• Lieux sacrés de France (5)

    Cathédrale

     

    Une invitation au voyage

    Au XIIIème siècle, dit Louis Gillet, la cathédrale toute entière devient un immense bas-relief, une prodigieuse cristallisation d'idées, une construction morale aussi liée et aussi logique que son architecture. On dirait une de ces montagnes d'Egypte couvertes de signes sacrés, où la matière devient esprit et l'on ne peut douter, en un sens, qu'elle ne soit un immense hiéroglyphe, un rébus, un mystère.

    On ne peut songer à analyser ici dans le détail les statues et les vitraux, ni à décrire les personnages en distinguant les époques et les talents, mais il y a là, on l'a dit, un véritable miroir du monde. De la Genèse au Jugement Dernier, il y a là toute l'histoire depuis le premier jour jusqu'à la fin des temps, la création, les patriarches, les prophètes, les rois, toute la Bible. Chartres - Porche Nord - Sainte Anne au trumeau du Portail Central.
    Il y a la naissance de Jésus, son enfance, sa vie sur la terre, ses miracles, sa passion et l'espérance du matin de Pâques. Il y a les apôtres, les saints, les martyrs, les vierges, l'église, la légende. 
    Toutes les grandes cathédrales possèdent un calendrier de pierre. Paris, Amiens, Reims ont, comme Chartres inscrits dans leurs portails et leurs vitraux les signes du zodiaque associés aux travaux des mois. Il y a là le cours des astres et des saisons, les occupations de la terre, l'horloge de la vie et, associé aux symbolismes opposés mais complémentaires du ciel et de la terre, le troisième élément de la triade universelle : l'Homme véritable, en tant que fils du ciel et de la terre, et l'Homme transcendant, le Roi du monde, en tant que médiateur entre le ciel et la terre.

    Il y a là le bien et le mal, les vertus et les vices et, parmi ce que l'on a coutume d'appeler "les béatitudes", les trois piliers du Temple : la Sagesse, la Force et la Beauté. Il y a là le tableau des sciences, l'échelle des arts libéraux et des connaissances humaines, l'Agriculture personnifiée par Adam, la Métallurgie figurée par Tubal-Caïn et, la Magie représentée par un personnage qui terrasse un dragon ailé, symbole de la pierre philosophale qui change en or tous les métaux. 

    Il y a là l'homme tout entier avec sa vie de tous les jours, ses joies, ses peines, ses travaux, ses études, le drame de ses origines et celui de sa fin, le mystère de la vie et celui de la mort. Il y a là l'épopée gigantesque de l'aventure humaine.

    Il nous faut retrouver le secret du langage perdu dans l'harmonieux dédale de cet univers transparent d'idées et de symboles, car tout ce qui s'est inscrit dans l'âme humaine y demeure à jamais, transformé mais non aboli.

    Une invitation au voyage

    Bien au-delà des fanatismes dogmatiques et des délires ésotériques d'une littérature dont l'hermétisme, qui se veut de vulgarisation, reste trop souvent d'une navrante vulgarité, l'Art Sacré constitue pour nous tous une authentique "invitation au voyage" - invitation patiente et renouvelée dans le silence - chacun restant libre de partir s'il le veut et quand il le voudra.

    Le véritable sens du voyage, disait Charles Péguy, "ce n'est pas de découvrir d'autres paysages, mais bien de les regarder avec des yeux différents". Car l'apparent n'exclut pas le caché. Les hommes l'ont pressenti depuis toujours. Et les meilleurs d'entre eux - et les plus sages - ont compris que l'acte de voir ne se réduit pas seulement à ouvrir les yeux, mais qu'il nous oblige parfois à les fermer, afin de contempler l'être que nous sommes.

    De là sont nées deux langues différentes : celle du "visible" et celle de "l'invisible", celle des objets extérieurs et de leurs signes et celle du sujet intérieur et de ses symboles, celle des collectivités et celle des communautés, celle de l'Education et celle de l'Initiation.

    A l'heure où notre civilisation chavire dans les naufrages des boat people, dans les génocides aux portes de notre continent et dans le martyre de l'enfance assassinée, je vous convie tous devant ce "livre de pierre", afin que l'on ne dise pas devant ce Livre "que Jésus est né et puis qu'il est mort et que tout a recommencé ensuite comme auparavant. Mais au contraire, que Jésus est né, qu'il est né hier, qu'il naîtra demain, qu'il sauvera le monde et qu'il y aura espérance pour nos enfants qu'ils dépassent l'âge de trente trois ans. C'est - dit Alain - l'âge où l'Homme-Dieu est tout à fait un Homme" …

     

     

    "La pierre qu'avaient rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre d'angle" -
     Psaume 118 verset 22 -

    Apprenti02L'impétrant qui frappe à la porte soumet avec humilité son "œuvre" aux Grands Gardiens du temple comme preuve de sa qualification. Cette "œuvre", c'est une pierre taillée, image de lui-même, projection minérale de son entité invisible, perçue en géométrie.

    Les Grands Gardiens examinent cette pierre, la jugent selon les normes du savoir dont ils sont les dépositaires. Finalement, ils décident de la rejeter. Elle n'est pas conforme. Elle n'a pas sa place dans l'édifice en construction. Elle doit être mise au rebut.

    Humblement, l'auteur de cette pierre refusée n'oppose que son silence au mépris et aux critiques pontifiantes. Il a perturbé la réunion des architectes. Il est rejeté. Mais, au moment précis où il va être reconduit dehors, l'arrivée du Maître Architecte est annoncée.

    Il n'est plus temps d'ouvrir la porte pour chasser l'intrus qui est donc provisoirement caché parmi les rebuts du chantier.

    L'assemblée fait entrer, avec les honneurs dus à son rang, le Maître Architecte, qui annonce que la construction de l'édifice touche à sa fin et demande où se trouve la pierre d'angle. Après avoir écouté le silence embarrassé de l'assemblée, le Maître Architecte annonce aux Grands Gardiens que cette pierre existe et qu'il convient donc de la retrouver. Tous cherchent et ne trouvent pas. Alors, le Maître Architecte se dirige vers les rebuts, là où personne n'a été chercher. Il découvre la pierre d'angle parmi le tas de pierres rejetées.

    Il l'examine et la juge parfaite. Cette pierre, dit-il, est celle qui conclura heureusement l'édifice ; c'est elle qu'il attendait et à laquelle il songeait depuis le début de la construction. Différente des autres, c'est par elle que les autres tiendront et c'est pour elle que les autres furent taillées. Comment est-il possible qu'elle ait été rejetée ?

    La construction a duré très longtemps. Les bâtisseurs ont perdu de vue le sens et la finalité de leur travail. Ils se sont installés dans leurs habitudes. La répétition de leurs gestes les a mentalement rétrécis : ils ont confondu la fin et les moyens, ils ont oublié l'essentiel, ils ont érigé en normes absolues les normes relatives aux phases transitoires. Erreur fondamentale, voilà la lourde faute contre l'esprit dont les Grands Gardiens se sont rendus coupables.

    Comment peut-on bâtir, demande le Maître Architecte, si l'on projette le présent dans le futur, si l'on est incapable de concevoir autre chose que ce qui existe déjà ? Après avoir exprimé à l'assemblée sa juste réprobation, il demande où est l'auteur de la pierre si longtemps attendue. Les Grands Gardiens vont alors humblement chercher celui qu'ils avaient caché dans les rebuts.

    Le Maître Architecte le félicite et lui remet son maillet, signe d'autorité, qui ne peut être confié qu'au détenteur d'un véritable savoir-faire, sous peine de désordres préjudiciables à l'édifice. "Tu conduiras la phase la plus délicate de la construction, lui dit le Maître Architecte, car tu es le mieux qualifié pour le faire, parce que tu es l'auteur de la pierre unique, la pierre d'angle. Tu es ici le plus digne de me succéder, pour concevoir le plan d'un autre édifice, plus grand et encore plus beau que celui-ci" ...

    Lorsqu'un profane est entendu sous le bandeau et que chacun se trouve en situation d'exercer son pouvoir discrétionnaire sur un candidat qui demande son admission parmi nous, il m'arrive de penser intérieurement : "Ecoute cet homme qui est venu frapper à la porte, essaie de le comprendre, car si tu fermes la porte à ses erreurs, la vérité risque de rester dehors" ...

