• Le centre du monde en Irlande

     

    Fernand Figares  
    Le sacré et le profane constituent deux modalités de compréhension du monde. Ils représentent deux états existentiels, deux types d'expériences totalement différentes. L'homme religieux découvre et ressent la présence divine grâce à la fondation et à la croissance de son espace sacré, c'est-à-dire grâce à la construction rituelle de son habitat, à travers une expérience religieuse du Temps et de la Nature ; et grâce à la sacralisation de sa vie, c'est-à-dire grâce à la signification transcendante dont peuvent être chargées ses fonctions vitales (alimentation, sexualité, travail). Pour l'homme moderne, areligieux, tout acte physiologique (alimentation, sexualité) se limite à un processus organique.

      Le vision traditionnelle dévoile l'expérience du sacré à travers un espace/temps surnaturel, qui rompt les limitations propres au monde physique et permet de vivre le divin. Quand le sacré se manifeste dans un endroit quelconque, il rompt l'homogénéité de l'espace profane, d'extension illimitée et privé de tout point de référence et de toute orientation. Cette rupture donne une direction, un sens, puisque l'irruption du divin établit, fonde, un point fixe absolu, le "Centre" de toute orientation à venir.

      Le temps, pour l'homme religieux, n'est pas non plus homogène ni continu. Le temps sacré est celui des fêtes ; le temps profane, monotone, produit l'usure. La fête pénètre la durée profane, réactualise un événement qui a eu lieu dans un passé mythique, avant la naissance du monde ; et ainsi l'homme découvre la source originelle de toute régénération, la Fontaine de Jouvence.

      L'Irlande celtique tourne autour de deux centres, TARA et UISNECH, qui sont pour l'Irlande comme "les deux reins d'un animal".

     
    Le royaume de Tara

     

    Etant donné la nature féminine de la royauté, les rois d'Irlande rendaient hommage à la dame qui personnifiait le royaume, ou étaient acceptés par elle. L'intronisation était un mariage royal, un mariage avec la Nature. Le roi était reconnu à travers l'incarnation de son principe masculin : l'Irlande est connue sous le nom de "la plaine de Fal", "l'île de Fal" ; les Irlandais sont "les hommes de Fal" ; le roi est le "chef de Fal". Fal est le nom d'une pierre qui se trouve sur la colline de Tara, la "pierre pénis" ou pierre de la connaissance, qui parlait au futur roi et intronisait le Roi d'Irlande (1).

      La Cour de Tara était le prototype de l'Etat. Selon les sources médiévales, le roi Domnall établit son royaume selon le modèle de Tara. "Il édifia sept grandes murailles autour de sa forteresse, à la manière de Tara la Royale, et il y bâtit les maisons comme les maisons de Tara, à savoir: le grand Salon central, où le roi même aimait s'entretenir avec les rois et les reines, les nobles et les maîtres de tous les arts ; le salon de Munster, le salon de Leinster, le salon de banquets de Connacht et le salon de réunions d'Ulster". C'est-à-dire les quatre provinces irlandaises autour du Salon Central qui, quant à lui, représentait l'ensemble de l'Etat.

      Pendant les fêtes célébrées à Tara, les gens de Munster s'asseyaient dans le quartier sud de la maison, les gens de Connacht dans le quartier ouest, les gens d'Ulster au nord, et ceux de Leinster à l'est. Au milieu du salon s'asseyaient les cinq rois. Le Centre d'Irlande était occupé par le trône de Domnall, qui regardait vers l'est ; le roi de Leinster était face à lui ; à sa droite, le roi de Munster ; à sa gauche le roi d'Ulster et le roi de Connacht dans son dos. Ces rois n'avaient pas le pouvoir politique de Louis XIV, mais dans le domaine du symbolisme, ils pouvaient néanmoins proclamer en toute légitimité : "l'Etat, c'est nous ".

