• LA NOTION D ESOTERISME CHEZ FRITHJOF SCHUON

    La notion d'ésotérisme chez Frithjof Schuon


    Patrick Laude
    "Il est deux principes qui peuvent se réaliser sporadiquement au sein de l'ésotérisme et à
    divers degrés, mais toujours d'une manière partielle et retenue: le premier est qu'il n'y a au fond
    qu'une seule religion à diverses formes, parce que l'humanité est une et que l'esprit est un; le second
    principe est que l'homme porte tout en lui-même, du moins potentiellement, en vertu de l'immanence
    de la Vérité une." Approches du phénomène religieux, Paris, 1984, P.34.
    La définition et la portée de la notion d'ésotérisme demeurent au centre d'un débat
    dans le courant traditionnel, comme il ressort de diverses réactions à la notion de religio
    perennis182 telle qu'elle a été formulée par Frithjof Schuon. Dans le cadre de cet article,
    notre intention sera de souligner un certain nombre de points fondamentaux qui ont pu
    être obscurcis par des suraccentuations simplificatrices ou de pieuses exagérations
    suscitées par tel ou tel contexte ou telle ou telle opportunité. Notre intention se limitera
    ainsi à fournir, de manière aussi simple et succincte que possible, une manière de résumé
    des principales idées exprimées par Frithjof Schuon sur le sujet, tant dans ses livres que
    dans certains de ses textes non publiés. Il va sans dire que ces quelques paragraphes ne
    sauraient être exhaustifs et qu'ils ne sauraient avoir comme objectif principal que de
    renvoyer le lecteur à un examen attentif des textes de Frithjof Schuon eux-mêmes. En
    outre, il va de soi qu'en de si subtiles matières on peut souhaiter mettre l'accent sur tel ou
    tel aspect de l'oeuvre, et ce aux dépens d'autres aspects et pour diverses raisons
    d'opportunité. Quoi qu'il en soit, un exposé doctrinal est en partie systématique et en
    partie indéterminé,183 ce dernier aspect permettant une pluralité de perspectives sur la
    182 Hâtons-nous de préciser que nous ne partageons pas l'opinion selon laquelle l'héritage direct de Schuon
    serait à présent divisé entre deux "camps", l'un désigné comme "traditionaliste" et l'autre comme
    "primordialiste." De telles alarmantes simplifications sont sans doute motivées par de respectables
    intentions de clarté intellectuelle et par un louable zèle pour la Maison du Seigneur, mais la réalité nous
    semble beaucoup plus nuancée et moins schizomorphe qu'il ne peut sembler à certains. Nous préférerions
    de beaucoup parler de deux "pôles" ou de deux "accentuations" qui ne sont d'ailleurs pas mutuellement
    exclusives en soi. Nous n'avons pas connaissance de "primordialistes" désireux de faire l'économie du cadre
    traditionnel en ce qu'il a d'essentiel, et nous ne sommes pas conscients de l'existence de "traditionalistes"
    tentés par l'idée de rejeter l'idée d'un coeur ésotérique et universel commun à toutes les religions.
    183 "Toute doctrine traditionnelle a un aspect de système et un aspect d'indétermination; ce dernier se
    manifeste par la variété des perspectives orthodoxes, donc aussi par la pluralité de systèmes, celle-ci
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    signification de la doctrine exposée. Comme cela apparaît clairement à la lecture de
    certains de ses textes non publiés, Schuon était parfaitement conscient de l'éventail des
    compréhensions et interprétations légitimes dont son oeuvre était susceptible, en même
    temps qu'il demeurait tout à fait disposé à admettre le bien-fondé de cette pluralité de
    points de vue. Ceci dit, il n'était pas moins explicite quant à la nature et à l'envergure de
    ce qu'il considérait lui-même comme constituant l'intégralité de sa perspective.