    La cathédrale : image de la Jérusalem céleste
    "Voici la demeure de Dieu avec les hommes"

     

     

    "Et je vis la Cité sainte, Jérusalem nouvelle, qui descendait du ciel, de chez Dieu; elle s'est faite belle, comme une jeune mariée parée pour son époux. J'entendis alors une voix clamer, du trône : voici la demeure de Dieu avec les hommes. Il aura sa demeure avec eux ; ils seront son peuple et lui, Dieu-avec-eux, sera leur Dieu."

    Apocalypse, 21, 2-3


    1. Deux textes de la bible à la base de l'interprétation

    C'est par ces mots que saint Jean décrit sa vision de la fin des temps, quand il n'y aura plus de ciel ni de terre. Déjà Ézéchiel avait décrit la Maison de Dieu parmi les hommes dans sa vision du temple : "Je ferai ma demeure au-dessus d'eux, et je serai leur Dieu et ils seront mon peuple. Et les nations sauront que je suis Yahvé qui sanctifie Israèl, lorsque mon sanctuaire sera parmi eux à jamais." (Ézéchiel 37, 27-28)

    Ces deux textes bibliques (et d'autres) sont à la base de l'interprétation symbolique de l'édifice sacré chrétien, de l'église. Le passage de l'Apocalypse fait partie de la messe de dédicace, célébrée par l'évêque dans chaque nouvelle église. Cette liturgie est pleine d'allusions à la Jérusalem céleste.

    Dès la construction des premières églises, cette pensée allégorique n'est pas resté une pensée symbolique et abstraite : elle a été concrétisée dans l'architecture, la sculpture et la peinture des églises.

    Ce sont probablement les cathédrales gothiques qui permettent de visualiser le plus amplement et le plus systématiquement cette allégorie : la nouvelle Jérusalem sera à la fin des temps la maison de Dieu et des hommes, l'Église chrétienne en est la préfiguration.

    Nous retrouvons ce symbolisme dans les images médiévales, dans les sculptures et l'orfèvrerie, les ivoires, les manuscrits et les vitraux. Prenons les images médiévales du paradis et comparons-les à celles de l'enfer. De bons exemples sont fournis par les tympans des XIIe et XIIIe siècles : Autun, Conques ou Bourges. Le Ciel est toujours organisé par l'architecture, l'enfer, au contraire, par le chaos. L'image de Conques est très belle : le Ciel est une basilique, une église.

    Dans les vitraux de Bourges nous retrouvons d'autres exemples : dans le vitrail du Bon Samaritain, le paradis est représenté comme une architecture qu'on pourrait bien définir comme ecclésiastique. Origène, un des pères de l'Église, l'avait déjà écrit : le jardin d'Éden est l'allégorie de l'Église.

    2. L'église : image de la Jérusalem céleste

    Jérusalem est souvent une image du paradis, comme nous montre le même vitrail, où l'on remarque, derrière le voyageur qui quitte Jérusalem, la représentation architecturale de la ville. Selon les théologiens du Moyen-Age, le voyageur qui sort de Jérusalem, c'est l'homme qui a quitté le paradis. Jérusalem est une image du Paradis.

    L'église elle-même est une image de Jérusalem comme nous le montre la scène de l'entrée à Jérusalem dans le vitrail de la Passion. L'architecture de Jérusalem ne correspond pas simplement à une architecture urbaine comme on le retrouve à tant d'endroits dans les vitraux, mais représente clairement une église : l'autel et la lampe de Dieu ne laissent aucun doute.

    L'église est donc une image de la Jérusalem céleste, du Ciel et du Paradis. Mais l'église peut aussi être une image du temple de Salomon ou de l'Arche de Noé, deux préfigurations de la Jérusalem céleste.

    Un autre exemple pour montrer que l'architecture de l'église est une image de l'architecture céleste est donné par les baldaquins qui couronnent les grandes statues de la façade occidentale de Bourges. Ces baldaquins signifient que ces personnages se trouvent au ciel. Si l'on regarde leur architecture, on voit qu'elle est presque identique à celle du grand portail de la façade. Ainsi, la signification des baldaquins peut être la même que celle de la cathédrale entière : une image de la Jérusalem céleste.

    Très tôt, comme images de la Cité de Dieu, les églises sont "peuplées" des habitants de la ville céleste : le Christ, les anges, les apôtres, les saints. Dans les églises romanes, la composition absidiale en est le centre : là trône le Christ en majesté, entouré des quatre êtres qui symbolisent les évangélistes.

    Dans la cathédrale gothique, l'espace mural a été remplacé par le vitrail. Dans les églises romanes, les programmes iconographiques étaient peints ou sculptés. Ces peintures ou sculptures n'avaient pas de signification autre qu'à travers l'iconographie, dont elles portaient le message. Cela change complètement dans l'édifice gothique où, nous le verrons, le vitrail a en soi une signification symbolique prépondérante.

    Les cathédrales gothiques ont reçu de larges programmes iconographiques à caractère cosmique. Leurs créateurs ont voulu donner une image complète de l'univers dans son ordre divin. Ainsi, la cathédrale de Bourges raconte l'origine, l'histoire et le destin du monde. C'est-à-dire l'histoire des élus de Dieu : les juifs de l'Ancien Testament, les chrétiens de la Bible et des vies de saints, ainsi que le retour du Christ à la fin des temps.

    Revenons maintenant à la description de la Jérusalem céleste dans le livre de l'Apocalypse (21, 10-11 et 18) :
    "Il me transporta donc en esprit sur une montagne de grande hauteur et me montra la Cité sainte, Jérusalem, qui descendait du ciel, de chez Dieu, avec en elle la gloire de Dieu. Elle resplendit autant qu'une pierre des plus précieuses, comme du jaspe cristallin. (...) Ses remparts sont construits en jaspe et la ville est de l'or peint comme du verre bien pur."

    Si nous essayons d'imaginer quel était le sentiment d'admiration et de mystère que l'homme du XIIe siècle a dû avoir en entrant dans une grande église, couverte de sculptures à l'extérieur et brillant de verrières lumineuses à l'intérieur, il semble évident que l'architecte médiéval a essayé de rendre à l'édifice gothique la splendeur de la Cité céleste : d'or pur.

    Cet essai n'était pas nouveau. Dans un texte du XIIe siècle, relatif à l'abbaye de la Trinité à Fécamp, une église romane, on trouve les mêmes termes : elle fut appelée comme resplendissante d'or et d'argent, comparable à la Jérusalem céleste.

    3. La géométrie et la lumière

    L'allégorie de la Jérusalem céleste n'était pas limitée à une idée symbolique et son expression figurative dans les arts. Dans sa construction, la cathédrale gothique reflète, dans toute sa conception, la Cité de Dieu. Parce que toute la cathédrale est conçue selon un système géométrique considéré comme ayant part à l'ordre divin.

    On sait en effet que les cathédrales ont été construites à partir de schémas géométriques. Les textes contemporains qui parlent de la construction mentionnent la géométrie comme fondement de l'architecture. À partir de quelques proportions simples, on déduisait toutes les autres proportions. Au centre de la nef de la cathédrale de Laon, se trouve toujours une grande pierre noire, divisée en quatre rectangles inégaux, qui répondent à de belles proportions, c'est-à-dire des proportions de chiffres ronds.

    Dans son ouvrage De Musica, saint Augustin - qui était l'auteur le plus influent jusqu'au XIIIe siècle - a écrit sur la musique comme science. Il appelle la musique "la science de bonne modulation". La musique est une science parce qu'elle est fondée sur des principes mathématiques. Et avec "bonne modulation", il indique le bon changement de ton, conformément aux règles de l'harmonie. Les belles proportions de la musique font entendre les proportions qui ordonnent le cosmos. Cette idée n'était pas de saint Augustin mais originaire du philosophe grec Pythagore, qui avait présumé qu'une valeur absolue des relations mathématiques était à la base de l'ordre cosmique. Ses théories furent jointes à un verset du livre de la Sagesse (11, 20b) : "Mais tu as tout réglé avec nombre, poids et mesure".

    Selon saint Augustin, l'architecture répondait également aux lois mathématiques. Ainsi peut-elle refléter l'ordre divin : "Architecture et musique sont des sœurs, filles des nombres". Saint Augustin veut dire que les nombres sont des conditions pour l'expression parfaite, en musique comme en architecture. Les nombres en musique et en architecture sont les mêmes qui ont servi à Dieu pour la création du monde. Or, par la géométrie fondée sur les nombres, l'architecture peut amener l'esprit du monde terrestre et visible au monde divin et invisible. Autrement dit, les harmonies visibles et audibles font partie de l'ultime harmonie, l'harmonie divine. Comme l'icône renvoie à la sainteté du sujet qu'elle représente, la proportion harmonieuse dans l'architecture fait partie des proportions cosmiques. La géométrie fut donc le moyen par lequel la cathédrale prenait part à l'ordre divin. Mais il y a plus.

