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    Une influence considérable

    Il est indéniable que René Guénon (1886-1951) exerce une influence importante dans les milieux intellectuels qui se réclament, à tort et à raison, de la Tradition. Il suffirait pour s’en rendre compte de se référer au livre d’Éric Vatré, La droite du Père. Enquête sur la Tradition catholique aujourd’hui [2] : un tiers de ce livre est consacré à des disciples de Guénon.

    L’influence de Guénon ne se limite pas à la Tradition catholique. Il est devenu comme le docteur commun de la maçonnerie, du moins pour les francs-maçons en recherche d’un itinéraire spirituel. Son influence d’ailleurs déborde la maçonnerie et s’étend à une grande partie du mouvement ésotérique qui se ramifie en multiples écoles.

    La question de la compatibilité avec la religion catholique

    La question de la compatibilité des idées de René Guénon avec le catholicisme s’est posée dès le vivant de cet écrivain. René Guénon, d’origine catholique, a collaboré dans ses débuts à des revues de la France catholique et monarchique, comme
    - La France anti-maçonnique (1913-1914) ou
    - la Revue universelle du Sacré-Cœur, Regnabit (1925-1927) [
    3].

    Les premiers à réagir furent les collaborateurs de la Revue Internationale des Sociétés Secrètes de Mgr Jouin, et la joute se termina par “l’exil” volontaire de Guénon en Égypte à partir de 1930, où il se trouva plus libre de pratiquer l’ésotérisme musulman qu’il avait déjà embrassé secrètement dès 1912.

    Par la suite plusieurs études parurent qui tendent à montrer que la pensée de Guénon n’est pas compatible avec la doctrine catholique. Signalons parmi les plus pertinentes celles de
    - Lucien Méroz dans René Guénon ou la sagesse initiatique [
    4],
    - Daniel Jacob dans la revue Permanences N°34 [
    5],
    - de Jean Vaquié : diverses études parues dans Lecture et Tradition [
    6], et dans les Cahiers de la Société Augustin Barruel [7
    ]

    La cheminement de la doctrine guénonienne dans les milieux catholiques

    Ces études n’ont pas empêché la pensée de Guénon de continuer à progresser dans certains milieux catholiques.

    On voit par exemple un sociologue comme Émile Poulat donner un entretien de plus de 12 pages dans une sorte de “somme” sur René Guénon [8] où il se montre assez favorable à certains aspects du guénonisme et où il fait des rapprochements étranges entre le cardinal Pitra et la pensée de Guénon. À son interlocuteur qui se plaint de la violence des attaques de la RISS (Revue Internationale des Sociétés Secrètes), revue catholique dirigée par Mgr Jouin qui luttait au début du XXe siècle contre les sociétés secrètes) et de certains milieux catholiques dans la ligne de l’abbé Barbier (par exemple la Société Augustin Barruel) contre la Gnose, il répond que les “intégristes” sont à la fois hostiles à la pensée moderne et au symbolisme : ces pauvres “intégristes” n’ont décidément rien compris.

    Jean Hani, dont les livres sur le symbolisme ont même fait les honneurs des tables de presse de certains milieux très proches de Mgr Lefebvre, se plaint aussi de l’incompréhension des milieux catholiques qui n’acceptent pas, comme lui-même, la pensée du maître :

    (…) Les milieux qui devraient le plus être attentifs au message de Guénon se trouvent être ceux qui lui sont le plus fermés et, quand ils le connaissent, le plus hostiles : nous voulons dire, bien sûr, les milieux religieux et, tout particulièrement, catholiques.

    Au fur et à mesure que l’œuvre de Guénon gagne de l’audience, elle est en butte aux critiques de plus en plus violentes de ces milieux. Violentes et, disons-le nettement, injustes et parfois odieuses.

    En effet, hormis d’honorables exceptions — tel l’ouvrage d’Andruzac, qui est un effort honnête pour aborder et tenter de comprendre la position de Guénon du point de vue de la théologie catholique, ou, bien entendu, l’œuvre posthume de l’abbé Stéphane, — ce que nous lisons en ce genre est à la fois affligeant et révoltant.
    - Affligeant, parce que les auteurs semblent bien n’avoir rien compris à l’œuvre de Guénon et faire perpétuellement des contresens dans l’interprétation de ce qu’il écrit ;
    - révoltant, parce que ces censeurs sont animés par un parti pris fanatique qui se manifeste par une hargne mal contenue [
    9].

    Jean Hanni va même jusqu’à se demander s’il n’y aurait pas un complot contre Guénon :

    Au surplus, lorsqu’on considère ces libelles, en les collationnant, comme disent les érudits, on est frappé par la convergence et, souvent, l’identité des argumentations chez leurs auteurs, même à des dizaines d’années de distance et jusqu’au livre récent de Marie-France James ; de sorte qu’on peut se demander s’il n’existe pas, derrière tous ces gens, une inspiration unique qui orchestre, en quelque sorte, leurs élucubrations. [10]

    Et il propose de chercher à faire le rapprochement entre guénonisme et catholicisme non pas en se plaçant au niveau doctrinal, mais par l’étude du symbolisme.

    Il y aurait certainement quelque chose à faire dans ce domaine, non pour tenter de se rapprocher de Guénon comme le propose Jean Hani, mais pour montrer comment il existe un vrai symbolisme catholique bien différent du symbolisme guénoniste. Jean Vaquié envisageait cette étude quand la mort l’a frappé, et nous espérons la reprendre un jour.

    Même une revue proche de Mgr Lefebvre comme l’était Itinéraires en 1985 reproduisait, dans un article d’Yves Daoudal, le jugement très favorable de Noële Maurice Denis Boulet :

    (…) Il paraît téméraire de régler son compte à Guénon en deux pages et demie, et de conclure que sa doctrine n’est rien d’autre que l’ancien gnosticisme : « Cette déformation grecque d’idées orientales mal comprises ne m’intéresse pas le moins du monde », disait Guénon à Maritain. Guénon, c’est un ennemi du gnosticisme, écrivait Noële Maurice-Denis Boulet. Il n’est pas possible ici de considérer le fond du problème.

