• Jacob BOEHME (1575-1624)

    Les mystères du "sans-fond"

        Jacob Boehme occupe une place singulière dans l'histoire de la mystique occidentale traditionnelle.
    L'ensemble de sa doctrine théosophique, largement contestée de son vivant, se fonde sur une révélation et développe une gnose ou connaissance sans commune mesure avec l'expérience mystique des rhéno-flamands ou des espagnols. Boehme communique une science mystérieuse qui le dépasse et dont il affirme avoir reçu la grâce ou l'illumination.

      " Par ma propre force, je suis un homme aussi aveugle qu'un autre et ne puis rien, mais par l'Esprit de Dieu, mon esprit inné pénètre tout mais pas toujours avec assez de persévérance."  

    La sagesse ou Sophia attend d'être révélée dans le coeur des hommes ; elle est la divine inspiratrice, le guide dans les ténèbres. La pensée syncrétique de Boehme, alimentée par ses lectures de la Bible, procède d'une sorte de vision théosophique dans laquelle la nature, l'homme, Dieu, participent à l'unité du créé au sein d'un puissant maelstrom d'énergies.

        Jacob Boehme naît à Alt-Seidenburg, près de Görlitz en Haute Lusace, dans une famille de propriétaires aisées. Görlitz est une ville prospère et tolérante (les sectes prophétiques prolifèrent et toutes les confessions se côtoient).
      Le jeune garçon manifeste un tempérament exalté, et aime la solitude. A 14 ans il entre comme apprenti chez un fabricant de chaussures.

      Certains de ses biographes évoquent un mystérieux voyage initiatique au cours duquel Boehme rencontra un "étranger" qui lui enseigna certains secrets dont il devait plus tard s'inspirer pour rédiger son oeuvre théosophique monumentale. Cette hypothèse boehmien peut sembler paradoxale si l'on se réfère à son propre niveau de culture mais il reste plus probable qu'il se soit en partie déterminé spirituellement en écoutant les nombreux prophètes ou illuminés qui pullulaient dans sa ville.

      En 1594, il s'établit à Görlitz et cinq ans plus tard épouse la fille d'un riche boucher, citoyen de la ville. Devenu Maître cordonnier, il acquiert une maison bourgeoise et asseoit sa fortune (sa correspondance témoigne d'un soucis pécunier constant, même à l'égard de son oeuvre qu'il souhaite "rentabiliser"). Les hagiographes de Boehme, influencés par l'esprit romantique, ont largement répandu l'image légendaire d'un ermite, d'un savetier illettré, illuminé, vivant de maigres subsides. En vérité Boehme vécut une grande partie de sa vie dans une grande aisance matérielle et son oeuvre ne saurait accréditer son inculture...
      A cette occasion, il convient de faire justice à cette tendance qui consiste à transformer les mystiques en guenilleux errants, sinon en analphabètes saisis par des extases tumultueuses. Si nous pouvons la justifier culturellement par les Evangiles (apologie de la pauvreté et du vagabondage) il reste que cette interprétation souvent fallacieuse contribue à assimiler la vie mystique et ses états psychologiques à un décor matériel. Or le dénuement spirituel, l'asséchement des passions, la désappropriation constante de soi, ne sauraient nécessairement s'accompagner d'une pauvreté ou d'une absence de ressources financières...

      Franckenberg, le disciple et le confident, le premier biographe de Boehme a longuement commenté, non sans insistance, une expérience mystique fondamentale qui devait orienter la vie intérieure du sage et contribuer à l'édification de son oeuvre.

      La révélation du "fond" (grund) et du "sans-fond" (ungrund) que Boehme nomme aussi "l'essence de toutes les essences" bouleversa toute la vie spirituelle du cordonnier. Certains biographes ont tenté d'expliquer cette conversion violente par une crise grave de "mélancolie" (Boehme fut toujours obsédé par le sentiment du péché, traversé d'humeurs noires associées avec des tentations permanentes qu'il interpréta par la suite comme le combat entre les forces divines, angéliques, et les puissances des ténèbres).

      Boehme se plonge dans la lecture, parcourt la Bible et les grands maîtres, fréquente les églises, écoute les sermons et les prophéties sur les places publiques. Mais il ne trouve nulle part de quoi expliquer sa vision et la lumière dont il fut, un instant inoubliable, enveloppé, conserve ses mystères dont il va, durant des années, s'acharner à débrouiller l'écheveau confus.

      En 1612 il publie enfin un petit ouvrage dans lequel il essaie de traduire les visions qui l'assaillent et le pressent de parler...
      "L'aurore", qui fait suite à une vouvelle expérience, témoignage de la présence divine qui se manifeste sous un double aspect : la colère et l'amour. Chaque créature possède en son coeur une source immense capable de l'éclairer et de la purifier. Le mal, si l'on s'en tient à cette perspective, n'est pas vraiment d'ordre moral mais consiste à résister par la dureté, l'opacité intérieure à la diffusion de la lumière.

