• La mythologie slave

     

    Catherine Lauranti  
    Nous retrouvons dans la cosmogonie primitive des Slaves les manifestations communes à tous les peuples d'origine indo-européenne : la vénération du soleil, du feu, l'eau, l'air avec le culte central à "Notre Terre humide", le culte des ancêtres mu par le désir inné des hommes d'honorer ceux qui nous ont précédé et donné la Vie.

    Les slaves croient en l'existenced'un monde intermédiaire entre les forces célestes et les hommes, peuplé des génies qui habitent tout ce qui vit.

     
    La divinisation des phénomènes naturels

     

    L'astre solaire et ses différents visages : Le soleil a été à l'origine des principales fêtes du paganisme slave. Son parcours annuel était considéré comme une illustration cosmique de la destinée humaine : naissance, vie, mort et résurrection.

    Certains contes serbes parlent d'un soleil assis sur un trône pourpre, entouré de deux jeunes filles, l'aube et le crépuscule, de sept juges, les planètes, de sept messagers, les comètes, et qui régnerait sur douze royaumes, les douze signes du zodiaque.

    Suivant son intensité, selon les régions et sa position dans le ciel, ses fonctions et son nom varient.

    Voici ses principales appellations à travers le monde slave :

    Khors (nom d'origine perse) désigne le corps céleste lumineux et représente le Bien par opposition au Mal. Plus tard, le tsar et les princes seront assimilés au soleil.

    Svarog est le soleil resplendissant et créateur, dieu de lumière qui, selon les différentes tribus slaves et les régions, reçoit également le nom de Dajbog, dieu qui fertilise les champs, ou Svarojtich qui représente le feu terrestre, dieu protecteur des forgerons, ou encore Svantovit, dieu guerrier, souverain des Slaves de la Baltique.

    Koupalo dont le souvenir persiste dans le folklore slave jusqu'au début du XXème siècle représente le dieu soleil au crépuscule lorsque celui-ci disparaît dans les eaux matricielles pour renaître (koupat'sya signifie se baigner en russe). Après la christianisation, on le célébrait le jour de la Saint-Jean-Baptiste.

    Yarilo (ou Yarovit chez les Slaves de l'Ouest) est le nom de la divinité du soleil de printemps, moment de l'éveil des forces de procréation. C'est une divinité virile, symbole de fertilité et d'amour.

    L'eau : les Slaves vénéraient l'eau sous toutes ses formes, sources, cascades, rivières, lacs... On a pu identifier d'anciens lieux de pélerinages où l'on vénérait des sources, considérées comme miraculeuses dans les temps anciens.

    La terre : était considérée comme la mère nourricière et féconde et était l'objet d'un grand respect. L'ancien droit russe en témoigne : "On ne doit pas battre la terre, ni cracher sur le sol, ni mentir au risque d'être engloutie par la terre". La cosmogonie ukrainienne parle de la terre comme d'une galette supportée par trois poissons dont les sauts provoquaient les tremblements de terre.

     
    Les panthéons slaves

     

    L'étendue du monde slave a donné lieu a plusieurs panthéons suivant les régions et la proximité d'autres cultures.

    Une distinction s'impose donc entre les dieux du cycle de la Baltique, dans la région située au nord ,le long de la Baltique, entre l'Elbe et l'Oder ; et les dieux du cycle russe, de Novgorod au Nord (où l'influence scandinave est forte) à Kiev au Sud-Ouest ; enfin un panthéon commun à tout le monde slave.

    Le panthéon balte est caractérisé par une mythologie riche et déjà structurée, connue dès le VIe siècle, avec une hiérarchie de prêtres, des rites précis et des lieux de pélerinages.

    Svarojitch était l'objet d'un culte dans la ville de Rethra.

    Svantovit (vit signifiant seigneur), dieu du soleil et de la guerre, représenté avec quatre têtes, était honoré à Arkona, dans une île de la Baltique à Rügen. Triglav était représenté, comme son nom l'indique, avec trois têtes car on disait qu'il rêgnait sur trois mondes : le ciel, la terre et les enfers.

    Les dieux du cycle russe : Le tout premier empire russe s'étendait au Xe siècle de Novgorod à Kiev et eut à subir de nombreuses incursions scandinaves dont le panthéon présentait de grandes similitudes. En 980, le prince de Kiev, Vladimir, à la veille de la conversion au christianisme, décida de restaurer le vieux paganisme slave. Il décida alors l'érection de six statues des principaux dieux russes.

    On y retrouve Khors et Dajbog, deux divinités solaires que nous avons déjà évoquées ainsi que :

    Simargl : l'oiseau chien, emprunté au bestiaire perse, reliait la terre au ciel par la faculté qu'il avait de voler. Il était considéré comme le protecteur des plantes. Appelé aussi "l'oiseau rayonnant", il fut à l'origine du conte de "L'oiseau de feu" dont s'inspira Igor Stravinsky en 1910 pour le ballet du même nom.

    Mokoch, déesse de la fertilité, est la seule déesse du panthéon slave. On la retrouve tout au long de l'Histoire russe et elle deviendra la protectrice des travaux domestiques, du tissage, du filage.

    Volos est le dieu des troupeaux et des bergers. Son nom se retrouve au bas des traités de paix ou de commerce. Par extension, il est devenu le dieu de la richesse et du commerce. Certaines de ses fonctions, au fil des âges, le font comparer à Apollon en tant que dieu bon et artiste.