    Si l’on veut avoir une idée du débat, et de la hauteur à laquelle il se situe, on se reportera à l’étude de Noële Maurice-Denis Boulet (docteur en théologie), publiée en 1962 par La pensée catholique. On y lit par exemple : « En dehors des questions de vocabulaire, impossibles à unifier, la position de Guénon, en métaphysique pure, était plus proche de la position thomiste qu’aucune position professée par des penseurs modernes, chrétiens ou non. »

    Il est pourtant facile de voir, en se rapportant à l’article cité de La pensée catholique, que Noële Maurice-Denis Boulet cherche à défendre la mémoire de son vieil ami, le cher René Guénon comme elle l’appelle, et qu’il est imprudent de s’en remettre à cette seule autorité. Citons un passage de cet article qui en montrera le genre :

    J’ai sous les yeux un récit, déjà légendaire, de la mort de Guénon, rédigé en 1951 par un de ses amis : « (…) Le mal combattu s’est reporté sur la gorge et un abcès amena l’étouffement… Dans l’après-midi précédant la mort… il put, assis sur sa couchette, procéder à toutes les prières et à tous les rites d’un dernier dhikr. À travers toutes les écoles initiatiques d’Islam, il avait en quelque sorte totalisé sur lui l’initiation fragmentée dès longtemps ( ? ). Le dhikr pratiqué était toujours épuisant. Dans les conditions présentes, l’effort était immense et une abondante sueur découlait de son front et de sa barbe blanche. La sueur avait une odeur de rosé qui subsista jusqu’à la fin. Son dernier mot avant d’expirer fut le nom d’Allah. »

    Cher René Guénon ! “Initié”, et “initié” tant et plus, nous ne le voyons pas là « immobile au centre de la roue cosmique », comme un « délivré dans la vie » grâce à la « réalisation métaphysique », ni comme un sufi parvenu définitivement à « l’identité suprême ». Mais plutôt ce besoin de recourir, pour assurer son passage, à un dernier dhikr, comme un humble chrétien à la commendatio anima, nous le montre en devenir jusqu’à son souffle ultime, « assoiffé » de ce Dieu qu’il avait refusé d’identifier à l’Amour.

    Métaphysicien hindouiste illuminé et subtil, il a droit, me semble-t-il, à notre respect ; mauvais chrétien, apostat même (et cela depuis sa première jeunesse), à notre pitié. Mais c’est en mystique musulman qu’il est mort, « mystique » malgré lui sans doute, et cela joint à la dignité intacte de sa vie, lui donne droit à notre amour, réveille, à son sujet, notre Fraternelle espérance [11].

    Les raisons de cette étude

    Comme le livre de Lucien Méroz est introuvable, que l’étude de Daniel Jacob est difficile à se procurer et déjà ancienne, et que les études de Jean Vaquié ont été parfois injustement dépréciées [12], il nous semble utile de nous pencher un peu sur cette question.

    Nous voudrions montrer qu’il y a une opposition de fond, radicale, entre le guénonisme et le catholicisme, et que cette opposition ne se situe pas seulement au niveau des idées, mais au niveau de leur inspiration. Guénon n’est pas seulement un philosophe, un penseur dont la pensée est hétérodoxe, comme l’ont dit avec raison la plupart de ses contradicteurs catholiques.

    Le problème est beaucoup plus grave et sérieux. Guénon est en réalité un auteur spirituel qui propose une spiritualité prétendument supérieure à celle de l’Église catholique. Il expose à ses lecteurs bien plus que des réflexions plus ou moins étranges : il leur suggère de recevoir une initiation qui leur conférera une influence spirituelle capable de les propulser bien au-delà du pauvre “salut” des chrétiens, jusqu’à la “réalisation spirituelle”, à l’identification suprême avec l’absolu indifférencié.

    Mais alors la question se pose de savoir quelle est la nature de cette influence spirituelle proposée par René Guénon. Existe-t-elle ? Et si oui, de quel esprit s’agit-il ?

    Un mot pour le lecteur guénonien

    Notre étude ne voudrait pas s’adresser qu’aux lecteurs catholiques dont la plupart sont déjà plus ou moins convaincus de l’impossibilité d’être à la fois guénonien et catholique. Mais nous voudrions aussi, s’il est possible, atteindre les admirateurs de René Guénon, qu’ils soient d’ailleurs catholiques ou non.

    Nous avons nous-mêmes subi, avant de connaître la doctrine thomiste, l’influence de René Guénon. C’est un auteur incontestablement intelligent, au style alerte, qui propose avec une grande autorité une pensée fortement cohérente. Par ailleurs ses critiques sur le monde moderne, ses quelques références à la philosophie scolastique sont bien capables de séduire des intelligences connaissant mal la vraie doctrine de l’Église. Et ce qui est le plus séduisant est précisément ce qui est le plus dangereux : à la différence de tant de philosophes de salon, “spéculatifs” pour employer le langage de Guénon, voici un “opératif”, quelqu’un qui propose une vie spirituelle fortement intellectualisée et apparemment de haute qualité.

    Quand on est dégoûté du matérialisme et du sensualisme modernes, quand on a devant les yeux seulement la spiritualité sentimentale charismatique, ou la spiritualité de pacotille des théosophes et autres spirites contre lesquels Guénon réagit le premier, on peut être tenté par cette pensée.

    Nous estimons donc avoir quelque compétence pour aborder cette question, ayant lu tous les ouvrages de Guénon et plusieurs livres de ses plus importants disciples, ayant fréquenté pendant un temps les milieux guénoniens catholiques ou non catholiques, bref ayant connu le guénonisme de l’intérieur.

    Que les lecteurs guénoniens ne pensent donc pas trop vite que nous n’aurions pas la “qualification” pour faire cette étude, vu que nous ne serions qu’un catholique apte à comprendre seulement la pensée “exotérique” et incapable de pénétrer la vraie pensée du maître.

    Ajoutons un mot sur le qualificatif de guénonien, ou de disciple de René Guénon, que nous employons. Nous savons que certaines personnes qui partagent en grande partie les idées de René Guénon refusent de se dire guénoniennes. Guénon, disent-elles, n’est que le représentant passager de la “Tradition [13]” non humaine. Ces personnes se diront “traditionalistes” sans plus.

    Peu importe. Ce que nous voulons analyser ici, c’est la nature de l’influence spirituelle que René Guénon lui-même a subie et qu’il décrit dans ses ouvrages. À partir de là on peut facilement déduire s’il convient ou non de tenter une expérience spirituelle semblable à celle que Guénon a suivie, même si on refuse de se dire son disciple.

    Nous allons voir :
    - dans un premier temps comment René Guénon présente lui-même l’influence spirituelle reçue dans l’initiation [1re PARTIE présentement publiée sur VLR],
    - et ensuite comment on peut tâcher d’en donner une interprétation dans la théologie thomiste. [2e PARTIE, à paraître prochaînement sur VLR]

    L’influence spirituelle selon René Guénon

    Notre démarche

    Bien que cette question soit traitée fréquemment par René Guénon dans ses œuvres, nous nous limiterons surtout à l’étude de deux ouvrages :
    - Aperçus sur l’initiation [
    14] (dans la suite ASI) et
    - Initiation et réalisation spirituelle [
    15
    ] (dans la suite IRS).

    Dans cette première partie, nous voudrions donner un résumé de la pensée de René Guénon de la manière la plus objective possible, conservant même la typographie (notamment l’emploi des capitales) utilisée par cet auteur. René Guénon note avec une majuscule tous les mots qui ont rapport avec des états supra-individuels. Ainsi il écrira “Délivrance” avec une capitale, et “salut” avec une basse de casse.

    Nous réservons la critique pour la deuxième partie. Le fait que nous nous abstenions ici de critiquer ne signifie donc pas que nous acceptions les théories exposées.