    Les théologiens du XIIe siècle, et notamment ceux de l'école cathédrale de Chartres, étaient fascinés par la pensée de Platon ou, plus exactement, par la pensée platonicienne qui était connue par quelques pages mal traduites de Platon et les écrits de philosophes néoplatoniciens comme Plotin et Denys l'Aréopagite.

    Une des idées conductrices des pensées néoplatoniciennes fut que la lumière est un symbole de l'Absolu, que les chrétiens substituaient par Dieu. Selon Plotin, la multiplicité des choses terrestres est trompeuse car elles sont toutes comme des rayons de l'Absolu. On reconnaît ici la pensée platonicienne selon laquelle les choses visibles ne sont que des reflets des idées qui existent ailleurs.

    Christianisées par Denys l'Aréopagite, ces idées furent très répandues, déjà durant le haut Moyen-Age, et on a souvent expliqué l'utilisation fréquente de l'or et des pierres précieuses par cette pensée théologique. D'ailleurs, elle était solidement soutenue par la description de la Jérusalem Nouvelle dans l'Apocalypse.

    Les vitraux sont une nouvelle étape dans la même filiation symbolique. Le verre brillant des vitraux est une image de la Lumière divine, image qui a pour fonction d'élever l'esprit humain jusqu'à la divinité. Le Christ lui-même a donné toute raison pour développer un tel symbolisme : "Le Verbe était la Lumière véritable qui éclaire tout homme". (Jean 1, 9) et : "Je suis la Lumière du monde ; qui me suit ne marchera pas dans les ténèbres mais aura la Lumière de la vie". (Jean 8, 12)

    Ici, on touche à un aspect de la pensée médiévale qu'on ne peut guère surestimer : le monde terrestre est un reflet du monde céleste ; parce qu'il n'y a pas de plénitude sans accomplissement dans l'au-delà, toute affaire terrestre trouve sa signification dans le monde céleste. Le monde terrestre est donc un reflet imparfait du Ciel. La condition sur terre n'est qu'un reflet de celle du Ciel. Cette pensée profondément allégorique a uniquement un sens dans la perspective d'une conception du monde qui est, pour le Moyen-Age chrétien, le projet rédempteur, le projet que Dieu a pour le monde. L'étape finale de ce projet sera l'unification des deux mondes : quand la Jérusalem céleste descendra sur terre.

    Jeroen Westerman
    1995

     

    LABYRINTHE ET TEMPLE DE SALOMON

    OU LE SENS DU PARCOURS INITIATIQUE EN MACONNERIE     

    On sait combien le parcours initiatique du nouveau maçon est lié à la symbolique du Temple de Salomon et à sa structure archétypale. Ce qui est moins connu par contre, c’est le rapport qui peut-être trouvé entre cette structure du Temple et celle plus ésotérique du labyrinthe. Une occasion de faire le rapprochement nous est fournie par un dossier significatif, publié par l’excellente revue Science et Avenir en mars 1995, intitulé "Le mystère des bâtisseurs : Des maçons, aux francs-maçons". Bien qu’il ne s’agisse là que d’un article destiné au grand public, il constitue une parfaite introduction à l’ouverture d’une réflexion plus approfondie sur l'un des thèmes les plus importants et les plus fondamentaux de tout ordre initiatique : celui du rapport qu'il peut y avoir entre la symbolique du Temple de Salomon et celle du labyrinthe. Il s'agit bien sûr du concept de Labyrinthe, avec un grand L, qui émerveille tant les pèlerins et les visiteurs de nos cathédrales depuis des siècles et en particulier ceux qui ont eu l'occasion de se rendre à Chartres. Dans la pratique, il vaut d'ailleurs mieux parler des labyrinthes plutôt que du labyrinthe, car les figures géométriques ainsi appelées sont assez diverses et variées. Il n'y a pas un labyrinthe, mais plusieurs. Mais tous recouvrent un même concept, et sont l'expression visuelle d'une même idée, comme on va le voir plus loin. Selon les lieux, ou les sites, le dessin est de forme circulaire ou de forme polygonale généralement octogonal, mais parfois aussi, carré. Voici quelques exemples propres à illustrer les singularités rencontrées dans certains édifices religieux :
    - le pavage de Chartres : circonvolutions circulaires (diamètre 12,87m) avec au centre une fleur (de lotus ?) à 6 pétales; c'est le plus célèbre de tous les labyrinthes, celui qui est connu du monde entier à travers les revues et les cartes postales.
    - les pavages de St-Quentin et celui d'Amiens sont identiques : circonvolutions octogonales, l'ensemble est entouré d'un damier noir et blanc. Au centre, un octogone noir. Ils sont du même type que le labyrinthe islamique dit en "kûfi" où sont inscrits les noms d'Allah et des compagnons de Mahomet.
    - le pavage de Reims en carré avec quatre coins octogonaux où se trouvent les effigies des maîtres d'oeuvre. Au centre, le grand maître d'ouvrage, l'archevêque Humbert.
    - le pavage carré de la basilique de San Reparatus trouvé à El-Easnam (Orléanville en Algérie) est peut-être le plus ancien des labyrinthes connus dans un édifice chrétien; actuellement conservé dans la cathédrale d'Alger. Basé sur le nombre mystique 13, il ressemble au carré magique des mages et des mathématiciens.
    - enfin, on ne peut oublier le labyrinthe de Villard de Honnecourt (qui a donné son nom à la prestigieuse Loge Nationale de Recherche de la GLNF) dessiné part le célèbre architecte picard sur son cahier de notes et qui ressemble à une éplure (image en miroir) du labyrinthe de Chartres, mais sans le motif central ni la bordure de celui-ci (unique en son genre); d'aucuns y voient un symbole d'abondance. La chose n'est pas évidente, mais une certaine symbolique architecturale semble confirmer cela. A titre indicatif signalons aussi pour les amateurs de mathématiques que cette bordure fait penser aux courbes appelées fractales si à la mode depuis le développement des moyens de calcul informatiques. Impossible à tracer à la main de manière exacte, sauf pour le démarrage, ces courbes (ou ces surfaces) très étranges représentent des dessins de frises, répétitifs à l'infini, avec pour motif de base une étoile des neiges ou des images de kaléidoscope ou toute autre dessin de feuille très dentelée. L'aspect itératif et le fait que les points des courbes soient des nombres fractionnaires ou irrationnels, voire même transcendants, fait penser à ce que j'appellerais le tissu de la matière, ou encore la trame énergétique de l'espace géométrique. Parmi les très nombreux objets fractals complexes que l'on peut imaginer, citons à titre d'exemple l'ensemble de Mandelbrot et l'ensemble de Julia. En les voyant se dessiner sur un écran d'ordinateur, on pense déjà au fantastique au-delà de l'esprit et aux structures insaisissables des images de synthèse.

         Ces labyrinthes dont la presque totalité de nos cathédrales conserve un tracé sur leur dallage sont sans aucun doute d'une richesse symbolique et esthétique inépuisables. Si certains historiens aujourd'hui estiment qu'ils nous ont été transmis par les érudits juifs et arabes de la fin du premier millénaire, il n'en demeure pas moins que la légende en situe l'archétype dans le palais crétois de Minos où était enfermé le Minotaure, et dont Thésée ne put sortir qu'en suivant le fil d'Ariane. Notons d'ailleurs que le mot dédale vient justement du nom de l'architecte, constructeur du labyrinthe de Crète, où, toujours selon la légende, il fut quelques temps retenu prisonnier avec son fils Icare, et qui devint au Moyen Age un modèle pour tous les constructeurs. Mais je laisse aux férus d'histoire médiévale le soin de nous éclairer davantage sur les controverses historiques concernant l'apparition des labyrinthes dans l'architecture gothique du Moyen Age européen, n'ayant moi-même aucune compétence en cette matière.

