des

    Pénitents du mont Sion ou Custode Majeure de Terre Sainte.

    80 St Bernard de Clairvaux, « Louange à la Nouvelle Milice ».

    81 “Milita Sancti Sepulcri. Idea e istituzioni. Atti del Colloquio internationale tenuto presso la Pontificia Universita del Laterano.”

    12 April 1996, a cura di Kaspar ELM e cosimo Damiano Fonseca. Citta del Vaticano, 1998, 521 p.

    82 « Mémento du Chevalier de l’Ordre du Saint Sépulcre de Jérusalem », sous la direction d’André Damien (Lieutenant de

    France de l’Ordre du Saint Sépulcre), Bernard Berthod et Joël Bouessée.

     

    72