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    Ses conférences attiraient des foules imposantes et tous ses livres sont régulièrement édités : maître de recherches au CNRS, elle était surtout en quête de l'infini qui est en nous. Elle en parlait avec fougue et bon sens. Elle nous invite à la métamorphose.

    Conférencière pudique mais inspirée, ce n'est pas tant la voix rauque, d'homme, de Marie Madeleine Davy qui retenait l'attention que “l'éloquence sacrée”, inoubliable, avec laquelle elle donnait corps et âme à la Présence intérieure qui l'habitait et surgissait comme à l'improviste... Celle qui ne parlait que debout, la cigarette à la main, fut une médiéviste reconnue pour ses connaissances de la « philosophie monastique » et l'originalité de son regard. Son itinéraire est celui d'une femme engagée dans une recherche passionnée, et intériorisée, de la vérité. Son écho nous poursuit... Celle qui avait fait sienne une phrase de Dostoïevski dans Les Possédés, “Dieu a été le tourment de ma vie”, repose depuis le dimanche 1er novembre 1998 au cimetière de Saint-Clémentin (Deux-Sèvres). Sa tombe, anonyme, porte ces simples mots : “Sois heureux, passant.”

    Enfant déjà, Marie-Madeleine Davy pousse comme une tige libre, sans tuteur apparent. Suspendue toute l'année aux vacances d'été, elle plonge avec ivresse et démesure dans une communion spontanée avec la nature. Elle “se croit oiseau”, parle aux fougères, embrasse les grenouilles et se nourrit de pétales de roses, de bégonias, de pivoines ou de soucis.”Tu es comme les chèvres”, lui dit sa grand-mère. Au fond d'elle-même, la jeune Marie-Madeleine sent que sa sève vient d'ailleurs que d'une filiation purement terrestre...

    C'est dans la maison familiale qu'elle s'initie à deux goûts qui ne l'ont jamais quittée : celui du thé, qu'elle dégustera jusqu'à la fin de sa vie cinq fois par jour, et celui de la lecture, “bonheur suprême” qu'elle pratique assise ou debout, “jamais allongée”. Elle lit à cinq ans. À l'âge où les petites filles fabriquent des robes pour leurs poupées, elle dévore Victor Hugo et Voltaire. Elle découvre très tôt la Bible, notamment les Psaumes, et bondit d'allégresse : elle partage, dans un contact naturel avec l'invisible, les louanges de la nature envers le créateur. À dix ans, elle commence à écrire ses premières histoires. Précoce ? Sans doute. Et l'histoire s'accélère. Son enfance et son adolescence se terminent un 16 septembre 1918 : sa sœur aînée meurt à vingt ans, Marie-Madeleine en a quinze. Son amour de l'existence lui permet de triompher de l'épreuve. Et puis, surtout, elle se réfugie dans la solitude, qu'elle aime et “n'éprouve pas comme un isolement”. Avec le recul, elle parlera d'une “plénitude comparable à une rondeur. Un secret. Celui de se sentir aimé et d'aimer en retour. Une clôture translucide”.

    En 1921, à dix-huit ans, elle s'inscrit à la Sorbonne et s'installe dans un studio boulevard Saint-Michel. Cette attitude, scandaleuse à l'époque, provoque une rupture familiale. Marie-Madeleine largue les amarres. “Très tôt, j'ai pu comprendre que le Royaume est au-dedans. C'est vers ce dedans que j'ai tenté, plus ou moins maladroitement, d'orienter mes pas.”

    Des connaissances encyclopédiques...