         Au niveau symbolique le Labyrinthe constitue donc une représentation géométrique et populaire, pourrait-on dire, du chemin difficile et sinueux que doit suivre celui qui veut arriver en son centre, là où le cherchant sera transfiguré par la découverte de la Lumière. Il s'agit bien sûr du chemin intérieur qui mène au célèbre connais toi toi-même et à la Parole Cachée. C'est ce parcours initiatique, ou si l'on préfère, le voyage initiatique auquel nous invite le Labyrinthe. Ce parcours semé d'embûches, où se perdent dans des circonvolutions inextricables ceux qui ne sont pas qualifiés. D'ailleurs on trouve pratiquement dans toutes les grandes religions de l'histoire, de l'Egypte antique à l'ancienne mystique chrétienne en passant par l'Islam, un intérêt certain pour le rite circumambulatoire, permettant d'accéder au sanctum sanctorum et de découvrir ainsi la mécanique du monde. Par ailleurs, druides et alchimistes ont également leur symbolique du Labyrinthe dont l'objectif est de mener à la transfiguration de l'Ego ou mort du Minotaure, i.e. à la mort de la bête qui est en l'homme, afin, comme le dit une parole divine dans la Bible, que "Mon Esprit ne soit plus avili dans la chair". On en arrive donc tout naturellement au Temple de l'Esprit, et partant, à la réintégration, à la reconstruction, à la redécouverte du SOI, de sa Source Primordiale. Au sujet de cette recherche du SOI, il est intéressant d'ouvrir une brève parenthèse en citant un ouvrage remarquable et quelque peu oublié aujourd'hui, mais qui eut un vif succès au moment de sa parution : il s'agit du livre de Paul Brunton intitulé "La Sagesse du Moi Suprême", publié chez Payot en 1958. On y trouve, à travers l'esprit du Yoga, toute la philosophie qui mène au coeur du labyrinthe.
         Pour les bâtisseurs, dès l'époque romane, la question de la forme et des dimensions du temple se pose en termes d'architecture religieuse : comment édifier la maison de Dieu ? Quelles proportions doit avoir la maison de prière ? Une inscription ancienne sur un fragment du temple de Ramsès II indiquait que "le temple est comme le ciel dans toutes ses proportions". Or comment savoir les proportions du ciel ? La réponse est donnée dans plusieurs textes bibliques et notamment par Saint-Paul aux Corinthiens : " Ne savez-vous pas que vous êtes le temple de Dieu?" ou encore "Ignorez-vous que votre corps est le temple du Saint-Esprit qui est en vous ? ". Nous voilà revenu à l'homme. Entre Dieu et les hommes, il y a Salomon. Les proportions et les mesures du temple sont celles du Temple de Salomon. D'ailleurs, sur de nombreux documents anciens, notamment moyenâgeux, on attribue au Labyrinthe la dénomination de "sceau de Salomon". Une illustration de cette constatation est faites par le célèbre chimiste Marcelin Berthelot qui écrit dans sa "Grande Encyclopédie" :
              "Le Labyrinthe de Salomon est une figure cabalistique qui se trouve en tête de certains manuscrits alchimiques et qui fait partie des traditions magiques attribuées au nom de Salomon. C'est une série de cercles concentriques interrompus sur certains points de façon à former un trajet bizarre et inextricable". Pourquoi Salomon ? Pour les mêmes raisons que celles qui nous font nous souvenir de ce troisième Roi d'Israël considéré comme le patron des bâtisseurs. De même, pour les francs maçons, qui se considèrent comme les héritiers du code moral et spirituel des bâtisseurs de cathédrale, la symbolique du Temple ne peut être qu'intimement liée à celle du Labyrinthe. Cela est évident dans l'emprunt des divers outils auxquels ont été conférés une signification morale, pour ne pas dire métaphysique ou transcendantale. Les images de la truelle, de l'équerre, du compas, du niveau ou de la perpendiculaire, nous le rappellent en permanence. Les secrets du Temple de Salomon sont concomitants et complémentaires à ceux du Labyrinthe. Le message de ce dernier, offert à la vue du plus grand nombre, est destiné à inspirer au même titre que notre symbolisme propre, les étapes et les dangers du parcours initiatique. Mais bien malin celui qui saura réellement en profiter. Ce message en effet est le fruit même de la connaissance ésotérique, et non une simple fantaisie de géomètre ou d'architecte en mal de symbolisme. Il contient en lui-même le principe, le début et la fin, donc la signification toute entière de notre quête. On remarquera d'ailleurs qu'en parcourant le labyrinthe, le cherchant se trouve tantôt tout proche de la Vérité (i.e. du centre), tantôt aux antipodes. Cela vient du principe circulaire de la quête. Au moment où l'on croit détenir la Vérité, le système, si l’on peut se permettre cette expression profane, nous en éloigne aussitôt comme pour nous indiquer que la perfection n'est pas encore atteinte et qu'il faut donc polir sa pierre à nouveau, et continuer sa recherche.

         On sait que les labyrinthes furent construits par les fraternités de Compagnons ou par leurs prédécesseurs, et que ces "francs-maçons" d’avant la lettre (la maçonnerie telle que nous la connaissons aujourd'hui n'étant apparue qu'au milieu du XVIIIè siècle) ont voulu établir au coeur même de ces temples de pierre, haut lieu de la spiritualité que sont nos cathédrales, une marque synthétique, intemporelle et universelle, au-delà des cultures et des époques, capable en un seul symbole d'indiquer au croyant éveillé, ou sur la voie de l'éveil, le sens véritable de sa foi, et partant de sa quête. Car dans le Labyrinthe, il y a presque tous les composants du Temple de Salomon et de la dynamique spirituelle qui le sous-tend. On trouvera dans la littérature spécialisée de nombreuses discussions sur l'origine exacte ou la signification profane (exotérique) des labyrinthes qu'il ne m'appartient pas de développer ici, à une exception près : l'origine religieuse ou laïque du labyrinthe. Cette notion, en effet, éclaire directement les relations entre le labyrinthe et le Temple. La question de savoir pourquoi les labyrinthes ne sont apparus qu'au XIIè siècle sur les dallages de nos édifices gothiques reste posée. Viollet-le-Duc (restaurateur de Notre Dame de Paris et de la vieille ville de Carcassonne) a d'ailleurs tenté une explication dans son Dictionnaire raisonné de l'Architecture Française en leur attribuant une origine "maçonnique", en soulignant l'absence de tout signe religieux dans les dessins du labyrinthe; absence que l'on peut attribuer selon lui aux architectes de ce temps qu'il qualifie de "maîtres de l'Ecole laïque". Cette signature maçonnique ou compagnonique est peut-être corroborée par la présence des noms et des portraits des maîtres d'oeuvre (certes très stylisés) placés au centre de certains labyrinthes. C'est le cas des cathédrales de Reims et d'Amiens. Les corporations avaient-elles donc déjà des engagements spéculatifs au sein du système religieux en place et pas seulement opératifs comme on le croit souvent ? Cela ne semble faire aucun. Quoiqu'il en soit, et pour faire une comparaison avec la géométrie profane, on peut dire que le Temple de Salomon indique la structure de la voie de la réintégration dont le Pavé Mosaïque propose le moyen, tandis que le Labyrinthe indique le vecteur directionnel, et le sens du parcours. L'aspect planaire (figure à deux dimensions) du Labyrinthe n'est en fait qu'une illusion, car à l'instar de la construction, ou plutôt de la reconstruction du temple dans les trois dimensions spatiales (le 4è pilier invisible étant le temps) le chemin proposé par le Labyrinthe se déroule dans 4 dimensions. Mai il serait trop long de développer davantage ici cette notion. Contentons nous simplement d'y faire allusion.      Encore un fois, comment ne pas voir le parallèle entre le chemin tortueux qui mènera le pénitent fidèle à la Rédemption de son âme et le tour de la loge semé d'embûches qui conduira l'initié à la lumière ?
         Mais le Labyrinthe donne aussi une mesure des étapes dans la voie de la réintégration, ce que ne fait pas directement la symbolique du Temple, peut-être plus fonctionnelle (relation entre les parties) que "métrique". Bien que cette distinction soit contestée par certains exégètes, je pense que dans une première approche on peut y souscrire .
    Par analogie on peut également rattacher le Labyrinthe au schéma ascensionnel de la Kundalini dans l'arbre séphirotique (qui représente les demeures sacrées ou centres d'énergie par lesquels passe la monté du feu divin), les circonvolutions du labyrinthe rappelant alors la structure intérieure de l'Homme et par extension celle de l'univers dont il est une image en réduction (macrocosme = microcosme, ce qui est en haut est comme ce qui est en bas).
    Enfin il clair aussi que le parcours du Labyrinthe, que ce soit physiquement ou mentalement, peut-être utilisé comme un "mandala" (dessin de méditation indien ou tibétain), invitant de ce fait à une méditation sur soi, à l'instar du sigle V.I.T.R.I.O.L, bien connu des frères maçons.
    Je n'ai pas abordé ici les origines étymologiques du mot labyrinthe. Laissant ce soin à d'autres plus qualifiés, je me contenterai de préciser que ce mot est parvenu au français, à travers le latin "labyrinthus", depuis le grec "labyrinthos" qui se trouve utilisé pour la première fois par Hérodote dans ses récits de voyage. Mais comme le laisse entendre Plutarque, le mot labyrinthe pourrait bien venir de l'association de deux termes de grec ancien et signifierait : "la maison de l'autorité ". S'agit-il d'une allusion au "Palais Royal" où le roi Minos aurait enfermé l'architecte Dédale, dans la tanière de la bête ? Métaphore, allégorie ou réalité physique ? Transposition symbolique d'un événement matériel, ou instruction spirituelle authentique ? Pourquoi pas les deux ? Pour nous, il ne fait aucun doute que la reconstruction du Temple passe inévitablement par l'itinéraire du Labyrinthe et les épreuves qui lui sont associées. Une étude beaucoup plus approfondie sur le sujet pourrait être entreprise, mais elle demanderait un volume entier. Il n’est qu’à espérer qu’une telle entreprise vienne à séduire quelque lecteur du présent article.