    Un premier aspect important de la question réside en ce que l'ésotérisme peut être
    défini soit sous son aspect doctrinal, soit sous son aspect méthodique, le premier
    concernant la Vérité perçue par l'intelligence, le second la Voie vécue par l'âme et la
    volonté. Dans son expression doctrinale la plus directe, l'ésotérisme est un discernement
    fondamental entre la Réalité absolue et infinie et les réalités relatives. La Réalité absolue
    est désignée par Schuon comme le Sur-Etre 184"situé" au delà de toute détermination et de
    tout relation, n'ayant ainsi à proprement parler aucun rapport direct avec la Création
    comme telle. Considérée dans sa dimension d'infinitude --car l'Absolu est par définition
    métaphysiquement illimité, toute limite le relativisant en quelque sorte-- elle est le
    Principe de détermination et de manifestation de toutes réalités, la Toute-Possibilité, qui
    rend possible et même "nécessaire" la Création. Il n'y a qu'une Réalité, ce que signifie
    pouvant du reste apparaître chez un même auteur, dans l'ésotérisme surtout." Les stations de la sagesse,
    Paris, 1992, p.37.
    184 Schuon ne reprend pas sur ce point la terminologie guénonienne qui envisageait le Principe suprême
    comme "Non-Etre". Ce terme lui paraît inapproprié dans la mesure où il place l'accent sur la "négativité" de
    l'Absolu, alors que cette dernière n'a de sens que par rapport aux limitations de la relativité, et non en soi.
    On a parfois reproché à Schuon de privilégier une expression métaphysique de type cataphatique, au point
    d'exclure pratiquement --selon ces mêmes critiques-- l'expression apophatique. On va jusqu'à voir dans
    cette pente cataphatique de sa pensée une sorte d'impérialisme conceptuel. Il est vrai que la doctrine
    métaphysique exprimée par Schuon privilégie la voie affirmative en vertu d'une accentuation du principe
    d'adéquation de l'Intellect et de la Parole avec la Réalité. Or, onne doit point s'en étonner , dans la mesure
    où une telle perspective est au fond normative par rapport aux possibilités "surnaturellement naturelles" des
    facultés humaines. D'autre part, Schuon s'est toujours considéré comme l'Européen qu'il était --et ce en
    dépit des déviations de l'Europe post-médiévale-- et son expression n'est donc principalement ni
    symbolique ni apophatique comme celle des Asiatiques: elle privilégie le concept en tant qu'expression des
    vérités immanentes au Logos.Il est également indéniable que cette accentuation correspond à un très vif
    besoin dans le monde contemporain dans lequel l'affirmation doctrinale et l'expérience spirituelle tendent à
    être dangereusement dissociées, soit par excès intellectualiste soit par empirisme spirituel sans filets. Il
    importait de mettre l'accent sur le rôle positif des concepts et du langage, et ce afin de parer à toute dérive
    "informelle", pseudo-mystique ou sentimentale de l'ésotérisme. Il convient cependant d'ajouter que les
    écrits de Schuon font toujours référence aux limites de l'expression cataphatique et à la distance qui sépare
    tout système conceptuel de la Réalité. La doctrine n'est jamais pour lui qu'un ensemble de points de repère
    en vue de la réalisation qui transcende toute limitation conceptuelle.
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    que la Réalité Seule est, et que toute réalité n'"est" qu'en vertu de sa "participation" à la
    Réalité: ce sont là les deux faces exclusive et inclusive de la Vérité. Tel est l'ésotérisme
    ramené à sa doctrine essentielle, qui n'est autre que la doctrine universelle de l'Unité --attawhîdu
    wâhidun--et que toute sagesse et toute religion exprime de façon plus ou moins
    directe dans le cadre du langage formel qui lui est propre.185 La notion de Sur-Etre est
    étroitement liée, dans la perspective ésotérique, à celle de Mâyâ. Cette dernière peut être
    définie comme la Relativité universelle, ce qui signifie qu'elle embrasse toute l'étendue de
    la réalité depuis le Créateur à son sommet --pour autant qu'Il est par définition "relatif" à
    Sa Création et donc seulement "relativement absolu"-- jusqu'aux manifestations
    physiques les plus accidentelles. En outre, ces deux concepts, méconnus ou rejetés par
    l'exotérisme, présupposent la réalité à la fois ontologique et épistémologique de
    l'Intellect, car seul l'Intellect transpersonnel transcende la relation entre Dieu et l'homme
    dans la mesure où il s'identifie essentiellement avec le Divin Sujet lui-même, Atman.