      La division d'une cité, d'un pays, du monde en quatre parties, avec un centre, est bien connue de la mentalité traditionnelle. Le Rig-Véda nous parle des cinq directions, des quatre points cardinaux et de"l'ici". En Chine, le même concept se trouve dans l'élaboration de la cosmologie et la ressemblance du "Salon de Lumière" du palais cosmique avec la disposition des cinq salons de Tara est émouvante. Dans le palais cosmique chinois, il y a cinq salons "consacrés au culte des cinq Ti qui gouvernent dans les cinq directions". Le Château du Graal, tel que nous le décrit Sone de Naussay, est également un symbole cosmique pleinement achevé : il était construit sur une île, avec quatre tours dans sa muraille externe et une tour ronde centrale qui était la demeure du roi.

      Dans le récit de la fête de Bricriu, on décrit la disposition de Tara selon un autre point de vue. Bricriu célèbre une grande fête au royaume d'Ulster en hommage au roi Conchobar et à ses hommes. Il construit pour l'occasion un nouveau palais : " la maison a été faite selon le plan de Tara la Royale, avec neuf compartiments : un compartiment pour le roi Conchobar, construit à un niveau plus haut que le reste de la maison ; tout autour, les douze compartiments des douze chevaliers d'Ulster. Bricriu édifia une pièce solaire surélevée par rapport au grand Salon, avec des fenêtres en cristal pour pouvoir observer tout ce qu'y se déroulait, sans être vu".

      Au premier abord, la division neuf/douze de la maison ne semble pas correspondre au plan décrit, mais la cosmologie chinoise peut nous secourir. Les cinq divisions du "Salon de Lumière" correspondent aux quatre directions cardinales et à leur point central, mais aussi aux huit directions cardinales (tous les 45 degrés) et à leur point central. Dans le "Salon de Lumière", se trouve une chambre surélevée, un observatoire astronomique nommé "Maison du Ciel", "Tour de l'Esprit" ou "Palais Brillant" !

      Autour de Conchobar se trouvent les sièges des douze héros d'Ulster, configuration semblable à celle des chevaliers de la Table Ronde, à celle des Pairs français autour de Charlemagne, à celle d'Odin assis dans un cercle avec ses douze conseillers divins, ou encore à Ulysse et à ses douze compagnons, à Jésus et ses douze Apôtres. Dans la tradition irlandaise, on trouve des exemples nombreux de rois entourés de douze chevaliers. Dans la légende de saint Patrick, il est question des douze montagnes d'Irlande, des douze fleuves, des douze lacs, des douze vents et des douze régions dans le firmament.

      La particularité fondamentale de l'espace sacré est qu'il est ordonné, c'est-à-dire orienté. Pourtant, au-delà des limites de cet espace, il existe un autre monde qui, en Irlande, se trouve hors des murailles de Tara, peuplé d'êtres monstrueux, chaotiques et très souvent hostiles. Le brandub, jeu irlandais qui se joue sur un damier composé de quarante-neuf cases, le talbwrdd de Galles et le tablut suédois sont représentatifs de cette conception du monde où le roi joue son rôle dans un espace ordonné, environné d'ennemis.

      Selon la tradition, le roi irlandais Conn surveillait quotidiennement, depuis les murailles de Tara, les gens de Sid et les Fomoïre, peuple légendaire, ennemi par excellence des Irlandais (2). La "Grande fête de Tara" était célébrée pendant la période de Samaïn (novembre), premier mois du calendrier celtique. La dernière soirée de l'année (veille du premier novembre) était la plus propice au triomphe des forces maléfiques, et c'est pourquoi le roi et ses vassaux devaient confirmer leur pouvoir sur le royaume d'Irlande. Cette nuit-là (la nuit de Hallow'en), les quatre rois vassaux et leurs chevaliers s'asseyaient autour du roi d'Irlande pour protéger la structure cosmique de l'état et l'ordre de la société, tandis que régnait le chaos hors des murs de la ville.