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    SYMBOLIQUE DES NOMBRESetSYMBOLIQUE MAçONNIQUE

    Aperçu global

     

    La symbolique des nombres existe depuis qu’existe l’écriture et, il n’est pas une civilisation humaine qui ne la connaisse. Elle transparaît directement dans les rituels magiques les plus anciens, dans les repères astronomiques ou encore dans ceux qui rythment la vie quotidienne des hommes. Or cette symbolique connue de la plus haute antiquité, participe fondamentalement de la vie et des principes maçonniques. C’est pourquoi il est intéressant en cette époque si avide de chiffres, de nombres et de quantités, d’explorer les relations qualitatives, même superficielles qui peuvent exister entre la symbolique maçonnique et celledes nombres.

    Remarquons aupassage que selon le niveau auquel on se place, l’approche des relations entre la symbolique des nombres et la symbolique maçonnique différera quelque peu. Aussi, au risque d’être assez réducteur, je me conterai ici d’effleurer un sujet qui reste encore, il faut l’avouer, l’apanage de spécialistes et d’exégètes en général fort érudits. Que ceux-ci veuillent donc bien me pardonner les banalités et les approximations que je serai amené à énoncer dans ce qui suit. Heureusement, il reste assez de pointsà aborder en surface pour donner matière à discussion et éclairer utilement les lecteurs sur quelques uns des mystères et secrets de la symbolique.

    Les nombres sont partout en maçonnerie, à commencer par le symbole ternaire,(triangle ou pyramide) image symbolique par excellence de tout ce qui est maçon.Aussi ne surprendrai-je personne en affirmant que si la mystique touche aux harmonies du COEUR, la maçonnerie et son symbolisme touche aux harmonies de la STRUCTURE du monde, donc à la mesure de l’univers à la fois dans sesformes (géométrie) et dans lesrapports mathématiques qu’entretiennent entre elles ses composantes (arithmétique divine). C’est ainsi que le Temple de Salomon est censé reflétercet univers et qu’en cherchant la Lumière, tout maçon est en mesure de percer les secrets deslois universelles qui régissent ce Temple, dont j’ai rappelé dans un texte sur le Labyrinthe (cf Murmures d’Irem n°2/septembre 95, p.70) à quel point le corps de l’homme en était à la fois l’image secrète et le sanctuaire. C’est bien pourquoi l’initiation et les enseignements de la maçonnerie sont si intimement liés à la sagesse des philosophes grecstels que Platon et Pythagore. Signalons à ce sujet l’existence d’un ouvrage pour le moins remarquable et rare, bien que moderne, publié en 1950 par Guy Trédaniel (Editions de la Maisnie, 76, rue Claude Bernard 75005 Paris) et réédité aux éditions Véga en 1988 intitulé « L’Architecture Naturelle ». Oeuvre prestigieuse s’il en est, bien que de peu d’intérêt bibliophilique, solidement étayé sur des fondements géométriques irréfutables et sur les données les plus précises de la métaphysique et des philosophies anciennes, ce livre est à la fois un grand livre de science mystique et d’art symbolique. Cet ouvrage de 7,5 kg, volume in-folio grand jésus (38,5 cm X 56,5 cm, presque le format A2), de 476 pages, présenté en feuillets détachés est illustré de 76 dessins géométriques, de 22 planches architecturales et de 113 gravures dus au talent du Maître Marcel Nicaud. Présenté comme le « Rapport d’un Maître d’Oeuvre » sur les secrets d’une doctrine compagnonique, L’Architecture Naturelle, est en fait une somme d’hermétisme, de numérologie transcendante, d’alchimie spirituelle et de cabale, offrant au cherchant un formidable outil de synthèse sur l’architecture humaine reliée au divin par la stricte observation des lois cosmiques dont elle dérive. Avec cet ouvrage nous sommes en plein dans le sujet qui nous intéresse, mais il est impossible ici d’aller plus loin dans sa présentation sous peine de dévoiler quelques secrets réservés aux initiés.

    Dés le départ, le nombre est présent dans les loges : pour commencer, la forme même de celles-ci (je pense surtout ici aux loges bleues, ie loges des trois premiers grades maçonniques). Carré long, dont les justes dimensions (à condition de les respecter !) permettent le calcul du nombre d’or (ou rapport de la Section Dorée) soit « un plus racine de 5 le tout sur 2 » : (1+V5)/2 = 1,618... = rapport des côtés du rectangle, qui représente la divine proportion des choses, car elle permet d’en déduire toutes les figures planes ou spatiales du pentagone au dodécaèdre en passant par les cinq corps platoniciens. Le nombre d’Or est utilisé par certains grands peintres comme Poussin son tableau « Les bergers d’Arcadie ». D’aucuns ont vu dans ce tableau une solution au mystère de la célèbre affaire de Rennes-le-Château. Peut-être ont-ils raison, mais ce n’est guère le sujet ici. On relie ainsi le microcosme au macrocosme par la théorie des correspondances harmoniques, de l’architecture, de l’esthétique, de la musique, de la mécanique céleste (ou musique des sphères), et bien d’autres choses encore.C’est le moment de rappeler cette enluminure célèbre, emblème de certaines loges de la maçonnerie régulière, montrant le Grand Architecte de l’univers (est-ce le Christ ?) mesurant le monde à l’aide d’un compas.Ne voilà-t-il pas une splendide image ? Ne voilà-t-il pas une nouvelle preuve que les vrais compagnons et authentiques maçons francs et acceptés sont bien des enfants de Dieu, nés dans l’Eglise pour la servir, et non pour la combattre ? La servir oui, mais, ajouterons certains, jusqu’à s’opposer à elle, lorsque mal inspirée, elle se fourvoie dans les méandres de la politique et du temporel. Ne voilà-t-il pas un signe qui resurgit en cette fin du second millénaire après JC pour nous montrer la Voie Juste ? Les Constitutions du Pasteur Anderson, textes fondateurs des doctrines maçonniques précisent d’ailleurs clairement cette Juste Voie. Que ceux qui éprouvent encore des doutes n’hésitent pas à les consulter.

    Les éléments de la science maçonnique (Art Royal) se retrouvent non seulement dans les outils (maillet, niveau, règle, équerre etc...), les mots de passe, les signes, comme l’apprenti le découvre lors de son instruction, mais encore et surtout dans les symboles, chiffres, nombres et figures géométriques qui ornent ou décorent la loge. Je viens de citer la forme de la loge. Ce n’est qu’un début. Le nombre 2 est représenté par le pavé mosaïque où alternent le noir et le blanc (ombre et lumière, dualité fondamentale), par le soleil et la lune, par les deux colonnes B et J ou encore par le 1er et le second surveillant. Quant au nombre 3, le plus utilisé de tous les nombres maçonniques, il est représenté par unemultitude de symboles : les trois grandes lumières (Volume de la loi sacrée, équerre, compas), par le triangle divin qui représente à la fois les trois mondes(matière, esprit, âme) et leur unité, mais aussi les trois dimensions de l’espace. A cela on peut ajouter que les trois grades de la maçonnerie bleue que sont les grades d’apprenti, de compagnon et de maître s’établissent par le dévoilement progressif de la quadrature hermétique du cercle universel. En effet, au grade d’apprenti, se dévoile le 1er quart du cercle; celui de compagnon dévoile le second quart (donnant ainsi accès à la moitié du tout), enfin au grade maître sont dévoilés les deux quarts restants et le centre (d’où le terme « en chambre du milieu »). Le cercle est alors bouclé. On comprendra ici une des raisons pour lesquelles le dernier Passé Maître devient couvreur de la loge.