    Opérativement ou méthodiquement, l'ésotérisme est défini par Frithjof Schuon
    comme concentration la plus intégrale sur la Réalité Une: "L'unicité de l'Objet entraîne la
    totalité du sujet." Les modes de cette concentration, qui est en même temps intériorisation
    et assimilation, varient dans leurs composantes sacramentelles et "techniques", mais elles
    reviennent toutes à réveiller et approfondir la conscience ou le "souvenir" (par la
    méditation, la contemplation, l'invocation, l'oraison) de la Réalité.
    Du fait de son essentialité, l'ésotérisme est-il indépendant de la religion à
    l'intérieur de laquelle il se manifeste? A cette question, la réponse d'un lecteur conséquent
    de Frithjof Schuon ne peut être qu'un non initial sur lequel doit pourtant prévaloir en
    définitive un oui sans appel. 186
    185 "(…) L'ésotérisme en soi est la métaphysique tout court, à laquelle se joint nécessairement une méthode
    de réalisation appropriée; l'ésotérisme de telle religion --de tel exotérisme précisément-- s'adapte au
    contraire à cette religion et entre par là dans des méandres théologiques, psychologiques et légalistes
    étrangers à sa nature, tout en conservant en son centre secret son caractère authentique et plénier, sans quoi
    il ne serait pas ce qu'il est." Résumé de métaphysique intégrale, Paris, 1985,pp.73-4.
    186 "(…)ce noyau [le noyau ésotérique] n'est d'ailleurs nullement une partie, même intérieure, de
    l'exotérisme, mais représente au contraire une dimension quasi-indépendante par rapport à ce dernier." De
    l'unité transcendante des religions, Paris, 1979, p.25.
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    Certes, dans la perspective ésotérique et gnostique définie par Frithjof Schuon,
    Révélation, Religion et Tradition constituent des cadres fondamentaux et nécessaires de
    la Voie spirituelle, et ce en deux sens au moins: premièrement, en tant que réalités
    "surnaturelles objectives" et, comme telles, permettant l'éveil ou l'actualisation de la
    réalité "surnaturelle subjective" qu'est l'Intellect; deuxièmement, en tant que symboles
    sacrés et rites qui opèrent à la fois comme garanties spirituelles, protections et moyens de
    salut et de délivrance issus de Dieu. En ce qui concerne le premier de ces aspects, la
    nécessité de l'upaya (le "mirage salvateur" de la religion), ou du système formel de la
    Tradition, demeure toutefois "accidentelle" et non "essentielle", ce qui signifie que
    l'Intellect en état d'éveil, tout comme le sanatana dharma ou la religio perennis en tant
    que langage de l'Intellect, est indépendant des éventuelles "objections extrinsèques" du
    cadre exotérique de la tradition.187 Cela signifie également, sous le second rapport, que la
    compréhension ésotérique des symboles sacrés et la pratique ésotérique des rites peuvent
    entraîner la réduction de ces supports nécessaires à leurs formes essentielles --qui sont,
    comme telles, les véhicules les plus directs de la religio perennis -- et en particulier à leur
    noyau sacramentel, ou à leur quintessence, la définition de cette dernière pouvant
    dépendre des circonstances ou du contexte. En d'autres termes, si la Loi est sacrée et ne
    peut être traitée à la légère sous prétexte d'ésotérisme, il n'en demeure pas moins que la
    perspective quintessentiellement ésotérique conduit à une compréhension du cadre
    exotérique et à une pratique de ses formes qui peuvent --ou même doivent-- réduire sa
    complexité formelle à un certain degré de simplicité essentielle et intérieure. Ce principe
    conduit un ésotériste traditionaliste comme Titus Burckhardt à écrire qu'un vrai maître
    "réduira en fait certainement la forme traditionnelle à ses éléments essentiels".188 Ce
    faisant, l'ésotérisme ne prend pas comme point de départ la littéralité de la Loi formelle
    187 "Le 'surnaturel subjectif' a besoin --'accidentellement' et non 'essentiellement'-- du surnaturel 'objectif',
    mais dès qu'il est ainsi 'réveillé à lui-même' par ce qui lui correspond en dehors de nous, aucune objection
    extrinsèque ne peut plus le concerner." Sentiers de gnose, Gaillac, 1996, p.35.
