• La Première Apocalypse de Jacques (NH V,3). La Seconde Apocalypse de Jacques (NH V,4)


    La figure de Jacques le juste, frère du Seigneur, n’est pas facile à dégager de toutes les traditions qui circulèrent dans les écrits des premiers siècles autour du nom de Jacques. Notamment, Eusèbe et Clément d’Alexandrie mais aussi l’historien juif Josèphe en font mention dans leurs écrits, celui-ci aurait été le chef des disciples de Jésus à Jérusalem. Les Actes des Apôtres et les écrits de Paul nous le décrivent comme un témoin de la Résurrection et comme une importante figure de l’Église de Jérusalem, même si durant le ministère de Jésus il ne semble pas avoir été son disciple. Il aurait été un médiateur habile entre les Judéo-Chrétiens qui voulaient obliger tous les croyants à l’observance de la Loi, et les Chrétiens de la gentilité à qui la loi comme telle ne s’adressait pas.

    Figure si honorée dans les milieux chrétiens juifs, Jacques deviendra par la suite un personnage de choix des milieux gnostiques. Il sera le représentant par excellence du passage du judaïsme et du christianisme traditionnel à la gnose. Jacques est présenté dans ces deux traités comme dépositaire et gardien d’une révélation reçue de Jésus.

    Le codex V de Nag Hammadi nous livre deux Apocalypses de Jacques, l’une à la suite de l’autre et portent exactement le même titre. Elles sont précédées dans le codex par Eugnoste le Bienheureux et l’Apocalypse de Paul et sont suivies de l’Apocalypse d’Adam. La langue de ces deux textes est le sahidique, un dialecte copte, mais le texte copte serait la traduction d’un original grec. La section du codex V où se trouve les deux Apocalypses (p. 24-63) est passablement lacuneuse. Pas une seule page n’est complète et environ les deux tiers des phrases sont tronquées.

    La première Apocalypse de Jacques commence brusquement avec «C’est le Seigneur qui m’a parlé» (24,10). Cette phrase a probablement été interpolée, car c’est la seule fois où le narrateur s’exprime à la première personne. La première partie de l’Apocalypse, rapportant la rencontre ultérieure à la passion, est constituée de sept discours du Sauveur à Jacques et d’autant de réponses ou questions de Jacques. Les interventions de ce dernier sont brèves, sauf la cinquième, qui est une très belle hymne dont trois strophes se rapportent au Sauveur et trois à Jacques lui-même. Le premier discours souligne d’emblée l’importance de Jacques, le frère du Seigneur, et établit clairement la relation du Sauveur avec le Père éternel, avec Sophia-Achamoth et avec Jacques. Les discours serviront à décrire qui sont les archontes, comment ils s’attaqueront au Sauveur et à Jacques et pourquoi il ne faut pas les craindre. La rencontre se termine par une louange de Jacques par le Sauveur et l’annonce de sa passion.

    Au début de la rencontre postérieure à la résurrection, nous retrouvons Jacques sur le Mont Gaugèlan (probablement le Golgotha) en dehors de Jérusalem. Lorsque le Seigneur vient vers lui, Jacques abandonne la prière qu’il récitait, se sépare de la foule des disciples de Jésus qui l’accompagnait à ce moment-là et reçoit le baiser du Seigneur, signe évident de son passage à la gnose. Après deux discours où les souffrances du Seigneur et les épreuves par lesquelles passera Jacques sont interprétées dans une perspective docète et adoptianiste, le Sauveur transmet à Jacques la révélation suprême: quoi dire aux archontes pour leur échapper lors de sa remontée vers Celui-qui-est. Cette révélation comprend un enseignement précis sur les deux Sophia, celle d’en haut, la mère des vrais gnostiques, et celle d’en bas, Achamoth, la mère des archontes. À la fin, Jacques ayant reçu du Sauveur sa mission de révélateur de cette gnose, s’en va réprimander les Douze et adresser son message à la foule.

