• CELTISME ET DRUIDISME


    Joseph RIO
    Maître de conférences
    UBS – Lorient
    Ce fut au 16e siècle que surgirent dans l’historiographie de l’Europe Gaulois et Celtes.
    Le nouvel intérêt pour ces peuples et la connaissance de leur culture est à mettre en rapport
    avec la découverte, par les humanistes de la Renaissance, de textes latins et grecs témoignant
    de leur civilisation dans l’Antiquité.
    En France, au cours de ce siècle, les Gaulois devinrent l’objet d’une recherche
    historique soutenue autant pour des raisons politiques et idéologiques que culturelles. La
    constitution des États-nations modernes explique en grande partie cet engouement : désir de
    connaître ses origines nationales, nécessité de comprendre les fondements du pouvoir du
    prince ….
    Chroniqueurs, historiens, érudits de cour, juristes, gouvernants, leur composèrent –
    certains avec passion - une histoire prestigieuse. Ces « premiers » peuples qui avaient, dans
    l’Antiquité, marqué de leur présence le territoire de la Gaule furent considérés comme un
    élément de permanence de la nation. On se fit un devoir de les réintégrer dans l’histoire de la
    France, de rappeler avec un grand souci d’historicité, ce que fut leur civilisation. Aussi, dans
    ce 16e siècle de troubles politiques et religieux, leur destin fut-il politique : on les compta
    pour les véritables ancêtres de la nation française, justifiant par cette ethnogénèse, son unité.
    Contrairement au 17e siècle qui ne s’intéressa guère aux origines gauloises de la
    France, le 18e siècle se prit à nouveau d’un très vif intérêt pour les Celtes : l’histoire de
    France était devenue le lieu d’un antagonisme séculaire entre les descendants des Gaulois et
    ceux des Francs. L’enjeu : intégrer « Nos ancêtres les Gaulois » dans la représentation de la
    nation, contre les Francs !
    Dans ce développement identitaire politico-culturel, prirent fortement part deux
    Bretons qui affirmèrent les origines celtiques des Français. D’abord, dom Pezron, un
    cistercien, né à Hennebont (56), qui contribua grandement à lancer la mythologie des Celtes,
    et des Bretons-Celtes, par son ouvrage Antiquité de la nation et de la langue des Celtes
    autrement appelez Gaulois (1703). Il y démontrait que les Gaulois se rattachaient à la Genèse
    par Gomer, le petit-fils de Noé et, par les Galates et les Scythes, aux peuples les plus antiques
    et les plus connus d’Europe. Les principales preuves de sa démonstration étaient que les
    Celtes avaient eu une langue qui était parlée « dans les Gaules du temps de César », et qui
    était, ajoutait-il avec fierté, « conservée de nos jours dans nôtre Bretagne ».
    Puis, à la fin du siècle, dans Origines gauloises (1800), La Tour d’Auvergne se fit fort
    de prouver que « les Bretons Armoriques [étaient] les vrais descendans des anciens Celtes ».
    Il considérait que c’était le paysan breton qui avait conservé depuis des siècles leur langue
    mère primitive, la « langue Celtique ou Bretonne », promue « celto-bretonne », qui conférait
    aux Bretons, en matière de filiation, un nouveau et brillant statut historique !
    La promotion de la langue celtique, en plein siècle des Lumières, redéfinissait et
    affirmait, dans le débat national, le particularisme identitaire des Bretons ; ils avaient conservé
    une langue, mais on ignorait d’autres traits de leur culture ; ces valeurs spécifiques étaient à
    découvrir. La question intéressa surtout les lettrés et l’élite intellectuelle ! Derrière la
    question politique se profilait la question culturelle. Il fallait déterminer quel était l’héritage,
    le patrimoine culturel de la France et, pour nombre de Bretons, de la Bretagne.
    Le développement qui va suivre n’est pas une étude exhaustive de cette question.
    Simple survol du 16e au 19e siècle. Je ne l’ai pensé et écrit que comme complément de la
    conférence faite à Lorient le 7 février dernier : repères essentiels et extraits de textes qui
    rappellent comment, depuis deux siècles, furent mis à l’honneur et représentés les druides.