    188 ]"A master whose spiritual outlook is limited by a particular formal or traditional framework is not a
    complete master (although a true master may in practice be unfamiliar with traditions other than his own);
    and a master who rejects all forms is a false master (although a true master may reduce traditional form to
    its essential elements, and he surely will.)" Titus Burckhardt, "A Letter on Spiritual Method", Mirror of the
    Intellect, Albany, 1990, p.252.
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    pour y adapter et y mouler tant bien que mal sa perspective,189 il se déploie plutôt à partir
    d'une contemplation de la nature des choses et de la finalité de la Loi afin de vivre cette
    dernière comme un cadre protecteur et un support de contemplation.
    De par sa nature même, profonde et parfois subtile, l'ésotérisme peut donner lieu à
    des mésinterprétations et à des abus. Frithjof Schuon n'a jamais manqué de faire allusion
    à la précarité de ses manifestations.190 Cette précarité est principalement fonction de la
    subtilité de la perspective ésotérique concernant les relations entre forme et essence: la
    forme "est" et "n'est pas" l'essence. La forme prolonge l'essence mais elle peut aussi la
    voiler. L'essence transcende la forme mais elle se "manifeste" également à travers la
    forme. En tout état de cause, la possibilité d'abus ou d'incompréhensions ne saurait de
    toute évidence remettre en question la légitimité et la nécessité de l'ésotérisme, pas plus
    que les abus du formalisme littéraliste et du fanatisme n'invalident la religion en tant que
    voie sacrée. Les réactions subjectives ou d'opportunité à tel ou tel abus réel ou imaginaire
    ne peuvent rien contre la réalité objective de la gnose ni contre son indépendance
    intrinsèque par rapport à la religion formelle. Prétendre que l'ésotérisme quintessentiel
    constitue une perspective dangereuse, sous prétexte qu'il négligerait de prendre en compte
    les limites du contexte humain de sa manifestation, constitue soit un truisme, en l'absence
    de qualifications préalables à sa compréhension et à sa pratique, soit une négation de la
    possibilité même de la manifestation de l'Esprit puisque, de toutes façons, "la Lumière a
    lui dans les ténèbres et les ténèbres ne L'ont point comprise."191
    189 ]"Nous pourrions dire, en simplifiant les choses, que l'exotérisme met la forme --le credo-- au-dessus de
    l'essence --la Vérité universelle-- et n'accepte celle-ci qu'en fonction de celle-là; la forme, par son origine
    divine, est ici le critère de l'essence. Bien au contraire, l'ésotérisme met l'essence au-dessus de la forme et
    n'accepte celle-ci qu'en fonction de celle-là; pour lui, et selon la hiérarchie réelle des valeurs, l'essence est
    le critère de la forme; la Vérité une et universelle contrôle les diverses formes religieuses de la Vérité."