    Mais les rapports entre la symbolique des nombres et celle des loges ne s’arrêtent pas là. Un exemple peut être donné par la citation suivante : « chacun sait que toute droite perpendiculaire à une autre, forme avec celle-ci un angle de 90° (ou angle droit) dont le symbole mathématique, un T renversé (ou tau grec majuscule) sert justement à indiquer l'orthogonalité; or cet angle droit est aussi le signe de l'équerre qui n'est autre que la représentation imparfaite du triangle rectangle dont on sait depuis Pythagore que le 3è côté (l'hypoténuse) se calcule comme la racine de la somme des carrés des 2 autres; Cette formule connue de tous les collégiens du monde s'applique notamment au calcul des diagonales d'un carré ou d'un rectangle mais aussi à celles d'un cube. Qui dit Cube, dit Compagnon, et qui dit diagonale, dit aussi ligne ou espace intermédiaire, c'est-à-dire celle ou celui qui permet de passer d'un point à un autre, d'une situation à une autre, enfin d'un état à un autre : c'est la ligne ou la passerelle qui relie les choses entre elles. Comme on le devine aisément, cette hypoténuse cache une richesse symbolique certaine et constitue à n'en pas douter, l'un des passages privilégiés de la Perpendiculaire au Niveau. » Notons qu’on peut encore retrouver le nombre d’or à partir de la pierre cubique. Comme on le voit le symbolisme des nombres et des figures est en rapport à la fois statique et dynamique avec le symbolisme maçonnique. Selon que l’on regarde les symboles dans leur signification apparente ou dans leur sens caché (donc plus complexe, sinon ce sens serait évident) on se trouve dans une logique de situation ou une logique de mouvement. Mais toute situation ne cache-t-elle pas justement un mouvement ?

    Autre exemple tout à fait saisissant : celui de l’utilisation des nombres 5 et 7 comme symboles maçonniques. Sans dévoiler ici les arcanes et secrets des second et troisième grades,il est intéressant de constater que la maçonnerie rejoint souvent les révélations mystiques. Mais quel maçon sérieux pourrait en douter ? En effet, au 12è siècle Sainte Hildegarde de Bigen, à la suite de « révélations divines » sur l’origine des maladies et leurs traitements, fait une synthèse entre la santé et la spiritualité, dans une vision éblouissante et totale de l’être humain : corps, esprit et âme, et donne des indications très précises sur la structure de l’homme. On obtient alors une représentation symbolique de la constitution universelle de l’homme par la figure de « l’homme carré »; dénomination quelque peu impropre d’ailleurs, car il vaudrait mieux dire « l’homme en croix ». Cette représentation est la suivante : le corps d’un homme en croix (comme le Christ en croix), les jambes parallèles, est décomposé en 9 carrés égaux, 5 placés verticalement, des pieds à la tête, et quatre (2X2) à droite et à gauche de la poitrine. Or, tout maçon (même au premier d°) connaît la figure de MANPOWER, l’homme de Léonard de Vinci, que l’on trouve déjà dans la symbolique romane des 11è et 12 siècles. Cette représentation diffère de celle de Sainte Hildegarde en ce qu’elle montre un corps humain les jambes écartées; on obtient ainsi une étoile à 5 branches, inscrite dans un cercle, ou si l’on veut, un pentagone qui n’est autre que la figure « enveloppée » de la grande mystique du 12è. Le cercle et son centre, ajoutés aux 5 branches (tête, 2 bras, 2 jambes) de l’étoile, donnent alors le nombre 7, si important au troisème grade.

    Par cette symbolique numérique on en revient donc encore, et toujours à l’HOMME, archétype universel, à l’image de Dieu, microcosme dont les proportions corporelles représentent celles de l’univers. D’abord univers physique et matériel : celui qui tombe sous les 5 sens et dont le cerveau est l’instrument de coordination; ensuite univers éthérique ou psychique: celui qui fait appel aux symboles ésotériques et magiques; enfin univers de l’âme ou spirituel : celui qui fait appel à la révélation mystique et à la transcendance. C’est toute cette symbolique que l’on retrouve dans les ouvrages du célèbre égyptologue ésotérique R.A. Schwaller De Lubicz (pour ceux que cela intéresse voici un petit livre résumant toute son oeuvre sur cette question : « le Temple dans l’homme », chez Dervy-Livres, collection architecture et symboles sacrés- Paris 1982). On retrouve ici l’analyse de la structure de l’homme à travers l’architecture des édifices religieux de l’ancienne Egypte, rappelant sans nul doute l’exégèse du Temple de Salomon, et les plans architecturaux de nos cathédrales. On peut donc affirmer une nouvelle fois, comme l’ont fait depuis longtemps denombreux exégètes, qu’il existe une « géométrie profane » et une « géométrie sacrée »; cette dernière nous vient de la géométrie ésotérique pythagoricienne et nous a été transmise par les compagnons et les bâtisseurs. On la retrouve certes dans l’architecture mais aussi dans les rites et les rituels maçonniques et magiques. Il est intéressant à ce sujet de citer l’Ordonnance latine du chapitre de la cathédrale d’York en Angleterre (1352) , prescrivant « que les anciennes coutumes en usage parmi les artisans du bâtiment doivent continuer à être respectées » et que la maçonnerie est l’art dérivé de la géométrie, et que c’est le plus noble des arts (voir à ce sujet le « Regius M.S. » ou poème maçonnique du British Museum, qui date du XIVè siècle. Ceci nous amène tout naturellement à nous poser quelques questions sur les origines exactes des symboles qu’utilisent les maçons. Sans entrer dans le détail, ce qui serait hors du sujet qui nous intéresse, disons que les différents symboles maçonniques ont en fait des sources diverses. Il y a les symboles explicitement cosmiques (et donc universel) comme les étoiles, le soleil ou la lune; lessymboles d’origine pythagoricienne ou platonicienne, comme les 4 éléments, les 5 sens ou le pentagramme, la pierre cubique etc...; il y encore les symboles de source biblique comme le volume de la loi sacrée, la pierre brute, la colonne Boaz ou le pavé mosaïque. On connaît les symboles d’origine compagnonique que sont le fil à plomb, le compas, le maillet etc..., les symboles de source chevaleresque, comme l’épée ou l’accolade, les symboles de nature alchimique, comme le mercure, le soufre et le sel. Il reste les symboles d’origine proprement maçonnique que sont le cabinet de réflexion, les trois pas de l’apprenti, ou encore la chaîne d’union. Les couleurs et les symboles comme le sablier et la faux sont plus universels et leur source respective reste souvent indéterminée.

    Cette brève incursion dans le domaine si riche du symbolisme, nous incite aussi à nous interroger sur les positions de la pensée moderne au regard de la symbolique des nombres. Pensée psychanalytique d’une part, pensée physicienne d’autre part.

    Et tout d’abord on peut remarquer que la psychanalyse, qui étudie la symbolique des nombres dans l’inconscient à travers les rêves et leurs interprétations retrouve assez souvent la symbolique maçonnique. Par exemple pour le nombre 3, le psychanalyste dira que tous ceux qui ne considèrent pas simplement le 3 comme le chiffre qui succède au 2, mais guidé par un sentiment instinctif, laissent parler le nombre. Dans ce cas 3 rétablit ce que le 2 (dualité, opposition) a troublé. En fait, il fait davantage : le passage du 2 au 3 permet de dominer la dualité et non de la nier ou de la rejeter. Voilà qui est intéressant. D’autre part, le psychanalyste parle ici du chiffre trois ou du chiffre 2. Or le lecteur n’aura pas été sans remarquer qu’il n’a jamais été question dans cet article du chiffre 3 ou 2 ou 5 etc, mais toujours du nombre correspondant. Ceci était intentionnel, mais on pourrait travailler également au niveau du chiffre. Il faudrait alors faire une distinction subtile entre celui-ciet le concept de nombre. Ce problème est lié bien sûr à celui de la numération ou plutôt du système de numération utilisé, mais aussi à des considérations philosophiques, mathématiques et historiques assez abstraites. On connaît aujourd’hui de nombreux systèmes de numération depuis que l’informatique a vulgarisé le système binaire (0 et 1), et que l’on évoque parfois dans le monde profane des systèmes comme l’octal ou l’hexadécimal; mais un développement sur ce sujet dépasserait le cadre du présent article. Par contre on peut s’interroger sur l’absence quasi total du nombre 10 dans les repères maçonniques. A moins qu’il ne faille comprendre 10 (0 à 9) comme 2 x 5 ! Vient alors la double figure de Manpower ou l’antique Janus.