    L’invention des rituels druidiques
    Précisons d’emblée que le druidisme de l’Antiquité n’a, en aucune façon, survécu dans
    les anciens territoires du monde celtique. Il fut pendant plusieurs siècles une institution
    religieuse majeure de ces sociétés, mais le pouvoir romain l’abolit en Gaule et dans l'île de
    Bretagne, dès le 1er siècle.
    Toutefois la mémoire des druides représentait un passé aux références prestigieuses
    pour les lettrés, les gouvernants et même les hommes d’église. Les sources antiques
    mentionnaient le druidisme en Grande-Bretagne et en Gaule. Grecs, Romains et Germains ne
    possédaient rien d’équivalent en matière de religion. L’héritage culturel de la « France
    gauloise » pouvait se trouver chez ces ancêtres intellectuels et religieux, contemporains des
    Grecs et des Romains - voire antérieurs. Sa légitimation passait cependant par la référence au
    modèle antique, encore base de toute autorité intellectuelle.
    Aussi, dès le 16e siècle, cette savante caste sacerdotale fascina-t-elle les passionnés de
    celtisme. Tout particulièrement Lemaire de Belges (et à sa suite Jean Picard de Toutry) qui,
    dans ses Illustrations de Gaule et singularitez de Troye (1509), établit que les druides — qui
    devaient suivre un apprentissage de vingt ans en droit, en histoire, en magie, en médecine, en
    poésie, en astronomie et divination — avaient apporté les lettres et les arts aux Gaulois, et
    que les Français leur étaient redevables de leur bel esprit et d’une culture supérieure.
    Il faut avouer d’emblée qu’en découvrant les textes antiques, en étudiant le passé
    gaulois/celtique, les historiens, les celtophiles et celtomanes des siècles passés, furent amenés
    – en suppléant au manque de traces tangibles - à produire, par passion, par chauvinisme, une
    historiographie souvent erronée, extravagante, dont bon nombre de clichés ont marqué les
    mémoires jusqu’à aujourd’hui1.
    En Grande-Bretagne, dès le début du 18e siècle, plusieurs sociétés furent fondées pour
    faire revivre le druidisme : The Druid Order, The Ancient Order of Druids, The United
    Ancient Order of Druids. Puisqu’on ne possédait guère de documents décrivant les rituels
    druidiques, on imagina des cérémonies qui étaient de pures inventions. Ainsi, en 1792, le jour
    du solstice d’été, fut célébré pour la première fois à Londres, un Gorsedd (Assemblée)
    bardique dont Edward Williams (1747-1826), dit Iolo Morganwg, avait imaginé le
    cérémonial. Le site de Stonehenge, dans lequel on voyait alors les vestiges d’un temple
    druidique, l’avait inspiré. Le rituel se déroula en plein air, à l’intérieur d’un cercle de pierres
    1 Cf. RIO Joseph, Mythes fondateurs de la Bretagne, Ouest-France, Rennes, 2000, notamment chap. III et
    IV.
    au centre duquel la pierre du Gorsedd faisait office d’autel. Par ailleurs, le monde littéraire y
    puisa une certaine inspiration : les poètes, William Blake et William Wordsworth, chantèrent
    ces druides que l’on imaginait pratiquant le culte de la nature vêtus de la tunique blanche dans
    laquelle les avait décrits Pline l’Ancien.
    En France aussi, au 18e siècle, les druides frappèrent l’imagination des historiens et
    des lettrés passionnés de celtisme. Ils les représentèrent pratiquant leurs sacrifices, leurs
    divinations, dans l’obscurité des bois de chênes. En 1746, dans un Mémoire sur les Druides,
    Charles Pinot Duclos (1704- 1772) insistait sur leur rôle politique et leurs pratiques
    religieuses : il leur vouait une certaine considération parce qu’ils n’étaient point idolâtres.
    Mais surtout, il fut un des premiers à évoquer et populariser, en prenant appui sur Pline
    l’Ancien, la cérémonie de la cueillette du gui dans un bassin d’or qui se faisait « le sixième
    jour de la lune » et qui était annoncé par les prêtres « vêtus d’une tunique blanche parcourant
    les provinces et criant à haute voix : Au gui de l’an neuf ! Ad viscum druidæ clamare
    solebant ».