    L'ésotérisme comme principe et comme voie, Paris, 1978, p.36.
    190 ]"Le paradoxe de l'ésotérisme, c'est que d'une part 'personne n'allume une lampe pour la mettre sous le
    boisseau', et que d'autre part 'ne donnez pas aux chiens ce qui est sacré'; entre les deux images se situe 'la
    lumière qui brille dans les ténèbres, mais que les ténèbres n'ont pas comprise.' Il y a là des fluctuations que
    nul ne peut empêcher et qui sont la rançon de la contingence." L'ésotérisme comme principe et comme voie,
    Paris, 1978, p.19.
    191 Lorsqu'on parle d'ésotérisme, les multiples précautions qui pourraient être suscitées par toutes les
    possibilités d'incompréhension et de distorsion devraient aussi bien nous contraindre au silence. On oublie
    trop facilement que l'ésotérisme ne s'adresse pas à tous. Il n'a aucun raison intrinsèque d'adapter sa
    perspective et son langage au plus plus commun dénominateur exotérique; ceci dit sans aucun prétention
    élitiste car la sainteté n'est le privilège d'aucune perspective ni d'aucun groupe humain.
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    En ce qui concerne la relation entre ésotérisme et exotérisme, Frithjof Schuon a
    maintes fois affirmé que cette dernière peut être envisagée de deux points-de-vue: celui
    de la continuité, selon lequel l'ésotérisme apparaît comme la dimension intérieure de la
    tradition, et celui de la discontinuité, selon lequel l'ésotérisme transcende l'exotérisme et
    peut même éventuellement se situer dans un rapport d'opposition par rapport au second.
    "Si tu veux le noyau, tu dois briser l'écorce", selon une formule de Maître Eckhart
    souvent citée par Schuon.192 L'exotérisme en tant que support formel est le cadre de
    manifestation quasi-obligé de l'ésotérisme, lequel se greffe sur lui comme le gui sur le
    chêne, ou bien tombe du ciel comme la pluie, ou bien encore souffle où il veut comme le
    vent,193 mais la perspective exotérique, en tant qu'elle est solidaire d'un mode de piété
    volontariste et individualiste et d'une identification émotive --ou pire politique-- avec
    telle tradition, ne peut être véritablement et intégralement compatible avec l'ésotérisme
    plénier194 au sens où Frithjof Schuon, --dans la continuité de René Guénon, l'a défini.
    Frithjof Schuon s'est plusieurs fois référé à la seule et unique Religion "sousjacente",
    la Religio Perennis. Il ne s'agit pas d'en déduire, de toute évidence, que la religio
    perennis constituerait une "nouvelle" religion dotée de nouveaux rites et de nouveaux
    moyens de salut car la religio perennis, étant essentielle et primordiale par définition, n'a
    192 " 'L'Esprit souffle où il veut'; et, en raison de son universalité, Il brise la forme; cependant, Il est obligé
    de s'en revêtir sur le plan formel." De l'unité transcendante des religions, Paris, 1979, p.49.
    193 ]"L'ésotérisme, en effet, n'est point une doctrine imprévisible qu'on ne peut découvrir, éventuellement,
    qu'après de minutieuses recherches; ce qui est mystérieux en lui, c'est sa dimension de profondeur, ses
    développements particuliers et ses conséquences pratiques, non ses points de départ, lesquels coïncident
    avec les symboles fondamentaux de la religion envisagée; en outre, sa continuité n'est pas exclusivement
    'horizontale' comme celle de l'exotérisme', elle est également 'verticale'(…) L'ésotérisme comme principe et
    comme voie, Paris, 1978, p.146.