    La deuxième Apocalypse de Jacques se présente elle-même comme «Le discours qu’a prononcé Jacques le Juste dans Jérusalem» (44,13-15). Jacques s’identifie comme celui «qui a reçu révélation de la part du plérôme d’incorruptibilité» (46,6-8) et son rôle comme bénéficiaire et médiateur de la révélation et du salut est fortement mis en évidence. La section principale se divise en deux parties, tout comme dans la première Apocalypse, racontant, l’une la rencontre de Jacques avec le Seigneur avant la passion, l’autre sa rencontre après la résurrection. La révélation secrète et suprême est également donnée dans cette deuxième rencontre et s’accompagne du baiser. Il ne s’agit plus ici toutefois de deux dialogues, mais de deux discours du Seigneur à Jacques. Ils sont rapportés par Jacques lui-même à l’intérieur d’un discours qu’il adresse à la foule au Temple. Le thème central est, en cet écrit comme dans le précédent, le thème du salut entendu comme victoire sur les archontes et du retour au plérôme. Une grande partie de la révélation post-pascale est ici consacrée à la supériorité du Père céleste sur le Démiurge. À la fin de l’Apocalypse, Jacques encourage la foule à renoncer à «ce chemin dur (qui) est changeant» (59,1-2), et à suivre le Seigneur, par son intermédiaire. Les prêtres à la fin de son discours, décidant de le tuer, le jettent en dehors du Temple et le lapident. Jacques meurt en priant «Mon Dieu et mon Père» (62,12) afin qu’il le délivre de ce monde et l’emporte dans la vraie vie.

    Il est facile de remarquer que ces deux Apocalypses sont assez différentes. Elles ont cependant des aspects communs, non seulement elles se rapportent toutes deux à la personne de Jacques et portent exactement le même titre: L’Apocalypse de Jacques, mais elles ont aussi la même structure (rencontres avec le Sauveur avant la passion et après la résurrection). Comme nous l’avons déjà vu, Jacques était un personnage qui avait de nombreux liens avec le judaïsme. Armand Veilleux montre que dans les deux Apocalypses ces liens sont dans un premier temps mis en valeur, mais qu’ensuite Jacques se sépare du judaïsme orthodoxe. Dans la deuxième Apocalypse, alors que la première conversation entre Jacques et le Seigneur a lieu à Jérusalem, la deuxième conversation avec le Sauveur ressuscité a lieu sur une montagne à l’extérieur de Jérusalem. À cet instant, on retrouve Jacques en prière «comme c’était sa coutume» (30,30-31,1). Immédiatement «il cessa la prière» (31,3) et embrassa le Seigneur. Comme Armand Veilleux en émet l’hypothèse, «cette mention de la prière (juive) n’a probablement pour but que de souligner la rupture avec le judaïsme impliquée dans ce qui suit» (p. 83). Il remarque également d’autres similarités entre les deux textes, comme leurs préoccupations communes du thème du salut, qui ne peut s’obtenir qu’en adhérant à l’enseignement révélé par le Seigneur à Jacques. Il émet également l’hypothèse que les deux Apocalypses ont été écrites par deux auteurs différents mais «cependant, la similitude de leurs préoccupations, l’utilisation des mêmes thèmes, ainsi que la même structure fondamentale des deux écrits indiquent très clairement qu’ils proviennent tous les deux d’un milieu qui ne pouvait qu’être judéo-chrétien» (p. 15). Il étudie également les deux textes individuellement et particulièrement la Première Apocalypse de Jacques, car il y trouve de nombreux liens avec les spéculations valentiniennes sur les thèmes de la cosmogonie et le rôle de l’élément féminin dans le valentinisme. Il y a aussi de nombreux liens explicites avec leurs conceptions de la sotériologie. Il montre que la partie de l’Apocalypse où le Seigneur enseigne à Jacques comment répondre aux archontes qui voudraient essayer de bloquer son ascension, correspond à l’exposé d’Irénée dans Adv. Hær. 1.21.5. (attribué par Irénée aux Marcosiens) et par Épiphane dans le Panarion (qui a préservé le texte grec d’Irénée et qui lui attribue cette doctrine aux disciples d’Héracléon).

    Ce volume contient le texte copte des deux Apocalypses établi par Armand Veilleux et accompagné de sa traduction française, ainsi qu’une introduction et un commentaire des deux traités. Il contient également une bibliographie, un index grec et un index copte pour les deux textes.


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