• QUELQUES APERÇUS SUR

    LA SYMBOLIQUE DES

    OUTILS DANS LA FRANC-

    MAÇONNERIE SPÉCULATIVE

    embleme

     

    En prétendant plonger ses racines historiques dans les loges des tailleurs de pierre, la franc-maçonnerie spéculative ne pouvait pas moins faire que d'accorder une place importante aux outils dans sa symbolique et sa rituélique, tout particulièrement dans les trois premiers grades. Le sujet est à l'origine d'une immense part de la littérature maçonnique, chacun s'efforçant de comprendre le sens caché de cet héritage, lequel est largement représenté dans l'iconographie maçonnique et tout particulièrement dans les tableaux de loge des grades d'Apprenti et de Compagnon.

    Dès l'abord, il convient toutefois de remarquer que l'emblème même de l'Ordre maçonnique n'est pas formé par des outils de tailleurs de pierre (ou « maçons », selon le sens ancien du terme), mais, plus exactement, si l'on nous permet cette nuance, par des instruments, ceux de la Géométrie, cinquième Art libéral des Anciens et synonyme même de l'Architecture-Maçonnerie dans les Old Charges : le compas, l'équerre et la règle.

    Compas et règle sont en effet les deux instruments essentiels du tracé géométrique, tandis que l'équerre – l'angle droit – en est à la fois comme le but et la pierre d'achoppement. Le même emblème fondamental se rencontre d'ailleurs dans les compagnonnages de métiers, accompagné ou non d'outils caractéristiques et d'autres éléments symboliques. C'est ainsi que, par exemple, le blason des Compagnons Passants tailleurs de pierre français du tout début du XVIIIe siècle – qui se distingue radicalement des blasons spéculatifs de la même époque par la présence d'une couleuvre entrelaçant les trois instruments – met lui aussi l'accent sur la géométrie et non sur la taille de la pierre.

    Dans la perspective opérative, l'entrecroisement de ces instruments fait avant tout allusion au processus même de l'opération géométrique  : la production des points, des lignes et des surfaces nécessaires à telle ou telle construction par les intersections successives d'arcs de cercles et de droites, le référent constant étant l'angle droit.

    Avec le volume de la Sainte Loi – analogue, d'un certain point de vue, à la « règle » –, équerre et compas forment les « trois grandes lumières » qui éclairent la loge. Ils ont été dotés, selon les rites et les époques, de nombreuses significations symboliques d'ordre moral ou spirituel, plus ou moins en rapport avec les principes géométriques. Ainsi l'équerre est-elle tout naturellement symbole de la rectitude, tandis que le compas, instrument bien plus complexe qu'il y paraît, peut être celui de la circonspection, de la mesure, de l'impartialité, de la sagesse, etc. Dans les miniatures médiévales, c'est à l'aide du grand compas d'appareilleur des tailleurs de pierre que le Grand Architecte opère la Création du Monde.

    Le niveau et la perpendiculaire, emblèmes des Surveillants, sont eux aussi des instruments de la géométrie davantage que des outils. S'appuyant l'un et l'autre sur le principe du fil à plomb, ils permettent de vérifier la conformité de la réalisation, de l'élévation, aux principes énoncés par le plan de l'œuvre. Le niveau sert à vérifier l'horizontalité, tandis que la perpendiculaire permet de vérifier non seulement la verticalité d'un mur mais aussi sa planéité. Avec l'équerre, emblème du Vénérable, ces deux instruments complémentaires tracent donc le schéma fondamental de la croix tridimensionnelle, de l'espace que définit toute architecture.

    Finalement la part accordée dans la symbolique maçonnique aux outils du tailleur de pierre est bien mince : le maillet et le ciseau, couple indissociable auquel il est effectivement possible de réduire, d'un point de vue théorique, l'acte de dépouillement patient et réfléchi qu'est la taille d'une pierre. Peut-être peut-on alors reconnaître dans la hache qui frappe le sommet de la pierre cubique à pointe le souvenir, déformé par les spéculatifs, du marteau taillant, outil par excellence des tailleurs de pierre franche et dont, précisément, il est l'emblème caractéristique de métier ? Mais c'est le marteau taillant qui permet de dégrossir la pierre brute et le ciseau de polir la pierre cubique, et non l'inverse. En tous les cas, le rapport symbolique entre la taille de pierre et le travail spirituel que le Maçon se doit d'accomplir sur lui-même, était déjà connu des opératifs, ainsi qu'en atteste un des dessins du carnet de Villard de Honnecourt au XIIIe siècle, nous montrant quatre tailleurs de pierre disposés en équerres se taillant eux-mêmes les pieds.

    La truelle, qui apparaît sporadiquement dans la symbolique maçonnique selon les rites et les époques, est pour sa part l'outil emblématique du métier de maçon – au sens moderne du terme. C'est elle qui permet d'unir les pierres par le mortier, et sa relation symbolique à la fraternité devant unir les Maçons est tellement évidente qu'elle laisse à peine percevoir l'existence d'autres significations. Soulignons ainsi l'importance négligée de son rôle consécratoire, tant des édifices « profanes », lors de la pose de la première pierre, que des églises, où elle permet de sceller le « tombeau des reliques ». Sa forme triangulaire évoque en ce contexte la Sainte Trinité agissante.

    Le levier, qui apparaît lui aussi assez marginalement, est tout à la fois outil de carrier, de tailleur de pierre et de maçon. Mettant en œuvre une loi physique découverte par Archimède afin de mouvoir des charges au-dessus des forces de l'homme, et de fait souvent assimilé à un symbole de la volonté et de l'intelligence, il semble bien que l'on ne doive voir en lui, à l'origine, rien d'autre que le symbole de la Force, l'un des termes du ternaire maçonnique bien connu : Force – Sagesse – Beauté. Notons qu'il s'agit d'un symbole qui n'est pas attesté dans l'ancienne emblématique des compagnonnages de tailleurs de pierre, bien que le ternaire en question leur soit également connu.

    Quant à la planche à tracer qui est, avec le compas, un attribut du Maître-Maçon, son rapport avec la géométrie et le dessin d'architecture en fait un symbole particulièrement riche et complexe. Notons simplement que la représentation qui en est donnée sur les plus anciens tableaux de loge indique un rapport tout particulier avec la Beauté  : le dessin qui y figure est celui du chapiteau corinthien.

     Jean-Michel Mathonière





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