    Quelques décennies plus tard, La Tour d’Auvergne les décrivait également « vêtus
    d’une tunique blanche, recev[ant le gui] dans un bassin d’or, qu’ils exposoient à la vénération
    du peuple, comme l’arche sacrée renfermant le dépôt de toute leur félicité. » Mais son
    imaginaire breton y ajouta un épisode. Il fut l’un des premiers à rêver un rituel druidique se
    déroulant au milieu des dolmens de Carnac – il revendiquait ces imposants dolmens comme
    des monuments spécifiques du monde celtique2. Ce haut lieu que nous savons être du
    Néolithique – mais le 18e l’ignorait - avait été choisi, écrivait-il, « par les Druides de
    l’Armorique et par ceux de l’île Britannique, pour leur réunion commune et pour leurs
    assemblées générales ». Fasciné « par ces monumens gigantesques », il ne pouvait
    s’empêcher de penser que pour dresser ces pierres, il avait fallu « un peu de magie », et que la
    « chaire grossièrement taillée dans le vif de ces énormes blocs, au centre du dernier rang des
    pierres », ne servît de « siège au pontife ou chef des Druides ».
    « Ce que l’on conçoit, c’est qu’entourés de ces monumens qui paraissoient
    tenir du prodige, et qui parloient à l’imagination aussi fortement qu’aux yeux, les
    Druides devoient donner à leurs assemblées et à leurs pratiques religieuses un
    caractère véritablement imposant3. »
    Les druides dans le combat philosophique
    Il faut toutefois noter qu’au 18e siècle, d’autres littérateurs, d’autres philosophes ne se
    laissèrent pas méduser par les druides et fustigèrent cette théocratie identifiée au clergé, à la
    superstition et à l’intolérance. Ils leur prêtèrent un visage sanguinaire, fanatique et barbare. A
    2 La Tour d’Auvergne, Origines gauloises, Recherches sur la langue, et les antiquités des Celto-bretons de
    l’Armorique, Paris-Genève-Gex, Slatkine Reprints, 1980, p. 20-22 : « On les appelle dans notre langue
    dolmin. Il en existe un grand nombre de la même forme, et connues sous la même dénomination, dans l’île de
    Man, dans le pays de Galles, en Angleterre, et dans l’île d’Anglesey. [….] Ces monuments, si l’on s’en rapporte
    aux traditions consacrées de toute antiquité dans les îles anglaises, sont incontestablement attribués aux
    Druides. […] Une tradition constante parmi les Bretons, est que la contrée de Carnac ou Carnat, près
    d’Auray, dans l’ancienne basse-Bretagne, était principalement consacrée au culte que les prêtres gaulois
    rendaient à leur divinité... L’on peut conjecturer, avec assez de vraisemblance, que le lieu choisi par les
    Druides de l’Armorique et par ceux de l’île Britannique, pour leur réunion commune et pour leurs assemblées
    générales, était Carnac. L’on y découvre une foule de monuments qui semblent l’attester. Parmi ces
    monuments qui annoncent le goût du gigantesque, et les plus grandes difficultés vaincues, on distingue
    plusieurs rangs d’énormes pierres qui s’étendent à une grande distance en files symétriques ..... ».
    3 Ibid., p. 20-21.
    leur tête, Voltaire, dans son combat contre l'Infâme. Dans l’Essai sur les moeurs, il les
    condamne en ces termes :
    « Les druides, imposteurs grossiers faits pour le peuple qu'ils
    gouvernaient, immolaient des victimes humaines qu'ils brûlaient dans de grandes
    et hideuses statues d'osier. Les druidesses plongeaient des couteaux dans le coeur
    des prisonniers, et jugeaient de l'avenir à la manière dont le sang coulait (...).
    Voilà tous les monuments de l'ancienne Gaule ».
    Et pour couronner ces moeurs sanguinaires, des traces d'anthropophagie !
    « Les habitants des côtes de la Biscaye et de la Gascogne s'étaient
    quelquefois nourris de chair humaine4 ».