    Les trois étapes de la voie spirituelle selon René Guénon

    La voie spirituelle proposée par René Guénon comprend trois conditions qui forment autant d’étapes :

    L’initiation implique trois conditions qui se présentent en mode successif, et qu’on pourrait (aire correspondre respectivement aux trois termes de “potentialité”, de “virtualité” et d’“actualité” :

    1° la “qualification”, constituée par certaines possibilités inhérentes à la nature propre de l’individu, et qui sont la materia prima sur laquelle le travail initiatique devra s’effectuer ;

    2° la transmission, par le moyen du rattachement à une organisation traditionnelle, d’une influence spirituelle donnant à l’être l’“illumination” qui lui permettra d’ordonner et de développer ces possibilités qu’il porte en lui ;

    3° le travail intérieur par lequel, avec le secours d’“adjuvants” ou de “supports” extérieurs s’il y a lieu et surtout dans les premiers stades, ce développement sera réalisé graduellement, faisant passer l’être, d’échelon en échelon, à travers les différents degrés de la hiérarchie initiatique, pour le conduire au but final de la “Délivrance” ou de l’“Identité Suprême”. (ASI, p. 34)

    Analysons chacune de ces étapes ou conditions de l’initiation.

    La qualification

    La première condition, la qualification, est déjà une condition qui distingue la voie initiatique de la voie mystique :

    Il est clair que le mystique doit avoir, lui aussi, une disposition naturelle spéciale, quoique entièrement différente de celle de l’“initiable”, voire même opposée par certains côtés ; mais cette condition, pour lui, si elle est également nécessaire, est de plus suffisante ; il n’en est aucune autre qui doive venir s’y ajouter, et les circonstances font tout le reste, faisant passer à leur gré de la “puissance” à l’“acte” telles ou telles des possibilités que comporte la disposition dont il s’agit.

    Ceci résulte directement de ce caractère de “passivité” dont nous avons parlé plus haut : il ne saurait en effet, en pareil cas, s’agir d’un effort ou d’un travail personnel quelconque, que le mystique n’aura jamais à effectuer, et dont il devra même se garder soigneusement, comme de quelque chose qui serait en opposition avec sa “voie”, tandis que, au contraire, pour ce qui est de l’initiation, et en raison de son caractère “actif”, un tel travail constitue une autre condition non moins strictement nécessaire que la première, et sans laquelle le passage de la “puissance” à l’“acte”, qui est proprement la “réalisation”, ne saurait s’accomplir en aucune façon.

    [Il résulte de là, entre autres conséquences, que les connaissances d’ordre doctrinal, qui sont indispensables à l’initié, et dont la compréhension théorique est pour lui une condition préalable de toute « réalisation », peuvent faire entièrement défaut au mystique ; de là vient souvent chez celui-ci, outre la possibilité d’erreurs et de confusions multiples, une étrange incapacité de s’exprimer intelligiblement (Note de René Guénon.)] (ASI, p. 29-30)

    Il y a donc une différence profonde entre les deux voies, mystique et initiatique, la première étant passive tandis que la seconde est active :

    Dans le cas de l’initiation, au contraire, c’est à l’individu qu’appartient l’initiative d’une “réalisation” qui se poursuivra méthodiquement, sous un contrôle rigoureux et incessant, et qui devra normalement aboutir à dépasser les possibilités mêmes de l’individu comme tel. (ASI, p. 18)

    L’initiation virtuelle

    La deuxième étape de la réalisation initiatique est la plus importante. Il s’agit de la réception de l’influence spirituelle lors de l’initiation :

    L’initiation consiste essentiellement dans la transmission d’une certaine influence spirituelle.(IRS, p. 46)
    Nous ne saurions mieux la caractériser [la transmission initiatique] qu’en disant qu’elle est essentiellement la transmission d’une influence spirituelle. (ASI, p. 33)
    Pour que ce chaos puisse commencer à prendre forme et à s’organiser, il faut qu’une vibration initiale lui soit communiquée par les puissances spirituelles, que la Genèse hébraïque désigne comme les Elohim ; cette vibration, c’est le Fiat Lux qui illumine le chaos, et qui est le point de départ nécessaire de tous les développements ultérieurs ; et, au point de vue initiatique, cette illumination est précisément constituée par la transmission de l’influence spirituelle dont nous venons de parler.

    Dès lors, et par la vertu de cette influence, les possibilités spirituelles de l’être ne sont plus la simple potentialité qu’elles étaient auparavant ; elles sont devenues une virtualité prête à se développer en acte dans les divers stades de la réalisation initiatique. (ASI, p. 34)

    Nous disions que cette étape est la plus importante. En effet il peut arriver que les organisations initiatiques (nous en reparlerons plus loin) par suite d’une dégénérescence ne puissent plus conférer que cette initiation virtuelle. Toutefois elles continueront d’être le support de cette influence spirituelle et le travail initiatique pourra toujours être accompli.

    De là dérive immédiatement cette conséquence que même une organisation où il ne se trouverait plus à un certain moment que ce que nous avons appelé des initiés virtuels (et nous reviendrons encore là-dessus par la suite) n’en demeurerait pas moins capable de continuer à transmettre réellement l’influence spirituelle dont elle est dépositaire ; il suffit pour cela que la “chaîne” ne soit pas interrompue ; et, à cet égard, la fable bien connue de “l’âne portant des reliques” est susceptible d’une signification initiatique digne d’être méditée. (ASI, p. 59)

    Dans l’initiation il y a aussi transmission d’un enseignement, toutefois la transmission de l’influence spirituelle reste l’élément principal :

    L’initiation est essentiellement une transmission, et nous ajouterons que ceci peut s’entendre en deux sens différents :
    - d’une part, transmission d’une influence spirituelle, et,
    - d’autre part, transmission d’un enseignement traditionnel.

    C’est la transmission de l’influence spirituelle qui doit être envisagée en premier lieu, non seulement parce qu’elle doit logiquement précéder tout enseignement, ce qui est trop évident dès lors qu’on a compris la nécessité du rattachement traditionnel, mais encore et surtout parce que c’est elle qui constitue essentiellement l’initiation au sens strict, si bien que, s’il ne devait s’agir que d’initiation virtuelle, tout pourrait en somme se borner là, sans qu’il y ait lieu d’y adjoindre ultérieurement un enseignement quelconque. (ASI, p. 199)

    L’initiation effective

    L’initiation effective ou le travail intérieur sous influence spirituelle

    Si l’initiation virtuelle est l’étape décisive, on est encore loin d’atteindre le but proposé par René Guénon :

    Ce n’est certes pas que la première [l’initiation virtuelle] puisse être regardée comme négligeable, bien au contraire, puisque c’est elle qui est l’initiation proprement dite, c’est-à-dire le “commencement” (initium) indispensable, et qu’elle apporte avec elle la possibilité de tous les développements ultérieurs ; mais il faut bien reconnaître que, dans les conditions présentes plus que jamais, il y a fort loin de cette initiation virtuelle au moindre début de réalisation. (IRS, p. 47)

    Pour atteindre ce but il y a tout un travail à réaliser, dont l’un des plus importants consiste en la méditation des symboles :

    Les symboles sont essentiellement un moyen d’enseignement, et non pas seulement d’enseignement extérieur, mais aussi de quelque chose de plus, en tant qu’ils doivent servir surtout de “supports” à la méditation, qui est tout au moins le commencement d’un travail intérieur ; mais ces mêmes symboles, en tant qu’éléments des rites et en raison de leur caractère “non humain”, sont aussi des “supports” de l’influence spirituelle elle-même.