    Pendant plus de douze ans, elle va étudier la philosophie, qu'elle envisage comme une sagesse, l'histoire et la théologie. Première et seule femme admise à l'Institut catholique de Paris, elle est marginalisée, reléguée au dernier rang de l'amphithéâtre. Elle ne trouve personne à qui parler ouvertement de ce qui l'agite. Les théories sur Dieu lui paraissent vaines : il lui semble que sa formation religieuse “réglemente le dehors et déserte le dedans”. En “appétit de connaissances” et en quête d'un enseignement “concret, vivant, animant l'être dans sa totalité”, elle étudie également l'anglais, l'allemand, le grec, le latin et l'hébreu. Elle se spécialise dans le latin médiéval et plus particulièrement dans le xiie siècle, qu'elle nomme le “siècle solaire”. Les mystiques - Maître Eckart aura été, avouera-t-elle plus tard, son “grand amour” - deviennent ses “amis” et lui enseignent la philosophie divine. Auprès d'eux, elle s'ouvre à la découverte du détachement de soi, sublime abandon qu'elle ne cessera de chercher à atteindre. Le choix de l'Absolu lui apparaît progressivement comme celui de la plus grande liberté. Bernard de Clairvaux devient l'un de ses compagnons quotidiens, lui qui lui enseigne : “Apprenez à ne répandre que votre plénitude”. Pourtant, fort à propos, sa vigilance intérieure lui fait prendre conscience qu'elle “inonde” ses terres de connaissances “livresques, conceptuelles, mentales” quand l'essentiel ne peut naître que de l'expérience. Suite à la rencontre d'un moine russe de passage en France, elle plonge dans la mystique orthodoxe et c'est la révélation : la “patrie de mon âme est orientale”. Loin de la théologie “pétrifiée”, sans âme et sans esprit, qu'enseignent les clercs, loin de l'intellectualisme qu'elle qualifie désormais de “borné et outrancier”, elle reprend contact avec une religion de l'émerveillement. Sa respiration prend une nouvelle densité : elle ne cherche plus à expliquer le mystère, elle l'éprouve à nouveau comme, enfant, elle comparaît si simplement, si intuitivement, les oiseaux à des anges. La sagesse n'est rien si elle ne transforme pas radicalement la vie quotidienne.

    Il est temps de se “re-créer”. Elle devient un temps boulimique de relations mondaines et amicales, fréquente ses professeurs dans des salons, comme celui de Marcel Moré, reçoit chez elle Gaston Bachelard, Vladimir Jankélévitch,... Elle discute des heures durant avec tous les gens célèbres de son époque, sauf, dit-elle, Henri Bergson, René Guénon et Jean-Paul Sartre ! Elle obtient son doctorat de philosophie en 1940 et celui de théologie catholique en 1941. Elle est nommée chargée de cours à l'École pratique des hautes études, puis elle entre au CNRS pour traduire du latin médiéval et devient maître de recherches. Elle a gagné sa liberté extérieure et en profite pour voyager, pour faire de grandes tournées de conférences.

    La Seconde Guerre mondiale agit comme un détonateur dans son parcours. Elle entre dans la Résistance dès novembre 1940. Le réseau auquel elle appartient met à sa disposition le château de La Fortelle, près de Rosay-en-Brie. Sous couvert de colloques culturels - qui réunissaient des philosophes comme Jean Wahl et Maurice de Gandillac, le docteur Lacan, Lanza del Vasto, Jean Grenier, Georges Bataille et toute une jeune génération d'écrivains - Michel Butor, Gilles Deleuze, Michel Tournier -, elle y cache les réfractaires au travail obligatoire en Allemagne, les juifs et les aviateurs anglais ou américains. Elle recevra pour son action la légion d'honneur remise par De Gaulle ainsi que des décorations anglaises, belges et américaines. Mais elle ira plus

    loin : à la Libération, ce même château lui servira à cacher et sauver des pétainistes lors des jugements sommaires. On n'enferme pas une amoureuse des oiseaux dans le politiquement correct.

    ... à l'art de la vie intérieure

    Jusqu'à sa retraite, outre ses cours et ses tournées de conférence, elle se consacre à l'écriture en rendant hommage aux figures qui l'ont marquée. Ses premières publications correspondent à sa carrière de médiéviste. Elle traduit beaucoup, des Traités de l'amour de Dieu de Guillaume de Saint-Thierry (elle lui avait consacré sa thèse) aux œuvres de Bernard de Clairvaux. De ses rencontres avec les hommes et les femmes en vue de l'époque, elle n'aura pourtant été réellement marquée que par peu d'intellectuels. Quatre “hommes de lumière”, “êtres ailés”, sont restés gravés dans sa chair et son esprit : Louis Massignon, Henri Corbin, Nicolas Berdiaev - “Près de lui je respirais, j'étais heureuse ; la Déité me semblait plus proche et le monde habitable” - et Henri le Saux, auprès duquel elle découvre le Transpersonnel : pourquoi donner un nom et une forme à l'Absolu ? De fait, son éclectisme en matière de spiritualité n'est pas dispersion, il est ouverture, “religieux déconditionné”. Elle fréquente aussi bien les couvents de sœurs que des dominicains ou des chartreux, elle pénètre les milieux juifs, orthodoxes, protestants, pratique le yoga... Mais, de tous ses voyages intérieurs, elle revient toujours vers l'Orient. Et vers elle-même.