    Mêmes propos chez ses amis encyclopédistes engagés dans le même combat. Tel le
    Chevalier de Jaucourt qui le plagiait, avec son accord sans doute, à la fin de l'article Gaulois
    de l'Encyclopédie. On y retrouve terme pour terme le texte de l'Essai cité partiellement plus
    haut, "les cages d'osier", les druidesses qui "plongeaient le couteau dans le coeur des
    prisonniers, etc.", jusqu'à la conclusion :
    « Si cela est, voilà tous les monuments qui nous restent des Gaulois. Il
    faut, comme le dit M. de Voltaire, détourner les yeux de ces temps horribles qui
    sont la honte de la nature5 ».
    Notre républicain La Tour d’Auvergne partagea également ces idées et prit une plume
    voltairienne pour les présenter. Les druides, écrivait-il,
    « … prêtres, médecins, sacrificateurs, devins, philosophes, législateurs,
    furent investis de toute l’autorité dans les Gaules ; les chefs laïques n’étoient que
    les exécuteurs de leurs volontés ; mais ils n’obtinrent ces avantages qu’après
    avoir écrasé tous les autres pouvoirs sous le poids de la superstition. Ils avoient
    interdit aux Gaulois l’écriture, et même la lecture, dans l’appréhension sans
    doute, qu’en lisant et en écrivant ils ne vinssent aussi à penser. En répandant les
    connoissances, ils auroient craint de rendre leur ministère auprès des dieux
    inutile, et leur intervention dans les affaires civiles et politiques moins
    nécessaires6 ». Pour lui, ce n’était que justice que l’on proscrivit ce « système
    druidical, qui, par une astuce et par une tyrannie sans bornes, s’étoit élevé et
    maintenu tant de siècles sur la dégradation de l’esprit humain7 »
    Cependant, malgré ces diatribes, le romantisme breton et même l’histoire républicaine
    surent tirer parti de cette imagerie des Druides recueillant le gui sacré et de bien d’autres
    gravures qui illustrèrent L’Histoire de France au 19e siècle.
    Du romanesque au Gorsedd
    Au cours de ce siècle, druides et bardes continuèrent à fasciner les écrivains et lettrés
    bretons, même ceux qui furent le plus critique à leur égard. Parmi eux, Chateaubriand qui,
    dans Les Martyrs (1809), conçut et représenta une druidesse armoricaine éblouissante,
    4 Voltaire, Essai sur les moeurs, Paris, Bordas, Class. Garnier, 1990, p. 199.
    5 Encyclopédie, Art. Gaulois, 1751. Le texte de l'Essai est plus tardif. Mais sans doute Voltaire
    avait dû faire lire quelques pages de l'Essai au Ch. de Jaucourt.
    6 La Tour-D’Auvergne, O.G., op. cit., p. 16.
    7 Ibid., p. 19.
    romanesque, Velléda. Le récit qui suit est celui d’Eudore, qui après une expédition en
    Bretagne (Angleterre), devient gouverneur de l'Armorique :
    « Caché parmi les rochers, j'attendis quelque temps sans voir rien
    paraître. Tout à coup mon oreille est frappée des sons que le vent m'apporte du
    milieu du lac. J'écoute, et je distingue les accents d'une voix humaine ; en même
    temps, je découvre un esquif suspendu au sommet d'une vague ; il redescend,
    disparaît entre deux flots, puis se montre encore sur la cime d'une lame élevée ; il
    approche du rivage. Une femme le conduisait ; elle chantait en luttant contre la
    tempête, et semblait se jouer dans les vents ; on eût dit qu'ils étaient sous sa
    puissance, tant elle paraissait les braver. Je la voyais jeter tour à tour, en
    sacrifice dans le lac, des pièces de toile, des toisons de brebis, des pains de cire et
    de petites meules d'or et d'argent.
    « Bientôt elle touche à la rive, s'élance à terre, attache sa nacelle au tronc
    d'un saule, et s'enfonce dans le bois en s'appuyant sur la rame de peuplier qu'elle
    tenait à la main. Elle passa tout près de moi sans me voir. Sa taille était haute ;
    une tunique noire, courte et sans manches, servait à peine de voile à sa nudité.