    D’ailleurs, si l’on réfléchit que le travail intérieur serait inefficace sans l’action ou, si l’on préfère, sans la collaboration de cette influence spirituelle, on pourra comprendre par là que la méditation sur les symboles prenne elle-même, dans certaines conditions, le caractère d’un véritable rite, et d’un rite qui, cette fois, ne confère plus seulement l’initiation virtuelle, mais permet d’atteindre un degré plus ou moins avancé d’initiation effective. (ASI, p. 199-200)

    René Guénon signale aussi que l’influence spirituelle peut être attachée aux symboles et objets par une “consécration” :

    Signalons en passant, à propos de cette “vivification”, si l’on peut s’exprimer ainsi, que la consécration des temples, des images et des objets rituels a pour but essentiel d’en faire le réceptacle effectif des influences spirituelles sans la présence desquelles les rites auxquels ils doivent servir seraient dépourvus d’efficacité. (ASI, p. 59, note 2)

    L’incantation plus forte que la prière

    Un autre moyen de progresser vers l’initiation effective est l’incantation, celle-ci étant à bien distinguer de la prière :

    L’incantation dont nous parlons, contrairement à la prière, n’est point une demande, et même elle ne suppose l’existence d’aucune chose extérieure (ce que toute demande suppose forcément), parce que l’extériorité ne peut se comprendre que par rapport à l’individu, que précisément il s’agit ici de dépasser ; elle est une aspiration de l’être vers l’Universel, afin d’obtenir ce que nous pourrions appeler, dans un langage d’apparence quelque peu “théologique”, une grâce spirituelle, c’est-à-dire, au fond, une illumination intérieure qui, naturellement, pourra être plus ou moins complète suivant les cas.

    Ici, l’action de l’influence spirituelle doit être envisagée à l’état pur, si l’on peut s’exprimer ainsi ; l’être, au lieu de chercher à la faire descendre sur lui comme il le fait dans le cas de la prière, tend au contraire à s’élever lui-même vers elle. Cette incantation, qui est ainsi définie comme une opération tout intérieure en principe, peut cependant, dans un grand nombre de cas, être exprimée et “supportée” extérieurement par des paroles ou des gestes, constituant certains rites initiatiques, tels que le mantra dans la tradition hindoue ou le dhikr dans la tradition islamique, et que l’on doit considérer comme déterminant des vibrations rythmiques qui ont une répercussion à travers un domaine plus ou moins étendu dans la série indéfinie des états de l’être.

    Que le résultat obtenu effectivement soit plus ou moins complet, comme nous le disions tout à l’heure, le but final à atteindre est toujours la réalisation en soi de l’“Homme Universel”, par la communion parfaite de la totalité des états, harmoniquement et conformément hiérarchisée, en épanouissement intégral dans les deux sens de l’“ampleur” et de l’“exaltation” , c’est-à-dire à la fois dans l’expansion horizontale des modalités de chaque état et dans la superposition verticale des différents états, suivant la figuration géométrique que nous avons exposée ailleurs en détail (dans Le symbolisme de la croix). (ASI, p. 169)

    Remarquons en passant qu’un des buts avoués de René Guénon est de permettre aux francs-maçons (qui transmettent encore l’initiation virtuelle) de parvenir à l’initiation effective.

    Après cette brève analyse de l’itinéraire spirituel de l’initié, revenons sur certains aspects pour bien préciser la nature de cette influence spirituelle.

    Nécessité d’un rattachement à une organisation initiatique

    Seule une organisation traditionnelle peut procurer l’initiation

    Nous avons dit précédemment que l’initiation proprement dite consiste essentiellement en la transmission d’une influence spirituelle, transmission qui ne peut s’effectuer que par le moyen d’une organisation traditionnelle régulière, de telle sorte qu’on ne saurait parler d’initiation en dehors du rattachement à une telle organisation.

    Nous avons précisé que la “régularité” devait être entendue comme excluant toutes les organisations pseudo-initiatiques, c’est-à-dire toutes celles qui, quelles que soient leurs prétentions et de quelque apparence qu’elles se revêtent, ne sont effectivement dépositaires d’aucune influence spirituelle, et ne peuvent par conséquent rien transmettre en réalité.

    Il est dès lors facile de comprendre l’importance capitale que toutes les traditions attachent à ce qui est désigné comme la “chaîne” initiatique, c’est-à-dire à une succession assurant d’une façon ininterrompue la transmission dont il s’agit ; en dehors de cette succession, en effet, l’observation même des formes rituéliques serait vaine, car il y manquerait l’élément vital essentiel à leur efficacité. (ASI, p. 53)

    Il faut que l’individu n’ait pas seulement l’intention d’être initié, mais qu’il soit “accepté” par une organisation traditionnelle régulière, ayant qualité pour lui conférer l’initiation, c’est-à-dire pour lui transmettre l’influence spirituelle sans le secours de laquelle il lui serait impossible, en dépit de tous ses efforts, d’arriver jamais à s’affranchir des limitations et des entraves du monde profane.

    Il peut se faire que, en raison de son défaut de “qualification”, son intention ne rencontre aucune réponse, si sincère qu’elle puisse être d’ailleurs, car là n’est pas la question, et en tout ceci il ne s’agit aucunement de “morale”, mais uniquement de règles “techniques” se référant à des lois “positives” (nous répétons ce mot faute d’en trouver un autre plus adéquat) et qui s’imposent avec une nécessité aussi inéluctable que, dans un autre ordre, les conditions physiques et mentales indispensables à l’exercice de certaines professions.

    En pareil cas, il ne pourra jamais se considérer comme initié, quelles que soient les connaissances théoriques qu’il arrivera à acquérir par ailleurs ; et il est du reste à présumer que, même sous ce rapport, il n’ira jamais bien loin (nous parlons naturellement d’une compréhension véritable, quoique encore extérieure, et non pas de la simple érudition, c’est à dire d’une accumulation de notions faisant uniquement appel à la mémoire, ainsi que cela a lieu dans l’enseignement profane), car la connaissance théorique elle-même, pour dépasser un certain degré, suppose déjà normalement la “qualification” requise pour obtenir l’initiation qui lui permettra de se transformer, par la “réalisation” intérieure, en connaissance effective. (ASI, p. 39)

    En Europe, seuls le Compagnonnage et la Maçonnerie sont traditionnels

    Quelles sont les organisations initiatiques valables en Europe aujourd’hui ? René Guénon est catégorique : il n’en reste que deux, la franc-maçonnerie et le compagnonnage :

    Des investigations que nous avons dû faire à ce sujet, en un temps déjà lointain, nous ont conduit à une conclusion formelle et indubitable que nous devons exprimer ici nettement sans nous préoccuper des fureurs qu’elle peut risquer de susciter de divers côtés : si l’on met à part le cas de la survivance possible de quelques rares groupements d’hermétisme chrétien du moyen âge, d’ailleurs extrêmement restreints en tout état de cause, c’est un fait que, de toutes les organisations à prétentions initiatiques qui sont répandues actuellement dans le monde occidental, il n’en est que deux qui, si déchues qu’elles soient l’une et l’autre par suite de l’ignorance et de l’incompréhension de l’immense majorité de leurs membres, peuvent revendiquer une origine traditionnelle authentique et une transmission initiatique réelle ; ces deux organisations, qui d’ailleurs, à vrai dire, n’en furent primitivement qu’une seule, bien qu’à branches multiples, sont le Compagnonnage et la Maçonnerie.