    194 Dans ce contexte, il peut être utile de rappeler que la première étape du discernement implique une
    conscience de la distance spirituelle séparant le maître du disciple. Le discernement du disciple se
    manifeste a priori dans son abandon au maître en tout ce qui touche à la vie spirituelle car, selon Ghazali:
    "The disciple must cling to his shaikh as a blind man on the edge of a river clings to his leader, confiding
    himself to him entirely, opposing him in no matter whatsoever, and binding himself to follow him
    absolutely. Let him know that the advantage he gains from the error of his shaikh, if he should err, is
    greater than the advantage he gains from his own rightness, if he should be right." (cité in H.A.R. Gibb,
    Mohammedanism, New York, 1955, p.117.)En outre, il convient de garder présent à l'esprit qu'il est
    difficile, sinon impossible, au disciple de déterminer la signification intérieure du comportement extérieur
    de son maître, étant donné que "la trace éthique d'un degré spirituel est d'autant plus subtile que ce degré est
    plus élevé et que l'incommensurabilité de la Réalité contemplée avec le réceptacle humain devient plus
    profonde." Titus Burckhardt, Introduction aux doctrines ésotériques de l'Islam, Paris, 1969, p.120.
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    certainement rien de "nouveau". Elle ne peut par ailleurs "s'extérioriser" en tant que
    religion particulière, c'est-à-dire en tant que système formel exclusif, sans contredire sa
    propre nature. Elle peut cependant intégrer des formes reçues par inspiration verticale, ou
    empruntées à tel contexte traditionnel étranger, mais qui n'ont aucune relation formelle
    directe avec le cadre traditionnel dont elle a pu faire sa demeure, de la même manière que
    l'histoire du mysticisme nous présente de multiples exemples de formes inspirées par le
    Ciel ou empruntées à une ambiance culturelle donnée pour devenir des véhicules
    cérémoniels ou rituels porteurs de bénédiction spirituelle; y a-t-il par exemple rien de
    plus différent, formellement parlant, de l'exotérisme islamique que la danse des derviches
    Mevlevi? Quoi qu'il en soit, la profondeur et l'essentialité de l'ésotérisme peut donner lieu
    à des manifestations spirituelles et formelles d'un caractère exceptionnel qui sont la
    marque de sa nature transcendante et qu'on se doit donc d'accueillir avec respect et
    gratitude. Cette sorte d'istithnâ spirituelle (une "exception" à la "syntaxe traditionnelle"
    pourrait-on dire) apporte avec elle le "choc" d'un don qui est pour ainsi dire directement
    offert par le Ciel et qui défie donc les préjugés trop humains et les conventions
    confortables. De tels dons sont aussi sans aucun doute en rapport avec le fait que la
    nature de la maîtrise ésotérique plénière s'apparente à la prophétie, mais sur un mode de
    toute évidence non-légiférant. 195
    On a pu opposer à la notion d'ésotérisme quintessentiel le fait que les limites de la
    créature humaine rendent impossible une perception directe de l'essence et ne peuvent
    donner lieu qu'à une perception obscure de celle-ci par "présence sémantique."196 Cet
    argument d'ordre philosophique vise à établir que l'ésotérisme pur ne serait jamais que
    l'horizon sémantique d'une intuition toujours tributaire des formes révélées, et
    particulièrement de la tradition qui est la nôtre.
    Sur ce point, il convient tout d'abord de distinguer l'Intellect universel et les
    limites de l'individualité humaine, car l'on ne "connaît" Dieu que par Dieu, ce qui revient
    à dire que c'est Dieu seul qui, à un degré ou à un autre, se connaît à travers l'homme et la
    195 ]"(…) la maîtrise ésotérique s'apparente à la prophétie, sans sortir pour autant du cadre de la religionmère."
    L'ésotérisme comme principe et comme voie, p.146.