      La parution d'Aurore à Gôrlitz inquiète les autorités religieuses qui n'apprécient guère cet ouvrage "cosmique" décrivant l'affrontement des anges et des démons mais s'abstient de mentionner le Christ ou les dogmes fondamentaux. Le prédicateur Richter, durant des semaines, et en présence de Boehme, l'accuse en chaire d'hérésie, de sorcellerie, et même d'usure...

      La bonne ville commence à murmurer, puis à répandre des calomnies. Jacob Boehme réussit de justesse à se tirer d'affaire grâce à des amis nobles mais, menacé d'expulsion, il doit se résoudre au silence. Pendant sept années il n'écrit plus rien. Dieu s'est tu. Cependant Jacob Boehme poursuit ses travaux de recherche, et lit abondamment tout ce qui ressortit à la spiritualité et au mysticisme (notamment Paracelse, Wegel, Schwenckfeld). Ces ouvrages fournissent à Boehme un certain nombre d'hypothèses conceptuelles, des appareils symboliques et des images, dont il fera un usage personnel et original.
    En 1613, il vend son atelier (certains biographes ont supposé qu'il se livre alors à des recherches alchimiques mais cette thèse est aujourd'hui contestée).
    En 1617, il doit, ses ressources épuisées, recommencer à fabriquer des chaussures.

    Il publie une longue série d'ouvrages.
    - Mystère celeste et terrestre
    - L'Incarnation
    - Les Six points
    - De signatura
    - Les Quatre Complexions
    - Les Deux Testaments
    - Le Mysterium Magnum (son chef d'oeuvre)

      Ces livres circulent et suscitent l'enthousiasme d'un petit groupe de "libres chrétiens" parmi lesquels Balthasar Walter, médecin des princes et grand kabbaliste. Les amis de Boehme ne constituent pas une secte à proprement parler, ils n'observent aucun rite spécifique. Leur mot d'ordre justifie pleinement la voie spirituelle qu'ils se sont choisie : " Notre salut dans la vie du Christ en nous ".

      Le pasteur Richter alerté soupçonne le groupe non seulement d'hérésie mais aussi de comploter contre les autorités et de fomenter des troubles.
      Boehme tente vainement de répliquer à ces accusations injustifiées mais en 1624 il doit se réfugier à Dresde où il est accueilli à la cour du Prince électeur. Malheureusement il ne rencontre que frivolités et dissipations ; amer et dépité il doit revenir à Görlitz où il meurt en novembre, échappant sans doute à de nouvelles persécutions.
      Son oeuvre continue cependant de circuler sous le manteau, et sa théosopie inspirera de nombreux penseurs, poètes, artistes, philosophes...

    " Tu voudrais bien briser ton moi et le voir pour toi se transformer en un Fond totalement divin. L'Amour déteste le moi, car le moi est une chose mortelle ; et l'Amour et le moi ne vont pas ensemble, car l'Amour possède le Ciel et réside en soi-même, alors que le moi possède le monde, et tous les êtres, et réside aussi en soi-même. De même que le Ciel a puissance sur le monde et l'Eternité sur le Temps, de même l'Amour a puissance sur la vie naturelle. "

      Jacob Boehme fonde sa doctrine sur la révélation progressive de la manifestation divine. Ce sont ses oeuvres qui découvrent Dieu en l'homme et à lui-même. Le sage de Görlitz développe ces intuitions à partir de la notion du "sans-fond" (Ungrund) qui rejoint le " rien " de Maître Eckhart ou le " nada " de Jean de la Croix. Pour tous ces mystiques "rien est le mot de reconnaissance" (Milosz) et leur oeuvres se déploient sur cette plongée vertigineuse dans les abîmes où les choses naissent et disparaissent.
      Si elle se fonde sur le "RIEN" cosmique, la pensée de Jacob Boehme tient aussi à la notion libératrice du désir et de la joie. Seulement ces sources vives et intarissables de l'être exigent l'abolition totale des privilèges exhorbitants accordés au "moi" individuel qui accapare les bénéfices de l'oeuvre divine.

    " L'unique chemin divin par où l'on puisse contempler Dieu dans son Verbe, dans son existence et dans sa volonté est le suivant : celui dans lequel l'homme devient un en lui-même et abandonne, dans sa propre volonté, tout ce qu'il est et ce qu'il a, c'est-à-dire puissance, pouvoir, honneurs, beauté, richesse, argent et biens, père et mère, frère, soeur, femme et enfants, corps et vie. "

      Cette voie du dépouillement et de la désappropriation de soi, commune à tous les mystiques, reste cependant intérieure et ne saurait se traduire extérieurement dans la vie matérielle :

      " Nous ne voulons pas dire que l'on doive laisser sa maison, sa femme, ses enfants et ses parents, et fuir hors du monde, et quitter ses biens. Non ; c'est la volonté individuelle qui possède tout celà en propriété, que l'on doit tuer et anéantir."

      Jacob Boehme prouva amplement dans sa vie quotidienne que l'expérience mystique, fondée sur une succession de révélations, n'exige aucunement une fuite hors du monde et des responsabilités familiales ou professionnels mais un long travail ascétique consacré à la défaite du "moi" et au triomple de la volonté divine qui est la seule vraie liberté de la créature vis-à-vis d'elle-même.





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