    En ce qui concerne la pensée physicienne, il est maintenant clair, que l’on assiste à un retour en force de la mathématique pythagoricienne, et, que les découvertes sur lesstructures intimes de l’univers matériel des physiciens se rapprochent de plus en plus de la géométrie du sacré. L’exemple du pavé mosaïque avec les 4 colonnettes (les trois apparentes et celle manquante) rappelle étrangement le concept universel des 4 dimensions spatio-temporelles de la relativité d’Einstein. On voit les trois directions de l’espace, et l’on devine celle du temps. Mais le rectangle n’a aucun sens sans la quatrième colonnette virtuelle.Donc d’une part ce rectangle reste ouvert , car incomplet pour le non initié, d’autre part il faut apprendre à le fermer par la recherche intérieure, et le dépassement de soi; de même que le physicien ne peut voir que l’apparence des choses en 3 dimensions,il découvre leur nature subtile en yassociant le temps, c’est à dire la notion de relativité : l’infiniment petit et l’infiniment grand intègrent le concept de relativité et sa conséquence exprimée par la célèbre formule :

    ENERGIE = MASSE (de matière) X carré de la {VITESSE de la lumière}. Le présent article, loin d’épuiser le sujet sur les rapports entre le symbolisme maçonnique et la symboliques des nombres, ouvre au contraire la porte à de multiples interrogations de nature assez diverses, qui, pour chacune d’entre elles mériteraient de faire l’objet d’un nouvel exposé. En voici quelques unes :

    - au sujet du nombre (ou du chiffre) 1; sur la notion d’unité,

    - chiffre 3 et carrés celtiques,

    - sur l’affirmation concernant la constitution des loges bleues : trois la dirigent, 5 l’éclairent etc,

    - progrès entre l’équerre, instrument de mesure rigide (90°) et le compas instrument souple (tous les angles),

    - où se trouvent les progressions arithmétiques et géométriques dans la symbolique maçonnique, la notion de zéro et d’infini ?

    - correspondance entre les chiffres et les lettres (« La Parole perdue » ?)

    Pour en savoir plus :

    * Tous les livres classiques sur la Franc-Maçonnerie

    * Le nombre d’Or de Matila C. Ghyka chez Gallimard, 1931 puis 1959, avec une lettre-préfacede Paul Valéry

    * Initiation à la Symbolique Romane (XIIè siècle)de Marie-Madeleine Davy, chez Flammarion, 1964

    * François Mitterand, Grand Architecte de l’Univers, de Dominique Setzepfandt, chez Faits & Documents, 1995, pour ceux qu’intéressent l’aspect politique de l’architecture et des ouvrages symboliques (document quelque peu explosif !)

     


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    EGLISE ET FRANC-MACONNERIE

     (mise à jour septembre 1996)

     

    De manière plus ou moins récurrente La Franc-maçonnerie revient régulièrement sur le devant de la scène soit à l’occasion d’un nouveau scandale politico-financier impliquant des frères soit à l’occasion d’une nième enquête de journaliste sur les « secrets et mystères » des différentes obédiences. Plus rares par contre sont les textes susceptibles d’éclairer un des aspects historiquement important de la vie maçonnique, à savoir l’évolution de ses rapports avec les Eglises en général et l’Eglise Romaine en particulier. Le problème étant particulièrement crucial en France depuis plus de deux siècles, il est intéressant de revenir sur la sortie (en 1990 déjà !) de l’ouvrage de Luc Nefontaine traitant avec brio de ce sujet. Certains se souviendront peut-être de la disparition du RP. Michel Riquet (SJ), survenue en mars 93, et que tous les maçons dignes de ce nom regretteront certainement, qui fut pendant si longtemps le lien le plus sûr entre l'Eglise de Rome et les maçons réguliers; c’est aussi notre manière à nous de lui rendre hommage ici. Le livre de Nefontaine nous offre un moyen de mettre en lumière les rapports anciens et douloureux qu'ont entretenus la Maçonnerie et l'Eglise Catholique depuis presque trois siècles. C'est peu dire que leurs relations ont été tendues quand elles n'ont pas été franchement conflictuelles et nourries de bien des a priori réciproques. Sur un dossier aussi sensible, en particulier pour une bonne partie des catholiques français (dans d'autres pays, en effet, le problème est assez différent), une mise au point objective et complète s'imposait. C'est ce que tente de faire, avec succès nous semble-t-il, l'excellent ouvrage de Luc Nefontaine. Ce livre expose sans polémiques inutiles, ceci est important, toutes les pièces maîtresses du dossier à travers les quatre parties qui le composent.

    La première partie (Des bâtisseurs aux philosophes) rappellent magnifiquement les origines de la maçonnerie opérative puis spéculative et les transformations des rapports entre l'Eglise et la maçonnerie au Siècle des Lumières. La seconde partie (Les premières condamnations) montre comment les premières condamnations qui entrèrent en vigueur dans un cadre purement civil et non religieux comme on le croit souvent, sonnèrent le glas du beau mariage d'amour, célébré à l'époque médiévale, entre les confréries de maçons et "Notre Sainte Mère l'Eglise". En effet, après plusieurs condamnations civiles dans différents pays d'Europe (y compris la Turquie musulmane), c'est le Pape Clément XII lui-même qui en 1738, par la constitution apostolique "In Eminenti", jette sur les "Francs-Massons" et tous ceux qui les aident, la menace de l'excommunication. Le lecteur découvrira donc ici les trois principaux griefs retenus par le Souverain Pontife d'alors : immoralité, secret maçonnique, suspicion d'hérésie, et appréciera le bien fondé de cette terrible sentence ainsi que les suites et ses conséquences. Il est certain que beaucoup de maçons (chrétiens ou non) gardent encore aujourd'hui la nostalgie d'une époque antérieure à ce milieu du 18ème siècle, époque où de nombreux membres du clergé et des ordres monastiques étaient eux aussi maçons. On lira à ce sujet avec grand intérêt le n°7 (mars-avril 93) de la revue "Le Jardin des Dragons" sur les moines et les prêtres francs-maçons d'hier et d'aujourd'hui (pour plus d’information sur cette revue, contacter les Editions du Prieuré - Le Prieuré 27120 Rouvray). Une troisième partie, d'ailleurs assez dense, est consacrée à toute la période conflictuelle (Le Conflit) depuis la révolution de 89 jusqu'à la fin du 19ème. Après avoir rappelé les principales étapes de la FM sous la Révolution, le Consulat et l'Empire, ainsi que les épisodes concernant les lois scolaires de Jules Ferry et l'importance des pouvoirs maçonniques dans les autres pays d'Europe, l'auteur y expose les diverses réactions et condamnations catholiques tout au long du 19ème. Le point culminant des condamnations papales est probablement atteint avec l'encyclique "Humanum Genus" de Léon XIII, promulguée en 1884.