    196 Jean Borella, Esotérisme guénonien et mystère chrétien, Lausanne-Paris,1997, p.50.

    Création. Cela ne signifie pas que l'ésotérisme "pur" ne soit en définitive identifiable qu'à
    Dieu Lui-même; l'ésotérisme n'est ni un "sujet" ni un "objet" mais une
    perspective197 rendant compte de l'adéquation entre ces deux termes; c'est la perspective
    de l'Intellect et de la nature des choses. Sans cette perspective, la religion devient elle même
    inintelligible, en ce sens qu'il n'y aurait point compréhension de "ce dont nous
    parle" telle religion sans "intuition décisive"198 de la Religion comme telle. Le mot à mot
    religieux serait en lui-même inefficace en l'absence du "ressouvenir" qui relève, le plus
    souvent obscurément et partiellement, de l'Intellect. En conséquence, la perspective
    ésotérique n'est pas réductible à une compréhension conceptuelle puisqu'elle est
    essentiellement une conformité intellective et "existentielle" à la Réalité,199 ou une
    assimilation spirituelle et morale de la nature des choses. Comme l'a souvent rappelé
    Frithjof Schuon, connaître c'est être. L'ésotérisme vécu est, en son sommet, la sagesse en
    laquelle être et connaître coïncident. C'est la raison pour laquelle, sur le plan de son
    exposition doctrinale, l'ésotérisme pur ou "absolu" ne saurait être limité par les
    expressions conceptuelles qui rendent compte de sa réalité.
    Dans son essence, l'ésotérisme a souvent été défini par Frithjof Schuon comme
    tendant à une parfaite objectivité;200 cette objectivité qu'il a aussi définie comme une
    conformité à la nature des choses. Tout en restant parfaitement attentif à la richesse
    spirituelle de la tradition, de la morale en tant que beauté de l'âme --plutot que moralisme
    197 "(…) l'ésotérisme n'est pas seulement dans le choix des idées, mais dans la manière d'envisager les
    choses." L'ésotérisme comme principe et comme voie, p.9. C'est là le sens de la distinction schuonienne
    entre les aspects et lespoints de vue.
    198 "(…) l'intuition décisive a pour objet, non les limitations extrinsèques des religions --non les
    suraccentuations, étroitesses et ostracismes-- mais leurs vérités intrinsèques et par là universelles.(…)
    Approches du phénomène religieux, Paris, 1984, p.16.
    199 "Pour en revenir à ce que nous disions de la compréhension des idées, nous pourrions comparer une
    notion théorique à la vision d'un objet: de même que cette vision ne révèle pas tous les aspects possibles,
    c'est-à-dire en somme la nature intégrale de l'objet dont la parfaite connaissance ne serait autre que l'identité
    avec lui, de même une notion théorique ne répond pas elle-même à la vérité intégrale dont elle ne suggère
    forcément qu'un aspect, essentiel ou non; (…) quant à la conception spéculative, donc intellectuellement
    illimitée, elle serait ici comparable à l'ensemble indéfini des différentes visions de l'objet envisagé, visions
    qui présupposeraient la faculté de déplacement ou de changement de point de vue du sujet, donc un certain
    mode d'identité avec les dimensions de l'espace qui, elles, révèlent précisément la nature intégrale de
    l'objet, du moins sous le rapport de la forme qui seule est en cause dans notre exemple." De l'unité
    transcendante des religions, pp.18-19.
    200 "Or l'ésotérisme, par ses interprétations, ses révélations et ses opérations intériorisantes et
    essentialisantes, tend à réaliser l'objectivité pure ou directe; c'est là sa raison d'être." L'ésotérisme comme
    principe et comme voie, p.15.
    Vincit Omnia Veritas. III,1
    a tendances volontaristes-- et des règles de conduite sociales --sans concession pourtant
    aux étroitesses conventionnelles-- pour autant qu'elles constituent des véhicules ou des
    approximations formelles du Vrai, du Beau et du Bien, l'ésotérisme comprend et traite les
    phénomènes en considérant au premier chef leur signification intrinsèque ou leur
    archétype. L'ésotérisme peut ainsi se laisser définir en définitive comme la science des
    intentions fondamentales du Réel.


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