    En 1968, Marie-Madeleine prend sa retraite et commence une seconde carrière, consacrée non plus à parler des autres mais à faire connaître son aventure intérieure. Elle publie l'un de ses maîtres-livres, L'Homme intérieur et ses métamorphoses (Coll. “Espaces Libres”, Albin Michel), où elle rassemble les textes de ses conférences. Pendant trente ans, elle va expliquer, inlassablement, que si nous avons soif, la source, elle aussi, a soif d'être bue, comme le disait Irénée de Lyon. Mais le guide, le “Maître intérieur”, se cache et doit être découvert. L'Essentiel nous appelle. Pour s'approcher du mystère de l'espace du dedans, il convient de retrouver ses “sens intérieurs” et de ne pas avoir peur d'une certaine vacance. Le voyage ne peut être que solitaire. Celui qui n'est pas à l'écoute de sa voix intérieure se perd dans la conscience commune et “le voici isolé du cosmos, “clos” à l'écart de lui-même”, dévoré par le temps qui passe, oubliant d'aimer la vie.

    S'orienter vers l'Être, vers l'Unité, exige le détachement de soi parce que lui seul permet d'aimer : “Qu'il s'agisse de l'Orient ou de l'Occident, nous ne sommes plus à l'époque des maîtres, mais à celle du gourou intérieur, de l'Église intérieure.” Marie-Madeleine l'a trouvé dans le silence et une “extrême solitude”. “Tout silence équivaut à un au-delà, à une ascension.” Alors, le sacré peut surgir, toujours inattendu, toujours neuf, pour une visite brève ou durable, et, le temps d'une rencontre, “il n'y a plus rien à chercher”...

    Dans un de ses livres majeurs, Le Désert intérieur (Coll. “Spiritualités Vivantes”, Albin Michel), elle dit : “Celui qui sait... rend grâces... tout en se taisant. C'est bien au silence qu'aboutit a démarche conduisant à la libération, du moins à son approche. Celui qui a perçu le silence, ne serait-ce que de très loin, a commencé à visiter un lieu inconnu. Sans l'avoir voulu, il se différencie de ceux qui ne partagent pas le même choix. Il ne fera rien pour se mettre à part. Au contraire, il tente d'avoir les mêmes gestes, un identique langage. Il ne souhaite pas se faire remarquer. Tout en se mouvant à l'aise dans l'existence, d'une façon d'ailleurs totalement relaxée, son seul effort consiste à s'adapter, à chaque instant, à ce qui ne présente pour lui aucun intérêt ou au contraire l'enchante... Le silence n'est pas vu et il est perçu par l'oreille du dedans. Il n'est pas vu et il devient palpable. Il n'est pas vu et il est possible de le toucher à la façon d'un océan.”

    Toute sa vie en quête du “sanctuaire de l'homme intérieur”, Marie-Madeleine n'a cessé de prôner la voie de l'intériorité et des dépouillements successifs : pour devenir un homme neuf, choisissant une nouveauté de vie, le chemin du dedans, bien que sans repos, est le plus court. Établie dans l'“arche” nue et vaste du désert, elle regarde pourtant la foule avec tendresse et bienveillance : elle sait que “tous sont appelés et qu'il y aura beaucoup d'élus”. “Actuellement, le désert intérieur est comparable à une île habitée par quelques insulaires. Demain, elle sera un continent devenant de plus en plus vaste.” L'élan vers l'intériorité est pour elle invincible : “il vaincra”.

    Pour s'ajuster, autant que possible, à la Présence ardente et lui rester fidèle, Marie-Madeleine Davy est restée célibataire. Cela était pour elle un choix de vie : “Il existe deux types de mariage, l'un est lié à la chair, l'autre à l'esprit. Ce dernier se présente comme un authentique mariage.” Transfigurée par le silence et sans cesse “démangée des ailes”, elle a terminé sa vie retirée du monde, les mains ouvertes, loin de toutes influences indésirables.

     

    À lire de Marie-Madeleine Davy :

    Elle a publié plus de quarante livres et une centaine d'articles. Certains sont regroupés dans le N°116 de "Question de" qui lui est consacré : Marie-Madeleine Davy : les chemins de la profondeur.

     

    Une association 1901 : “Présence de Marie-Madeleine Davy”, a été fondée pour aider à la faire connaître : 18, rue Berthelot, 75005 Paris.


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