    Tout le reste n’est que fantaisie ou charlatanisme, même quand il ne sert pas à dissimuler quelque chose de pire ; et, dans cet ordre d’idées, il n’est pas d’invention si absurde ou si extravagante qu’elle n’ait à notre époque quelque chance de réussir et d’être prise au sérieux, depuis les rêveries occultistes sur les “initiations en astral” jusqu’au système américain, d’intentions surtout “commerciales”, des prétendues “initiations par correspondance” ! (ASI, p. 41)

    L’influence spirituelle a une origine “ non humaine ”

    Celui qui confère l’initiation ne fait que transmettre

    Par l’intermédiaire de la chaîne initiatique, l’initié reçoit une influence spirituelle dont l’origine est “non humaine” :

    Dans de telles conditions, il est facile de comprendre que le rôle de l’individu qui confère l’initiation à un autre est bien véritablement un rôle de “transmetteur”, au sens le plus exact de ce mot ;
    - il n’agit pas en tant qu’individu, mais en tant que support d’une influence qui n’appartient pas à l’ordre individuel ;
    - il est uniquement un anneau de la “chaîne” dont le point de départ est en dehors et au-delà de l’humanité.

    C’est pourquoi il ne peut agir en son propre nom, mais au nom de l’organisation à laquelle il est rattaché et dont il tient ses pouvoirs, ou, plus exactement encore, au nom du principe que cette organisation représente visiblement.

    Cela explique d’ailleurs que l’efficacité du rite accompli par un individu soit indépendante de la valeur propre de cet individu comme tel, ce qui est vrai également pour les rites religieux. (ASI, p. 58)

    C’est l’influence spirituelle qui constitue l’initiation

    C’est pourquoi les rites qui transmettent cette influence spirituelle, tout comme les symboles qui servent aussi à la développer, sont aussi d’origine “non humaine” :

    L’on peut remarquer à ce propos que, en fait, il n’existe pas de formes rituéliques traditionnelles auxquelles on puisse assigner comme auteurs des individus déterminés. Il est facile de comprendre qu’il en soit ainsi, si l’on réfléchit que le but essentiel et final de l’initiation dépasse le domaine de l’individualité et ses possibilités particulières, ce qui serait impossible si l’on en était réduit à des moyens d’ordre purement humain ; de cette simple remarque, et sans même aller au fond des choses, on peut donc conclure immédiatement qu’il y faut la présence d’un élément “non humain”, et tel est bien en effet le caractère de l’influence spirituelle dont la transmission constitue l’initiation proprement dite. (ASI, p. 42)
    Nous disions tout à l’heure que l’initiation doit avoir une origine “non humaine”, car, sans cela, elle ne pourrait en aucune façon atteindre son but final, qui dépasse le domaine des possibilités individuelles ; c’est pourquoi les véritables rites initiatiques, comme nous l’avons indiqué précédemment, ne peuvent être rapportés à des auteurs humains, et, en fait, on ne leur connaît jamais de tels auteurs, pas plus qu’on ne connaît d’inventeurs aux symboles traditionnels, et pour la même raison, car ces symboles sont également “non humains” dans leur origine et dans leur essence.

    Les organisations ésotériques islamiques se transmettent un signe de reconnaissance qui, suivant la tradition, fut communiqué au Prophète par l’archange Gabriel lui-même ; on ne saurait indiquer plus nettement l’origine “non humaine” de l’initiation. (ASI, p. 57)

    L’influence spirituelle n’a rien de magique

    L’influence spirituelle et la magie n’appartiennent pas au même ordre

    Pour René Guénon, cela ne fait pas de doute : l’initiation se réalise à un niveau spirituel, donc par définition supérieur à celui de la magie qui se réalise au niveau psychique (René Guénon professe la tripartition du monde en monde matériel, psychique (la vie animale) et spirituel. ) :

    Ajoutons encore incidemment, avant de passer à un autre aspect de la question, que cette transmission, comme d’ailleurs nous l’avons déjà fait remarquer expressément, n’a et ne peut avoir absolument rien de “magique”, pour la raison même que c’est d’une influence spirituelle qu’il s’agit essentiellement, tandis que tout ce qui est d’ordre magique concerne exclusivement le maniement des seules influences psychiques.

    Même s’il arrive que l’influence spirituelle s’accompagne secondairement de certaines influences psychiques, cela n’y change rien, car ce n’est là en somme qu’une conséquence purement accidentelle, et qui n’est due qu’à la correspondance qui existe forcément toujours entre les différents ordres de réalité. (IRS, p. 49-50)

    René Guénon professe un certain mépris pour ceux qui recherchent ces pouvoirs magiques. C’est là un défaut des Occidentaux trop attachés aux phénomènes. La magie, comme tout ce qui est d’ordre phénoménal, nous laisse dans notre état individuel, tandis que le travail initiatique a pour objectif (nous y reviendrons) de dépasser notre individualité et de nous faire accéder à l’Universel :

    Il y a là trop souvent l’illusion qui consiste à prendre pour “supérieur” ce qui ne l’est pas véritablement, simplement parce qu’il apparaît comme plus ou moins extraordinaire ou “anormal”. Il nous faudrait en somme répéter ici tout ce que nous avons déjà dit ailleurs de la confusion du psychique et du spirituel, car c’est celle-là qui est le plus fréquemment commise à cet égard ; les états psychiques n’ont, en fait, rien de “supérieur” ni de “transcendant”, puisqu’ils font uniquement partie de l’état individuel humain. (ASI, p. 25)

    L’influence spirituelle est insensible par nature

    René Guénon note que l’influence spirituelle, à cause précisément de cette nature spirituelle, est insensible :

    Tout d’abord, nous devons écarter l’objection que certains pourraient être tentés de tirer du fait que le néophyte ne ressent aucunement l’influence spirituelle au moment même où il la reçoit ; à vrai dire, ce cas est d’ailleurs tout à fait comparable à celui de certains rites d’ordre exotérique tels que les rites religieux de l’ordination par exemple, où une influence spirituelle est également transmise et, d’une façon générale tout au moins, n’est pas davantage ressentie, ce qui ne l’empêche pas d’être réellement présente et de conférer dès lors à ceux qui l’ont reçue certaines aptitudes qu’ils ne pourraient avoir sans elle. (IRS, p. 48)