    Elle portait une faucille d'or suspendue à une ceinture d'airain, et elle était
    couronnée d'une branche de chêne. La blancheur de ses bras et de son teint, ses
    yeux bleus, ses lèvres de rose, ses longs cheveux blonds, qui flottaient épars,
    annonçaient la fille des Gaulois, et contrastaient, par leur douceur, avec sa
    démarche fière et sauvage. Elle chantait d'une voix mélodieuse des paroles
    terribles, et son sein découvert s'abaissait et s'élevait comme l'écume des flots.
    « Je la suivis à quelque distance. Elle traversa d'abord une châtaigneraie
    dont les arbres, vieux comme le temps, étaient presque tous desséchés par la cime.
    Nous marchâmes ensuite plus d'une heure sur une lande couverte de mousse et de
    fougère. Au bout de cette lande, nous trouvâmes un bois, et au milieu de ce bois
    une autre bruyère de plusieurs milles de tour. Jamais le sol n'en avait été
    défriché. A l'extrémité de cette arène s'élevait une de ces roches isolées que les
    Gaulois appellent dolmen, et qui marquent le tombeau de quelque guerrier.[…]
    La nuit était descendue. La jeune fille s'arrêta non loin de la pierre, frappa
    trois fois des mains en prononçant à haute voix ce mot mystérieux :
    « Au gui l'an neuf ! »
    A l'instant je vis briller dans la profondeur du bois mille lumières ; chaque
    chêne enfanta pour ainsi dire un Gaulois ; les Barbares sortirent en foule de leurs
    retraites : les uns étaient complètement armés ; les autres portaient une branche
    de chêne dans la main droite et un flambeau dans la gauche….. »
    D’autres écrivains et militants bretonnistes de ce siècle, grands lecteurs des
    celtomanes, passionnés par le passé celtique, cherchèrent à savoir ce qu’étaient ces rituels
    bardiques que l’on pratiquait outre-Manche et à les faire revivre .
    La Villemarqué lut avec conviction J.J. Ampère qui, dans son Histoire littéraire de la
    France, écrivait :
    « S’il s’est conservé quelque part, en Gaule, des bardes, et des bardes en
    possession de traditions druidiques, ce n’a pu être que dans l’Armorique, dans
    cette province qui a formé, pendant plusieurs siècles, un Etat indépendant, et qui,
    malgré sa réunion à la France, est restée celtique et gauloise de physionomie, de
    costume et de langue, jusqu’à nos jours8 ».
    8 J.J. Ampère, Histoire littéraire de la France, t. 1, p. 78. Citation en tête de l’« Introduction » du Barzaz
    Breiz de La Villemarqué, Paris 1959, « Introduction », p. XI.
    Faut-il s’étonner qu’en octobre 1838, le futur auteur du Barzaz-Breiz se fit
    « ordonner », au cours de l’Eisteddfod d’Abergavenny, selon « la coûtume et les privilèges de
    l’Ile de Bretagne », barde du Gorsedd de Galles, sous le pseudonyme de Barz Nizon « barde
    de Nizon ? Ce fut lors d’une de ces journées qui s'étaient ouvertes en grande pompe le 9
    octobre, par une procession menée par l'archidruide Cawrdaf et les dignitaires du Gorsedd,
    qu’on l’« ordonna » à l'intérieur d’un « cercle de pierres mystiques », chaussé de pantoufles
    légères », qu’on lui « attacha au bras droit le ruban bleu de l’initiation qui est la couleur des
    bardes », après qu’il eut prêté un serment de fidélité au bardisme. Il se vit offrir également par
    la société organisatrice des festivités une précieuse « corne Hirlas » ou corne à boire9.
    Faut-il donc s’étonner qu’après cette cérémonie « exotique », complètement inventée,
    La Villemarqué ait voulu faire entendre, en ouverture de son Barzaz Breiz, 2e édit. - dans les
    Séries ou Le Druide et l’enfant - « le chant mystérieux et sacré qu’enseignaient les druides »
    aux ancêtres des Bretons, croyant que survivait en Bretagne l’antique patrimoine druidique.