    Etrange attitude de la part d'un Pape aussi "social" que Léon XIII ! Mais il est clair que depuis le début, tout ou presque, dans cette affaire est bien plus de nature politique que morale ou religieuse. Sans aller aussi loin avec les Francs-Maçons qu'elle l'avait fait avec Cathares, les Albigeois ou les Templiers, l'Eglise de Rome, confond une nouvelle fois, pouvoir temporel et pouvoir spirituel. C'est encore le cas aujourd'hui de plusieurs autorités religieuses notamment islamiques. L'antimaçonnisme d'une grande partie des catholiques (dès les années 1850-60) se développe de manière virulente à travers de nombreux écrits laïcs et ecclésiastiques; ce sont ces écrits qui vont servir de base aux affrontements politiques et religieux en France au début du 20ème siècle. A ce sujet, notons que la brochure intitulée "Bibliographie Maçonnique" publiée par les Editions du Borrégo en 1990 et gracieusement diffusée par plusieurs obédiences dont la prestigieuse Grande Loge Nationale Française (GLNF), propose en page 17, une liste d'ouvrages sur l'antimaçonnisme que l'on consultera avec profit, non pour leurs positions, mais pour leurs méthodes et leurs arguments. En effet, mieux vaut prévenir que guérir : l'odieuse mystification de Léo Taxil (*voir ma note en fin d’article et en page 58 du livre de Luc Nefontaine), est malheureusement là pour le rappeler ! Citons, sans pour autant prendre position et uniquement à titre indicatif, le livre de Léon de Poncins intitulé: La Franc-Maçonnerie d'après ses documents Secrets (Diffusion de la Pensée Française - 1972, Chiré-en-Montreuil,86000 - Vouillé, à côté de Poitiers). Cette troisième partie de l'ouvrage de Luc Nefontaine se termine par un chapitre sur l'évolution de la FM au 20ème siècle et un chapitre sur les réactions catholiques jusqu'à Vatican II. Passons sur les détails historiques de cette période,la plus noire (1850-1945) des relations entre le catholicisme et la FM où se mêlent indistinctement questions politiques, sociales, idéologiques et religieuses dans un formidable amalgame, pour ne retenir que l'aspect spirituel de la question. Rappelons tout d'abord que le contentieux dont il est question concerne principalement l'Eglise Catholique Romaine; les autres confessions chrétiennes ayant presque toujours entretenu de bons rapports avec la FM depuis toujours. Ensuite, le débat s'est souvent placé dans l'axe d'une opposition religieuse ou dogmatique entre les deux institutions, celle-ci servant parfois à masquer d'autres préoccupations plus triviales; or non seulement la FM ne peut en aucun cas être assimilée à une religion et ne peut donc être concurrente d'aucune Eglise quelle qu'elle soit. Mieux encore, la FM est née au sein même de l'assemblée des croyants du Moyen-Age, ses déviations idéologiques ultérieures pouvant être considérées comme une maladie guérissable. Pour ces raisons, notamment, un rapprochement est possible; c'est pourquoi, l'auteur de "Eglise et Franc-Maçonnerie" termine son livre sur une note d’espoir, par une quatrième partie intitulée : Vers la réconciliation. Les lecteurs découvriront alors qu'à la suite des initiatives positives du Père Joseph Bertelot (SJ) peu après la première guerre mondiale diverses personnalités maçonniques (de toutes obédiences) ont exprimé ouvertement leur désir de rapprochement. Grâce à quoi l'Eglise elle-même a entamé un processus d'assouplissement de sa position, tout particulièrement à l'égard des loges dites "régulières". Ainsi, dès 1968, a pu s'instaurer un véritable dialogue entre le RP. Riquet et la GLNF,- à travers notamment, des initiatives d'un Jean Baylot ou d'un Alec Mellor - et, il semble que l'on se dirige aujourd'hui vers une ouverture significative puisque le canon 2335 initialement hostile aux francs-maçons est remplacé depuis 1983 par le canon 1374 qui ne cite plus la FM. Certes, les résistances de part et d'autre sont encore fortes et les obstacles à franchir restent nombreux, avant une réconciliation totale; mais un long chemin a déjà été parcouru comme le montre très bien le livre de Luc Nefontaine.

    Notons encore que les documents et textes ecclésiastiques et maçonniques cités par l'auteur en fin d'ouvrage (annexes 1 à 8: Contitution "In Eminenti" de Clément XII(1738),Encyclique "Humanum Genus" (1884),"Déclaration de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi" (1983),"Déclaration de la Grande Loge Unie d'Angleterre" (1985), etc...) contribueront certainement à faire de ce dossier historique un ouvrage de référence.

    C'est aussi l'occasion ici de citer un autre ouvrage qui vient à point si l'on peut dire sur cette question : "Ces Francs-Maçons qui croient en Dieu" rédigé par deux éminentes personnalités de la GLNF que sont le Pasteur M. Viot et J.M. Merle; cet ouvrage préfacé par le RP. Riquet lui-même est disponible aux Editions Quai Voltaire.

    Enfin, il m'est impossible de clore cette fiche de lecture sans évoquer ce que les professionnels de l'histoire considéreront probablement comme la référence suprême en matière de rapports entre la Maçonnerie et l'Eglise, à savoir l'ouvrage monumental du Père J.A. Ferrer Benimeli intitulé "Les Archives Secrètes du Vatican et de la FM", publié chez Dervy Livres en 1989. Cette somme, extraordinaire étude de plus de 900 pages, dont le livre de Luc Nefontaine peut être considéré comme une excellente introduction, fera certainement l'objet dans une prochaine livraison d'une présentation plus approfondie. A bientôt donc dans ces colonnes pour reparler de cet ouvrage !

     

    Note sur l'auteur :de nationalité belge, Luc Nefontaine est universitaire et membre du Centre d'Histoire des Religions de la célèbre l'Université Catholique de Louvain. Depuis plusieurs années, il étudie le fait maçonnique, son symbolisme et ses relations avec le catholicisme. Il communique régulièrement le fruit de ses travaux par diverses conférences et publications. Notons justement qu'il est l'auteur d'un ouvrage sur la Franc-Maçonnerie publié aux éditions du Cerf-Fides (Paris 1990).

     

    La première version de cet article (écrit en avril 1993) a été publié par le fanzine ésotérique MURMURES D’IREM n°0 /mars 1995 aux éditions de l’œil du Sphinx. (www.oeildusphinx.com)

     

     

    EGLISE ET FRANC-MACONNERIE

    par Luc Nefontaine

    Editions du CHALET, Paris - 1990, 155 pages, 89F

    77, rue de Vaugirard - 75006 Paris

     

    A lire aussi :

     

    Franc-Maçonnerie et Catholicisme

    par Max Heindel © 1939

    La Maison Rosicrucienne, Aubenas- 1983

    St-Michel de Boulogne - 07200 Aubenas

     

    Les Infiltrations Maçonniques dans l’Eglise

    Par l’Abbé Emmanuel Barbier

    Desclée de Brouwer & Cie Editeurs, Paris 1910

     

    (*)Extrait d’une réponse à un courrier de lecteur, publié dans le fanzine Apocalypse Now n°3 (juillet 1996) :

     

    Léo Taxil ? Voilà un nom bien peu connu des jeunes d’aujourd’hui. A ce que je vois, notre ami Jéjé a de la culture et l’on ne peut que s’en féliciter. Mais pour répondre à sa remarque il est nécessaire de faire quelques rappels historiques : au plus fort de la lutte entre l’Eglise Catholique et la Franc-Maçonnerie (en France) à la fin du 19è et au début du 20è siècle, un journaliste français Gabriel Jogand-Pagès, dit Léo Taxil, anticlérical notoire, publie plusieurs livres, revues et pamphlets contre l’Eglise et le clergé. Mis à l’Index, il se trouve condamné devant les tribunaux et bientôt ruiné. Il réalise alors son premier coup de théâtre en se convertissant publiquement au catholicisme. Il se lance alors dans des « révélations » antimaçonniques fracassantes en publiant des extraits de rituels, des noms, et divers détails sur l’organisation des Loges. C’est de nouveau le succès. De surenchères en inventions de toutes sortes Léo Taxil tient la presse catholique en haleine. En 1890, il reçoit même les honneurs du nonce apostolique, puis rencontre le Pape Léon XIII lui-même en 1894, en audience privée. Pourtant en 1897, devant le scepticisme croissant de certains milieux catholiques, le journaliste annonce devant un public médusé que ses révélations n’étaient qu’un simple canular... ! On constate par ailleurs, qu’il ne parle jamais des« Francs et Acceptés » c’est-à-dire des maçons réguliers relevant de la Grande Loge Unie d’Angleterre, et qui se reconnaissent obligatoirement dans la croyance en Dieu (et même, si l’on relie attentivement les « Constitutions d’Anderson » dans l’adoration de la Sainte Trinité !). Ces derniers ne sont d’ailleurs pas plus opposés à Rome que ne l’est - de fait, mais pas droit - l’Eglise anglicane. Contrairement aux maçons français du GODF ou de la GLDF,(par exemple) les maçons « Francs et acceptés » n’ont aucune raison d’être anticléricaux ou antimonarchistes. Disons qu’ils ne se sentent pas papistes ! Au contraire des républicains à tout crin, ils ont toujours gardé avec Rome quelques relations secrètes. Bien que les premières condamnations de l’Eglise de Rome à l’encontre des Francs-Maçons datent de 1738, on peut légitimement penser que les maçons opératifs du Moyen Age, nés au sein de l’Eglise Chrétienne elle-même, comme les autres bâtisseurs de cathédrales, devenus ensuite maçons spéculatifs, se sont laissés détourner de leur vraie vocation par l’esprit révolutionnaire, antimonarchique, antichrétien et anticlérical des fils du Siècle des Lumières. En France tout au moins. (...)

     

    Note sur les maçons « francs et acceptés » :il s’agit en fait de tous les maçons qui après la création des loges par des opératifs, n’étaient pas eux-même tailleurs de pierres, mais notables de divers corporations, ou bourgeois et savants, contribuant en partie au financement des bâtisseurs. N’étant pas opératifs comme les membres des corps de métiers du Moyen-âge, ils devaient se faire admettre ou « accepter » par ceux qui constituaient initialement le gros des loges.

     


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