    Voie initiatique et voie religieuse

    Toutefois l’initié doit prendre peu à peu conscience de cette influence spirituelle, et en cela la voie initiatique est différente de la voie religieuse :

    Dans le domaine exotérique, il n’y a en somme aucun inconvénient à ce que l’influence reçue ne soit jamais perçue consciemment, même indirectement et dans ses effets, puisqu’il ne s’agit pas là d’obtenir, comme conséquence de la transmission opérée, un développement spirituel effectif ; par contre, il devrait en être tout autrement quand il s’agit de l’initiation, et, par suite du travail intérieur accompli par l’initié, les effets de cette influence devraient être ressentis ultérieurement, ce qui constitue précisément le passage à l’initiation effective) à quelque degré qu’on l’envisage. C’est là, du moins, ce qui devrait avoir lieu normalement et si l’initiation donnait les résultats qu’on est droit d’attendre. (IRS, p.48-49)

    La voie initiatique est bien différente de la voie religieuse

    L’initiation vise à s’élever dans l’échelle des êtres jusqu’à l’Identité suprême

    Nous venons de voir une différence au niveau de la prise de conscience de l’influence spirituelle. Nous avions déjà noté d’autres différences au niveau de la qualification (la voie mystique, c’est-à-dire la voie religieuse, est présentée comme passive, tandis que la voie initiatique est active) et au niveau de la prière (qui fait descendre une grâce tandis que l’incantation élèverait l’initié vers “l’Universel").

    Mais avant tout, Guénon note que les deux voies sont distinctes quant aux buts poursuivis.
    - La religion vise à nous assurer le salut, et donc nous maintient dans l’état individuel humain, tandis que
    - l’initiation a pour but de nous faire atteindre l’Identité Suprême avec l’Absolu inconditionné, la Réalisation, ce qui suppose le dépassement de l’état individuel et la prise de possession des états supérieurs à l’état humain :

    Mais il suffira, pour ce que nous envisageons présentement, de préciser que la religion considère l’être uniquement dans l’état individuel humain et ne vise aucunement à l’en faire sortir, mais au contraire à lui assurer les conditions les plus favorables dans cet état même, tandis que l’initiation a essentiellement pour but de dépasser les possibilités de cet état et de rendre effectivement possible le passage aux états supérieurs, et même, finalement, de conduire l’être au-delà de tout état conditionné quel qu’il soit. (ASI, p. 27)

    Il ne s’agit pas seulement d’entrer en communication avec ces états supérieurs, ce qui pourrait à la rigueur se faire au moyen d’une grâce religieuse, mais de la prise de possession de ces états :

    Il résulte de là que, en ce qui concerne l’initiation, la simple communication avec les états supérieurs ne peut pas être regardée comme une fin, mais seulement comme un point de départ : si cette communication doit être établie tout d’abord par l’action d’une influence spirituelle, c’est pour permettre ensuite une prise de possession effective de ces états, et non pas simplement, comme dans l’ordre religieux, pour faire descendre sur l’être une “grâce” qui l’y relie d’une certaine façon, mais sans l’y faire pénétrer.

    Pour exprimer la chose d’une manière qui sera peut-être plus aisément compréhensible, nous dirons que, si par exemple quelqu’un peut entrer en rapport avec les anges, sans cesser pour cela d’être lui-même enfermé dans sa condition d’individu humain, il n’en sera pas plus avancé au point de vue initiatique ; il ne s’agit pas ici de communiquer avec d’autres êtres qui sont dans un état “angélique”, mais d’atteindre et de réaliser soi-même un tel état supra-individuel, non pas, bien entendu, en tant qu’individu humain, ce qui serait évidemment absurde, mais en tant que l’être qui se manifeste comme Individu humain dans un certain état a aussi en lui les possibilités de tous les autres états. (ASI, p. 27 28)

    Même l’union a Dieu recherchée par les mystiques est bien inférieure à la Délivrance, but de l’initiation :

    Certains seraient peut-être tentés de dire : comment pourrait-il y avoir pour un être une finalité plus haute que l’union à Dieu ? Tout dépend du sens dans lequel on prend le mot « union » ; en réalité, les mystiques, comme tous les autres exotéristes, ne sont jamais préoccupés de rien de plus ni d’autre que du salut, bien que ce qu’ils ont en vue soit, si l’on veut, une modalité supérieure du salut, car il serait inconcevable qu’il n’y ait pas aussi une hiérarchie parmi les êtres “sauvés”. En tout cas, l’union mystique, laissant subsister l’individualité comme telle, ne peut être qu’une union tout extérieure et relative, et il est bien évident que les mystiques n’ont jamais conçu même la possibilité de l’Identité Suprême ; ils s’arrêtent à la “vision”, et toute l’étendue des mondes angéliques les sépare encore de la Délivrance. (IRS, p. 81-82)

    Dès lors la finalité de la voie ésotérique est bien supérieure à celle de la voie religieuse, et le paradis chrétien peut apparaître comme une prison pour l’initié :

    Dès lors qu’il en est ainsi, l’exotérisme entendu dans son acception la plus large, c’est-à-dire la partie de toute tradition qui s’adresse indistinctement à tous, ne peut leur proposer qu’une finalité d’ordre purement individuel, puisque toute autre serait entièrement inaccessible pour la plupart des adhérents de cette tradition, et c’est précisément cette finalité qui constitue le salut.

    Il va de soi qu’il y a bien loin de là à la réalisation effective d’un état supra-individuel, bien qu’encore conditionné, sans même parler de la Délivrance qui, étant l’obtention de l’état suprême et inconditionné, n’a véritablement plus aucune commune mesure avec un état conditionné quel qu’il soit.

    Nous ajouterons tout de suite que, si “le Paradis est une prison” pour certains comme nous l’avons dit précédemment, c’est justement parce que l’être qui se trouve dans l’état qu’il représente, c’est-à-dire celui qui est parvenu au salut, est encore enfermé, et même pour une durée indéfinie, dans les limitations qui définissent l’individualité humaine ; cette condition ne saurait être en effet qu’un état de “privation” pour ceux qui aspirent à être affranchis de ces limitations et que leur degré de développement spirituel en rend effectivement capables dès leur vie terrestre, bien que, naturellement, les autres, dès lors qu’ils n’ont pas actuellement en eux-mêmes la possibilité d’aller plus loin, ne puissent aucunement ressentir cette “privation” comme telle. (IRS, p. 78-79)

    Toutefois, dans la théorie des cycles professée par René Guénon, celui qui aura atteint le salut pourra lui aussi atteindre un état supra-individuel lors d’un autre cycle :

    L’homme ordinaire, qui ne peut pas atteindre actuellement à un état supra individuel, pourra du moins, s’il obtient le salut, y parvenir à la fin du cycle humain. (IRS, p, 81)

    L’initiation a besoin d’un support exotérique

    Toutefois il n’est pas possible de suivre la voie initiatique sans se rattacher en même temps à un “exotérisme