    Admis au sein du néo-druidisme gallois, La Villemarqué ne pouvait que donner des
    gages de sa croyance en une telle rencontre et tenter d’organiser en Bretagne une association
    identique. Aussi, presque vingt ans après son séjour au pays de Galles, en 1857, fonda-t-il la
    Breuriez-Breiz, ou « confrérie bretonne », qui avait certes pour objet la rénovation des études
    bretonnes, mais n’en laissait pas moins deviner « sa conviction personnelle de l'authenticité
    historique des rites et de l'institution gorseddiques ». Elle « ne fut pas une société néodruidique,
    pas d’assemblées rituelles, ni de cérémonial ni de costumes particuliers dans son
    organisation ». Cependant certains aspects du règlement de la Breuriez paraissent avoir été
    inspirés à La Villemarqué par l'exemple d’Abergavenny : peut-être le titre de barde lui-même
    ; la nomination d'un barde devait être annoncée « à voix haute et distincte, en présence de
    nombreux témoins », par un héraut « en écharpe verte ou bleue - couleurs symboliques du
    costume des bardes et des ovates - s'il y a[vait] moyen10 ».
    Si la Grande-Bretagne eut, dès le début du 18e siècle, des sociétés néo-druidiques, ce
    ne fut qu’en 1900 que, sur le modèle du Gorsedd du Pays de Galles, fut créée un Gorsedd des
    druides, bardes et ovates de Petite-Bretagne, réunissant dans des cérémonials hauts en
    couleurs, régionalistes bretons, hommes de lettres et militants culturels.
    En 1899, se tint l'eisteddfod de Cardiff. Des représentants du mouvement régionaliste
    breton s’y rendirent et purent admirer le décor monté pour l’occasion, l’admirable mise en
    scène et le déroulement de la cérémonie. Les Bretons y furent à l’honneur car ils furent tous
    admis au grade bardique, « sans avoir préalablement été initiés comme ovates, premier degré
    de la hiérarchie gorseddique galloise. Ainsi le marquis de L'Estourbeilllon devint-il Hoël
    Broerec'h « Hoël du pays d'Erech », c'est-à-dire du Vannetais ; Anatole Le Braz, Streo ar Mor
    « Goéland de la mer » ; Charles Le Goffic, Eostik ar Garantez « Rossignol d'amour » ;
    François Jaffrennou, Taldir ab Hernin « Front d'acier, fils d'Hernin11 ».
    Ce fut à la suite de cet eisteddfod gallois que l'idée d'un néo-druidisme armoricain
    apparut comme inéluctable pour certains des militants régionalistes ; cela ne tarda guère,
    l’année suivante fut créé le Gorsedd breton continental. Au cours du 20e siècle le Gorsedd
    breton (Breuderiezh Drouized, Barzhed, Ovizion Breizh), différente du Gorsedd gallois, a
    connu bien des scissions. Mais nous ne pouvons ici développer plus avant cette question.
    Soulignons toutefois que la culture populaire ne fut guère marquée par le mouvement et
    l’activité néo-druidique. Jakez Riou, en 1928, dans une pièce de théâtre Gorsedd digor en fit
    9 Cf. Gourvil, La Villemarqué et le Barzaz Breiz, Rennes, Oberthur 1960, p. 66-69.
    10 Cf. Le Stum Philippe, Le néo-druidisme en Bretagne, Ouest-France, Rennes, 1998, p. 21 sq.
    11 En voir le récit dans Philippe Le Stum, Ibid. p. 29-34.
    une satire spirituelle, drôle, savoureuse.
    *
    * *
    Voici donc en quelques pages bien sommaires ce que l’imaginaire druidique a
    développé depuis le 16e siècle : une historiographie mythique à la séduction mensongère,
    mais point un chapitre d’histoire. La représentation des druides, depuis la Renaissance, de ce
    qu’il convient d’appeler le néo-druidisme, appartient à l’histoire des idées, des mentalités, à
    l’histoire idéologique et politique, mais n’apporte pas grand chose à la connaissance
    historique des druides12. Ces personnages à longues barbes et tuniques blanches et leurs
    rituels en pleine nature, entrevus dans le clair-obscur des forêts, sont « de l’histoire écoutée
    aux portes de la légende » comme aurait pu l’écrire Victor Hugo, dans la Légende des Siècles.
    12 Les intéressés peuvent notamment consulter les ouvrages de Françoise LE ROUX & Christian-J.
    GUYONVARC’H, La civilisation celtique et Les Druides, Rennes, Ouest-France.


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