    Deux autres dieux ,Peroun et Stribog, sont communs à tout le monde mythologique slave. Peroun remplacera peu à peu Rod, l'ancien dieu des laboureurs, divinité universelle du ciel, de la foudre et de la pluie, souffle de vie et créateur du monde. On retrouve son nom dans les mots nature (priroda), famille (rod), le fait d'engendrer (rodit), peuple (narod).

    Peroun, représenté avec une tête d'argent et des moustaches d'or, présente les mêmes caractéristiques que le dieu scandinave Thorr. On peut également l'assimiler à Zeus/Jupiter par certaines de ses fonctions.

    C'est un dieu guerrier, personnifiant le ciel d'orage, la foudre, le tonnerre et la pluie. Son nom se retrouve dans le folklore jusqu'au XIVe siècle : il se montre au printemps accompagné du tonnerre et des éclairs pour fertiliser la terre grâce aux pluies et chasser les nuages pour faire briller le soleil.

    Stribog, dieu des vents "âpres et sifflants", fut après la chritianisation assimilé au souffle du Saint-Esprit. Les paysans slaves disent encore aujourd'hui : "Si le vent est calme, c'est que Stribog joue de la flûte".

    Par similitude de nom ou de fonctions certains dieux païens ont été spontanément assimilés par la chrétienté. Ainsi, le dieu Péroun devient Saint-Elie, tous deux évocateurs de la foudre. Les paysans serbes et bulgares disent en entendant l'orage : "C'est Saint-Elie qui se déplace dans le ciel sur son char de feu". Saint-Elie est désigné comme celui qui tonne ou le "cocher céleste".

    Volos est identifié à Saint-Blaise (Vlasii, en russe). Saint-Blaise est le patron des troupaux et son icône était accrochée dans les étables lors des épidémies. Prier Saint-Blaise garantit une belle toison aux troupeaux.

    Sainte Parascève reçut les mêmes fonctions que celles de la déesse Mokoch : protection des travaux domestiques, filage, tissage. On dit que les paysannes russes apportaient leurs ouvrages à Sainte-Parascève afin qu'elle les bénisse.

    Saint-Jean Baptiste évoque l'antique Koupalo, dieu solaire se baignant dans l'eau pour renaître purifié. La fête de la Saint-Jean coïncide avec le jour de la célébration du dieu païen.

     
    Entre les dieux et les hommes, les génies

     

    La sensibilité slave considère que tout ce qui existe, les forêts, les rivières, les champs, les maisons sont habités par des génies bienveillants ou menaçants.

    Au travers des contes, des chroniques, on a pu identifier : le génie de la maison, le domovoï, comparable aux dieux lares de l'Antiquité, esprit protecteur de la famille et du lieu. généralement bienveillant, il pouvait aussi se montrer irascible. Il convenait alors de l'amadouer par des offrandes (par exemple un morceau de pain et du sel, pratique connue en Europe même de nos jours).

    Le démon des forêts, "le sylvain" qui fait peur, ricane, se moque, frappe dans ses mains et joue des tours, peut prendre différentes formes pour effrayer celui qui s'égare dans la forêt.

    Son opposé, le "pechii",protège les forêts et les animaux qui s'y réfugient.

    Les esprits des eaux prennent la forme de belles jeunes filles vivant dans des palais de cristal et se révèlent parfois hostiles aux hommes.

    Le culte des animaux était très répandu puisque certaines tribus slaves portaient le nom d'un animal.

    On honorait le serpent qui, comme dans d'autres cultures anciennes, était à la fois symbole de mort et de résurection. Le serpent représentait également l'esprit des ancêtres lové sous le seuil de la maison familiale.

    Les Slaves considéraient le cheval comme un animal sacré. Son culte se retrouve dans tout le monde slave et était lié aux rites guerriers et de divination.

    Le loup, en particulier le loup gris, fascinait les peuplades slaves, comme en témoignent de nombreux contes anciens. On lui prêtait la faculté de se métamorphoser selon les circonstances et il jouait ainsi un rôle d'initiateur.

     
    Culte aux ancêtres et rites funéraires

     

    Comme nous l'avons déjà évoqué, le culte aux ancêtres constituait l'un des fondements des croyances slaves.

    Les Slaves incinéraient leurs morts dans un but de purification. le défunt était conduit au bûcher sur un traîneau (ce rite s'est poursuivi après la christianisation). On retrouve une similitude avec la civilisation égyptienne dans le fait de placer le mort sur une barque qui devait lui permettre de gagner "l'autre rive", le monde des morts.

    Les Slaves différenciaient les défunts de mort naturelle des défunts de mort violente. La mort naturelle conférait aux disparus le statuts de "dieux lares", comme dans la Rome antique et ils étaient honorés au mois de novembre de chaque année (!). En revanche, les Slaves craignaient les défunts de mort violente car ils pensaient que ceux-ci se transformaient en vampires ou en sorciers. On retrouve ainsi dans des cimetières polonais des cranes percés de clous. Les Slaves voulaient ainsi les empêcher de nuire aux vivants.

    Il semble que l'antique vénération de la Nature ait survécu de façon particulièrement marquée chez les slaves pour aboutir à un "christianisme cosmique" dont témoigne la prière d'une paysanne russe du début de ce siècle.


    A toi mes pleurs, terre humide ma mère
    Terre humide qui me nourris, m'abreuves,
    Moi vilaine pécheresse insensée !
    Car mes jambes en marchant t'ont foulée...
    Je t'ai déchiré la poitrine
    Avec le soc aigu, tranchant...
    Mère nourricière, pardonne
    Au nom du Christ notre sauveur,
    De la Sainte Mère de Dieu,
    De Blaise notre intercesseur
    Et du sage prophète Elie
    Et de Georges le chevalier.
    Catherine Lauranti




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