     
    Le centre religieux d'Uisnech

     

    Ce que Tara représente pour la royauté irlandaise, Uisnech le représente pour les druides de ce pays. Le roi druide du peuple de Named alluma, dans le centre d'Uisnech, le "premier feu" qui resta allumé pendant sept ans, "pour que sa force soit versée sur les quatre quartiers d'Irlande". Saint Patrick, beaucoup plus tard, alluma le feu pascal sur la colline d'Uisnech, et usurpa ainsi le pouvoir des druides pour lancer l'évangélisation de l'Irlande.

      Le Rig-Véda décrit comment les huit Adytias fondèrent l'univers, l'origine des mois et des jours : "Avec l'arrivée de l'aurore de l'humanité, les Puissances du Ciel établirent le premier rituel, le premier sacrifice. Elles érigèrent un autel de feu pour prendre possession du pays et légitimer leurs héritiers".

      Selon la tradition irlandaise, les Tuatha de Danann, venus de l'ouest, et, plus tard, les Fils de Mile, arrivèrent en Irlande et la conquirent pendant la période de Beltaine, au début de l'été celtique (mai), quand la "terre s'allume avec l'arrivée du Soleil". De nos jours encore, dans certains villages de l'ouest irlandais, les feux de "la Beltaine" s'allument début mai, pour que les esprits veillent aux récoltes et protègent le bétail pendant les mois d'été.

      La colonne, ou "Pierre des Divisions d'Uisnech" (considérée comme le centre géographique d'Irlande), est l'omphalos ou nombril de l'île d'Emeraude. Elle a cinq côtés et représente les quatre provinces irlandaises et leur centre. De la même façon, Agni, en Inde, est aussi le nombril de la terre, le pilier qui supporte les Cinq Failles du panthéon hindou, les Cinq Seigneurs des Forces de la Nature.

      Durant une assemblée célébrée à Uisnech pour introniser Diarmait son of Cerball, un gigantesque orage de grêle tomba sur les personnes présentes : "sa force fut d'une telle ampleur qu'une fois passé, il donna naissnce aux douze fleuves d'Irlande".

      Le mystérieux "Puits de Segais" était source d'inspiration et de connaissance. Autour de lui se trouvaient les neuf noisetiers de la sagesse. Les noisettes qui tombaient dans le puits en faisaient déborder les eaux, donnant ainsi naissance aux fleuves de la Tradition.

      Nous pouvons comparer Tara et Uisnech avec les principes de dualité des rituels hindou et romain. Dans les Brahmanas, la célébration de tous les sacrifices implique deux feux principaux et un feu accessoire. L'un des feux principaux, celui du chef de famille ou prêtre du sacrifice, est le feu originel à partir duquel tous les autres sont allumés. Il représente le feu de la fondation du pays, et symbolise le monde des hommes. Il se trouve à l'Ouest et il est circulaire. L'autre feu, allumé à l'est du premier, est le lieu des offrandes ; il symbolise le monde céleste des dieux, et son inauguration représente la naissance du Cosmos, l'espace ordonné autour du centre. Il est toujours à l'Est, vers la sortie du Soleil, et il est carré. A Rome, les deux lieux, circulaire et carré, sont représentés par le temple de Vesta et par le quartier sacré de la Roma quadrata.

      Dans le domaine du symbolisme, les "peuples de l'Est" sont les fondateurs du Centre du Monde, centre qui donne un sens et une orientation à toutes les sociétés humaines. Les "peuples de l'Est" viennent, ,non de l'est géographique, mais du coeur de certains hommes éveillés qui les "envoient" combattre les forces obscures de la fin d'un cycle, pour pouvoir ainsi renouer avec le temps de la première Aurore, celle qui se leva au "Palais de Lumière".

      Fernand FIGARES
    Directeur de Nouvelle Acropole Belgique

      (1) La "pierre du destin" de Fal criait lorsque s'asseyait sur elle le roi légitime d'Irlande.
    (2) Les Fomoïres : géants monstrueux, symbolisant le chaos, qui peuplaient l'Irlande à ses origines.




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