    Ce point est important et il est souvent peu connu. Pour René Guénon il n’est pas question de s’en tenir purement et simplement à la voie initiatique. Il faut en même temps pratiquer un exotérisme, ce qui concrètement se traduira le plus souvent par une pratique religieuse. Guénon lui-même pratiqua dans les dernières années de sa vie la religion musulmane :

    Abdel Wâhed Yahia, brun, grand, mince, les yeux très bleus, « vêtu de la façon la plus simple d’une galabieh et chaussé de babouches », [allait] quotidiennement à la mosquée du Seyidna el Hussein ou à celle du sultan Abu’l Ala pour y pratiquer le dhikr [16].
    Bien qu’il fût absolument ponctuel aux prières et aux rites d’Islam, les pontifes d’El Azhar n’étaient guère ses amis, non plus que de toutes les anciennes écoles initiatiques. Ses amis étaient, au Caire, les hommes de sa belle-famille laquelle est une famille de chérifs remarquable par son attachement traditionnel, toujours vivant et actif. Ce sont eux qui l’ont conduit au cimetière, après un bref passage à une mosquée de la ville que Guénon fréquentait [17].

    En cela, René Guénon était fidèle à ses idées :

    [Les organisations initiatiques] ne sont pas véritablement [compatibles] avec l’absence d’exotérisme traditionnel. (IRS, p. 73)
    Beaucoup semblent douter de la nécessité, pour qui aspire à l’initiation, de se rattacher tout d’abord à une forme traditionnelle d’ordre exotérique et d’en observer toutes les prescriptions ; c’est d’ailleurs là l’indice d’un état d’esprit qui est propre à l’Occident moderne, et dont les raisons sont sans doute multiples.

    Nous n’entreprendrons pas de rechercher quelle part de responsabilité peuvent y avoir les représentants mêmes de l’exotérisme religieux, que leur exclusivisme porte trop souvent à nier plus ou moins expressément tout ce qui dépasse leur domaine ; ce côté de la question n’est pas celui qui nous intéresse ici ; mais ce qui est plus étonnant, c’est que ceux qui se considèrent comme qualifiés pour l’initiation puissent faire preuve d’une incompréhension qui, au fond, est comparable à la leur, quoique s’appliquant d’une façon en quelque sorte inverse.

    En effet, il est admissible qu’un exotériste ignore l’ésotérisme, bien qu’assurément cette ignorance n’en justifie pas la négation ; mais, par contre il ne l’est pas que quiconque a des prétentions à l’ésotérisme veuille ignorer l’exotérisme, ne fût-ce que pratiquement, car le “plus” doit forcément comprendre le “moins”. (IRS, p. 71)

    Si l’on veut construire un édifice, on doit tout d’abord en établir les fondations ; celles-ci sont la base indispensable sur laquelle s’appuiera tout l’édifice, y compris ses parties les plus élevées et elles le demeureront toujours, même quand il sera achevé. De même, l’adhésion à un exotérisme est une condition préalable pour parvenir à l’ésotérisme, et, en outre, il ne faudrait pas croire que cet exotérisme puisse être rejeté dès lors que l’initiation a été obtenue, pas plus que les fondations ne peuvent être supprimées lorsque l’édifice est construit.

    Nous ajouterons que, en réalité, l’exotérisme, bien loin d’être rejeté, doit être “transformé” dans une mesure correspondant au degré atteint par l’initié, puisque celui-ci devient de plus en plus apte à en comprendre les raisons profondes, et que, par suite, ses formules doctrinales et ses rites prennent pour lui une signification beaucoup plus réellement importante que celle qu’elles peuvent avoir pour le simple exotériste, qui en somme est toujours réduit, par définition même, à n’en voir que l’apparence extérieure, c’est-à-dire ce qui compte le moins quant à la “vérité” de la tradition envisagée dans son intégralité. (IRS, p. 74)

    Comme les disciples de René Guénon sont favorables à la tradition au niveau initiatique et ésotérique, ils se tourneront naturellement vers des formes exotériques traditionnelles. Ce qui explique par exemple que les guénoniens [18] rechercheront les messes traditionnelles de préférence aux messes nouvelles.

    La vie de René Guénon

    Un parcours initiatique chargé

    La vie de René Guénon est une illustration de son enseignement sur la voie initiatique. Citons-en quelques aspects qui nous aideront à formuler un jugement sur la nature de l’influence spirituelle reçue à l’inititiation.

    Pour ne parler que des organisations initiatiques certainement régulières, et de ce qui est connu avec certitude,
    - René Guénon en 1909 s’affilia à la loge Thébah (Grande Loge de France) et
    - en 1912 il fut aussi initié au soufisme islamique sous le nom de Sheikh Abdel Wâhed Yahia par l’intermédiaire de John Gustaf Agélii.

    Guénon fréquenta aussi dans sa jeunesse :
    - l’ordre martiniste ressuscité par Papus,
    - l’église gnostique fondée par Jules Doinel,
    - la loge symbolique Humanidad n° 240 (rite national espagnol transformée en loge-mère pour le rite de Memphis-Misraïm en 1908) et
    - le rite primitif et originel swedenborgien. [
    19]

    Quant-à l’enseignement qui lui permit de passer de l’initiation virtuelle à l’initiation effective, selon toute vraisemblance il le doit à de mystérieux Hindous. René Guénon confirma par la suite que

    c’est à l’enseignement oral d’Orientaux qu’il « doit la connaissance qu’il possède des doctrines de l’Inde, de l’ésotérisme islamique et du Taoïsme aussi bien que celle des langues sanscrite et arabe » [20].

    Il semble que les relations avec les représentants de la tradition hindoue aient cessé à cause de la publication, en 1927, du livre Le Roi du Monde, livre qui aurait déplu par son indiscrétion [21].

    René Guénon, qui avait pensé se retirer en Inde, choisira alors plutôt le monde islamique.

    L’influence spirituelle dans la vie de Guénon

    Si maintenant on cherche quelques aspects de la vie de René Guénon que l’on pourrait attribuer à cette influence spirituelle, nous pensons que l’on peut en retenir deux.

    Tout d’abord, on peut remarquer que René Guénon fut dès le début en possession de toute sa doctrine. Dès ses premiers écrits, publiés lorsqu’il avait vingt-trois ans, on retrouve tous les éléments qu’il ne fera par la suite que répéter, expliquer inlassablement, pendant les quarante-deux années qui lui restaient à vivre :

    Il n’était guère possible de suivre son “évolution” au fil des événements de sa vie et en suivant l’ordre de parution de ses ouvrages. Car une telle évolution n’existe pas et Guénon présente le cas assez rare d’un esprit qui a fondu sur sa proie intellectuelle dès l’âge de vingt-trois ans et n’a fait ensuite qu’inventorier plus en détails ces richesses acquises d’un seul coup [22].

    C’est à peine si on peut noter un ou deux points mineurs où René Guénon aurait changé d’avis [23]. Il est tout à fait exceptionnel qu’un écrivain fasse preuve d’une telle fixité.

    Un autre aspect de la vie de René Guénon est remarquable : c’est son incompréhension radicale du catholicisme. Ce fait est d’autant plus étonnant que René Guénon est issu d’une famille catholique, qu’il a reçu une éducation catholique [24] et même de solides connaissances religieuses (en 1904, au collège Augustin-Thierry de Blois, il est le seul de sa classe à recevoir le prix d’instruction religieuse), et qu’il a été en relations étroites avec des personnes catholiques cultivées, par exemple :
    - le chanoine Ferdinand Gombault, ancien élève du Séminaire Français de Rome et docteur en philosophie de l’Académie Saint-Thomas avec qui il sera en relation régulière pendant plus de trente ans,
    - Noële Maurice Denis qui l’introduisit auprès de Jacques Maritain et du père Émile Peillaube, doyen de la faculté de philosophie à l’Institut catholique de Paris et fondateur de la Revue de philosophie d’inspiration thomiste,
    - le père Félix Anizan, directeur de la revue universelle du Sacré-Cœur Regnabit à laquelle Guénon collabora de 1925 à 1927, etc.

    Pourtant, quand on lit ce que René Guénon écrit sur la religion catholique, on est frappé des erreurs de jugements qu’il commet. Il suffit de relire ce que nous avons cité ci-dessus :
    - sur la prière (René Guénon la présente comme incapable d’élever l’âme vers Dieu, ce qui est pourtant la définition du petit catéchisme),
    - sur les mystiques (présentés comme purement passifs, alors qu’il ne saurait y avoir de vie mystique sans une solide ascèse et aussi sans la science du discernement des esprits [
    25]),
    - ou sur la fin ultime (comme si la vision béatifique ne nous mettait pas dans un état [surnaturel] supérieur à l’état [naturel] des anges).

    Mais ce qui frappe surtout un lecteur catholique lorsqu’il lit René Guénon, c’est le silence concernant la personne de Notre Seigneur Jésus-Christ, et la totale incompréhension qu’il montre à son égard.

    À l’inverse, il faut reconnaître qu’il ne manifeste pas non plus d’hostilité vis-à-vis de Notre Seigneur Jésus-Christ et de son Église. On a l’impression que cela ne l’intéresse pas, qu’il se situe à un autre niveau, ésotérique. Jésus-Christ et son Église l’intéresseront à titre de symboles, capables de l’amener au-delà de ce qu’ils sont : il ne cherche pas à atteindre la personne de Jésus-Christ, mais l’Indifférencié, l’Absolu qui serait au-delà de Dieu.

    Voir aussi comment il utilise la croix non plus comme signe du salut, mais comme symbole des états multiples de l’être et de la Délivrance.

    Notes

    [1] Le Sel de la Terre, N°13, Été 1995

    [2] Éric VATRÉ, La droite du Père. Enquête sur la Tradition catholique aujourd’hui, Guy Trédaniel, 1994, 372 p.

    [3] On trouvera des indications assez détaillées sur les rapports de Guénon avec les milieux catholiques dans le livre de Marie-France James, Ésotérisme et christianisme autour de René Guénon, Nouvelles Éditions Latines, 1981. Ce livre est intéressant pour ses documents, mais il n’est pas à mettre entre toutes les mains, car l’auteur, à la manière universitaire, s’abstient trop de juger.

    [4] Lucien Méroz, René Guénon ou la sagesse initiatique, Plon, 1962, 245 p.

    [5] Daniel Jacob, “ René Guénon : une super-religion pour initiés ”, Permanences 34 de novembre 1966, p. 31-62.

    [6] Lecture et Tradition (BP 1 - 86190 Chiré-en-Montieuil), par exemple les numéros 76, 79, 82 et 167

    [7] Cahiers de la Société Augustin Barruel (62 rue Sala — 69002 Lyon), par exemple le numéro 25, seul disponible actuellement, qui contient la liste des études parues précédemment.

    [8] L’Herne René Guénon, cahier dirigé par Jean-Pierre Laurant et Paul Barbanegra, Éd. de l’Herne, 1985, 459 p.

    [9] L’Herne René Guénon, p. 273-274.

    [10] L’Herne René Guénon, p. 273-274.

    [11] Noële Maurice-Denis Boulet, « L’ésotériste René Guénon », La pensée catholique 80, 1962, p. 80.

    [12] On a vu certaines personnes connues comme défendant la Tradition catholique dans la ligne de Mgr Lefebvre s’en prendre violemment aux Cahiers de la Société Augustin Barruel, et à Jean Vaquié en particulier. En outre Jean Vaquié connaissait peu la théologie de saint Thomas, et il nous semble utile de le compléter sur ce point.

    [13] Nous écrivons ce mot entre guillemets, car il ne s’agit pas de la Tradition catholique, mais de la Tradition primordiale telle que Guénon l’entend. Nous ne discuterons pas ici ce concept de Guénon qui est une contrefaçon du concept catholique de révélation primitive.

    [14] René Guénon, Aperçus sur l’initiation, Villain et Belhomme - Éd. traditionnelles, Paris, 1973 (éd. corrigée).

    [15] René Guénon, Initiation et réalisation spirituelle, Villain et Belhomme - Éd. Traditionnelles, Paris, 1974 (3e éd., réimpression).

    [16] Lucien Méroz, René Guénon ou la sagesse initiatique, Plon, 1962, p 11.

    [17] Noële Maurice-Denis Boulet, « L’ésotériste René Guénon » , La pensée catholique 80, 1962, p. 80, note 1.

    [18] Une vingtaine de francs-maçons de la G.L.N.F. sont venus récemment assister, revêtus de leurs ornements maçonniques, à une messe traditionnelle avec induit (messe privée sur invitation), à l’occasion de la Saint-Jean (cf. Courrier hebdomadaire de Pierre Debray 1217, du 23/02/1995, p. 3).

    [19] Voir Lucien Méroz, René Guénon ou la sagesse initiatique, Plon, 1962, p. 29-32.

    [20] Lucien Méroz, op. cit., p. 37-38.

    [21] Lucien Méroz, op. cit., p. 42.

    [22] Lucien Méroz, op. cit., p. 42.

    [23] Ainsi René Guénon aurait changé d’avis sur le bouddhisme qu’il considérait au début comme non traditionnel avant d’en admettre la validité.

    [24] Par exemple, de l’âge de 12 ans à l’âge de 15 ans, il fréquente un établissement religieux, l’école Notre-Dame des Aydes à Blois. On trouve de nombreuses indications sur les rapports de Guénon avec le catholicisme dans le livre de Marie-France James déjà cité.

    [25] Le docteur de la vie mystique, saint Jean de la Croix, s’il montre bien en effet que l’âme, quand elle entre dans la vie mystique, est passive par rapport à Dieu (pati divina disait déjà Denys, la mystique consiste à pâtir les choses de Dieu), montre bien aussi le rôle du démon et la nécessité de se mettre sous l’influence de Dieu en évitant celle du démon. C’est cette science du discernement des esprits qui fait cruellement défaut à René Guénon.


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